Le juge d'instruction, le père Plantat et le docteur échangèrent un
regard plein d'anxiété.
Quel malheur frappait M. Courtois, cet homme si parfaitement estimable
et si excellent en dépit de ses défauts? Était-ce donc décidément une
journée maudite!
--Si La Ripaille s'en est tenu aux allusions, dit M. Lecoq, j'ai entendu
raconter, moi qui ne suis ici que depuis quelques heures, deux histoires
très circonstanciées. Il paraît que cette demoiselle Laurence...
Le père Plantat interrompit brusquement l'agent de la Sûreté.
--Calomnies, s'écria-t-il, calomnies odieuses! Le petit monde qui
jalouse les riches ne se gêne pas pour les déchirer à belles dents,
faute de mieux. L'ignorez-vous donc? Est-ce qu'il n'en a pas toujours
été ainsi! Le bourgeois, dans les petites villes surtout, vit, sans s'en
douter, comme dans une cage de verre. Nuit et jour les yeux de lynx de
l'envie braqués sur lui l'observent, l'épient, surprennent celles de ses
démarches qu'il croit les plus secrètes pour s'en armer contre lui. Il
va, content et fier, ses affaires prospèrent, il a l'estime et l'amitié
de ceux de sa condition, et pendant ce temps, il est vilipendé dans les
classes inférieures, traîné dans la boue, sali par les plus injurieuses
suppositions. Est-ce que l'envie respecte quelque chose!
--Si Mlle Laurence a été calomniée, fit en souriant le docteur
Gendron, au moins a-t-elle trouvé un bon avocat pour défendre sa cause.
Le vieux juge de paix, l'homme de bronze, comme dit M. Courtois, rougit
imperceptiblement, un peu embarrassé de sa vivacité.
--Il est des causes, reprit-il doucement, qui se défendent seules.
Mlle Courtois est une de ces jeunes filles qui ont droit à tous les
respects. Mais il est de ces abominations qu'aucune législation ne
saurait atteindre, et qui me révoltent. Il faut songer, messieurs, que
notre réputation, l'honneur de nos femmes et de nos filles, sont à la
merci du premier gredin doué d'assez d'imagination pour inventer une
abomination. On ne le croira peut-être pas, peu importe, on répétera sa
calomnie, on la propagera. Qu'y faire? Pouvons-nous savoir ce qui se dit
contre nous, en bas, dans l'ombre; le saurons-nous jamais?
--Eh! répliqua le docteur Gendron, que nous importe? Il n'est pour moi
qu'une voix respectable, celle de la conscience. Quant à ce qu'on
appelle l'opinion publique, comme c'est en réalité la somme des opinions
particulières de milliers d'imbéciles et de méchants, je m'en moque
comme de l'an quarante.
La discussion se serait peut-être prolongée, sans le juge d'instruction
qui, ayant tiré sa montre, fit un geste de dépit.
--Nous causons, dit-il, nous parlons et l'heure marche. Il faut nous
hâter. Partageons-nous, au moins, la besogne qui reste.
Le ton impérieux de M. Domini glaça sur les lèvres de M. Lecoq quelques
réflexions dont il attendait le placement.
Il fut alors convenu que, pendant que le docteur Gendron procéderait à
l'autopsie, le juge d'instruction rédigerait son projet de rapport.
Le père Plantat restait chargé de surveiller la suite des investigations
de l'homme de la préfecture de police.
Dès que l'agent de la Sûreté se trouva seul avec le vieux juge de paix:
--Enfin, dit-il, en respirant longuement, comme s'il eut été soulagé
d'une lourde oppression, enfin, nous allons pouvoir marcher maintenant.
Et comme le père Plantat souriait un peu, il goba un carré de pâte et
ajouta:
--Arriver quand une instruction est commencée, est déplorable, monsieur
le juge de paix, tout à fait déplorable. Les gens qui vous ont précédé
ont eu le temps de se faire un système, et si vous ne l'adoptez pas
d'emblée, c'est le diable!
On entendit dans l'escalier la voix de M. Domini appelant son greffier
qui, arrivé un peu après lui, était resté au rez-de-chaussée.
--Tenez, monsieur, ajouta l'agent, voici monsieur le juge d'instruction
qui se croit en face d'une affaire toute simple, tandis que moi, moi M.
Lecoq, l'égal au moins de ce drôle de Gévrol, moi l'élève chéri du père
Tabaret--il ôta respectueusement son chapeau--je n'y vois pas encore
clair.
Il s'arrêta, récapitulant, sans doute, le résultat de ses perquisitions
et reprit:
--Non, vrai, je suis dérouté, je m'y perds presque. Je devine bien sous
tout ceci quelque chose, mais quoi? quoi?
La figure du père Plantat restait calme, mais son oeil étincelait.
--Peut-être avez-vous raison, approuva-t-il d'un air détaché, peut-être
en effet y a-t-il quelque chose.
L'agent de la Sûreté le regarda, il ne bougea pas. Il continuait à
offrir la physionomie la plus indifférente du monde, tout en relevant
quelques notes sur son carnet.
Il y eut un assez long silence, et M. Lecoq en profita pour confier au
portrait les réflexions qui lui battaient la cervelle.
«Vois-tu bien, chère mignonne, disait-il, ce digne monsieur m'a l'air
d'un vieux finaud dont il faut surveiller attentivement les faits et
gestes. Il ne partage pas, il s'en faut, les opinions du juge
d'instruction, il a une idée qu'il n'ose nous dire et nous la
trouverons. Il est malin, ce juge de paix de campagne. Du premier coup
il nous a devinés, malgré nos jolis cheveux blonds. Tant qu'il a pu
croire que, nous égarant, nous prendrions les brisées de M. Domini, il
nous a suivis, nous appuyant, nous montrant la voie. Maintenant qu'il
sent que nous tenons la piste, il se croise les bras, il se retire. Il
veut nous laisser l'honneur de la découverte. Pourquoi? Il est d'ici,
a-t-il peur de se faire des ennemis? Non. C'est un de ces hommes qui ne
craignent pas grand-chose. Quoi donc? Il recule devant sa pensée. Il a
trouvé quelque chose de si surprenant qu'il n'ose s'expliquer.»
Une subite réflexion changea le cours des confidences de M. Lecoq.
«Mille diables! pensait-il, et si je me trompais, si ce bonhomme n'était
pas fin du tout! s'il n'avait rien découvert, s'il n'obéissait qu'à des
inspirations du hasard? On a vu des choses plus surprenantes. J'en ai
tant connu, de ces gens, dont les yeux sont comme les pitres des
baraques, ils annoncent qu'à l'intérieur on contemple des merveilles; on
entre et on ne voit rien, on est volé. Mais moi--il eut un sourire--je
vais bien savoir à quoi m'en tenir.»
Et prenant l'air le plus niais de son répertoire:
--Ce qui reste à faire, monsieur le juge de paix, dit-il tout haut, est,
en y réfléchissant bien, assez peu de chose. On tient les deux
principaux coupables, en définitive, et quand ils se décideront à
parler, ce qui arrivera tôt ou tard, si monsieur le juge d'instruction
le veut, on saura tout.
Un seau d'eau glacée tombant sur la tête du père Plantat ne l'eût pas
plus surpris, ne l'eût pas surtout surpris plus désagréablement.
--Comment, balbutia-t-il d'un air absolument abasourdi, c'est vous,
monsieur l'agent de Sûreté, un homme habile, expérimenté qui...
Ravi de la réussite de sa ruse, M. Lecoq ne put tenir son sérieux, et le
père Plantat, qui s'aperçut qu'il était tombé dans un piège, se prit à
rire franchement.
Entre ces deux hommes savants dans la science de la vie, d'un esprit
également subtil et défié, pas un mot, d'ailleurs, ne fut échangé.
Ils s'entendaient, ils se comprenaient.
«Toi, mon bonhomme, se disait l'agent de la Sûreté, tu as quelque chose
dans ton sac, seulement c'est si énorme, si monstrueux, que tu ne
l'exhiberais pas pour un boulet de canon. Tu veux qu'on te force la
main? On te la forcera.»
«Il est futé, pensait le père Plantat, il sait que j'ai une idée, il la
cherchera et certainement il la trouvera.»
M. Lecoq avait remis dans sa poche la bonbonnière à portrait ainsi qu'il
fait, quand il travaille sérieusement. Son amour-propre d'élève du père
Tabaret était émoustillé. Il jouait une partie et il est joueur.
--Donc, s'écria-t-il, à cheval et rendez la main. On a, dit le
procès-verbal de monsieur le maire d'Orcival, trouvé l'instrument avec
lequel on a tout brisé ici.
--Nous avons retrouvé, répondit le père Plantat, dans une chambre du
second étage, donnant sur le jardin, une hache, par terre, devant un
meuble attaqué légèrement, mais non ouvert; j'ai empêché qu'on y
touchât.
--Et bien vous avez fait, monsieur. Est-elle lourde, cette hache?
--Elle doit bien peser un kilo.
--C'est parfait, montons la voir.
Ils montèrent, et M. Lecoq aussitôt, oubliant son rôle de mercier
soigneux de ses vêtements, se coucha à plat ventre, étudiant
alternativement, et la hache, une arme terrible, pesante, emmanchée de
frêne, et le parquet luisant et bien ciré.
--Je suppose, moi, observa le juge de paix, que les malfaiteurs ont
montré cette hache et ont attaqué ce meuble dans le seul but
d'éparpiller les suppositions de l'enquête, pour compliquer le problème.
Cette arme n'était pas nécessaire pour enfoncer cette armoire qui ne
tient à rien, que je briserais avec mon poing. Ils ont donné un coup, un
seul, et posé la hache tranquillement.
L'agent de la Sûreté s'était relevé et s'époussetait:
--Je crois, monsieur, dit-il, que vous vous trompez. Cette hache n'a pas
été posée tranquillement à terre, elle a été jetée avec une violence qui
décèle un grand effroi ou une vive colère. Tenez, voyez ici, sur le
parquet, ces trois marques qui se suivent. Lorsque le malfaiteur a lancé
la hache, elle est tombée d'abord sur le tranchant, de là cette
entaille: puis elle est retombée sur le côté, et l'envers qui est un
marteau a laissé cette trace, tenez, ici, sous mon doigt; enfin, elle
était lancée avec tant de vigueur, qu'elle a fait un tour sur elle-même
et qu'elle est venue de nouveau entailler le parquet, là, à l'endroit où
elle est maintenant.
--C'est juste, murmurait le père Plantat, c'est très juste!...
Et les observations de l'agent dérangeant sans doute son système, il
ajoutait d'un air contrarié:
--Je n'y comprends rien, rien du tout.