--Ma foi, répondit-il, c'est au mois de septembre de l'année dernière;
il y a juste dix mois que je les ai mariés moi-même. Il y avait un an
que ce pauvre Sauvresy était mort.
Le juge d'instruction abandonna ses notes pour regarder le maire d'un
air surpris.
--Quel est, demanda-t-il, ce Sauvresy dont vous nous parlez?
Le père Plantat, qui se mordillait furieusement les ongles dans son
coin, étranger en apparence à ce qui se passait, se leva vivement.
--M. Sauvresy, dit-il, était le premier mari de Mme de Trémorel; mon
ami Courtois avait négligé ce fait...
--Oh! riposta le maire d'un ton blessé, il me semble que dans les
conjonctures présentes...
--Pardon, interrompit le juge d'instruction, il est tel détail qui peut
devenir précieux bien qu'étranger à la cause, et même insignifiant au
premier abord.
--Hum! grommela le père Plantat, insignifiant étranger!...
Son ton était à ce point singulier, son air si équivoque, que le juge
d'instruction en fut frappé.
--Ne partageriez-vous pas, monsieur, demanda-t-il, les opinions de
monsieur le maire sur le compte des époux Trémorel?
Le père Plantat haussa les épaules.
--Je n'ai pas d'opinions, moi, répondit-il, je vis seul, je ne vois
personne; que m'importent toutes ces choses. Cependant...
--Il me semble, exclama M. Courtois, que nul mieux que moi ne doit
connaître l'histoire de gens qui ont été mes amis et mes administrés.
--C'est qu'alors, répondit sèchement le père Plantat, vous la contez
mal.
Et comme le juge d'instruction le pressait de s'expliquer, il prit sans
façon la parole, au grand scandale du maire rejeté ainsi au second plan,
esquissant à grands traits la biographie du comte et de la comtesse.
La comtesse de Trémorel, née Berthe Lechaillu, était la fille d'un
pauvre petit instituteur de village.
À dix-huit ans, sa beauté était célèbre à trois lieues à la ronde, mais
comme elle n'avait pour toute dot que ses grands yeux bleus et
d'admirables cheveux blonds, les amoureux--c'est-à-dire les amoureux
pour le bon motif--ne se présentaient guère.
Déjà Berthe, sur les conseils de sa famille, se résignait à coiffer
sainte Catherine et sollicitait une place d'institutrice--triste place
pour une fille si belle--lorsque l'héritier d'un des plus riches
propriétaires du pays eut occasion de la voir et s'éprit d'elle.
Clément Sauvresy venait d'avoir trente ans; il n'avait plus de famille
et possédait près de cent mille livres de rentes en belles et bonnes
terres absolument libres d'hypothèques. C'est dire que mieux que
personne il avait le droit de prendre femme à son gré.
Il n'hésita pas. Il demanda la main de Berthe, l'obtint, et, un mois
après, il l'épousait en plein midi, au grand scandale des fortes têtes
de la contrée, qui allaient répétant:
--Quelle folie! À quoi sert d'être riche, si ce n'est à doubler sa
fortune par un bon mariage!
Un mois avant la noce, à peu près, Sauvresy avait mis les ouvriers au
Valfeuillu, et, en moins de rien, il y avait dépensé, en réparations et
en mobilier, la bagatelle de trente mille écus. C'est ce beau domaine
que les époux choisirent pour passer leur lune de miel.
Ils s'y trouvèrent si bien qu'ils s'y installèrent tout à fait, à la
grande satisfaction de tous ceux qui étaient en relation avec eux. Ils
conservèrent seulement un pied à terre à Paris.
Berthe était de ces femmes qui naissent tout exprès, ce semble, pour
épouser les millionnaires.
Sans gêne ni embarras, elle passa sans transition de la misérable salle
d'école, où elle secondait son père, au superbe salon de Valfeuillu. Et
lorsqu'elle faisait les honneurs de son château à toute l'aristocratie
des environs, il semblait que de sa vie, elle n'avait fait autre chose.
Elle sut rester simple, avenante, modeste, tout en prenant le ton de la
plus haute société. On l'aima.
--Mais il me semble, interrompit le maire, que je n'ai pas dit autre
chose, et ce n'était vraiment pas la peine...
Un geste du juge d'instruction lui ferma la bouche et le père Plantat
continua:
--On aimait aussi Sauvresy, un de ces coeurs d'or qui ne veulent même
pas soupçonner le mal. Sauvresy était un de ces hommes à croyances
robustes, à illusions obstinées, que le doute n'effleure jamais de ses
ailes d'orfraie. Sauvresy était de ceux qui croient, quand même, à
l'amitié de leurs amis, à l'amour de leur maîtresse.
«Ce jeune ménage devait être heureux, il le fut.
«Berthe adora son mari, cet homme honnête qui, avant de lui dire un mot
d'amour, lui avait offert sa main.
«Sauvresy, lui, professait pour sa femme un culte que d'aucun trouvait
presque ridicule.
«On vivait d'ailleurs grandement au Valfeuillu. On recevait beaucoup.
Quand venait l'automne, les nombreuses chambres d'amis étaient toutes
occupées. Les équipages étaient magnifiques.
«Enfin, Sauvresy était marié depuis deux ans, lorsqu'un soir il amena de
Paris un de ses anciens amis intimes, un camarade de collège dont on
l'avait souvent entendu parler, le comte Hector de Trémorel.
«Le comte s'installa pour quelques semaines, annonça-t-il, au
Valfeuillu, mais les semaines s'écoulèrent, puis les mois. Il resta.
«On n'en fut pas surpris. Hector avait eu une jeunesse plus qu'orageuse,
toute remplie de débauches bruyantes, de duels, de paris, d'amours. Il
avait jeté à tous les vents de ses fantaisies une fortune colossale, la
vie relativement calme du Valfeuillu devait le séduire.
«Dans les premiers temps, on lui disait souvent: «Vous en aurez vite
assez, de la campagne!» Il souriait sans répondre. On pensa alors, et
assez justement, que, devenu relativement très pauvre, il se souciait
fort peu d'aller promener sa ruine au milieu de ceux qu'avait offusqués
sa splendeur.
«Il s'absentait rarement, et seulement pour aller à Corbeil, presque
toujours à pied. Là, il descendait à l'hôtel de la _Belle Image_, qui
est le premier de la ville, et il s'y rencontrait--comme par
hasard--avec une jeune dame de Paris. Ils passaient l'après-midi
ensemble et se séparaient à l'heure du dernier train.
--Peste! grommela le maire, pour un homme qui vit seul, qui ne voit
personne, qui pour rien au monde ne s'occuperait des affaires d'autrui,
il me semble que notre cher juge de paix est assez bien informé!
Évidemment M. Courtois était jaloux. Comment, lui, le premier personnage
de la commune, il avait ignoré absolument ces rendez-vous! Sa mauvaise
humeur augmenta encore, lorsque le docteur Gendron répondit:
--Peuh! tout Corbeil a jasé de cela, dans le temps.
M. Plantat eut un mouvement de lèvres qui pouvait signifier: «Je sais
bien d'autres choses encore.» Il poursuivit cependant sans réflexions:
--L'installation du comte Hector au Valfeuillu ne changea rien
absolument aux habitudes du château. M. et Mme Sauvresy eurent un
frère, voilà tout. Si Sauvresy fit à cette époque plusieurs voyages à
Paris, c'est qu'il s'occupait, tout le monde le savait, des affaires de
son ami.
«Cette existence ravissante dura un an. Le bonheur semblait s'être fixé
à tout jamais sous les ombrages délicieux du Valfeuillu.
«Mais, hélas! voilà qu'un soir, au retour d'une chasse au marais,
Sauvresy se trouva si fort indisposé qu'il fut obligé de se mettre au
lit. On fit venir un médecin, que n'était-ce notre ami le docteur
Gendron! Une fluxion de poitrine venait de se déclarer.
«Sauvresy était jeune, robuste comme un chêne; on n'eut pas d'abord
d'inquiétudes sérieuses. Quinze jours plus tard, en effet, il était
debout. Mais il commit une imprudence et eut une rechute. Il se remit
encore du moins à peu près.
«À une semaine de là, nouvelle rechute, et si grave, cette fois, qu'on
put dès lors prévoir la terminaison fatale de la maladie.
«C'est pendant cette maladie interminable qu'éclatèrent l'amour de
Berthe et l'affection de Trémorel pour Sauvresy.
«Jamais malade ne fut soigné avec une sollicitude semblable, entouré de
tant de preuves du plus absolu, du plus pur dévouement. Toujours à son
chevet, la nuit aussi bien que le jour, il avait sa femme ou son ami. Il
eut des heures de souffrance, jamais une seconde d'ennui. À ce point,
qu'à tous ceux qui le venaient visiter il disait, il répétait, qu'il en
était arrivé à bénir son mal.
«Il m'a dit à moi: «Si je n'étais pas tombé malade, jamais je n'aurais
su combien je suis aimé.»
--Ces mêmes paroles, interrompit le maire, il me les a dites plus de
cent fois, il les a répétées à Mme Courtois, à Laurence, ma fille
aînée...
--Naturellement, continua le père Plantat. Mais le mal de Sauvresy était
de ceux contre lesquels échouent et la science des médecins les plus
expérimentés et les soins les plus assidus.
«Il ne souffrait pas énormément, assurait-il, mais il allait
s'affaiblissant à vue d'oeil, il n'était plus que l'ombre de lui-même.
«Enfin, une nuit, vers deux ou trois heures du matin, il mourut entre
les bras de sa femme et de son ami.
«Jusqu'au moment suprême, il avait conservé la plénitude de ses
facultés. Moins d'une heure avant d'expirer il voulut qu'on éveillât et
qu'on fît venir tous les domestiques du château. Lorsqu'ils furent tous
réunis autour de son lit, il prit la main de sa femme, la plaça dans la
main du comte de Trémorel et leur fit jurer de s'épouser lorsqu'il ne
serait plus.
«Berthe et Hector avaient commencé par se récrier, mais il insista de
façon à leur rendre un refus impossible, les priant, les adjurant,
affirmant que leur résistance empoisonnerait ses derniers moments.
«Cette pensée du mariage de sa veuve et de son ami semble, au reste,
l'avoir singulièrement préoccupé sur la fin de sa vie. Dans le préambule
de son testament, dicté la veille de sa mort à Me Bury, notaire à
Orcival, il dit formellement que leur union est son voeu le plus cher,
certain qu'il est de leur bonheur et sachant bien que son souvenir sera
pieusement gardé.
--M. et Mme Sauvresy n'avaient pas d'enfant? demanda le juge
d'instruction.
--Non, monsieur, répondit le maire.
Le père Plantat continua:
--Immense fut la douleur du comte et de la jeune veuve. M. de Trémorel
surtout paraissait absolument désespéré, il était comme fou. La comtesse
s'enferma, consignant sa porte à toutes les personnes qu'elle aimait le
mieux, même les dames Courtois.
«Lorsque le comte et madame Berthe reparurent, on les reconnut à peine,
tant ils étaient changés l'un et l'autre. M. Hector, particulièrement,
avait vieilli de vingt ans.
«Tiendraient-ils le serment fait au lit de mort de Sauvresy, serment que
tout le monde savait? On se le demandait avec d'autant plus d'intérêt
qu'on admirait ces regrets profonds, pour un homme qui, fait bien
remarquable, le méritait vraiment.
Le juge d'instruction arrêta, d'un signe de tête, le père Plantat.
--Savez-vous, monsieur le juge de paix, demanda-t-il, si les rendez-vous
à l'hôtel de la _Belle Image_ avaient cessé?
--Je le présume, monsieur, je le crois.
--Et moi j'en suis à peu près sûr, affirma le docteur Gendron. Il me
souvient avoir ouï parler--tout se sait à Corbeil--d'une bruyante
explication entre M. de Trémorel et la jolie dame de Paris. À la suite
de cette scène, on ne les revit plus à la _Belle Image_.
Le vieux juge de paix eut un sourire.
--Melun n'est pas au bout du monde, dit-il, et il y a des hôtels à
Melun. Avec un bon cheval on est vite à Fontainebleau, à Versailles, à
Paris même. Mme de Trémorel pouvait être jalouse, son mari avait dans
ses écuries des trotteurs de premier ordre.
Le père Plantat émettait-il une opinion absolument désintéressée,
glissait-il une insinuation? Le juge d'instruction le regarda
attentivement pour s'en assurer, mais son visage n'exprimait rien qu'une
tranquillité profonde. Il contait cette histoire comme il en eût conté
une autre, n'importe laquelle.
--Je vous demanderai de poursuivre, monsieur, reprit M. Domini.
--Hélas! reprit le père Plantat, il n'est rien d'éternel, ici-bas, pas
même la douleur; mieux que personne, je puis le dire. Bientôt, aux
larmes des premiers jours, aux désespoirs violents succédèrent chez le
comte et chez Mme Berthe une tristesse raisonnable, puis une douce
mélancolie. Et un an après la mort de Sauvresy, M. de Trémorel épousait
sa veuve...
Pendant ce récit assez long, monsieur le maire d'Orcival avait, à bien
des reprises, donné des marques d'un vif dépit. À la fin, n'y tenant
plus:
--Voilà, certes, exclama-t-il, des détails exacts, on ne peut plus
exacts; mais je me demande s'ils ont fait faire un pas à la grave
question qui nous occupe tous: trouver les meurtriers du comte et de la
comtesse?
Le père Plantat, à ces mots, arrêta sur le juge d'instruction son regard
clair et profond, comme pour fouiller au plus profond de sa conscience.
--Ces détails m'étaient indispensables, répondit M. Domini, et je les
trouve fort clairs. Ces rendez-vous dans un hôtel me frappent; on ne
sait pas assez à quelles extrémités la jalousie peut conduire une
femme...
Il s'arrêta brusquement, cherchant sans doute un trait d'union probable
entre la jolie dame de Paris et les meurtriers; puis il reprit:
--Maintenant que je connais les «époux Trémorel» comme si j'eusse vécu
dans leur intimité, arrivons aux faits actuels.
L'oeil brillant du père Plantat s'éteignit subitement, il remua les
lèvres comme s'il eût voulu parler, cependant il se tut.
Seul, le docteur, qui n'avait cessé d'étudier le vieux juge de paix,
remarqua son subit changement de physionomie.
--Il ne me reste plus, dit M. Domini, qu'à savoir comment vivaient les
nouveaux époux.
M. Courtois pensa qu'il était de sa dignité d'enlever la parole au père
Plantat.
--Vous demandez comment vivaient les nouveaux époux, répondit-il
vivement, ils vivaient en parfaite intelligence, nul dans ma commune ne
le sait mieux que moi qui étais de leur intimité... intime. Le souvenir
de ce pauvre Sauvresy était entre eux un lien de bonheur, s'ils
m'aimaient tant, c'est que je parlais souvent de lui. Jamais un nuage,
jamais un mot. Hector--je l'appelais ainsi familièrement, ce malheureux
et cher comte--avait pour sa femme les soins empressés d'un amant, ces
prévenances exquises, dont les époux, je ne crains pas de le dire, se
déshabituent en général trop vite.
--Et la comtesse? demanda le père Plantat, d'un ton trop naïf pour ne
point être ironique.
--Berthe! répliqua monsieur le maire--elle me permettait de la nommer
paternellement ainsi--Berthe! je n'ai pas craint de la citer maintes et
maintes fois pour exemple et modèle à Mme Courtois. Berthe! elle
était digne de Sauvresy et d'Hector, les deux hommes les plus dignes que
j'aie rencontrés en ma vie!...
Et s'apercevant que son enthousiasme surprenait un peu les auditeurs:
--J'ai mes raisons, reprit-il plus doucement, pour m'exprimer ainsi, et
je ne redoute point de le faire devant des hommes dont la profession et
encore plus le caractère me garantissent la discrétion. Sauvresy m'a
rendu en sa vie un grand service... lorsque j'eus la main forcée pour
prendre la mairie. Quant à Hector, je le croyais si bien revenu des
erreurs de sa jeunesse, qu'ayant cru m'apercevoir qu'il n'était pas
indifférent à Laurence, ma fille aînée, j'avais songé à un mariage
d'autant plus sortable que, si le comte Hector de Trémorel avait un
grand nom, je donnais à ma fille une dot assez considérable pour redorer
n'importe quel écusson. Les événements seuls ont modifié mes projets.
M. le maire eût chanté longtemps encore les louanges des «époux
Trémorel», et les siennes, par la même occasion, si le juge
d'instruction n'eût pris la parole.
--Me voici fixé, commença-t-il, désormais il me semble...
Il fut interrompu par un grand bruit partant du vestibule. On eût dit
une lutte, et les cris et les vociférations arrivaient au salon.
Tout le monde se leva.
--Je sais ce que c'est, dit le maire, je ne le sais que trop; on vient
de retrouver le cadavre du comte de Trémorel.