Monsieur le maire d'Orcival se trompait.
La porte du salon s'ouvrit brusquement et on aperçut, tenu d'un côté par
un gendarme, de l'autre par un domestique, un homme, d'apparence grêle,
qui se défendait furieusement et avec une énergie qu'on ne lui eût point
soupçonnée.
La lutte avait duré assez longtemps déjà, et ses vêtements étaient dans
le plus effroyable désordre. Sa redingote neuve était déchirée, sa
cravate flottait en lambeaux, le bouton de son col avait été arraché, et
sa chemise ouverte laissait à nu sa poitrine. Il avait perdu sa
coiffure, et ses longs cheveux noirs et plats retombaient pêle-mêle sur
sa face contractée par une affreuse angoisse. Dans le vestibule et dans
la cour, on entendait les cris furieux des gens du château et des
curieux--ils étaient plus de cent--que la nouvelle d'un crime avait
réunis devant la grille et qui brûlaient de savoir et surtout de voir.
Cette foule enragée criait:
--C'est lui! À mort l'assassin! C'est Guespin! Le voilà!
Et le misérable pris d'une frayeur immense continuait à se débattre.
--Au secours! hurlait-il d'une voix rauque, à moi! Lâchez-moi, je suis
innocent!
Il s'était cramponné à la porte du salon et on ne pouvait le faire
avancer.
--Poussez-le donc, commanda le maire, que l'exaspération de la foule
gagnait peu à peu, poussez-le!
C'était plus facile à ordonner qu'à exécuter. La terreur prêtait à
Guespin une force énorme.
Mais le docteur ayant eu l'idée d'ouvrir le second battant de la porte
du salon, le point d'appui manqua au misérable, et il tomba, ou plutôt
roula aux pieds de la table sur laquelle écrivait le juge d'instruction.
Il fut debout aussitôt, et des yeux chercha une issue pour fuir. N'en
ayant pas, car les fenêtres aussi bien que la porte étaient encombrées
de curieux, il se laissa tomber dans un fauteuil.
Ce malheureux offrait l'image de la terreur arrivée à son paroxysme. Sur
sa face livide, se détachaient, bleuâtres, les marques des coups qu'il
avait reçus dans la lutte; ses lèvres blêmes tremblaient et il remuait
ses mâchoires dans le vide, comme s'il eût cherché un peu de salive pour
sa langue ardente; ses yeux démesurément agrandis étaient injectés de
sang et exprimaient le plus affreux égarement; enfin son corps était
secoué de spasmes convulsifs.
Si effrayant était ce spectacle, que monsieur le maire d'Orcival pensa
qu'il pouvait devenir un enseignement d'une haute portée morale; il se
retourna donc vers la foule, en montrant Guespin, et d'un ton tragique,
il dit:
--Voilà le crime!
Les autres personnes, cependant, le docteur, le juge d'instruction et le
père Plantat, échangeaient des regards surpris.
--S'il est coupable, murmurait le vieux juge de paix, comment diable
est-il revenu?
Il fallut un bon moment pour faire retirer la foule; le brigadier de
gendarmerie n'y parvint qu'avec l'aide de ses hommes, puis il revint se
placer près de Guespin, estimant qu'il ne serait pas prudent de laisser
seul, avec des gens sans armes, un si dangereux malfaiteur.
Hélas! il n'était guère redoutable en ce moment, le misérable. La
réaction venait, son énergie surexcitée s'affaissait comme la flamme
d'une poignée de paille, ses muscles tendus outre mesure devenaient
flasques, et sa prostration ressemblait à l'agonie d'un accès de fièvre
cérébrale.
Pendant ce temps, le brigadier rendait compte des événements.
--Quelques domestiques du château et des habitations voisines péroraient
devant la grille, racontant les crimes de la nuit et la disparition de
Guespin, la veille au soir, lorsque tout à coup on l'avait aperçu au
bout du chemin, qui arrivait, la démarche chancelante et chantant à
pleine gorge comme un homme ivre.
--Était-il vraiment ivre? demanda M. Domini.
--Ivre perdu, monsieur, répondit le brigadier.
--Ce serait donc le vin qui nous l'aurait livré, murmura le juge
d'instruction, et ainsi tout s'expliquerait.
--En apercevant ce scélérat, poursuivit le gendarme, pour qui la
culpabilité de Guespin ne semblait pas faire l'ombre d'un doute,
François, le valet de chambre de feu monsieur le comte, et le domestique
de monsieur le maire, Baptiste, qui se trouvaient là, se sont précipités
à sa rencontre et l'ont empoigné. Il était si soûl, qu'ayant tout
oublié, il croyait qu'on voulait lui faire une farce. La vue d'un de mes
hommes l'a dégrisé. À ce moment, une des femmes lui a crié:--«Brigand!
c'est toi, qui, cette nuit, as assassiné le comte et la comtesse!»
Aussitôt, il est devenu plus pâle que la mort, il est resté immobile,
béant, comme assommé, quoi! Puis, subitement, il s'est mis à se débattre
si vigoureusement que sans moi il s'échappait. Ah! il est fort, le
gredin, sans en avoir l'air!
--Et il n'a rien dit? demanda le père Plantat.
--Pas un mot, monsieur; il avait les dents si bien serrées par la rage,
qu'il n'eût pu, j'en suis sûr, dire seulement: pain. Enfin, nous le
tenons. Je l'ai fouillé, et voici ce que j'ai trouvé dans ses poches: un
mouchoir, une serpette, deux petites clés, un chiffon de papier couvert
de chiffres et de signes, et une adresse du magasin des _Forges de
Vulcain_. Mais ce n'est pas tout...
Le brigadier fit une pose regardant les auditeurs d'un air mystérieux;
il préparait son effet.
--Ce n'est pas tout. Pendant qu'on le tirait, dans la cour, il a essayé
de se débarrasser de son porte-monnaie. Moi, j'ouvrais l'oeil
heureusement et j'ai vu le coup à temps. J'ai ramassé le porte-monnaie
qui était tombé dans les massifs de fleurs près de la porte, et le
voici. Il y a dedans un billet de cent francs, trois louis et sept
francs de monnaie. Or, hier, le brigand n'avait pas le sou...
--Comment savez-vous cela? demanda M. Courtois.
--Dame! monsieur le maire, il avait emprunté à François, le valet de
chambre, qui me l'a dit, vingt-cinq francs, soi-disant pour payer son
écot à la noce.
--Qu'on fasse venir François, commanda le juge d'instruction.
Et dès que le valet de chambre parut:
--Savez-vous, lui demanda-t-il brusquement, si Guespin avait de l'argent
hier?
--Il en avait si peu, monsieur, répondit sans hésiter le domestique,
qu'il m'a demandé vingt-cinq francs dans la journée en me disant que, si
je ne les lui prêtais pas, il ne pouvait venir à la noce, n'ayant même
pas de quoi payer le chemin de fer.
--Mais il pouvait avoir des économies, un billet de cent francs, par
exemple, qu'il lui répugnait de changer.
François secoua la tête, avec un sourire incrédule.
--Guespin n'est pas homme à avoir des économies, prononça-t-il. Les
femmes et les cartes lui mangent tout. Pas plus tard que la semaine
passée, le cafetier du _Café du Commerce_ est venu lui faire une scène
pour ce qu'il doit et l'a même menacé de s'adresser à monsieur le comte.
Et, s'apercevant de l'effet produit par sa déposition, bien vite le
valet de chambre ajouta, en manière de correctif:
--Ce n'est pas que j'en veuille aucunement à Guespin; je l'avais même
toujours, jusqu'à aujourd'hui, considéré comme un bon garçon, bien
qu'aimant trop la gaudriole; il était peut-être un peu fier, vu son
éducation...
--Vous pouvez vous retirer, dit le juge d'instruction, coupant court aux
appréciations de M. François.
Le valet de chambre sortit.
Pendant ce temps, Guespin peu à peu était revenu à lui. Le juge
d'instruction, le père Plantat et le maire épiaient curieusement ses
impressions sur sa physionomie qu'il ne devait point songer à composer,
pendant que le docteur Gendron lui tenait le pouls et comptait ses
pulsations.
--Le remords et la frayeur du châtiment! murmura le maire.
--L'innocence et l'impossibilité de la démontrer! répondit à voix basse
le père Plantat.
Le juge d'instruction recueillit ces deux exclamations, mais il ne les
releva pas. Ses convictions n'étaient pas formées, et il ne voulait pas,
lui, le représentant de la loi, le ministre du châtiment, laisser, par
un mot, préjuger ses sentiments.
--Vous sentez-vous mieux, mon ami? demanda le docteur Gendron à Guespin.
Le malheureux fit signe que oui. Puis, après avoir jeté autour de lui
les regards anxieux de l'homme qui sonde le précipice où il est tombé,
il passa les mains sur ses yeux et demanda:
--À boire.
On lui apporta un verre d'eau, et il le but d'un trait avec une
expression de volupté indéfinissable. Alors, il se leva.
--Êtes-vous maintenant en état de me répondre? lui demanda le juge.
Chancelant d'abord, Guespin s'était redressé. Il se tenait debout en
face du juge, s'appuyant au dossier d'un meuble. Le tremblement nerveux
de ses mains diminuait, le sang revenait à ses joues, tout en répondant,
il réparait le désordre de ses vêtements.
--Vous savez, commença le juge, les événements de cette nuit? Le comte
et la comtesse de Trémorel ont été assassinés. Parti hier avec tous les
domestiques du château, vous les avez quittés à la gare de Lyon, vers
neuf heures, vous arrivez maintenant seul. Où avez-vous passé la nuit?
Guespin baissa la tête et garda le silence.
--Ce n'est pas tout, continua le juge, hier vous étiez sans argent, le
fait est notoire, un de vos camarades vient de l'affirmer; aujourd'hui
on retrouve dans votre porte-monnaie une somme de cent soixante-sept
francs. Où avez-vous pris cet argent?
Les lèvres du malheureux eurent un mouvement comme s'il eût voulu
répondre, une réflexion subite l'arrêta, il se tut.
--Autre chose, encore, poursuivit le juge, qu'est-ce que cette carte
d'un magasin de quincaillerie qui a été trouvée dans votre poche.
Guespin fit un geste désespéré et murmura:
--Je suis innocent.
--Remarquez, fit vivement le juge d'instruction, que je ne vous ai point
accusé encore. Vous saviez que le comte avait reçu dans la journée une
somme importante.
Un sourire amer plissa les lèvres de Guespin, et il répondit:
--Je sais bien que tout est contre moi.
Le silence était profond dans le salon. Le médecin, le maire et le père
Plantat, saisi d'une curiosité passionnée, n'osaient faire un mouvement.
C'est qu'il n'est peut-être rien d'émouvant, au monde, autant que ces
duels sans merci entre la justice et l'homme soupçonné d'un crime. Les
questions peuvent sembler insignifiantes, les réponses banales;
questions et réponses enveloppent des sous-entendus terribles. Les
moindres gestes alors, les plus rapides mouvements de physionomie
peuvent acquérir une signification énorme. Un fugitif éclair de l'oeil
dénonce un avantage remporté; une imperceptible altération de la voix
peut être un aveu.
Oui, c'est bien un duel qu'un interrogatoire, un premier interrogatoire
surtout. Au début, les adversaires se tâtent mentalement, ils s'estiment
et s'évaluent; questions et réponses se croisent mollement, avec une
sorte d'hésitation, comme le fer de deux adversaires qui ne savent rien
de leurs forces respectives, mais la lutte bientôt s'échauffe; au
cliquetis des épées et des paroles les combattants s'animent, l'attaque
devient plus pressante, la riposte plus vive, le sentiment du danger
disparaît et à chances égales l'avantage reste à celui qui garde le
mieux son sang-froid.
Le sang-froid de M. Domini était désespérant.
--Voyons, reprit-il après une pause, où avez-vous passé la nuit, d'où
vous vient votre argent, qu'est-ce que cette adresse?
--Eh! s'écria Guespin avec la rage de l'impuissance, je vous le dirais
que vous ne me croiriez pas!
Le juge d'instruction allait poser une nouvelle question, Guespin lui
coupa la parole.
--Non, vous ne me croiriez pas, reprit-il les yeux étincelants de
colère, est-ce que des hommes comme vous croient un homme comme moi.
J'ai un passé, n'est-ce pas, des antécédents, comme vous dites. Le
passé, on n'a que ce mot à vous jeter à la face, comme si du passé
dépendait l'avenir. Eh bien! oui, c'est vrai, je suis un débauché, un
joueur, un ivrogne, un paresseux, mais après? C'est vrai, j'ai été
traduit en police correctionnelle et condamné pour tapage nocturne et
attentat aux moeurs... qu'est-ce que cela prouve? J'ai perdu ma vie,
mais à qui ai-je fait tort sinon à moi-même? Mon passé! Est-ce que je ne
l'ai pas assez durement expié!
Guespin était rentré en pleine possession de soi, et trouvant au service
des sensations qui le remuaient une sorte d'éloquence, il s'exprimait
avec une sauvage énergie bien propre à frapper les auditeurs.
--Je n'ai pas toujours servi les autres, poursuivait-il, mon père était
à l'aise, presque riche, il avait près de Saumur de vastes jardins et il
passait pour un des plus habiles horticulteurs de Maine-et-Loire. On m'a
fait instruire et, quand j'ai eu seize ans, je suis entré chez les
messieurs Leroy, d'Angers, afin d'y apprendre mon état. Au bout de
quatre ans, on me regardait comme un garçon de talent, dans la partie.
«Malheureusement pour moi, mon père, veuf depuis plusieurs années déjà,
mourut. Il me laissait pour cent mille francs au moins de terres
excellentes; je les donnai pour soixante mille francs comptant, et je
vins à Paris. J'étais comme fou en ce temps-là. J'avais une fièvre de
plaisir que rien ne pouvait calmer, la soif de toutes les jouissances,
une santé de fer et de l'argent. Je trouvais Paris étroit pour mes
vices, il me semblait que les objets manquaient à mes convoitises. Je me
figurais que mes soixante mille francs dureraient éternellement.
Guespin s'arrêta, mille souvenirs de ce temps lui revenaient à la
pensée, et bien bas il murmura:--C'était le bon temps.
--Mes soixante mille francs, reprit-il, durèrent huit ans. Je n'avais
plus le sou et je voulais continuer mon genre de vie... Vous comprenez,
n'est-ce pas? C'est vers cette époque que les sergents de ville, une
nuit, me ramassèrent. J'en fus quitte pour trois mois. Oh! vous
retrouverez mon dossier à la préfecture de police. Savez-vous ce qu'il
vous dira, ce dossier? Il vous dira qu'en sortant de prison je suis
tombé dans cette misère honteuse et abominable de Paris. Dans cette
misère qui ne mange pas et qui se soûle, qui n'a pas de souliers et qui
use ses coudes aux tables des estaminets; dans cette misère qui traîne à
la porte des bals publics de barrière, qui grouille dans les garnis
infâmes et qui complote des vols dans les fours à plâtre. Il vous dira,
mon dossier, que j'ai vécu parmi les souteneurs, les filous et les
prostituées... et c'est la vérité.
Le digne maire d'Orcival était consterné.
«Justes dieux! pensait-il, quel audacieux et cynique brigand. Et dire
qu'on est tous les jours exposé à introduire dans sa maison, en qualité
de domestiques, de tels misérables!»
Le juge d'instruction, lui, se taisait. Il sentait bien que Guespin
était dans un de ces rares moments où, sous l'empire irrésistible de la
passion, un homme s'abandonne, laisse voir jusqu'aux replis les plus
profonds de sa pensée et se livre tout entier.
--Mais il est une chose, continua le malheureux, que mon dossier ne vous
dira pas. Il ne vous dira pas que, dégoûté, jusqu'à la tentation du
suicide, de cette vie abjecte, j'ai voulu en sortir. Il ne vous dira
rien de mes efforts, de mes tentatives désespérées, de mon repentir, de
mes rechutes. C'est un dur fardeau, allez, qu'un passé comme le mien.
Enfin, j'ai pu reprendre mon état. Je suis habile, on m'a donné de
l'ouvrage. J'ai occupé successivement quatre places, jusqu'au jour où,
par un de mes anciens patrons, j'ai pu entrer ici. Je m'y trouvais bien.
Je mangeais toujours mon mois d'avance, c'est vrai... Que voulez-vous,
on ne se refait pas. Mais demandez si jamais on a eu à se plaindre de
moi...
Il est reconnu que parmi les criminels les plus intelligents, ceux qui
ont reçu une certaine éducation, qui ont joui d'une certaine aisance,
sont les plus redoutables. À ce titre, Guespin était éminemment
dangereux.
Voilà ce que se disaient les auditeurs, pendant qu'épuisé par l'effort
qu'il venait de faire, il essuyait son front ruisselant de sueur.