SITUATION MILITAIRE A LA FIN D'OCTOBRE 1792.--BOMBARDEMENT DE LILLE PAR
LES AUTRICHIENS; PRISE DE WORMS ET DE MAYENCE PAR CUSTINE.--FAUTE DE NOS
GÉNÉRAUX.--MAUVAISES OPÉRATIONS DE CUSTINE.--ARMÉE DES ALPES.--CONQUÊTE DE
LA SAVOIE ET DE NICE.--DUMOURIEZ SE REND A PARIS: SA POSITION A L'ÉGARD
DES PARTIS.--INFLUENCE ET ORGANISATION DU CLUB DES JACOBINS.--ÉTAT DE LA
SOCIÉTÉ FRANÇAISE; SALONS DE PARIS.--ENTREVUE DE MARAT ET DE DUMOURIEZ.
--ANECDOTE.--SECONDE LUTTE DES GIRONDINS AVEC LES MONTAGNARDS; LOUVET
DÉNONCE ROBESPIERRE; RÉPONSE DE ROBESPIERRE; L'ASSEMBLÉE NE DONNE PAS
SUITE A SON ACCUSATION.--PREMIÈRES PROPOSITIONS SUR LE PROCÈS DE
LOUIS XVI.
Dans ce moment, la situation militaire de la France était bien changée. On
touchait à la mi-octobre; déjà l'ennemi était repoussé de la Champagne et
de la Flandre, et le sol étranger envahi sur trois points, le Palatinat,
la Savoie et le comté de Nice.
On a vu les Prussiens se retirant du camp de la Lune, reprenant la route
de l'Argonne, jonchant les défilés de morts et de malades, et n'échappant
à une perte totale que par la négligence de nos généraux qui poursuivaient
chacun un but différent. Le duc de Saxe-Teschen n'avait pas mieux réussi
dans son attaque sur les Pays-Bas. Tandis que les Prussiens marchaient sur
l'Argonne, ce prince, ne voulant pas rester en arrière, avait cru devoir
essayer quelque entreprise éclatante. Cependant, quoique notre frontière
du Nord fût dégarnie, ses moyens n'étaient pas beaucoup plus grands que
les nôtres, et il put à peine réunir quinze mille hommes avec un matériel
médiocre. Feignant alors de fausses attaques sur toute la ligne des places
fortes, il provoqua la déroute de l'un de nos petits camps, et se porta
tout à coup sur Lille, pour essayer un siège que les plus grands généraux
n'avaient pu exécuter avec de puissantes armées et un matériel
considérable. Il n'y a que la possibilité du succès qui justifie à la
guerre les entreprises cruelles. Le duc ne put aborder qu'un point de la
place, et y établit des batteries d'obusiers, qui la bombardèrent pendant
six jours consécutifs, et incendièrent plus de deux cents maisons. On dit
que l'archiduchesse Christine voulut assister elle-même à ce spectacle
horrible. S'il en est ainsi, elle ne put être témoin que de l'héroïsme des
assiégés, et de l'inutilité des barbaries autrichiennes. Les Lillois,
résistant avec une noble obstination, ne consentirent jamais à se rendre;
et, le 8 octobre, tandis que les Prussiens abandonnaient l'Argonne, le duc
Albert était obligé de quitter Lille. Le général Labourdonnaie, arrivant
de Soissons, Beurnonville, revenant de la Champagne, le forcèrent à
s'éloigner rapidement de nos frontières, et la résistance des Lillois,
publiée par toute la France, ne fit qu'augmenter l'enthousiasme général.
A peu près à la même époque, Custine tentait dans le Palatinat des
entreprises hardies, mais d'un résultat plus brillant que solide. Attaché
à l'armée de Biron, qui campait le long du Rhin, il était placé avec
dix-sept mille hommes à quelque distance de Spire. La grande armée
d'invasion n'avait que faiblement protégé ses derrières, en s'avançant
dans l'intérieur de la France. De faibles détachemens couvraient Spire,
Worms et Mayence. Custine s'en aperçut, marcha sur Spire, et y entra sans
résistance le 30 septembre. Enhardi par le succès, il pénétra le 5 octobre
dans Worms, sans rencontrer plus de difficultés, et obligea une garnison
de deux mille sept cents hommes à mettre bas les armes. Il prit ensuite
Franckenthal, et songea sur-le-champ à l'importante place de Mayence, qui
était le point de retraite le plus important pour les Prussiens, et dans
lequel ils avaient eu l'imprudence de ne laisser qu'une médiocre garnison.
Custine, avec dix-sept mille hommes et sans matériel, ne pouvait tenter un
siège, mais il essaya d'un coup de main. Les idées qui avaient soulevé la
France agitaient toute l'Allemagne, et particulièrement les villes à
université; Mayence en était une, et Custine y pratiqua des intelligences.
Il s'approcha des murs, s'en éloigna sur la fausse nouvelle de l'arrivée
d'un corps autrichien, s'y reporta de nouveau, et, faisant de grands
mouvemens, trompa l'ennemi sur la force de son armée. On délibéra dans la
place. Le projet de capitulation fut fortement appuyé par les partisans
des Français, et le 21 octobre les portes furent ouvertes à Custine. La
garnison mit bas les armes, excepté huit cents Autrichiens, qui
rejoignirent la grande armée. La nouvelle de ces succès se répandit avec
éclat, et causa une sensation extraordinaire. Ils avaient sans doute bien
peu coûté, ils étaient bien peu méritoires, comparés à la constance des
Lillois et au magnanime sang-froid déployé à Sainte-Menehould; mais on
était enchanté de passer de la simple résistance à la conquête. Jusque-là
tout était bien de la part de Custine, si, appréciant sa position, il eût
su terminer la campagne par un mouvement qui était possible et décisif.
En cet instant, les trois armées de Dumouriez, de Kellermann et de
Custine, étaient, par la plus heureuse rencontre, placées de manière à
détruire les Prussiens et à conquérir par une seule marche toute la ligne
du Rhin jusqu'à la mer. Si Dumouriez, moins préoccupé d'une autre idée,
eût gardé Kellermann sous ses ordres, et eût poursuivi les Prussiens avec
ses quatre-vingt mille hommes; si en même temps Custine, descendant le
Rhin de Mayence à Coblentz, se fût jeté sur leurs derrières, on les aurait
accablés infailliblement. Suivant ensuite le cours du Rhin jusqu'en
Hollande, on prenait le duc Albert à revers, on l'obligeait à déposer les
armes ou à se faire jour, et tous les Pays-Bas étaient soumis. Trèves et
Luxembourg, compris dans la ligne que nous avions décrite, tombaient
nécessairement; tout était France jusqu'au Rhin, et la campagne se
trouvait terminée en un mois. Le génie abondait chez Dumouriez, mais ses
idées avaient pris un autre cours. Brûlant de retourner en Belgique, il ne
songeait qu'à y marcher directement, pour secourir Lille et pousser de
front le duc Albert. Il laissa donc Kellermann seul à la poursuite des
Prussiens. Celui-ci pouvait encore se porter sur Coblentz, en passant
entre Luxembourg et Trèves, tandis que Custine descendrait de Mayence.
Mais Kellermann, peu entreprenant, ne présuma pas assez de ses troupes,
qui paraissaient harassées, et se cantonna autour de Metz. Custine, de son
côté, voulant se rendre indépendant et faire des incursions brillantes,
n'avait aucune envie de se joindre à Kellermann et de se renfermer dans la
limite du Rhin. Il ne pensa donc jamais à venir à Coblentz. Ainsi fut
négligé ce beau plan, si bien saisi et développé par le plus grand de nos
historiens militaires.[1]
[Note 1: Jomini.]
Custine, avec de l'esprit, était hautain, emporté et inconséquent. Il
tendait surtout à se rendre indépendant de Biron et de tout autre général,
et il eut l'idée de conquérir autour de lui. Prendre Manheim, l'exposait à
violer la neutralité de l'électeur palatin, ce qui lui était défendu par
le conseil exécutif; il songea donc à désemparer le Rhin pour s'avancer en
Allemagne. Francfort, placé sur le Mein, lui sembla une proie digne
d'envie, et il résolut de s'y porter. Cependant cette ville libre,
commerçante, toujours neutre dans les diverses guerres, et bien disposée
pour les Français, ne méritait pas cette fâcheuse préférence. N'étant
point défendue, il était facile d'y entrer, mais difficile de s'y
maintenir, et par conséquent inutile de l'occuper. Cette excursion ne
pouvait avoir qu'un but, celui de frapper des contributions, et il n'y
avait aucune justice à les imposer à un peuple habituellement neutre,
comptant tout au plus par ses voeux, et par ses voeux mêmes méritant la
bienveillance de la France, dont il approuvait les principes et souhaitait
les succès; Custine commit la faute d'y entrer. Ce fut le 27 octobre. Il
leva des contributions, indisposa les habitans, dont il fit des ennemis
pour les Français, et s'exposa, en se jetant ainsi sur le Mein, à être
coupé du Rhin, ou par les Prussiens, s'ils fussent remontés jusqu'à
Bingen, ou par l'électeur palatin, si, rompant la neutralité, il fût sorti
de Manheim.
La nouvelle de ces courses sur le territoire ennemi continua de causer une
grande joie à la France, qui était tout étonnée de conquérir, quelques
jours après avoir tant craint d'être conquise elle-même. Les Prussiens
alarmés jetèrent un pont volant sur le Rhin, pour remonter le long de la
rive droite, et chasser les Français. Heureusement pour Custine, ils
mirent douze jours à passer le fleuve. Le découragement, les maladies, et
la séparation des Autrichiens, avaient réduit cette armée à cinquante
mille hommes. Clerfayt, avec ses dix-huit mille Autrichiens, avait suivi
le mouvement général de nos troupes vers la Flandre, et se portait au
secours du duc Albert. Le corps des émigrés avait été licencié, et cette
brillante milice s'était réunie au corps de Condé, ou avait passé à la
solde étrangère. Tandis que ces événements se passaient à la frontière du
Nord et du Rhin, nous remportions d'autres avantages sur la frontière des
Alpes. Montesquiou, placé à l'armée du Midi, envahissait la Savoie et
faisait occuper le comté de Nice par un de ses lieutenans. Ce général, qui
avait fait voir dans la constituante toutes les lumières d'un homme
d'état, et qui n'eut pas le temps de montrer les qualités d'un militaire,
dont on assure qu'il était doué, avait été mandé à la barre de la
législative pour rendre compte de sa conduite, accusée de trop de lenteur.
Il était parvenu à convaincre ses accusateurs que ses retards tenaient au
défaut de moyens, et non au manque de zèle, et il était retourné aux
Alpes. Cependant il appartenait à la première génération révolutionnaire,
et se trouvait ainsi incompatible avec la nouvelle. Mandé encore une fois,
il allait être destitué, lorsqu'on apprit enfin son entrée en Savoie. Sa
destitution fut alors suspendue, et on lui laissa continuer sa conquête.
D'après le plan conçu par Dumouriez, lorsqu'en qualité de ministre des
affaires étrangères il régissait à la fois la diplomatie et la guerre, la
France devait pousser ses armées jusqu'à ses frontières naturelles, le
Rhin et la haute chaîne des Alpes. Pour cela, il fallait conquérir la
Belgique, la Savoie et Nice. La France avait ainsi l'avantage, en rentrant
dans les principes naturels de sa politique, de ne dépouiller, que les
deux seuls ennemis qui lui fissent la guerre, la maison d'Autriche et la
cour de Turin. C'est de ce plan, manqué en avril dans la Belgique, et
différé jusqu'ici dans la Savoie, que Montesquiou allait exécuter sa
partie. Il donna une division au général Anselme, pour passer le Var et se
porter sur Nice à un signal donné; il marcha lui-même, avec la plus grande
partie de son armée, de Grenoble sur Chambéry; il fit menacer les troupes
sardes par Saint-Geniès; et s'avançant lui-même du fort Barraux sur
Montmélian, il parvint à les diviser et à les rejeter dans les vallées.
Tandis que ses lieutenans les poursuivaient, il se porta sur Chambéry, le
28 septembre, et y fit son entrée triomphale, à la grande satisfaction des
habitans, qui aimaient la liberté en vrais enfans des montagnes, et la
France comme des hommes qui parlent la même langue, ont les mêmes moeurs,
et appartiennent au même bassin. Il forma aussitôt une assemblée de
Savoisiens, pour y faire délibérer sur une question qui ne pouvait pas
être douteuse, cette de la réunion à la France.
Au même instant, Anselme, renforcé de six mille Marseillais, qu'il avait
demandés comme auxiliaires, s'était approché du Var, torrent inégal, comme
tous ceux qui descendent des hautes montagnes, tour à tour immense ou
desséché, et ne pouvant pas même recevoir un pont fixe. Anselme passa très
hardiment le Var, et occupa Nice que le comte Saint-André venait
d'abandonner, et où les magistrats l'avaient pressé d'entrer pour arrêter
les désordres de la populace, qui se livrait à d'affreux pillages. Les
troupes sardes se rejetèrent vers les hautes vallées; Anselme les
poursuivit; mais il s'arrêta devant un poste redoutable, celui de Saorgio,
dont il ne put jamais chasser les Piémontais. Pendant ce temps, l'escadre
de l'amiral Truguet, combinant ses mouvemens avec ceux du général Anselme,
avait obtenu la reddition de Villefranche, et s'était portée devant la
petite principauté d'Oneille. Beaucoup de corsaires trouvaient
ordinairement un asile dans ce port, et par cette raison, il n'était pas
inutile de le réduire. Mais, tandis qu'un canot français s'avançait pour
parlementer, plusieurs hommes furent, en violation du droit des gens, tués
par une décharge générale. L'amiral, embossant alors ses vaisseaux devant
le port, l'écrasa de ses feux, y débarqua ensuite quelques troupes, qui
saccagèrent la ville, et firent un grand carnage des moines qui s'y
trouvaient en grand nombre, et qui étaient, dit-on, les instigateurs de ce
manque de foi. Telle est la rigueur des lois militaires, et la malheureuse
ville d'Oneille les subit sans aucune miséricorde. Après cette expédition,
l'escadre française retourna devant Nice, où Anselme, séparé par les crues
du Var du reste de son armée, se trouvait dangereusement compromis.
Cependant, en se gardant bien contre le poste de Saorgio, et en ménageant
les habitans plus qu'il ne le faisait, sa position était tenable, et il
pouvait conserver sa conquête.
Sur ces entrefaites, Montesquiou s'avançait de Chambéry sur Genève, et
allait se trouver en présence de la Suisse, très diversement disposée pour
les Français, et qui prétendait voir dans l'invasion de la Savoie un
danger pour sa neutralité.
Les sentimens des cantons étaient très partagés à notre égard. Toutes les
républiques aristocratiques condamnaient notre révolution. Berne surtout,
et son avoyer Stinger, la détestaient profondément, et d'autant plus que
le pays de Vaud, si opprimé, la chérissait davantage. L'aristocratie
helvétique, excitée par l'avoyer Stinger et par l'ambassadeur anglais,
demandait la guerre contre nous, et faisait valoir le massacre des
gardes-Suisses au 10 août, le désarmement d'un régiment à Aix, et enfin
l'occupation des gorges du Porentruy, qui dépendaient de l'évêché de Bâle,
et que Biron avait fait occuper pour fermer le Jura. Le parti modéré
l'emporta néanmoins, et on résolut une neutralité armée. Le canton de
Berne, plus irrité et plus défiant, porta un corps d'armée à Nyon, et,
sous le prétexte d'une demande des magistrats de Genève, plaça garnison
dans cette ville. D'après les anciens traités, Genève, en cas dé guerre
entre la France et la Savoie, ne devait recevoir garnison ni de l'une ni
de l'autre puissance. Notre envoyé en sortit aussitôt, et le conseil
exécutif, poussé par Clavière, autrefois exilé de Genève, et jaloux d'y
faire entrer la révolution, ordonna à Montesquiou de faire exécuter les
traités. De plus, on lui enjoignit de mettre lui-même garnison dans la
place, c'est-à-dire d'imiter la faute reprochée aux Bernois. Montesquiou
sentait d'abord qu'il n'avait pas actuellement les moyens de prendre
Genève, et ensuite qu'en rompant la neutralité et en se mettant en guerre
avec la Suisse, on ouvrait l'est de la France, et on découvrait le flanc
droit de notre défensive. Il résolut d'un côté d'intimider Genève, tandis
que de l'autre il tâcherait de faire entendre raison au conseil exécutif.
Il demanda donc hautement la sortie des troupes bernoises, et essaya de
persuader au ministère français qu'on ne pouvait exiger davantage. Son
projet était, en cas d'extrémité, de bombarder Genève, et de se porter par
une marche hardie sur le canton de Vaud, pour le mettre en révolution.
Genève consentit à la sortie des troupes bernoises, à condition que
Montesquiou se retirerait à dix lieues, ce qu'il exécuta sur-le-champ.
Cependant cette concession fut blâmée à Paris, et Montesquiou, placé à
Carouge, où l'entouraient les exilés génevois qui voulaient rentrer dans
leur patrie, se trouvait là entre la crainte de brouiller la France avec
la Suisse, et la crainte de désobéir au conseil exécutif, qui
méconnaissait les vues militaires et politiques les plus sages. Cette
négociation, prolongée par la distance des lieux, n'était pas encore près
de finir, quoiqu'on fût à la fin d'octobre.
Tel était donc, en octobre 1792, depuis Dunkerque jusqu'à Bâle, et depuis
Bâle jusqu'à Nice, l'état de nos armes. La frontière de la Champagne était
délivrée de la grande invasion; les troupes se portaient de cette province
vers la Flandre, pour secourir Lille et envahir la Belgique. Kellermann
prenait ses quartiers en Lorraine. Custine, échappé des mains de Biron,
maître de Mayence, et courant imprudemment dans le Palatinat et jusqu'au
Mein, réjouissait la France par ses conquêtes, effrayait l'Allemagne, et
s'exposait imprudemment à être coupé par les Prussiens, qui remontaient la
rive droite du Rhin, en troupes malades et battues, mais nombreuses, et
capables encore d'envelopper la petite armée française. Biron campait
toujours le long du Rhin. Montesquiou, maître de la Savoie par la retraite
des Piémontais au-delà des Alpes, et préservé de nouvelles attaques par
les neiges, avait à décider la question de la neutralité suisse ou par les
armes ou par des négociations. Enfin Anselme, maître de Nice, et soutenu,
par une escadre, pouvait résister dans sa position malgré les crues du
Var, et malgré les Piémontais groupés au-dessus de lui dans le poste de
Saorgio.
Tandis que la guerre allait se transporter de la Champagne dans la
Belgique, Dumouriez avait demandé la permission de se rendre à Paris pour
deux ou trois jours seulement, afin de concerter avec les ministres
l'invasion des Pays-Bas et le plan général de toutes les opérations
militaires. Ses ennemis répandirent qu'il venait se faire applaudir, et
qu'il quittait le soin de son commandement pour une frivole satisfaction
de vanité. Ces reproches étaient exagérés, car le commandement de
Dumouriez ne souffrait pas de cette absence, et de simples marches de
troupes pouvaient se faire sans lui. Sa présence au contraire devait être
fort utile au conseil pour la détermination d'un plan général, et
d'ailleurs on pouvait lui pardonner une impatience de gloire, si générale
chez les hommes, et si excusable quand elle ne nuit pas à des devoirs.
Il arriva le 11 octobre à Paris. Sa position était embarrassante, car il
ne pouvait se trouver bien avec aucun des deux partis. La violence des
jacobins lui répugnait, et il avait rompu avec les girondins, en les
expulsant quelques mois auparavant du ministère. Cependant, fort bien
accueilli dans toute la Champagne, il le fut encore mieux à Paris, surtout
par les ministres et par Roland lui-même, qui mettait ses ressentimens
personnels au néant, quand il s'agissait de la chose publique. Il se
présenta le 12 à la convention. A peine l'eut-on annoncé, que des
applaudissemens mêlés d'acclamations s'élevèrent de toutes parts. Il
prononça un discours simple, énergique, où était brièvement retracée toute
la campagne de l'Argonne, et où ses troupes et Kellermann lui-même étaient
traités avec les plus grands éloges. Son état-major présenta ensuite un
drapeau pris sur les émigrés, et l'offrit à l'assemblée comme un monument
de la vanité de leurs projets. Aussitôt après, les députés se hâtèrent de
l'entourer, et on leva la séance pour donner un libre cours aux
félicitations. Ce furent surtout les nombreux députés de la Plaine, les
_impartiaux_, comme on les appelait, qui, n'ayant à lui reprocher ni
rupture ni tiédeur révolutionnaire, lui témoignèrent le plus vif et le
plus sincère empressement. Les girondins ne restèrent pas en arrière;
cependant, soit par la faute de Dumouriez, soit par la leur, la
réconciliation ne fut pas entière, et on put apercevoir entre eux un reste
de froideur. Les montagnards, qui lui avaient reproché un moment
d'attachement pour Louis XVI, et qui le trouvaient, par ses manières, son
mérite et son élévation, déjà trop semblable aux girondins, lui surent
mauvais gré des témoignages qu'il obtint de leur part, et supposèrent ces
témoignages plus significatifs qu'ils ne l'étaient réellement.
Après la convention, restait à visiter les jacobins, et cette puissance
était alors devenue si imposante, que le général victorieux ne pouvait se
dispenser de lui rendre hommage. C'est là que l'opinion en fermentation
formait tous ses projets et rendait tous ses arrêts. S'agissait-il d'une
loi importante, d'une haute question politique, d'une grande mesure
révolutionnaire, les jacobins, toujours plus prompts, se hâtaient d'ouvrir
la discussion et de donner leur avis. Immédiatement après, ils se
répandaient dans la commune, dans les sections, ils écrivaient à tous les
clubs affiliés; et l'opinion qu'ils avaient émise, le voeu qu'ils avaient
formé, revenaient sous forme d'adresse de tous les points de la France, et
sous forme de pétition armée, de tous les quartiers de Paris. Lorsque,
dans les conseils municipaux, dans les sections, et dans toutes les
assemblées revêtues d'une autorité quelconque, on hésitait encore sur une
question, par un dernier respect de la légalité, les jacobins, qui
s'estimaient aussi libres que la pensée, la tranchaient hardiment, et
toute insurrection était proposée chez eux long-temps à l'avance. Ils
avaient pendant tout un mois délibéré sur celle du 10 août. Outre cette
initiative dans chaque question, ils s'arrogeaient encore, dans tous les
détails du gouvernement, une inquisition inexorable. Un ministre, un chef
de bureau, un fournisseur étaient-ils accusés, des commissaires partaient
des Jacobins, se faisaient ouvrir les bureaux, et demandaient des comptes
rigoureux, qu'on leur rendait sans hauteur, sans dédain, sans impatience.
Tout citoyen qui croyait avoir à se plaindre d'un acte quelconque, n'avait
qu'à se présenter à la société, et il y trouvait des défenseurs officieux
pour lui faire rendre justice. Un jour c'étaient des soldats qui se
plaignaient de leurs officiers, des ouvriers de leurs entrepreneurs; un
autre jour on voyait une actrice réclamer contre son directeur; une fois
même un jacobin vint demander réparation de l'adultère commis avec sa
femme par l'un de ses collègues.
Chacun s'empressait de se faire inscrire sur les registres de la société
pour faire preuve de zèle patriotique. Presque tous les députés
nouvellement arrivés à Paris s'étaient hâtés de s'y présenter; on en avait
compté cent treize dans une semaine, et ceux même qui n'avaient pas
l'intention de suivre les séances ne laissaient pas que de demander leur
admission. Les sociétés affiliées écrivaient du fond des provinces, pour
s'informer si les députés de leurs départemens s'étaient fait recevoir, et
s'ils étaient assidus. Les riches de la capitale tâchaient de se faire
pardonner leur opulence en allant aux Jacobins se couvrir du bonnet rouge,
et leurs équipages encombraient la porte de ce séjour de l'égalité. Tandis
que la salle était remplie du grand nombre de ses membres, que les
tribunes regorgeaient de peuple, une foule immense, mêlée aux équipages,
attendait à la porte, et demandait à grands cris à être introduite.
Quelquefois cette multitude s'irritait, lorsque la pluie, si fréquente
sous le ciel de Paris, ajoutait aux ennuis de l'attente, et alors quelque
membre demandait l'admission du _bon peuple_, qui souffrait aux portes de
la salle. Marat avait souvent réclamé dans de pareilles occasions; et
quand l'admission était accordée, quelquefois même avant, une multitude
immense d'hommes et de femmes venaient inonder la société, et se mêler à
ses membres. C'était à la fin du jour qu'on s'assemblait. La colère,
excitée et contenue à la convention, venait faire là une libre explosion.
La nuit, la multitude des assistans, tout contribuait à échauffer les
têtes; souvent la séance, se prolongeant, dégénérait en un tumulte
épouvantable, et les agitateurs y puisaient, pour le lendemain, le courage
des plus audacieuses tentatives. Cependant cette société, si avancée en
démagogie, n'était pas encore ce qu'elle devint plus tard. On y souffrait
encore à la porte les équipages de ceux qui venaient ab jurer l'inégalité
des conditions. Quelques membres avaient fait de vains efforts pour y
parler le chapeau sur la tête, et on les avait obligés à se découvrir.
Brissot, à la vérité, venait d'en être exclu par une décision solennelle;
mais Pétion continuait d'y présider, au milieu des applaudissemens.
Chabot, Collot-d'Herbois, Fabre d'Églantine, y étaient les orateurs
favorisés. Marat y paraissait étrange encore, et Chabot disait, en langage
du lieu, que Marat était un _porc-épic qu'on ne pouvait saisir d'aucun
côté_.
Dumouriez fut reçu par Danton, qui présidait la séance. De nombreux
applaudissemens l'accueillirent, et en le voyant on lui pardonna l'amitié
supposée des girondins. Il prononça quelques mots convenables à la
situation, et promit _avant la fin du mois de marcher à la tête de
soixante mille hommes, pour attaquer les rois, et sauver les peuples de la
tyrannie_.
Danton répondant en style analogue, lui dit que, ralliant les Français au
camp de Sainte-Menehould, il avait bien mérité de la patrie, mais qu'une
nouvelle carrière s'ouvrait, qu'il devait faire tomber les couronnes
devant le bonnet rouge dont la société l'avait honoré, et que son nom
figurerait alors parmi les plus beaux noms de la France. Collot-d'Herbois
le harangua ensuite, et lui tint un discours qui montre et la langue de
l'époque, et les dispositions du moment à l'égard du général.
«Ce n'est pas un roi qui t'a nommé, ô Dumouriez, ce sont tes concitoyens.
Souviens-toi qu'un général de la république ne doit jamais servir qu'elle
seule. Tu as entendu parler de Thémistocle; il venait de sauver la Grèce à
Salamine; mais, calomnié par ses ennemis, il se vit obligé de chercher un
asile chez les tyrans. On lui offrit de servir contre sa patrie: pour
toute réponse, il s'enfonça son épée dans le coeur. Dumouriez, tu as des
ennemis, tu seras calomnié, souviens-toi de Thémistocle!
«Des peuples esclaves t'attendent pour les secourir: bientôt tu les
délivreras. Quelle glorieuse mission!... Il faut cependant te défendre de
quelque excès de générosité envers tes ennemis. _Tu as reconduit le roi de
Prusse un peu trop à la manière française_.... Mais, nous l'espérons,
l'Autriche paiera double.
«Tu iras à Bruxelles, Dumouriez ... je n'ai rien à te dire.... Cependant
si tu y trouvais une femme exécrable qui, sous les murs de Lille, est
venue repaître sa férocité du spectacle des boulets rouges!... Mais cette
femme ne t'attend pas....
«A Bruxelles la liberté va renaître sous tes pas ... citoyens, filles,
femmes, enfans, se presseront autour de toi; de quelle félicité tu vas
jouir, Dumouriez!... Ma femme ... est de Bruxelles, elle t'embrassera
aussi[1].»
[Note 1: Voyez la note 1 à la fin du volume.]
Danton sortit ensuite avec Dumouriez, dont il s'était emparé, et auquel il
faisait en quelque sorte les honneurs de la nouvelle république. Danton
ayant montré à Paris une contenance aussi ferme que Dumouriez à
Sainte-Menehould, on les regardait l'un et l'autre comme les deux sauveurs
de la révolution, et on les applaudissait ensemble dans tous les
spectacles où ils se montraient. Un certain instinct rapprochait ces deux
hommes, malgré la différence de leurs habitudes. C'étaient les corrompus
des deux régimes qui s'unissaient avec un même génie, un même goût pour
les plaisirs, mais avec une corruption différente. Danton avait celle du
peuple, et Dumouriez celle des cours; mais plus heureux que son collègue,
ce dernier n'avait servi que généreusement et les armes à la main, et
Danton avait eu le malheur de souiller un grand caractère par les
atrocités de septembre.
Ces salons si brillans, où les hommes célèbres jouissaient autrefois de la
gloire, où, pendant tout le dernier siècle, on avait écouté et applaudi
Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces salons n'existaient plus. Il
restait la société simple et choisie de madame Roland, où se réunissaient
tous les girondins; le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le grave
Buzot, le brillant Guadet, l'entraînant Vergniaud, et où régnaient encore
une langue pure, des entretiens pleins d'intérêt, et des moeurs élégantes
et polies. Les ministres s'y réunissaient deux fois la semaine, et on y
faisait un repas composé d'un seul service. Telle était la nouvelle
société républicaine, qui joignait aux grâces de l'ancienne France le
sérieux de la nouvelle, et qui allait bientôt disparaître devant la
grossièreté démagogique. Dumouriez assista à l'un de ces festins si
simples, éprouva d'abord quelque gêne à l'aspect de ces anciens amis qu'il
avait chassés du ministère, de cette femme qui lui semblait trop sévère,
et à laquelle il paraissait trop licencieux; mais il soutint cette
situation avec son esprit accoutumé, et fut touché surtout de la
cordialité sincère de Roland. Après la société des girondins, celle des
artistes était la seule qui eût survécu à la dispersion de l'ancienne
aristocratie. Presque tous les artistes avaient embrassé chaudement une
révolution qui les vengeait des dédains nobiliaires, et qui ne promettait
de faveur qu'au génie. Ils accueillirent Dumouriez à leur tour, et lui
donnèrent une fête où furent réunis tous les talens que renfermait la
capitale. Mais au milieu même de la fête, une scène étrange vint
l'interrompre, et causer autant de dégoût que de surprise.
Marat, toujours prompt à devancer les méfiances révolutionnaires, n'était
point satisfait du général. Dénonciateur acharné de tous les hommes
entourés de la faveur publique, il avait toujours provoqué, par ses
dégoûtantes invectives, les disgrâces encourues par les chefs populaires.
Mirabeau, Bailly, Lafayette, Pétion, les girondins, avaient été accablés
de ses outrages, lorsqu'ils jouissaient encore de toute leur popularité.
Depuis le 10 août surtout, il s'était livré à tous les désordres de son
esprit; et, quoique révoltant pour les hommes raisonnables et honnêtes, et
étrange au moins pour les révolutionnaires emportés, il avait été
encouragé par un commencement de succès. Aussi ne manquait-il pas de se
regarder en quelque sorte comme un homme public, essentiel au nouvel ordre
de choses. Il passait une partie de sa vie à recueillir des bruits, à les
répandre dans sa feuille, et à parcourir les bureaux pour y redresser les
torts des administrateurs envers le peuple. Faisant au public la
confidence de sa vie, il disait un jour dans l'un de ses numéros[1], que
ses occupations étaient accablantes; que sur les vingt-quatre heures de la
journée, il n'en donnait que deux au sommeil, et une seule à la table et
aux soins domestiques; qu'en outre des heures consacrées à ses devoirs de
député, il en employait régulièrement six à recueillir et à faire valoir
les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprimés; qu'il consacrait les
heures restantes à lire une multitude de lettres et à y répondre, à écrire
ses observations sur les événemens, à recevoir des dénonciations, à
s'assurer de la véracité des dénonciateurs, enfin à faire sa feuille, et à
veiller à l'impression d'un grand ouvrage. Depuis trois années il n'avait
pas pris, disait-il, un quart d'heure de récréation; et on tremble en se
figurant ce que peut produire dans une révolution une intelligence aussi
désordonnée, servie par cette activité dévorante.
[Note 1: _Journal de la République française;_ N° 93, mercredi 9 janvier
1793.]
Marat prétendait ne voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises
moeurs, dont il fallait se défier. Par surcroît de motifs, il apprit que
Dumouriez venait de sévir avec la plus grande rigueur contre deux
bataillons de volontaires qui avaient égorgé des déserteurs émigrés.
Sur-le-champ il se rend aux Jacobins, dénonce le général à leur tribune,
et demande deux commissaires pour aller l'interroger sur sa conduite. On
lui adjoint aussitôt les nommés Montaut et Bentabolle, et sur l'heure il
se met en marche avec eux. Dumouriez n'était point à sa demeure. Marat
court aux divers spectacles, et enfin apprend que Dumouriez assistait à
une fête que lui donnaient les artistes chez mademoiselle Candeille, femme
célèbre alors. Marat n'hésite pas à s'y rendre, malgré son dégoûtant
costume. Les équipages, les détachemens de la garde nationale qu'il trouve
à la porte du lieu où se donnait la fête, la présence du commandant
Santerre, d'une foule de députés, les apprêts d'un festin, irritent son
humeur. Il s'avance hardiment et demande Dumouriez. Une espèce de rumeur
s'élève à son approche. Son nom prononcé fait disparaître une foule de
visages, qui, disait-il, fuyaient des regards accusateurs. Marchant droit
vers Dumouriez, il l'interpelle vivement, et lui demande compte des
traitemens exercés envers les deux bataillons. Le général le regarde, puis
lui dit avec une curiosité méprisante: «Ah! c'est vous qu'on appelle
Marat?» Il le considère encore des pieds à la tête, et lui tourne le dos,
sans lui adresser une parole. Cependant les jacobins qui accompagnaient
Marat paraissant plus doux et plus honnêtes, Dumouriez leur donne quelques
explications, et les renvoie satisfaits. Marat, qui ne l'était pas, pousse
de grands cris dans les antichambres, gourmande Santerre, qui fait,
dit-il, auprès du général le métier d'un laquais; déclame contre les
gardes nationaux qui contribuaient à l'éclat de la fête, et se retire en
menaçant de sa colère tous les aristocrates composant la réunion. Aussitôt
il court transcrire dans son journal cette scène ridicule, qui peint si
bien la situation de Dumouriez, les fureurs de Marat et les moeurs de
cette époque[1].
[Note 1: Voyez le récit de Marat lui-même, note 2 à la fin du volume.]
Dumouriez avait passé quatre jours à Paris, et pendant ce temps il n'avait
pu s'entendre avec les girondins, quoiqu'il eût parmi eux un ami intime
dans la personne de Gensonné. Il s'était borné à conseiller à ce dernier
de se réconcilier avec Danton, comme avec l'homme le plus puissant, et
celui qui, malgré ses vices, pouvait devenir le plus utile aux gens de
bien. Dumouriez ne s'était pas mieux entendu avec les jacobins, dont il
était dégoûté, et auxquels il était suspect à cause de son amitié supposée
avec les girondins. Son séjour à Paris l'avait donc peu servi auprès des
deux partis, mais lui avait été plus utile sous le rapport militaire.
Suivant son usage, il avait conçu un plan général adopté par le conseil
exécutif. D'après ce plan, Montesquiou devait se maintenir le long des
Alpes, et s'assurer la grande chaîne pour limite, en achevant la conquête
de Nice, et en s'efforçant de conserver la neutralité suisse. Biron devait
être renforcé, afin de garder le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landan. Un corps
de douze mille hommes, aux ordres du général Meusnier, était destiné à se
porter sur les derrières de Custine, afin de couvrir ses communications.
Kellermann avait ordre de quitter ses quartiers, de passer rapidement
entre Luxembourg et Trèves, pour courir à Coblentz, et de faire ainsi ce
qu'on lui avait déjà conseillé, et ce que lui et Custine auraient dû
exécuter depuis long-temps. Prenant enfin l'offensive lui-même avec
quatre-vingt mille hommes, Dumouriez devait compléter le territoire
français par l'acquisition projetée de la Belgique. Gardant ainsi la
défensive sur toutes les frontières protégées par la nature du sol, on
n'attaquait hardiment que sur la frontière ouverte, celle des Pays-Bas, là
où, comme le disait Dumouriez, on ne pouvait SE DÉFENDRE QU'EN GAGNANT DES
BATAILLES.
Il obtint, par le crédit de Santerre, que l'absurde idée du camp sous
Paris serait abandonnée; que tous les rassemblemens qu'on avait faits en
hommes, en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient
reportés en Flandre, pour servir à son armée qui manquait de tout; qu'on y
ajouterait des souliers, des capotes, et six millions de numéraire pour
fournir le prêt aux soldats, en attendant l'entrée dans les Pays-Bas,
après laquelle il espérait se suffire à lui-même. Il partit, vers le 16
octobre, un peu désabusé de ce qu'on appelle reconnaissance publique, un
peu moins d'accord avec les partis qu'auparavant, et tout au plus
dédommagé de son voyage par quelques arrangemens militaires, faits avec le
conseil exécutif.
Pendant cet intervalle, la convention avait continué d'agir contre la
commune en pressant son renouvellement, et en surveillant tous ses actes.
Pétion avait été nommé maire à une majorité de treize mille huit cent
quatre-vingt-dix-neuf voix, tandis que Robespierre n'en avait obtenu que
vingt-trois, Billaud-Varennes quatorze, Panis quatre-vingts, et Danton
onze. Cependant il ne faut point mesurer la popularité de Robespierre et
de Pétion d'après cette différence dans le nombre des voix, parce qu'on
avait l'habitude de voir dans l'un un maire, et dans l'autre un député, et
qu'on ne songeait pas à faire autre chose de chacun d'eux; mais cette
immense majorité prouve la popularité dont jouissait encore le principal
chef du parti girondin. Il ne faut pas oublier de dire que Bailly obtint
deux voix, singulier souvenir donné à ce vertueux magistrat de 1789.
Pétion refusa la mairie, fatigué qu'il était des convulsions de la
commune, et préférant les fonctions de député à la convention nationale.
Les trois mesures principales projetées dans la fameuse séance du 24
septembre étaient, une loi contre les provocations au meurtre, un décret
sur la formation d'une garde départementale, et enfin un compte exact de
l'état de Paris. Les deux premières, confiées à la commission des neuf,
excitaient un cri continuel aux Jacobins, à la commune et dans les
sections. La commission des neuf n'en continuait pas moins ses travaux, et
de divers départemens, entre autres de Marseille et du Calvados,
arrivaient spontanément et comme avant le 10 août, des bataillons qui
devançaient le décret sur la garde départementale. Roland, chargé de la
troisième mesure, c'est-à-dire du rapport sur l'état de la capitale, le
fit sans faiblesse et avec une rigoureuse vérité. Il peignit et excusa la
confusion inévitable de la première insurrection; mais il retraça avec
énergie et frappa de réprobation les crimes ajoutés par le 2 septembre à
la révolution du 10 août; il montra tous les débordemens de la commune,
ses abus de pouvoir, ses emprisonnemens arbitraires, et ses immenses
dilapidations. Il finit par ces mots:
«Département sage, mais peu puissant; commune active et despote; peuple
excellent mais dont une partie saine est intimidée ou contrainte, tandis
que l'autre est travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie;
confusion des pouvoirs, abus et mépris des autorités; force publique
faible et nulle par un mauvais commandement; voilà Paris![1]»
[Note 1: Séance du 29 octobre.]
Son rapport fut couvert d'applaudissemens par la majorité ordinaire, bien
que, pendant la lecture, certains murmures eussent éclaté vers la
Montagne. Cependant une lettre écrite par un particulier à un magistrat,
communiquée par ce magistrat au conseil exécutif, et dévoilant le projet
d'un nouveau 2 septembre contre une partie de la convention, excita une
grande agitation. Une phrase de cette lettre, relative aux conspirateurs,
disait: _Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre._ A ce mot tous
les regards se dirigèrent sur lui; les uns lui témoignaient de
l'indignation, les autres l'excitaient à prendre la parole. Il la prit
pour s'opposer à l'impression du rapport de Roland, qu'il qualifia de
roman diffamatoire, et il soutint qu'on ne devait pas donner de publicité
à ce rapport, avant que ceux qui s'y trouvaient accusés, et lui-même
particulièrement, eussent été entendus. S'étendant alors sur ce qui lui
était personnel, il commença à se justifier, mais il ne pouvait se faire
entendre, à cause du bruit qui régnait dans la salle. «Parle, lui disait
Danton, parle; les bons citoyens sont là qui t'entendent.» Robespierre,
parvenant à dominer le bruit, recommence son apologie, et défie ses
adversaires de l'accuser en face, et de produire contre lui une seule
preuve positive. A ce défi, Louvet s'élance: «C'est moi, lui dit-il, moi
qui t'accuse.» Et en achevant ces mots il occupait déjà le pied de la
tribune, et Barbaroux, Rebecqui, l'y suivaient pour soutenir l'accusation.
A cette vue, Robespierre est ému, et son visage paraît altéré; il demande
que son accusateur soit entendu, et que lui-même le soit ensuite. Danton,
lui succédant à la tribune, se plaint du système de calomnie organisé
contre la commune et la députation de Paris, et répète sur Marat, qui
était la principale cause de toutes les accusations, ce qu'il avait déjà
déclaré, c'est-à-dire qu'il ne l'aimait pas, qu'il avait fait l'expérience
de son _tempérament volcanique et insociable_, et que toute idée d'une
coalition triumvirale était absurde. Il finit en demandant qu'on fixe un
jour pour discuter le rapport. L'assemblée en décrète l'impression, mais
elle en ajourne la distribution aux départemens jusqu'à ce qu'on ait
entendu Louvet et Robespierre.
Louvet était plein de hardiesse et de courage; son patriotisme était
sincère; mais dans sa haine contre Robespierre entrait le ressentiment
d'une lutte personnelle, commencée aux Jacobins, continuée dans la
Sentinelle, renouvelée dans l'assemblée électorale, et devenue plus
violente depuis qu'il se trouvait face à face avec son jaloux rival dans
la convention nationale. A une extrême pétulance de caractère Louvet
joignait une imagination romanesque et crédule qui l'égarait, et lui
faisait supposer un concert et des complots là où il n'y avait que l'effet
spontané des passions. Il croyait à ses propres suppositions, et voulait
forcer ses amis à y ajouter la même foi. Mais il rencontrait dans le froid
bon sens de Pétion et de Roland, dans l'indolente impartialité de
Vergniaud, une opposition qui le désolait. Buzot, Barbaroux, Guadet, sans
être aussi crédules, sans supposer des trames aussi compliquées, croyaient
à la méchanceté de leurs adversaires, et secondaient les attaques de
Louvet par indignation et par courage. Salles, député de la Meurthe,
ennemi opiniâtre des anarchistes dans la constituante et dans la
convention; Salles, doué d'une imagination sombre et violente, était seul
accessible à toutes les suggestions de Louvet, et croyait, comme lui, à de
vastes complots tramés dans la commune et aboutissant à l'étranger. Amis
passionnés de la liberté, Louvet et Salles ne pouvaient consentir à lui
imputer tant de maux, et ils aimaient mieux croire que les Montagnards,
surtout Marat, étaient stipendiés par l'émigration et l'Angleterre, pour
pousser la révolution au crime, au déshonneur et à la confusion générale.
Plus incertains sur le compte de Robespierre, ils voyaient au moins en
lui un tyran dévoré d'orgueil et d'ambition, et marchant par tous les
moyens au suprême pouvoir.
Louvet, résolu d'attaquer hardiment Robespierre et de ne lui laisser aucun
repos, tenait son discours tout prêt, et s'en était muni le jour où Roland
devait faire son rapport: aussi fut-il tout préparé a soutenir
l'accusation lorsqu'on lui donna la parole. Il la prit sur-le-champ, et
immédiatement après Roland.
Déjà les girondins avaient assez de penchant à mal juger les événemens, et
à supposer des projets criminels là où il n'y avait que des passions
emportées: mais pour le crédule Louvet, la conspiration était encore bien
plus évidente et plus fortement combinée. Dans l'exagération croissante
des jacobins, dans le succès que la morgue de Robespierre y avait obtenu
pendant 1792, il voyait un complot tramé par l'ambitieux tribun. Il le
montra, s'entourant de satellites à la violence desquels il livrait ses
contradicteurs; se rendant lui-même l'objet d'un culte idolâtre, faisant
dire partout, avant le 10 août, que lui seul pouvait sauver la liberté et
la France, et le 10 août arrivé, se cachant à la lumière, reparaissant
deux jours après le danger, marchant alors droit à la commune, malgré la
promesse de ne jamais accepter de place, et, de sa pleine autorité,
s'asseyant lui-même au bureau du conseil-général; là, s'emparant d'une
bourgeoisie aveugle, la poussant à son gré à tous les excès, allant
insulter pour elle l'assemblée législative, et exigeant de cette assemblée
des décrets sous peine du tocsin, ordonnant, sans jamais paraître, les
massacres et les vols de septembre, pour appuyer l'autorité municipale par
la terreur; envoyant ensuite par toute la France des émissaires
qui allaient conseiller les mêmes crimes, et engager les provinces à
reconnaître la supériorité et l'autorité de Paris. Robespierre, ajoute
Louvet, voulait détruire la représentation nationale pour lui substituer
la commune dont il disposait, et nous donner le gouvernement de Rome, où,
sous le nom de municipes, les provinces étaient soumises à la souveraineté
de la métropole. Maître ainsi de Paris, qui l'eût été de la France, il
aurait succédé à la royauté détruite. Cependant, voyant approcher le
moment de la réunion d'une nouvelle assemblée, il avait passé du
conseil-général à l'assemblée électorale, et avait dirigé ses choix par la
terreur, afin d'être maître de la convention par la députation de Paris.
C'est lui, Robespierre, qui avait désigné aux électeurs cet homme de sang
dont les placards incendiaires remplissaient la France de surprise et
d'épouvante. Ce libelliste, du nom duquel Louvet ne voulait pas,
disait-il, souiller ses lèvres, n'était que l'enfant perdu de
l'assassinat, doué, pour prêcher le crime et calomnier les citoyens les
plus purs, d'un courage qui manquait au cauteleux Robespierre. Quant à
Danton, Louvet le séparaitde l'accusation, et s'étonnait même qu'il se fût
élancé à la tribune pour repousser une attaque qui ne se dirigeait pas
contre lui. Cependant il ne le séparait pas de septembre, parce que dans
ces jours malheureux, lorsque toutes les autorités, l'assemblée, les
ministres, le maire, parlaient en vain pour arrêter les massacres, le
ministre seul de la justice _ne parlait pas_, parce qu'enfin, dans les
fameux placards, il était excepté seul des calomnies répandues contre les
plus purs des citoyens. «Et puisses-tu, s'écriait Louvet, puisses-tu,
«ô Danton, te laver aux yeux de la postérité de «cette déshonorante
exception!» Des applaudissemens avaient accueilli ces paroles aussi
généreuses qu'imprudentes.
Cette accusation, constamment applaudie, n'avait cependant pas été
entendue sans beaucoup de murmures; mais un mot souvent répété pendant la
séance les avait arrêtés. «Assurez-moi du silence, avait dit Louvet au
président, _car je vais toucher le mal_, et on criera.--Appuie, avait dit
Danton, touche le mal.» Et chaque fois que s'élevaient des murmures:_
Silence!_ criait-on, _silence, les blessés!_
Louvet résume enfin son accusation. «Robespierre, «s'écrie-t-il, je
t'accuse d'avoir calomnié «les plus purs citoyens, et de l'avoir fait le
jour «où les calomnies étaient des proscriptions; je t'accuse de t'être
produit toi-même comme un objet d'idolâtrie, et d'avoir fait répandre que
tu étais le seul homme capable de sauver la France; je t'accuse d'avoir
avili, insulté et persécuté la représentation nationale, d'avoir tyrannisé
l'assemblée électorale de Paris, et d'avoir marché au suprême pouvoir par
la calomnie, la violence et la terreur, et je demande un comité pour
examiner ta conduite.» Louvet propose une loi qui condamne au bannissement
quiconque aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens. Il
veut qu'aux mesures dont la commission des neuf prépare le projet, on en
ajoute une nouvelle, c'est de mettre la force armée à la disposition du
ministre de l'intérieur. «Enfin, dit-il, je demande sur l'heure un décret
d'accusation contre Marat!... Dieux! s'écrie-t-il, dieux! je l'ai nommé!»
Robespierre, étourdi des applaudissemens prodigués à son adversaire, veut
prendre la parole. Au milieu du bruit et des murmures qu'excite sa
présence, il hésite; ses traits et sa voix sont altérés; il se fait
entendre cependant, et demande un délai pour préparer sa défense. Le délai
lui est accordé, et la défense est ajournée au 5 novembre. Le renvoi était
heureux pour l'accusé, car, excitée par Louvet, l'assemblée ressentait ce
jour-là une vive indignation.
Le soir, vive rumeur aux Jacobins, où se faisait le contrôle de toutes les
séances de la convention. Une foule de membres accoururent éperdus pour
raconter la _conduite horrible_ de Louvet, et pour demander sa radiation.
Il avait calomnié la société, inculpé Danton, Santerre, Robespierre et
Marat; il avait demandé une accusation contre les deux derniers, proposé
des lois sanguinaires, attentatoires à la liberté de la presse, et enfin
proposé _l'ostracisme d'Athènes_. Legendre dit que c'était _un coup
monté,_ puisque Louvet avait son discours tout prêt, et que bien
évidemment le rapport de Roland n'avait eu d'autre objet que de fournir
une occasion à cette diatribe.
Fabre d'Églantine se plaint de ce que le scandale augmente tous les jours,
de ce qu'on s'évertue à calomnier Paris et les patriotes. «On lie, dit-il,
de petites conjectures à de petites suppositions, on en fait sortir une
vaste conspiration, et on ne veut nous dire ni où elle est, ni quels en
sont les agens et les moyens. S'il y avait un homme qui eût tout vu, tout
apprécié dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que cet
homme, ami de la vérité, ne fût très propre à la faire connaître. Cet
homme c'est Pétion. Forcez sa vertu à dire tout ce qu'il a vu, et à
prononcer sur les crimes imputés aux patriotes. Quelque condescendance
qu'il puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigues ne l'ont
point corrompu. Pétion est toujours pur et sincère; il voulait parler
aujourd'hui, forcez-le à s'expliquer[1].»
[Note 1: Voyez la note 3 à la fin du volume.]
Merlin s'oppose à ce qu'on fasse Pétion juge entre Robespierre et Louvet,
car c'est violer l'égalité que d'instituer ainsi un citoyen juge suprême
des autres. D'ailleurs Pétion est respectable, sans doute; mais s'il
venait à dévier! n'est-il pas homme? Pétion n'est-il pas ami de Brissot,
de Roland? Pétion ne reçoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux? tous
les intrigans qui compromettent la liberté?
La motion de Fabre est abandonnée, et Robespierre jeune, prenant un ton
lamentable, comme faisaient à Rome les parens des accusés, exprime sa
douleur, et se plaint de n'être pas calomnié comme son frère. «C'est le
moment, dit-il, des plus grands dangers, tout le peuple n'est pas pour
nous. Il n'y a que les citoyens de Paris qui soient suffisamment éclairés;
les autres ne le sont que très imparfaitement... Il serait donc possible
que l'innocence succombât lundi!... car la convention a entendu tout
entier le long mensonge de Louvet. Citoyens, s'écrie-t-il, j'ai eu un
grand effroi; il me semblait que des assassins allaient poignarder mon
frère. J'ai entendu des hommes dire qu'il ne périrait que de leurs mains;
un autre m'a dit qu'il «voulait être son bourreau.» A ces mots, plusieurs
membres se lèvent, et déclarent qu'eux aussi ont été menacés, qu'ils l'ont
été par Barbaroux, par Rebecqui et par plusieurs citoyens des tribunes;
que ceux qui les menaçaient leur ont dit: «Il faut se débarrasser de Marat
et de Robespierre.» On entoure alors Robespierre jeune, on lui promet de
veiller sur son frère, et on décide que tous ceux qui ont des amis ou des
parens dans les départemens écriront pour éclairer l'opinion. Robespierre
jeune, en quittant la tribune, ne manque pas d'ajouter une calomnie.
Anacharsis Clootz, dit-il, lui avait assuré que tous les jours il rompait,
chez Roland, des lances contre le fédéralisme.
Vient à son tour le fougueux Chabot. Ce qui le blesse surtout dans le
discours de Louvet, c'est qu'il s'attribue le 10 août à lui et à ses amis,
et le 2 septembre à deux cents assassins. «Moi, dit Chabot, je me souviens
que je m'adressai, le 9 août au soir, à messieurs du côté droit, pour leur
proposer l'insurrection, et qu'ils me répondirent par un sourire du bout
des lèvres. Je ne vois donc pas quel droit ils ont de s'attribuer le
10 août. Quant au 2 septembre, l'auteur en est encore ce même peuple qui a
fait le 10 août malgré eux, et qui après la victoire a voulu se venger.
Louvet dit qu'il n'y avait pas deux cents assassins, et moi j'assure que
j'ai passé avec les «commissaires de la législative sous une voûte de dix
mille sabres. J'ai reconnu plus de cent cinquante fédérés. Il n'y a point
de crimes en révolution. Marat, tant accusé, n'est poursuivi que pour des
faits de révolution. Aujourd'hui on accuse Marat, Danton, Robespierre;
demain ce sera Santerre, Chabot, Merlin, etc.»
Excité par ces audacieuses paroles, un fédéré présent à la séance fait ce
qu'aucun homme n'avait encore publiquement osé: il déclare qu'il
_agissait_ avec un grand nombre de ses camarades aux prisons, et qu'il
avait cru n'égorger que des conspirateurs, des fabricateurs de faux
assignats, et sauver Paris du massacre et de l'incendie; il ajoute qu'il
remercie la société de la bienveillance qu'elle leur a témoignée à tous,
qu'ils partent le lendemain pour l'armée, et n'emportent qu'un regret,
c'est de laisser les patriotes dans d'aussi grands périls.
Cette affreuse déclaration termina la séance. Robespierre n'avait point
paru, et il ne parut pas de toute cette semaine, préparant sa réponse, et
laissant ses partisans disposer l'opinion. Pendant ce temps, la commune de
Paris persistait dans sa conduite et son système. On disait qu'elle avait
enlevé jusqu'à dix millions, dans la caisse de Septeuil, trésorier de la
liste civile; et, dans le moment même, elle faisait répandre une adresse,
à toutes les municipalités contre le projet de donner une garde à la
convention. Barbaroux proposa aussitôt quatre décrets formidables et
parfaitement conçus.
Par le premier, la capitale devait perdre le droit de posséder la
représentation nationale, quand elle n'aurait pas su la protéger contre
les insultes ou les violences;
Par le second, les fédérés et les gendarmes nationaux devaient,
concurremment avec les sections armées de Paris, garder la représentation
nationale et les établissemens publics;
Par le troisième, la convention devait se constituer en cour de justice
pour juger les conspirateurs;
Par le quatrième enfin, la convention cassait la municipalité de Paris.
Ces quatres décrets étaient parfaitement adaptés, aux circonstances, et
convenaient aux vrais dangers du moment; mais, pour les rendre, il aurait
fallu avoir toute la puissance qui ne pouvait résulter que des décrets
mêmes. Pour se créer des moyens d'énergie, il faut l'énergie, et tout
parti modéré qui veut arrêter un parti violent, est dans un cercle vicieux
dont il ne peut jamais sortir. Sans doute la majorité, penchant pour les
girondins, aurait pu rendre les décrets, mais c'était sa modération qui la
faisait pencher pour eux, et sa modération même lui conseillait
d'attendre, de temporiser, de se fier à l'avenir, et d'écarter tout moyen
trop tôt énergique. L'assemblée repoussa même un décret beaucoup moins
rigoureux; c'était le premier de ceux dont on avait confié la rédaction à
la commission des neuf. Buzot le proposait, et il était relatif aux
provocateurs au meurtre et à l'incendie. Toute provocation directe était
punie de mort, et la provocation indirecte punie de dix années de fers.
L'assemblée trouva la provocation directe trop sévèrement punie, et la
provocation indirecte trop vaguement définie et trop difficile à
atteindre. Buzot dit en vain qu'il fallait des mesures révolutionnaires,
et par conséquent arbitraires, contre les adversaires qu'on voulait
combattre; il ne fut pas écouté, et il ne pouvait pas l'être en
s'adressant à une majorité qui condamnait dans le parti violent les
mesures révolutionnaires mêmes, et qui par conséquent était peu propre à
les employer contre lui. La loi fut ajournée; et la commission des neuf,
instituée pour aviser aux moyens de maintenir le bon ordre, devint pour
ainsi dire inutile.
L'assemblée cependant montrait un peu plus d'énergie, dès qu'il s'agissait
de réprimer les écarts de la commune. Alors elle semblait défendre son
autorité avec une espèce de jalousie et de force. Le conseil-général de la
commune, mandé à la barre à cause de la pétition contre le projet d'une
garde départementale, vint se justifier. Il n'était plus, disait-il, celui
du 10 août. Quelques prévaricateurs s'étaient rencontrés parmi ses
membres, on avait eu raison de les dénoncer, mais ils ne se trouvaient
plus dans son sein. «Ne confondez pas, ajoutait-il, les innocens et les
coupables. Rendez-nous la confiance dont nous avons besoin. Nous voulons
ramener le calme nécessaire à la convention pour l'établissement de bonnes
lois. Quant à l'envoi de cette pétition, ce sont les sections qui l'ont
voulu, nous ne sommes que leurs mandataires; mais on les engagera à s'en
désister.»
Cette soumission désarma les girondins eux-mêmes, et, à la requête de
Gensonné, les honneurs de la séance furent accordés au conseil général.
Cette docilité des administrateurs pouvait bien satisfaire l'orgueil de
l'assemblée, mais elle ne pouvait rien quant aux véritables dispositions
de Paris. Le tumulte augmentait à mesure qu'on approchait du 5 novembre,
jour fixé pour entendre Robespierre. La veille, il y eut des rumeurs en
sens divers. Des bandes parcoururent Paris, les unes en criant: «A la
guillotine, Robespierre, Danton, Marat!» les autres en criant: «A la mort,
Roland, Lasource, Guadet!» On s'en plaignit aux Jacobins, où il ne fut
parlé que des cris poussés contre Robespierre, Danton et Marat. On
accusait de ces cris des dragons et des fédérés, qui alors étaient encore
dévoués à la convention. Robespierre jeune parut de nouveau à la tribune,
se lamenta sur les dangers de l'innocence, repoussa un projet de
conciliation proposé par un membre de la société, en disant que le parti
opposé était décidément contre-révolutionnaire, et qu'on ne devait garder
avec lui ni paix ni trêve; que sans doute l'innocence périrait dans la
lutte, mais qu'il fallait qu'elle se sacrifiât, et qu'on laissât succomber
Maximilien Robespierre, parce que la perte d'un seul homme n'entraînerait
pas celle de la liberté. Tous les jacobins applaudirent à ces beaux
sentimens, en assurant au jeune Robespierre qu'il n'en serait rien, et que
son frère ne périrait pas.
Des plaintes toutes différentes furent proférées à l'assemblée, et là, on
dénonça les cris poussés contre Roland, Lasource, Guadet, etc. Roland se
plaignit de l'inutilité de ses réquisitions au département et à la commune
pour obtenir la force armée. On discuta beaucoup, on échangea des
reproches, et la journée s'écoula sans prendre aucune mesure. Le
lendemain, 5 novembre, Robespierre parut enfin à la tribune.
Le concours était général, et on attendait avec impatience le résultat de
cette discussion solennelle. Le discours de Robespierre était volumineux
et préparé avec soin. Ses réponses aux accusations de Louvet furent celles
qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas: «Vous m'accusez, dit-il,
d'aspirer à la tyrannie; mais, pour y parvenir, il faut des moyens, et où
sont mes trésors et mes armées? Vous prétendez que j'ai élevé dans les
Jacobins l'édifice de ma puissance. Mais que prouve cela? c'est que j'y
étais plus écouté, que je m'adressais peut-être mieux que vous à la raison
de cette société, et que vous ne voulez ici venger que les disgrâces de
votre amour-propre. Vous prétendez que cette société célèbre est
dégénérée; mais demandez un décret d'accusation contre elle, alors je
prendrai le soin de la justifier, et nous verrons si vous serez plus
heureux ou plus persuasifs que Léopold et Lafayette. Vous prétendez que je
n'ai paru à la commune que deux jours après le 10 août, et qu'alors je me
suis moi-même installé au bureau. Mais d'abord je n'y ai pas été appelé
plus tôt; et, quand je me suis présenté au bureau, ce n'était pas pour m'y
installer, mais pour faire vérifier mes pouvoirs. Vous ajoutez que j'ai
insulté l'assemblée législative; que je l'ai menacée du tocsin: le fait
est faux. Quelqu'un, placé près de moi, m'accusa de sonner le tocsin; je
répondis à l'interlocuteur que les sonneurs de tocsin étaient ceux qui,
par l'injustice, aigrissaient les esprits; et alors l'un de mes collègues,
moins réservé, ajouta qu'on le sonnerait. Voilà le fait unique sur lequel
mon accusateur a bâti cette fable. Dans l'assemblée électorale, j'ai pris
la parole, mais on était convenu de la prendre; j'y ai présenté quelques
observations, et plusieurs ont usé du même droit. Je n'ai accusé ni
recommandé personne. Cet homme dont vous m'imputez de me servir, Marat, ne
fut jamais ni mon ami ni mon recommandé. Si je jugeais de lui par ceux
qui l'attaquent, il serait absous; mais je ne prononce pas. Je dirai
seulement qu'il me fut constamment étranger; qu'une fois il vint chez moi,
que je lui adressai quelques observations sur ses écrits, sur leur
exagération et sur le regret qu'éprouvaient les patriotes de lui voir
compromettre notre cause par la violence de ses opinions; mais il me
trouva politique à vues étroites, et le publia le lendemain. C'est donc
une calomnie que de me supposer l'instigateur et l'allié de cet homme.»
De ces accusations personnelles passant aux accusations générales dirigées
contre la commune, Robespierre répète avec tous ses défenseurs, que le
2 septembre a été la suite du 10 août; qu'on ne peut après coup marquer le
point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire;
que sans doute les exécutions étaient illégales, mais que sans mesures
illégales on ne pouvait secouer le despotisme; qu'il fallait faire ce même
reproche à toute la révolution; car tout y était illégal, et la chute du
trône, et la prise de la Bastille! Il peint ensuite les dangers de Paris,
l'indignation de ses citoyens, leur concours autour des prisons, leur
irrésistible fureur en songeant qu'ils laissaient derrière eux des
conspirateurs qui égorgeraient leurs familles. «On assure qu'un innocent
a péri, s'écrie l'orateur avec emphase, un seul; c'est beaucoup trop, sans
doute. Citoyens! pleurez cette méprise cruelle! nous l'avons pleurée dès
long-temps; c'était un bon citoyen, c'était un de nos amis! Pleurez même
les victimes qui devaient être réservées à la vengeance des lois, et qui
sont tombées sous le glaive de la justice populaire! Mais que votre
douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques
larmes pour des calamités plus touchantes: pleurez cent mille patriotes
immolés par la tyrannie! pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits
embrasés, et les fils des citoyens massacrés au berceau ou dans les bras
de leurs mères! pleurez donc l'humanité abattue sous le joug des
tyrans..... Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays, et préparer celui
du monde.
«La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la
liberté m'est suspecte:
«Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai
que vous voulez remettre Rome dans les fers!»
C'est avec ce mélange de logique astucieuse et de déclamation
révolutionnaire que Robespierre parvint à captiver son auditoire et à
obtenir des applaudissemens unanimes. Tout ce qui lui était personnel
était juste, et il y avait de l'imprudence de la part des girondins à
signaler un projet d'usurpation là où il n'y avait encore qu'une ambition
d'influence, rendue odieuse par un caractère envieux; il y avait de
l'imprudence à vouloir trouver dans les actes de la commune la preuve
d'une vaste conspiration, lorsqu'il n'existait que les effets naturels du
débordement des passions populaires. Les girondins fournissaient ainsi à
l'assemblée l'occasion de leur donner tort contre leurs adversaires.
Flattée, pour ainsi dire, de voir le prétendu chef des conspirateurs
réduit à se justifier, charmée de voir tous les crimes expliqués par une
insurrection désormais impossible, et de rêver un meilleur avenir, la
convention crut plus digne, plus prudent de mettre toutes ces
personnalités au néant. On proposa donc l'ordre du jour. Aussitôt Louvet
s'élance pour le combattre, et demande à répliquer. Une foule d'orateurs
se présentent, et veulent parler pour, sur, ou contre l'ordre du jour.
Barbaroux, désespérant de se faire entendre, s'élance à la barre pour être
écouté au moins comme pétitionnaire. Lanjuinais propose qu'on engage la
discussion sur les importantes questions que renferme le rapport de
Roland. Enfin Barrère parvient à obtenir la parole: «Citoyens, dit-il,
s'il existait dans la république un homme né avec le génie de César ou
l'audace de Cromwell, un homme qui, avec le talent de Sylla, en aurait les
dangereux moyens; s'il existait ici quelque législateur d'un grand génie,
d'une ambition vaste, d'un caractère profond; un général, par exemple, le
front ceint de lauriers, et revenant au milieu de vous pour vous commander
des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un
décret d'accusation. Mais que vous fassiez cet honneur à des hommes d'un
jour, à de petits entrepreneurs d'émeute, à ceux dont les couronnes
civiques sont mêlées de cyprès, voilà ce que je ne puis concevoir!»
Ce singulier médiateur proposa de motiver ainsi l'ordre du jour:
_Considérant que la convention nationale ne doit s'occuper que des
intérêts de la république..._--«Je ne veux pas de votre ordre du jour,
s'écrie Robespierre, s'il renferme un préambule qui me soit injurieux.»
L'assemblée adopte l'ordre du jour pur et simple.
On courut aux Jacobins célébrer cette victoire, et Robespierre y fut reçu
en triomphateur. A peine parut-il qu'on le couvrit d'applaudissemens. Un
membre demanda qu'on lui laissât la parole pour faire le récit de la
journée. Un autre assura que sa modestie l'en empêcherait, et qu'il ne
voudrait pas parler. Robespierre, jouissant en silence de cet
enthousiasme, laissa à un autre le soin d'un récit adulateur. Il fut
appelé Aristide. Son éloquence _naïve et mâle_ fut louée avec une
affectation qui prouve combien était connu son goût pour la louange
littéraire. La convention fut réhabilitée, l'estime de la société lui
revint, et on prétendit que le triomphe de la vérité commençait, et qu'il
ne fallait plus désespérer du salut de la république.
Barrère fut interpellé pour qu'il s'expliquât sur la manière dont il
s'était exprimé à l'égard _des petits faiseurs d'émeute;_ et il se peignit
tout entier en déclarant qu'il avait voulu, par ces mots, désigner non les
chauds patriotes accusés avec Robespierre, mais leurs adversaires.
Ainsi finit cette célèbre accusation. Elle fut une véritable imprudence.
Toute la conduite des girondins se caractérise par cette démarche. Ils
éprouvaient une généreuse indignation; ils l'exprimaient avec talent; mais
il s'y mêlait assez de ressentimens personnels, assez de fausses
conjectures, de suppositions chimériques, pour donner a ceux qui aimaient
à s'abuser, une raison de ne pas les croire; à ceux qui redoutaient un
acte d'énergie, un motif de l'ajourner; à ceux enfin qui affectaient
l'impartialité, un prétexte pour ne pas adopter leurs conclusions; et ces
trois classes composaient toute la Plaine. Un d'entre ces membres,
cependant, le sage Pétion, ne partagea point leurs exagérations; il fit
imprimer le discours qu'il avait préparé, et où toutes choses étaient
sagement appréciées. Vergniaud, que sa raison et son indolence dédaigneuse
mettaient au-dessus des passions, était exempt aussi de leurs travers, et
il garda un profond silence. Dans le moment, l'accusation des girondins
n'eut d'autre résultat que de rendre définitivement toute réconciliation
impossible, d'avoir même usé dans un combat inutile le plus puissant et le
seul de leurs moyens, la parole et l'indignation, et d'avoir augmenté la
haine et la fureur de leurs ennemis, sans s'être donné une ressource de
plus.
Malheur aux vaincus lorsque les vainqueurs se divisent! Ceux-ci font
diversion à leurs propres querelles, ils cherchent surtout à se surpasser
en zèle, en écrasant leurs ennemis abattus. Au Temple étaient des
prisonniers sur lesquels allait se décharger toute la fougue des passions
révolutionnaires. La monarchie, l'aristocratie, tout le passé enfin contre
lequel la révolution luttait avec fureur, se trouvaient comme personnifiés
dans le malheureux Louis XVI. Et la manière dont on traiterait le prince
déchu devait, pour chacun, servir à prouver la manière dont on haïssait la
contre-révolution. La législative, trop rapprochée de la constitution qui
déclarait le roi inviolable, n'avait pas osé décider de son sort; elle
l'avait suspendu et enfermé au Temple; elle n'avait pas même aboli la
royauté, et avait légué à une convention le soin de juger le matériel et
le personnel de la vieille monarchie. La royauté abolie, la république
décrétée, et le travail de la constitution confié aux méditations des
esprits les plus distingués de l'assemblée, il restait à s'occuper du sort
de Louis XVI. Un mois et demi s'était écoulé, et des soins infinis, la
direction des approvisionnemens, la surveillance des armées, le soin des
subsistances qui manquaient alors, comme dans tous les temps de troubles,
la police et tous les détails du gouvernement qu'on n'avait transmis,
après la chute de la royauté, à un conseil exécutif qu'avec une extrême
défiance, enfin des querelles violentes, empêchèrent d'abord de s'occuper
des prisonniers du Temple. Une fois il en avait été question, et, comme on
l'a vu, la proposition fut renvoyée au comité de législation. En attendant
on en parlait partout. Aux Jacobins on demandait chaque jour le jugement
de Louis XVI, et on accusait les girondins de l'écarter par des querelles,
auxquelles cependant chacun prenait autant de part et d'intérêt
qu'eux-mêmes. Le 1er novembre, dans l'intervalle de l'accusation de
Robespierre à son apologie, une section s'étant plainte de nouveaux
placards provoquant au meurtre et à la sédition, on réclama, comme on le
faisait toujours, le jugement de Marat. Les girondins prétendaient que lui
et quelques-uns de ses collègues étaient la cause de tout le désordre, et
à chaque fait nouveau ils proposaient de les poursuivre. Leurs ennemis au
contraire disaient que la cause des troubles était au Temple; que la
nouvelle république ne serait fondée, et que le calme et la sécurité n'y
régneraient que quand le ci-devant roi aurait été immolé, et que par ce
coup terrible toute espérance aurait été enlevée aux conspirateurs. Jean
de Bry, ce député qui, à la législative, avait voulu qu'on ne suivît pour
règle de conduite que _la loi du salut public_, prit la parole à ce sujet,
et proposa de juger à la fois Marat et Louis XVI. «Marat, dit-il, a mérité
le titre de mangeur d'hommes: il serait digne d'être roi. Il est la cause
des troubles dont Louis XVI est le prétexte: jugeons-les tous les deux, et
assurons le repos public par ce double exemple.» En conséquence la
convention ordonna que le rapport sur les dénonciations contre Marat lui
serait fait séance tenante, et que, sous huit jours au plus tard, le
comité de législation donnerait son avis sur les formes à observer dans le
jugement de Louis XVI. Si après huit jours le comité n'avait pas présenté
son travail, tout membre aurait le droit de se présenter à la tribune pour
y traiter cette grande question. De nouvelles querelles et de nouveaux
soins empêchèrent le rapport sur Marat, qui ne fut même présenté que
long-temps après, et le comité de législation prépara le sien sur
l'auguste et malheureuse famille enfermée au Temple.
L'Europe avait en ce moment les yeux sur la France. On regardait avec
étonnement ces sujets d'abord jugés si faibles, maintenant devenus
victorieux et conquérans, et assez audacieux pour faire un défi à tous les
trônes. On observait avec inquiétude ce qu'ils allaient faire, et on
espérait encore que leur audace aurait bientôt un terme. Cependant des
événemens militaires se préparaient, qui allaient doubler leur enivrement,
et ajouter à la surprise et à l'effroi du monde.