CHAPITRE III.

SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--MODIFICATIONS DANS LE

MINISTÈRE.---PACHE MINISTRE DE LA GUERRE.--VICTOIRE DE JEMMAPES.

--SITUATION MORALE ET POLITIQUE DE LA BELGIQUE; CONDUITE POLITIQUE DE

DUMOURIEZ.--PRISE DE GAND, DE MONS, DE BRUXELLES, DE NAMUR, D'ANVERS;

CONQUÊTE DE LA BELGIQUE JUSQU'A LA MEUSE.--CHANGEMENS DANS

L'ADMINISTRATION MILITAIRE; MÉSINTELLIGENCE DE DUMOURIEZ AVEC LA

CONVENTION ET LES MINISTRES.--NOTRE POSITION AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES.

Dumouriez était parti pour la Belgique à la fin d'octobre, et le 25 il se

trouvait à Valenciennes. Son plan général fut réglé d'après l'idée qui le

dominait, et qui consistait à pousser l'ennemi de front, en profitant de

la grande supériorité numérique qu'on avait sur lui. Dumouriez aurait pu,

en marchant sur la Meuse avec la plus grande partie de ses forces,

empêcher la jonction de Clerfayt, qui arrivait de la Champagne, prendre le

duc Albert à revers, et exécuter ainsi ce qu'il avait eu le tort de ne pas

faire d'abord en négligeant de courir sur le Rhin et de suivre ce fleuve

jusqu'à Clèves; mais son plan était autre, et il préférait à une marche

savante une action éclatante qui redoublât le courage des soldats, déjà

très relevé par la canonnade de Valmy, et qui détruisît l'opinion établie

en Europe, depuis cinquante ans, que les Français, excellens pour des

coups de main, étaient incapables de gagner une bataille rangée. La

supériorité du nombre lui permettait une tentative pareille, et cette idée

avait sa profondeur, aussi bien que les manoeuvres qu'on lui a reproché de

n'avoir pas employées. Cependant il ne négligea pas de tourner l'ennemi et

de le séparer de Clerfayt. Valence, placé à cet effet le long de la Meuse,

devait marcher de Givet sur Namur et sur Liège, avec l'armée des Ardennes,

forte de dix-huit mille hommes. D'Harville, avec douze mille, avait ordre

de se mouvoir entre la grande armée et Valence, pour tourner l'ennemi de

plus près. Telles étaient les dispositions de Dumouriez à sa droite. A sa

gauche, Labourdonnaie devait, en partant de Lille, parcourir la côte de la

Flandre et s'emparer de toutes les places maritimes. Arrivé à Anvers, il

lui avait été prescrit de longer la frontière hollandaise, et de joindre

la Meuse à Ruremonde. La Belgique se trouvant ainsi enfermée dans un

cercle, Dumouriez en occupait le centre avec une masse de quarante mille

hommes, et pouvait accabler les ennemis sur le premier point où ils

voudraient tenir tête aux Français.

Impatient d'entrer en campagne et de s'ouvrir la vaste carrière où

s'élançait son ardente imagination, Dumouriez pressait l'arrivée des

approvisionnemens qu'on lui avait promis à Paris, et qui auraient dû être

rendus le 25 à Valenciennes. Servan avait quitté le ministère de la

guerre, préférant au chaos de l'administration les fonctions moins agitées

d'un commandement d'armée. Il rétablissait sa tête et sa santé dans son

camp des Pyrénées. Roland avait proposé et fait accepter pour son

successeur, Pache, homme simple, éclairé, laborieux, qui, ayant autrefois

quitté la France pour aller vivre en Suisse, était revenu à l'époque de la

révolution, avait rendu le brevet d'une pension qu'il recevait du maréchal

de Castries, et s'était distingué dans les bureaux de l'intérieur par un

esprit et une application rares. Portant dans sa poche un morceau de pain,

et ne quittant pas même le ministère pour manger, il travaillait pendant

des journées entières, et avait charmé Roland par ses moeurs et son zèle.

Servan avait demandé à le posséder pendant sa difficile administration

d'août et de septembre, et Roland ne le lui avait cédé qu'avec regret et

en considération de l'importance des travaux de la guerre. Pache rendit

dans ce nouveau poste les mêmes services que dans le premier; et, lorsque

la place de ministre de la guerre vint à vaquer, il fut aussitôt proposé

pour la remplir, comme un de ces êtres obscurs, mais précieux, auxquels la

justice et l'intérêt public devaient assurer une faveur rapide. Pache,

doux et modeste, plaisait à tout le monde, et ne pouvait manquer d'être

accepté: les girondins comptaient naturellement sur la modération

politique d'un homme aussi calme, aussi sage, et qui d'ailleurs leur

devait sa fortune. Les jacobins, qui le trouvaient plein de déférence pour

eux, exaltaient sa modestie, et l'opposaient à ce qu'ils appelaient

l'orgueil et la dureté de Roland. Dumouriez, de son côté, fut charmé d'un

ministre qui paraissait plus maniable que les girondins, et plus disposé à

suivre ses vues. Il avait en effet de nouveaux griefs contre Roland.

Celui-ci lui avait écrit, au nom du conseil, une lettre dans laquelle il

lui reprochait de vouloir trop imposer ses plans au ministère, et lui

témoignait d'autant plus de défiance qu'on lui supposait plus de talens.

Roland était loyal, et ce qu'il disait dans le secret de la

correspondance, il l'eût combattu en public. Dumouriez, méconnaissant

l'intention honnête de Roland, avait fait ses plaintes à Pache, qui les

avait reçues, et qui l'avait consolé par ses flatteries des défiances de

ses collègues. Tel était le nouveau ministre de la guerre: placé entre les

jacobins, les girondins et Dumouriez, écoutant les plaintes des uns contre

les autres, il les gagnait tous par ses paroles et sa déférence, et leur

faisait espérer à tous un second et un ami.

Dumouriez attribua au renouvellement des bureaux les retards qu'essuyait

l'approvisionnement de son armée. Il n'y avait d'arrivé que la moitié des

munitions et des fournitures promises, et il se mit en marche sans

attendre le reste, écrivant à Pache qu'il lui fallait indispensablement

trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets

de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions de

numéraire pour fournir le prêt aux soldats, qui, entrant dans un pays où

les assignats n'avaient pas cours, devaient payer en argent tout ce qu'ils

achèteraient. On promit tout, et Dumouriez, excitant l'ardeur de ses

troupes, les encourageant par la perspective d'une conquête prochaine et

assurée, les porta en avant, quoique dépourvues de ce qui était nécessaire

pour une campagne d'hiver et sous un climat rigoureux.

La marche de Valence, retardée par une diversion sur Longwy, et par le

dénuement de tous les effets militaires, qui n'arrivèrent qu'en novembre,

permit à Clerfayt de passer sans obstacle du Luxembourg dans la Belgique,

et de joindre le duc Albert avec douze mille hommes. Dumouriez, renonçant

pour le moment à se servir de Valence, rapprocha de lui la division du

général d'Harville, et portant ses troupes entre Quarouble et Quiévrain,

se hâta de joindre l'armée ennemie. Le duc Albert, fidèle au système

autrichien, avait formé un cordon de Tournay jusqu'à Mons, et, quoiqu'il

eût trente mille hommes, il n'en réunissait guère que vingt devant la

ville de Mons. Dumouriez le serrant de près, arriva le 3 novembre devant

le moulin de Boussu, et ordonna à son avant-garde, commandée par le brave

Beurnonville, de chasser l'ennemi posté sur les hauteurs. L'attaque

réussit d'abord, mais repoussée ensuite, notre avant-garde fut obligée de

se retirer. Dumouriez sentant combien il importait de ne pas reculer au

début, reporta Beurnonville en avant, fit enlever tous les postes ennemis,

et le 5 au soir se trouva en présence des Autrichiens, retranchés sur les

hauteurs qui bordent la ville de Mons.

Ces hauteurs, disposées circulairement en avant de la place, portent trois

villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens, qui

s'attendaient à y être attaqués, avaient formé l'imprudente résolution de

s'y maintenir, et avaient mis dès long-temps le plus grand soin à s'y

rendre inexpugnables. Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes; un peu plus

loin, Beaulieu campait au-dessus de Berthaimont. Des pentes rapides, des

bois, des abatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable rangée en

étages, et vingt mille hommes, protégeaient ces positions et en rendaient

l'abord presque impossible. Des chasseurs tyroliens remplissaient les bois

qui s'étendaient au-dessous des hauteurs. La cavalerie, placée dans

l'intervalle des coteaux, et surtout dans la trouée qui séparait Jemmapes

de Cuesmes, était prête à déboucher et à fondre sur nos colonnes, dès

qu'elles seraient ébranlées par le feu des batteries.

C'est en présence de ce camp si fortement retranché que s'établit

Dumouriez. Il forma son armée en demi-cercle, parallèlement aux positions

de l'ennemi. Le général d'Harville, qui venait d'opérer sa jonction avec

le corps de bataille, dans la soirée du 5, fut destiné à manoeuvrer sur

l'extrême droite de notre ligne. Dès le 6 au matin, il devait, longeant

les positions de Beaulieu, s'efforcer de les tourner, et occuper ensuite

les hauteurs en arrière de Mons, seule retraite des Autrichiens.

Beurnonville, formant la droite même de notre attaque, avait ordre de

marcher sur le village de Cuesmes. Le duc de Chartres, qui servait dans

notre armée avec le grade de général, et qui ce jour-là commandait au

centre, devait aborder Jemmapes de front, et tâcher en même temps de

pénétrer par la trouée qui séparait Jemmapes de Cuesmes. Enfin le général

Ferrand, revêtu du commandement de la gauche, était chargé de traverser un

petit village nommé Quaregnon, et de se porter sur le flanc de Jemmapes.

Toutes ces attaques devaient s'exécuter en colonnes par bataillons, la

cavalerie étant prête à les soutenir par derrière et sur les côtés. Notre

artillerie fut disposée de manière à battre chaque redoute en flanc, et à

éteindre ses feux s'il était possible. Une réserve d'infanterie et de

cavalerie attendait l'événement derrière le ruisseau de Wame.

Pendant la nuit du 5 au 6, le général Beaulieu ouvrit l'avis de sortir des

retranchemens et de fondre inopinément sur les Français, pour les

déconcerter par une attaque brusque et nocturne. Cet avis énergique ne fut

pas suivi, et le 6 à huit heures du matin, les Français étaient en

bataille, pleins de courage et d'espérance, quoique sous un feu meurtrier

et à la vue de retranchemens presque inabordables. Soixante mille hommes

couvraient le champ de bataille, et cent bouches à feu retentissaient sur

le front des deux armées.

La canonnade fut engagée dès le matin; Dumouriez ordonna aux généraux

Ferrand et Beurnonville de commencer l'attaque, l'un à gauche et l'autre à

droite, tandis que lui-même attendrait au centre le moment d'agir, et que

d'Harville, longeant les positions de Beaulieu, irait fermer la retraite.

Ferrand attaqua mollement, et Beurnonville ne parvint pas à éteindre le

feu des Autrichiens.

Il était onze heures, et l'ennemi n'était pas assez ébranlé sur les côtés

pour qu'on pût l'aborder de front. Alors Dumouriez envoya son fidèle

Thouvenot à l'aile gauche pour décider le succès. Thouvenot, faisant

cesser une inutile canonnade, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes, et

marchant tête baissée, la baïonnette au bout du fusil, gravit la hauteur

par côté, et arrive sur le flanc des Autrichiens. Dumouriez apprenant ce

mouvement, se résout à commencer l'attaque de front, et porte le centre

directement contre Jemmapes. Il fait avancer son infanterie en colonnes,

et dispose des hussards et des dragons pour couvrir la trouée entre

Jemmapes et Cuesmes, d'où la cavalerie ennemie allait s'élancer. Nos

troupes s'ébranlent et traversent sans hésiter l'espace intermédiaire.

Cependant une brigade voyant déboucher par la trouée la cavalerie

autrichienne, chancèle, recule, et découvre le flanc de nos colonnes. Dans

cet instant, le jeune Baptiste Renard, simple domestique de Dumouriez,

cédant à une inspiration de courage et d'intelligence, court au général de

cette brigade, lui reproche sa faiblesse, lui signale le danger, et le

ramène à la trouée. Un certain ébranlement s'était manifesté dans tout le

centre, et nos bataillons commençaient à tourbillonner sous le feu des

batteries. Le duc de Chartres se jette au milieu des rangs, les rallie,

forme autour de lui un bataillon qu'il appelle _bataillon de Jemmapes,_ et

le porte vigoureusement à l'ennemi. Le combat est ainsi rétabli, et

Clerfayt, déjà pris en flanc, menacé de front, résiste néanmoins avec

une fermeté héroïque.

Dumouriez, témoin de tous ces mouvemens, mais incertain du succès, court à

la droite, où le combat ne se décidait point, malgré les efforts de

Beurnonville. Son intention était de terminer brusquement l'attaque, ou

bien de replier son aile droite, et de s'en servir pour protéger la

retraite du centre, si un mouvement rétrograde devenait nécessaire.

Beurnonville avait fait de vains efforts contre le village de Cuesmes, et

il allait se replier lorsque Dampierre, qui commandait un point de

l'attaque, prend avec lui quelques compagnies, et s'élance audacieusement

au milieu d'une redoute. Dumouriez arrive à l'instant même où Dampierre

exécutait cette courageuse tentative; il trouve le reste de ses bataillons

sans chef, exposés à un feu terrible, et hésitant en présence des hussards

impériaux qui se préparaient à les charger. Ces bataillons étaient ceux

qui, au camp de Maulde, s'étaient si fortement attachés à Dumouriez. Il

les rassure, et les dispose à tenir ferme contre la cavalerie ennemie. Une

décharge à bout portant arrête cette cavalerie, et les hussards de

Berchini lancés à propos sur elle, achèvent de la mettre en fuite. Alors

Dumouriez, se mettant à la tête de ses bataillons, et entonnant avec eux

l'hymne des Marseillais, les entraîne à sa suite, les porte sur les

retranchemens, renverse tout devant lui, et enlève le village de Cuesmes.

Cet exploit à peine terminé, Dumouriez, toujours inquiet pour le centre,

repart au galop, suivi de quelques escadrons. Mais tandis qu'il accourt,

le jeune duc de Montpensier arrive à sa rencontre, pour lui annoncer la

victoire du centre, due principalement à son frère le duc de Chartres.

Ainsi, Jemmapes étant envahi par côté et par devant, et Cuesmes emporté,

Clerfayt ne pouvait plus opposer de résistance, et devait se retirer. Il

cède donc le terrain après une belle défense, et abandonne à Dumouriez une

victoire chèrement disputée. Il était deux heures; nos troupes harassées

de fatigue demandaient un instant de repos: Dumouriez le leur accorde, et

fait halte sur les hauteurs mêmes de Jemmapes et de Cuesmes. Il comptait,

pour la poursuite de l'ennemi, sur d'Harville, qui était chargé de tourner

Berthaimont et d'aller couper les derrières des Autrichiens. Mais l'ordre

n'étant pas assez clair et ayant été mal compris, d'Harville s'était tenu

en présence de Berthaimont, et en avait inutilement canonné les hauteurs.

Clerfayt se retira donc sous la protection de Beaulieu, qui n'avait pas

été entamé, et tous deux prirent la route de Bruxelles, que d'Harville ne

leur fermait pas.

La bataille avait coûté aux Autrichiens quinze cents prisonniers, quatre

mille cinq cents morts ou blessés, et à peu près autant aux Français.

Dumouriez déguisa sa perte, et n'avoua que quelques cents hommes. On lui a

reproché de n'avoir pas, en marchant sur sa droite, tourné l'ennemi, pour

le prendre ainsi par derrière, au lieu de s'obstiner à l'attaque de gauche

et du centre. Il en avait eu l'idée en ordonnant à d'Harville de longer

Berthaimont, mais il ne s'y attacha pas assez. Sa vivacité, qui souvent

empêchait la réflexion, et le désir d'une action éclatante, lui firent

préférer à Jemmapes, comme dans toute la campagne, une attaque de front.

Au reste, plein de présence d'esprit et d'ardeur au milieu de l'action, il

avait enlevé nos troupes, et leur avait communiqué un courage héroïque.

L'éclat de cette grande action fut prodigieux. La victoire de Jemmapes

remplit en un instant la France de joie, et l'Europe d'une nouvelle

surprise. Il fut question partout de cette artillerie bravée avec tant de

sang-froid, de ces redoutes escaladées avec tant d'audace; on exagéra même

le péril et la victoire, et, par toute l'Europe, la faculté de remporter

de grandes batailles fut de nouveau reconnue aux Français. A Paris, tous

les républicains sincères eurent une grande joie de cette nouvelle, et

préparèrent des fêtes. Le domestique de Dumouriez, le jeune Baptiste

Renard, fut présenté à la convention, et gratifié par elle d'une couronne

civique et d'une épaulette d'officier. Les girondins, par patriotisme,

par justice, applaudirent aux succès du général. Les jacobins, quoique le

suspectant, applaudirent aussi par le besoin d'admirer le succès de la

révolution. Marat seul, reprochant à tous les Français leur engouement,

prétendit que Dumouriez avait dû mentir sur le nombre de ses morts, qu'on

n'attaquait pas une montagne à si peu de frais, qu'il n'avait pris ni

bagage ni artillerie, que les Autrichiens s'en allaient tranquillement,

que c'était une retraite plutôt qu'une défaite, que Dumouriez aurait pu

prendre l'ennemi autrement; et mêlant à cette sagacité une atroce fureur

de calomnie, il ajoutait que cette attaque de front n'avait eu lieu que

pour immoler les braves bataillons de Paris; que ses collègues à la

convention, aux Jacobins, tous les Français enfin, si prompts à admirer,

étaient des étourdis; et que, pour lui, il déclarerait Dumouriez un bon

général, quand toute la Belgique serait soumise, sans qu'un seul

Autrichien s'en échappât; et un bon patriote, lorsque la Belgique serait

profondément révolutionnée, et rendue tout à fait libre.--Vous autres

Français, disait-il, avec cette disposition à tout admirer sur-le-champ,

vous êtes exposés à revenir aussi promptement. Un jour vous proscrivez

Montesquiou; on vous apprend qu'il a conquis la Savoie, vous

l'applaudissez; vous le proscrivez de nouveau, et vous devenez la risée

générale par ces allées et venues. «Pour moi, je me défie, et j'accuse

toujours; et quant aux inconvénients de cette disposition, ils sont

incomparablement moindres que ceux de la disposition contraire, car jamais

ils ne compromettent le salut public. Sans doute ils peuvent m'exposer à

me méprendre sur le compte de quelques individus; mais, vu la corruption

du siècle, et la multitude d'ennemis par éducation, par principes et par

intérêt, de toute liberté, il y a mille à parier contre un que je ne

prendrai pas le change, en les considérant d'emblée comme des intrigans et

des fripons publics tout prêts à machiner. Je suis donc mille fois moins

exposé à être trompé sur le compte des fonctionnaires publics; et, tandis

que la funeste confiance que l'on a en eux les met à même de tramer contre

la patrie avec autant d'audace que de sécurité, la défiance éternelle dont

le public les environnerait, d'après mes principes, ne leur permettrait

pas de faire un pas sans trembler d'être démasqués et punis[1].»

[Note 1: _Journal de la république française_, par Marat, l'Ami du Peuple,

N° 43, du lundi 12 novembre 1792.]

Cette bataille venait d'ouvrir la Belgique aux Français; mais là

d'étranges difficultés se présentaient à Dumouriez, et deux tableaux

frappans vont s'offrir: sur le territoire conquis, la révolution française

agissant sur les révolutions voisines pour les hâter ou se les assimiler;

et dans notre armée, la démagogie pénétrant dans les administrations, et

les désorganisant pour les épurer.

Il y avait en Belgique plusieurs partis: le premier, celui de la

domination autrichienne, n'existait que dans les armées impériales

chassées par Dumouriez; le second, composé de toute la nation, nobles,

prêtres, magistrats, peuple, repoussait unanimement le joug étranger, et

voulait l'indépendance de la nation belge; mais celui-ci se sous-divisait

en deux autres: les prêtres et privilégiés voulaient conserver les anciens

états, les anciennes institutions, les démarcations de classe et de

province, tout enfin, excepté la domination autrichienne, et ils avaient

pour eux une partie de la population, encore très superstitieuse et très

attachée au clergé; enfin les démagogues ou jacobins belges voulaient une

révolution complète et la souveraineté du peuple. Ceux-ci demandaient le

niveau français et l'égalité absolue. Ainsi chacun adoptait de la

révolution ce qui lui convenait; les privilégiés n'y cherchaient que leur

ancien état, les plébéiens voulaient la démagogie et le règne de la

multitude. Entre les divers partis, on conçoit que Dumouriez, par ses

goûts, devait garder un milieu. Repoussant l'Autriche qu'il combattait

avec ses soldats, condamnant les prétentions exclusives des privilégiés,

il ne voulait cependant pas transporter à Bruxelles les jacobins de Paris,

et y faire naître des Chabot et des Marat. Son but était donc, en

ménageant l'ancienne organisation du pays, de réformer ce qu'elle avait de

trop féodal. La partie éclairée de la population se prêtait bien à ces

vues; mais il était difficile d'en faire un ensemble, à cause du peu

d'union des villes et des provinces; et, de plus, en la formant en

assemblée, on l'exposait à être vaincue par le parti violent. Dans le cas

où il pourrait réussir, Dumouriez songeait, soit par une alliance, soit

par une réunion, à rattacher la Belgique à l'empire français, et à

compléter ainsi notre territoire. Il aurait désiré surtout empêcher les

dilapidations, s'assurer les immenses ressources de la contrée pour la

guerre, et n'indisposer aucune classe, pour ne pas faire dévorer son armée

par une insurrection. Il songeait principalement à ménager le clergé, qui

avait encore une grande influence sur l'esprit du peuple. Il voulait enfin

des choses que l'expérience des révolutions démontre impossibles, et

auxquelles tout le génie administratif et politique doit renoncer d'avance

avec une entière résignation. On verra plus tard se développer ses plans

et ses projets.

En entrant en Belgique, il promit, par une proclamation, de respecter les

propriétés, les personnes et l'indépendance nationale. Il ordonna que tout

fût maintenu, que les autorités demeurassent en fonctions, que les impôts

continuassent d'être perçus, et que sur-le-champ des assemblées primaires

fussent réunies, pour former une convention nationale qui déciderait du

sort de la Belgique.

Des difficultés bien autrement graves se préparaient pour lui. Des motifs

de politique, de bien public, d'humanité, pouvaient lui faire désirer en

Belgique une révolution prudente et mesurée; mais il avait à faire vivre

son armée, et c'était ici son affaire personnelle. Il était général et

avant tout obligé d'être victorieux. Pour cela, il lui fallait de la

discipline et des ressources. Entré à Mons le 7 novembre au matin, au

milieu de la joie des Brabançons, qui lui décernèrent une couronne ainsi

qu'au brave Dampierre, il se trouva dans les plus grands embarras. Ses

commissaires des guerres étaient à Valenciennes, rien de ce qu'on lui

avait promis n'arrivait. Il lui fallait des vêtemens pour ses soldats à

moitié nus, des vivres, des chevaux pour son artillerie, des charrois très

actifs pour seconder le mouvement de l'invasion, surtout dans un pays où

les transports étaient extrêmement difficiles, enfin du numéraire pour

payer les troupes, parce qu'en Belgique on n'acceptait pas volontiers les

assignats. Les émigrés en avaient répandu une grande quantité de faux, et

les avaient ainsi discrédités; d'ailleurs, aucun peuple n'aime à

participer aux embarras d'un autre, en acceptant le papier qui représente

ses dettes.

L'impétuosité du caractère de Dumouriez, portée jusqu'à l'imprudence, ne

permet pas de croire qu'il fût demeuré depuis le 7 jusqu'au 11 à Mons, et

qu'il eût laissé le duc de Saxe-Teschen se retirer tranquillement, si des

détails d'administration ne l'eussent retenu malgré lui, et n'eussent

absorbé son attention qui aurait dû être exclusivement fixée sur les

détails militaires. Il forma un plan très bien conçu; c'était de passer

lui-même des marchés avec les Belges, pour les vivres, fourrages et

approvisionnemens. Il y avait à cela une foule d'avantages. Les objets à

consommer étaient sur les lieux, et on n'avait pas à craindre les retards.

Ces achats intéressaient beaucoup de Belges à la présence des armées

françaises. En payant les vendeurs en assignats, ceux-ci étaient obligés

d'en favoriser eux-mêmes la circulation; on se dispensait ainsi de rendre

cette circulation forcée, chose importante, car chaque individu à qui

arrive une monnaie forcée se regarde comme volé par l'autorité qui

l'impose, et c'est le moyen de blesser le plus universellement un peuple.

Dumouriez avait en outre songé à faire des emprunts au clergé, avec la

garantie de la France. Ces emprunts lui fournissaient des fonds et du

numéraire; et le clergé, quoique frappé momentanément, se sentait rassuré

sur son existence et ses biens, puisqu'on traitait avec lui. Enfin la

France ayant à demander aux Belges des indemnités pour les frais d'une

guerre libératrice, on eût affecté ces indemnités au paiement des

emprunts, et, moyennant un léger appoint, toute la guerre eût été payée,

et Dumouriez, comme il l'avait annoncé, aurait vécu aux frais de la

Belgique, sans la vexer ni la désorganiser; Mais c'étaient là des plans de

génie, et, en temps de révolution, il semble que le génie devrait prendre

un parti décidé: il devrait ou prévoir les désordres et les violences qui

vont suivre, et se retirer sur-le-champ; ou en les prévoyant, s'y

résigner, et continuer à être violent pour consentir d'être utile à là

tête des armées ou de l'état. Aucun homme n'a été assez détaché des choses

de ce monde, pour essayer du premier parti; il en est un qui a été grand,

et qui a su demeurer pur en suivant le second. C'est celui qui, placé au

comité de salut public, sans participer à ses actes politiques, se

renferma dans les soins de la guerre, et _organisa la victoire_, chose

pure, permise, et toujours patriotique sous tous les régimes.

Dumouriez s'était servi pour ses marchés et ses opérations financières de

Malus, commissaire des guerres, qu'il estimait beaucoup parce qu'il le

trouvait habile et actif, sans trop s'inquiéter s'il était modéré ou non

dans ses gains; il avait employé aussi le nommé d'Espagnac, ancien abbé

libertin, et l'un de ces corrompus spirituels de l'ancien régime, qui

faisaient tous les métiers avec beaucoup de grâce et d'habileté, et

laissaient dans tous une réputation équivoque. Dumouriez le dépêcha au

ministère pour expliquer ses plans, et faire ratifier tous les engagemens

qu'il avait pris.

Il donnait déjà bien assez de prise sur lui par l'espèce de dictature

administrative qu'il s'arrogeait, et par la modération révolutionnaire

qu'il montrait à l'égard des Belges, sans se compromettre encore par son

association avec des hommes déjà suspects, et qui, ne le fussent-ils pas,

allaient bientôt le devenir. Dans ce moment en effet une rumeur générale

s'élevait contre les anciennes administrations, qui étaient remplies,

disait-on, de fripons et d'aristocrates.

Après avoir donné ses soins à l'entretien de ses soldats, Dumouriez

s'occupa d'accélérer la marche de Labourdonnaie. Ce général, après s'être

obstiné à demeurer en arrière, n'était entré à Tournay que fort tard, et

là il provoquait des scènes dignes des Jacobins, et levait de fortes

contributions. Dumouriez lui ordonna de marcher rapidement sur Gand et

l'Escaut, pour se rendre à Anvers, et achever ensuite le circuit du pays

jusqu'à la Meuse. Valence, enfin arrivé en ligne après des retards

involontaires, eut ordre d'être le 13 ou le 14 à Nivelles. Dumouriez,

croyant que le duc de Saxe-Teschen se retirerait derrière le canal de

Vilvorden, voulait que Valence, tournant la forêt de Soignies, se portât

derrière ce canal, et y reçût le duc au passage de la Dyle.

Le 11, il partit de Mons, ne joignit que lentement l'armée ennemie, qui

elle-même se retirait avec ordre, mais avec une extrême lenteur. Mal servi

par ses transports, il ne put pas arriver assez promptement pour se venger

des retards qu'il avait été obligé de subir. Le 13, s'avançant lui-même

avec une simple avant-garde, il donna au milieu de l'ennemi à Anderlecht,

et faillit être enveloppé; mais, avec son adresse et sa fermeté

ordinaires, il déploya sa petite troupe, usa avec beaucoup d'appareil de

quelques pièces d'artillerie, et persuada aux Autrichiens qu'il était sur

le champ de bataille avec toute son armée. Il parvint ainsi à les

contenir, et eut le temps d'être secouru par ses soldats, qui, apprenant

sa position critique, accouraient en toute hâte pour le dégager.

Il entra le 14 dans Bruxelles, et y fut arrêté de nouveau par des embarras

administratifs, n'ayant ni numéraire ni aucune des ressources nécessaires

à l'entretien de ses troupes. Il apprit là que le ministère avait refusé

de consentir ses derniers marchés, excepté un seul, et que toutes les

anciennes administrations militaires étaient renouvelées et remplacées par

un comité dit _des achats_. Ce comité avait seul, à l'avenir, le droit

d'acheter pour l'entretien des armées, sans qu'il fût permis aux généraux

de s'en mêler aucunement. C'était là le commencement d'une révolution, qui

se préparait dans les administrations et qui allait les livrer pour un

temps à une désorganisation complète.

Les administrations qui exigent une longue pratique ou une application

spéciale, sont ordinairement celles où une révolution pénètre le plus

tard, parce qu'elles excitent moins l'ambition, et que d'ailleurs la

nécessité d'y conserver des sujets capables les garantit de la fureur des

renouvellemens. Ainsi on n'avait opéré presque aucun changement dans les

états-majors, dans les corps savans de l'armée, dans les bureaux des

divers ministères, dans les anciennes régies des vivres, et surtout dans

la marine, qui est de toutes les parties de l'art militaire celle qui

exige les connaissances les plus spéciales. Aussi ne manquait-on pas de

crier contre les aristocrates dont ces corps étaient remplis, et on

reprochait au conseil exécutif de ne pas les renouveler. L'administration

qui soulevait le plus d'irritation était celle des vivres. On adressait de

justes reproches aux fournisseurs, qui, par disposition d'état, et surtout

à la faveur de ce moment de désordre, exigeaient dans tous leurs marchés

des prix exorbitans, donnaient les plus mauvaises marchandises aux

troupes, et volaient l'état avec impudence. Il n'y avait qu'un cri de

toutes parts contre leurs exactions. Us avaient surtout un adversaire

inexorable dans le député Cambon de Montpellier. Passionné pour les

matières de finances et d'économie publique, ce député s'était acquis un

grand ascendant dans les discussions de ce genre, et jouissait de toute la

confiance de l'assemblée. Quoique démocrate prononcé, il m'avait cessé de

tonner contre les exactions de la commune, et il surprenait ceux qui ne

comprenaient pas qu'il poursuivît comme financier les désordres qu'il

aurait peut-être excusés comme jacobin. Il se déchaînait avec une plus

grande énergie encore contre les fournisseurs, et les poursuivait avec

toute la fougue de son caractère. Chaque jour il dénonçait de nouvelles

fraudes, en réclamait la répression, et tout le monde à cet égard était

d'accord avec lui. Les hommes honnêtes voulaient punir des fripons, les

jacobins voulaient persécuter des aristocrates, et les intrigans rendre

des places vacantes.

On eut donc l'idée de former un comité composé de quelques individus

chargés de faire tous les achats pour le compte de la république. On pensa

que ce comité, unique et responsable, épargnerait à l'état les fraudes de

cette multitude de fournisseurs isolés, et qu'achetant seul pour toutes

les administrations, il ne ferait plus hausser les prix par la

concurrence, comme il arrivait lorsque chaque ministère, chaque armée

traitaient individuellement pour leurs besoins respectifs. Cette

institution fut établie de l'avis de tous les ministres, et Cambon surtout

en était le plus grand partisan, parce que cette forme nouvelle et simple

convenait à son esprit absolu. On signifia donc à Dumouriez qu'il n'aurait

plus aucun marché à passer, et on lui ordonna d'annuler ceux qu'il venait

de signer. On supprima en même temps les caisses des régisseurs, et on

poussa la rigueur de l'exécution jusqu'à faire des difficultés pour

acquitter, à la trésorerie nationale, un prêt qu'un négociant belge avait

fait à l'armée sur un bon de Dumouriez.

Cette révolution dans l'administration des vivres, dont le motif était

louable, concourait malheureusement avec des circonstances qui allaient en

rendre les effets désastreux. Pendant son ministère, Servan avait eu à

pourvoir aux premiers besoins des troupes hâtivement rassemblées dans la

Champagne, et c'était beaucoup d'avoir suffi aux embarras du premier

moment. Mais, après la campagne de l'Argonne, les approvisionnemens faits

avec tant de peine se trouvaient épuisés; les volontaires, partis de chez

eux avec un seul habit, étaient presque nus, de sorte qu'il fallait

fournir un équipement complet à chacune des armées, et suffire à ce

renouvellement de tout le matériel, au milieu de l'hiver et malgré la

rapidité, de l'invasion en Belgique. Le successeur de Servan, Pache, était

donc chargé d'une tâche immense, et malheureusement, avec beaucoup

d'esprit et d'application, il avait un caractère souple et faible qui, le

portant à plaire à tout le monde, surtout aux jacobins, l'empêchait de

commander à personne, et de communiquer à une vaste administration le nerf

nécessaire. Si on joint donc à l'urgence, à l'immensité des besoins, aux

difficultés de la saison, et à la nécessité d'une grande promptitude, la

faiblesse d'un nouveau ministère, le désordre général de l'état, et

par-dessus tout une révolution dans le système administratif, on concevra

la confusion du premier moment, le dénuement des armées, leurs plaintes

amères, et la violence des reproches entre les généraux et les ministres.

A la nouvelle de ces changemens administratifs, Dumouriez s'emporta

vivement. En attendant l'organisation du nouveau système, il voyait son

armée exposée à périr de misère, si ses marchés n'étaient pas maintenus et

exécutés. Il prit donc sur lui de les maintenir, et ordonna à ses agens,

Malus, d'Espagnac, et à un troisième nommé Petit-Jean, de continuer leurs

opérations sous sa propre responsabilité. Il écrivit en même temps au

ministre avec une hauteur qui allait le rendre plus suspect encore à des

démagogues défians, ombrageux, mécontens déjà de sa tiédeur

révolutionnaire et de sa dictature administrative. Il déclara qu'il

exigeait pour continuer ses services, qu'on le laissât pourvoir lui-même

aux besoins de son armée; il soutint que le comité des achats était une

absurdité, parce qu'il exporterait laborieusement et de loin ce qu'on

trouverait plus facilement sur les lieux; que les transports exposeraient

à des frais énormes et à des retards, pendant lesquels les armées

mourraient de faim, de froid et de misère; que les Belges perdraient tout

intérêt à la présence des Français, ne seconderaient plus la circulation

des assignats; que le pillage des fournisseurs continuerait tout de même,

parce que la facilité de voler l'état dans les fournitures avait toujours

fait et ferait toujours des voleurs, et que rien n'empêcherait les membres

du comité des achats de se faire entrepreneurs et acheteurs, quoique la

loi le leur défendît; qu'ainsi c'était là un vain rêve d'économie, qui, ne

fût-il pas chimérique, amènerait pour le moment une désastreuse

interruption dans les services. Ce qui ne contribuait pas peu à irriter

Dumouriez contre le comité des achats, c'est qu'il voyait dans les membres

qui le composaient des créatures du ministre Clavière, et croyait

apercevoir dans cette innovation un résultat de la défiance des girondins

contre lui. Cependant c'était une création faite de bonne foi, et

approuvée par tous les côtés, sans aucune intention de parti.

Pache, en ministre patriote et ferme, aurait dû chercher à satisfaire le

général pour le conserver à la république. Pour cela il aurait fallu

examiner ses demandes, voir ce qu'il y avait de juste, y faire droit,

repousser le reste, et conduire toute chose avec autorité et vigueur, de

manière à empêcher les reproches, les disputes et la confusion. Loin de

là, Pache, accusé déjà de faiblesse par les girondins, et mal disposé pour

eux, laissa se heurter entre eux le général, les girondins et la

convention. Au conseil, il faisait part des lettres irréfléchies où

Dumouriez se plaignait ouvertement des défiances des ministres girondins à

son égard; à la convention, il faisait connaître les demandes impérieuses,

à la suite desquelles Dumouriez offrait sa démission en cas de refus. Ne

blâmant rien, mais n'expliquant rien, et affectant dans ses rapports une

fidélité scrupuleuse, il laissa produire à chaque chose ses plus fâcheux

effets. Les girondins, la convention, les jacobins, chacun fut irrité à sa

manière de la hauteur du général. Cambon tonna contre Malus, d'Espagnac et

Petit-Jean, cita les prix de leurs marchés, qui étaient excessifs, peignit

le luxe désordonné de d'Espagnac, les anciennes malversations de

Petit-Jean, et les fit décréter tous trois par l'assemblée. Il prétendit

que Dumouriez était entouré d'intrigans dont il fallait le délivrer; il

soutint que le comité des achats était une excellente institution; que

prendre les objets de consommation sur le théâtre de la guerre, c'était

priver les ouvriers français de travail, et les exposer aux mutineries de

l'oisiveté; que, quant aux assignats, il n'était nullement nécessaire

d'user d'adresse pour les faire circuler; que le général avait tort de ne

pas les faire recevoir d'autorité, et de ne pas transporter en Belgique la

révolution tout entière avec son régime, ses systèmes et ses monnaies; et

que les Belges, auxquels on donnait la liberté, devaient en accepter les

avantages et les inconvéniens. A la tribune de la convention, Dumouriez ne

fut guère considéré que comme dupé par ses agens; mais, aux Jacobins et

dans la feuille de Marat, il fut dit tout uniment qu'il était d'accord

avec eux, et qu'il recevait une part des bénéfices, ce dont on n'avait

d'autre preuve que l'exemple assez fréquent des généraux.

Dumouriez fut donc obligé de livrer les trois commissaires, et on lui fit

l'affront de les faire arrêter malgré la garantie qu'il leur avait donnée.

Pache lui écrivit, avec sa douceur accoutumée, qu'on examinerait ses

demandes, qu'on pourvoirait à ses besoins, et que le comité des achats

ferait pour cela des acquisitions considérables; il lui annonçait en même

temps de nombreux arrivages, qui n'avaient pas lieu. Dumouriez, qui ne les

recevait pas, se plaignait sans cesse; de manière qu'à lire d'une part les

lettres du ministre, on aurait cru que tout abondait, et à lire celles du

général, on devait croire à un dénuement absolu. Dumouriez eut recours à

des expédiens, à des emprunts sur les chapitres des églises; il vécut avec

un marché de Malus, qu'on lui avait permis de maintenir, vu l'urgence, et

il fut encore retenu du 14 au 19 à Bruxelles.

Dans cet intervalle Stengel, détaché avec l'avant-garde, avait pris

Malines: c'était une prise importante, à cause des munitions en poudre et

en armes de toute espèce que cette place renfermait, et qui en faisaient

l'arsenal de la Belgique. Labourdonnaie, qui était entré le 13 à Anvers,

organisait des clubs, indisposait les Belges en encourageant les

agitateurs populaires, et malgré tout cela ne mettait aucune vigueur dans

le siège du château. Dumouriez, ne pouvant plus s'accommoder d'un

lieutenant si fort occupé de clubs, et si peu de la guerre, le remplaça

par Miranda, Péruvien plein de bravoure, qui était venu en France à

l'époque de là révolution, et avait obtenu un haut grade par l'amitié de

Pétion. Labourdonnaie, privé de son armée et ramené dans le département du

Nord, vint y exciter le zèle des jacobins contre _César Dumouriez_.

C'était là le nom que déjà on commençait à donner au général.

L'ennemi avait songé d'abord à se placer derrière le canal de Vilvorden,

et à se tenir en relation avec Anvers. Il commettait ainsi la même faute

que Dumouriez, en cherchant à se rapprocher de l'Escaut, au lieu de courir

sur la Meuse, comme ils auraient dû le faire tous deux, l'un pour se

retirer, l'autre pour empêcher la retraite. Enfin Clerfayt, qui avait pris

le commandement, sentit la nécessité de repasser promptement la Meuse, et

d'abandonner Anvers à son sort. Dumouriez alors reporta Valence de

Nivelles sur Namur, pour en faire le siège, et il eut le tort très grave

de ne pas le jeter au contraire le long de la Meuse, pour fermer la

retraite aux Autrichiens. La défaite de l'armée défensive eût amené

naturellement la reddition de la place. Mais l'exemple des grandes

manoeuvres stratégiques n'avait pas encore été donné, et d'ailleurs

Dumouriez manqua ici, comme dans une foule d'occasions, de la réflexion

nécessaire. Il partit de Bruxelles le 19. Le 20, il traversa Louvain; le

22, il joignit l'ennemi à Tirlemont, et lui tua trois ou quatre cents

hommes. Là, encore retenu par un dénuement absolu, il ne repartit que le

26. Le 27, il arriva devant Liège, et eut à soutenir un fort engagement à

Varoux, contre l'arrière-garde ennemie. Le général Staray, qui la

commandait, se défendit glorieusement, et reçut une blessure mortelle.

Enfin, le 28 au matin, Dumouriez entra dans Liège, aux acclamations du

peuple, qui était là dans les dispositions les plus révolutionnaires.

Miranda avait pris la citadelle d'Anvers le 29, et pouvait achever le

circuit de la Belgique, en marchant jusqu'à Ruremonde. Valence occupa

Namur le 2 décembre. Clerfayt se porta vers la Roër, et Beaulieu vers le

Luxembourg.

Dans ce moment, toute la Belgique était occupée jusqu'à la Meuse; mais il

restait à conquérir le pays jusqu'au Rhin, et de grands obstacles se

présentaient encore à Dumouriez. Soit la difficulté des transports, soit

la négligence des bureaux, rien n'arrivait à son armée; et quoiqu'il y eût

d'assez grands approvisionnemens à Valenciennes, tout manquait sur la

Meuse. Pache, pour satisfaire les jacobins, leur avait ouvert ses bureaux,

et la plus grande désorganisation y régnait. On y négligeait le travail,

on y donnait, par inattention, les ordres les plus contradictoires. Tout

service devenait ainsi presque impossible, et tandis que le ministre

croyait les transports effectués, ils ne l'étaient pas. L'institution du

comité des achats avait encore augmenté le désordre. Le nouveau

commissaire, nommé Ronsin, qui avait remplacé Malus et d'Espagnac, en les

dénonçant, était dans le plus grand embarras. Fort mal accueilli à

l'armée, il avait été effrayé de sa tâche, et, sur l'ordre de Dumouriez,

il continua les achats sur les lieux, malgré les dernières décisions. Par

ce moyen, l'armée avait eu du pain et de la viande; mais les vêtemens, les

moyens de transport, le numéraire et les fourrages manquaient absolument,

et tous les chevaux mouraient de faim. Une autre calamité affligeait cette

armée, c'était la désertion. Les volontaires, qui dans le premier

enthousiasme avaient couru en Champagne, s'étaient refroidis depuis que le

moment du péril était passé. D'ailleurs ils étaient dégoûtés par les

privations de tout genre qu'ils essuyaient, et ils désertaient en foule.

Le seul corps de Dumouriez en avait perdu au moins dix mille, et chaque

jour il en perdait davantage. Les levées belges ne s'effectuaient pas,

parce qu'il était presque impossible d'organiser un pays où les diverses

classes de la population et les diverses provinces du territoire n'étaient

nullement disposées à s'entendre. Liège abondait dans le sens de la

révolution; mais le Brabant et la Flandre voyaient avec défiance surgir

les jacobins dans les clubs qu'on avait essayé d'établir à Gand, Anvers,

Bruxelles, etc. Le peuple belge n'était pas trop d'accord avec nos

soldats, qui voulaient payer en assignats; nulle part on ne consentait à

recevoir notre papier-monnaie, et Dumouriez refusait de lui donner une

circulation forcée. Ainsi, quoique victorieuse et maîtresse de la

campagne, l'armée se trouvait dans une situation malheureuse à cause de la

disette, de la désertion, et de la disposition incertaine et presque

défavorable des habitans. La convention assiégée des rapports

contradictoires du général, qui se plaignait avec hauteur, et du ministre

qui certifiait avec modestie, mais avec assurance, que les envois les plus

abondans avaient été faits, dépêcha quatre commissaires dans son sein,

pour aller s'assurer par leurs yeux du véritable état des choses. Ces

quatre commissaires étaient Danton, Camus, Lacroix et Cossuin.

Tandis que Dumouriez avait employé le mois de novembre à occuper la

Belgique jusqu'à la Meuse, Custine, courant toujours aux environs de

Francfort et du Mein, était menacé par les Prussiens, qui remontaient la

Lahn. Il aurait voulu que tout le versement de la guerre eût lieu de son

côté, pour couvrir ses derrières, et assurer ses folles incursions en

Allemagne. Aussi ne cessait-il de se plaindre contre Dumouriez, qui

n'arrivait pas à Cologne, et contre Kellermann, qui ne se portait pas sur

Coblentz. On vient de voir les difficultés qui empêchaient Dumouriez

d'avancer plus vite; et pour rendre le mouvement de Kellermaun possible,

il aurait fallu que Custine, renonçant à des incursions qui faisaient

retentir d'acclamations la tribune des Jacobins et les journaux, se

renfermât dans la limite du Rhin, et que, fortifiant Mayence, il voulût

descendre lui-même à Coblentz. Mais il désirait qu'on fît tout derrière

lui pour avoir l'honneur de prendre l'offensive en Allemagne. Pressé de

ses sollicitations et de ses plaintes, le conseil exécutif rappela

Kellermann, le remplaça par Beurnonville, et donna à ce dernier la mission

tardive de prendre Trèves, dans une saison très avancée, au milieu d'un

pays pauvre et difficile à occuper. Il n'y avait jamais eu qu'une bonne

voie pour exécuter cette entreprise; c'était, dans l'origine, de marcher

entre Luxembourg et Trèves, et d'arriver ainsi à Coblentz, tandis que

Custine s'y porterait par le Rhin. On aurait alors écrasé les Prussiens,

encore abattus de leur défaite en Champagne, et donné la main à Dumouriez,

gui devait être à Cologne, ou qu'on aurait aidé à s'y porter s'il n'y

avait pas été. De cette manière, Luxembourg et Trèves, qu'il était

impossible de prendre de vive force, tombaient par famine et par défaut de

secours; mais Custine ayant persisté dans ses courses en Wétéravie,

l'armée de la Moselle étant restée dans ses cantonnemens, il n'était plus

temps de marcher sur ces places à la fin de novembre, pour y soutenir

Custine contre les Prussiens ranimés et remontant le Rhin. Beurnonville

fit valoir ces raisons; mais on était en disposition de conquérir, on

voulait punir l'électeur de Trèves de sa conduite envers la France, et

Beurnonville eut ordre de tenter une attaque qu'il essaya avec autant

d'ardeur que s'il l'avait approuvée. Après quelques combats brillans et

opiniâtres, il fut obligé d'y renoncer et de se replier vers la Lorraine.

Dans cette situation, Custine se sentait compromis sur les bords du Mein;

mais il ne voulait pas, en se retirant, avouer sa témérité et le peu de

solidité de sa conquête, et il persistait à s'y maintenir sans aucune

espérance fondée de succès. Il avait placé dans Francfort une garnison de

deux mille quatre cents hommes, et quoique cette force fût tout à fait

insuffisante dans une place ouverte et au milieu d'une population

indisposée par des contributions injustes, il ordonnait au commandant de

s'y maintenir; et lui, posté à Ober-Usel et Hombourg, un peu au-dessous de

Francfort, affectait une constance et'une fierté ridicules. Telle était la

situation de l'armée sur ce point, à la fin de novembre et au commencement

de décembre.

Rien ne s'était donc encore effectué le long du Rhin. Aux Alpes,

Montesquiou, qu'on a vu négociant avec la Suisse et tâchant à la fois de

faire entendre raison à Genève et au ministère français, Montesquiou avait

été obligé d'émigrer. Une accusation avait été dirigée contre lui, pour

avoir compromis, disait-on, la dignité de la France, en laissant insérer

dans le projet de convention un article par lequel nos troupes devaient

s'éloigner, et surtout en exécutant cet article du projet. Un décret fut

lancé contre lui, et il se réfugia dans Genève; Mais son ouvrage était

garanti par sa modération, et tandis qu'on le mettait en accusation, on

transigeait avec Genève d'après les bases qu'il avait fixées. Les troupes

bernoises se retiraient, les troupes françaises se cantonnaient sur les

limites convenues, la précieuse neutralité suisse était assurée à la

France, et l'un de ses flancs était garanti pour plusieurs années. Cet

important service avait été méconnu, grâce aux inspirations de Clavière,

et grâce aussi à une susceptibilité de parvenus que nous devions à nos

victoires de la veille.

Dans le comté de Nice on avait glorieusement repris le poste de Sospello,

que les Piémontais nous avaient arraché pour un instant, et qu'ils avaient

perdu de nouveau après un échec considérable. Ce succès était dû à

l'habileté du général Brunet. Nos flottes, qui dominaient dans la

Méditerranée, allaient à Gênes, à Naples, où régnaient des branches de la

maison de Bourbon, et enfin dans tous les états d'Italie, faire

reconnaître la nouvelle république française. Après une canonnade devant

Naples, on avait obtenu la reconnaissance de la république, et nos flottes

revenaient fières des aveux arrachés par elles. Aux Pyrénées régnait une

parfaite immobilité, et Servan, faute de moyens, avait la plus grande

peine à recomposer l'armée d'observation. Malgré des dépenses énormes de

cent quatre-vingts, de deux cents millions par mois, toutes les armées des

Pyrénées, des Alpes, de la Moselle, étaient dans la même détresse, par la

désorganisation des services, et par la confusion qui régnait au ministère

de la guerre. Au milieu de cette misère, nous n'en avions pas moins

l'ivresse et l'orgueil de la victoire. Dans ce moment, les esprits exaltés

par Jemmapes, par la prise de Francfort, par l'occupation de la Savoie et

de Nice, par le subit retour de l'opinion européenne en notre faveur,

crurent entendre s'ébranler les monarchies, et s'imaginèrent un instant

que les peuples allaient renverser les trônes et se former en républiques.

«Ah! s'il était vrai,» s'écriait un membre des Jacobins, à propos de la

réunion de la Savoie à la France, «s'il était vrai que le réveil des

peuples fût arrivé; s'il était vrai que le renversement de tous les trônes

dût être la suite prochaine du succès de nos armées et du volcan

révolutionnaire; s'il était vrai que les vertus républicaines vengeassent

enfin le monde de tous les crimes couronnés; que chaque région, devenue

libre, forme alors un gouvernement conforme à l'étendue plus ou moins

grande que la nature lui aura fixée, et que de toutes ces conventions

nationales, un certain nombre de députés extraordinaires forment au centre

du globe une convention universelle, qui veille sans cesse au maintien des

droits de l'homme, à la liberté générale du commerce et à la paix du genre

humain!...[1]»

[Note 1: Discours de Milhaud, député du Cantal, prononcé aux Jacobins en

novembre 1792.]

Dans ce moment, la convention apprenant les vexations commises par le duc

de Deux-Ponts contre quelques sujets de sa dépendance, rendit, dans un

élan d'enthousiasme, le décret suivant:

«La convention nationale déclare qu'elle accordera secours et fraternité à

tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le

pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françaises,

pour secourir les citoyens qui auraient été ou qui seraient vexés pour la

cause de la liberté.

«La convention nationale ordonne aux généraux des armées françaises, de

faire imprimer et afficher le présent décret dans tous les lieux où ils

porteront les armes de la république.

«Paris, le 19 novembre 1792.»

Histoire de la Révolution française, Tome 03 · 第 11 / 31 题