2. De présenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et à
l'assassinat;
3. De rendre compte des moyens de donner à la convention nationale une
force publique à sa disposition, prise dans les quatre-vingt-trois
départemens.
A cette proposition, tous les membres du côté gauche, où s'étaient rangés
les esprits les plus ardens de la nouvelle assemblée, poussent des cris
tumultueux. On exagère, suivant eux, les maux de la France. Les plaintes
hypocrites qu'on vient d'entendre partent du fond des cachots, où ont été
justement plongés les suspects qui, depuis trois ans, appelaient la guerre
civile sur leur patrie. Les maux dont on se plaint étaient inévitables;
le peuple est en état de révolution, et il devait prendre des mesures
énergiques pour son salut. Aujourd'hui, ces momens critiques sont
passés, et les déclarations que vient de faire la convention suffiront
pour apaiser les troubles. D'ailleurs, pourquoi une juridiction
Extraordinaire? Les anciennes lois existent, et suffisent pour les
provocations au meurtre. Serait-ce encore une nouvelle loi martiale qu'on
voudrait établir?
Par une contradiction bien ordinaire chez les partis, ceux qui avaient
demandé la juridiction extraordinaire du 17 août, ceux qui allaient
demander le tribunal révolutionnaire, s'élevaient contre une loi qui,
disaient-ils, était une loi de sang! «Une loi de sang, répond Kersaint,
lorsque je veux au contraire en prévenir l'effusion!» Cependant
l'ajournement est vivement demandé. «Ajourner la répression des meurtres,
s'écrie Vergniaud, c'est les ordonner! Les ennemis de la France sont en
armes sur notre territoire, et l'on veut que les citoyens français, au
lieu de combattre, s'entr'égorgent comme les soldats de Cadmus!...»
Enfin la proposition de Kersaint et Buzot est adoptée tout entière. On
décrète qu'il sera préparé des lois pour la punition des provocateurs au
meurtre, et pour l'organisation d'une garde départementale.
Cette séance du 24 septembre avait causé une grande émotion dans les
esprits; cependant aucun nom n'avait été prononcé, et les accusations
étaient restées générales. Le lendemain, on s'aborde avec les ressentimens
de la veille, et d'une part on murmure contre les décrets rendus, de
l'autre on éprouve le regret de n'avoir pas assez dit contre la façon
appelée _désorganisatrice_. Tandis qu'on attaque les décrets, ou qu'on
les défend, Merlin, autrefois huissier et officier municipal à Thionville,
puis député à la législative, où il se signala parmi les patriotes les
plus prononcés, Merlin, fameux par son ardeur et sa bravoure, demande la
parole. «L'ordre du jour, dit-il, est d'éclaircir si, comme Lasource me
l'a assuré hier, il existe, au sein de la convention nationale, une
faction qui veuille établir un triumvirat ou une dictature: il faut ou que
les défiances cessent, ou que Lasource indique les coupables, et je jure
de les poignarder en face de l'assemblée.» Lasource, si vivement sommé de
s'expliquer, rapporte sa conversation avec Merlin, et désigne de nouveau,
sans les nommer, les ambitieux qui veulent s'élever sur les ruines de la
royauté détruite. «Ce sont ceux qui ont provoqué le meurtre et le pillage,
qui ont lancé des mandats d'arrêt contre des membres de la législative,
qui désignent aux poignards les membres courageux de la convention, et qui
imputent au peuple les excès qu'ils ordonnent eux-mêmes. Lorsqu'il en sera
temps, il arrachera le voile qu'il ne fait que soulever, dût-il périr sous
leurs coups.»
Cependant les triumvirs n'étaient pas nommés. Osselin monte à la tribune
et désigne la députation de Paris, dont il est membre; il dit que c'est
contre elle qu'on s'étudie à exciter des défiances, qu'elle n'est ni assez
profondément ignorante, ni assez profondément scélérate, pour avoir conçu
des projets de triumvirat et de dictature; qu'il fait serment du
contraire, et demande l'anathème et la mort contre le premier qui serait
surpris méditant de pareils projets. «Que chacun, ajoute-t-il, me suive à
la tribune, et y fasse la même déclaration:--Oui, s'écrie Rebecqui, le
courageux ami de Barbaroux; oui, ce parti accusé de projets tyranniques
existe, et je le nomme: c'est le parti Robespierre. Marseille le connaît,
et nous envoie ici pour le combattre.»
Cette apostrophe hardie cause une grande rumeur dans l'assemblée. Les yeux
se dirigent sur Robespierre. Danton se hâte de prendre la parole pour
apaiser ces divisions, et écarter des accusations qu'il savait en partie
dirigées contre lui-même. «Ce sera, dit-il, un beau jour pour la
république que celui où une explication franche et fraternelle calmera
toutes ces défiances. On parle de dictateurs, de triumvirs; mais cette
accusation est vague et doit être signée.--Moi je la signerai, s'écrie de
nouveau Rebecqui, en s'élançant au bureau.--Soit, répond Danton; s'il est
des coupables, qu'ils soient immolés, fussent-ils les meilleurs de mes
amis. Pour moi, ma vie est connue. Dans les sociétés patriotiques, au 10
août, au conseil exécutif, j'ai servi la cause de la liberté sans aucune
vue personnelle, et avec _l'énergie de mon tempérament_. Je ne crains donc
pas les accusations pour moi-même; mais je veux les épargner à tout le
monde. Il est, j'en conviens, dans la députation de Paris, un homme qu'on
pourrait appeler le _Royou_ des républicains: c'est Marat. Souvent on m'a
accusé d'être l'instigateur de ses placards; mais j'invoque le témoignage
du président, et je lui demande de déclarer si, dans la commune et les
comités, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, cet
écrivain tant accusé a passé une partie de sa vie dans les souterrains et
les cachots. La souffrance a altéré son humeur, il faut excuser ses
emportemens. Mais laissez là des discussions tout individuelles, et tâchez
de les faire servir à la chose publique. Portez la peine de mort contre
quiconque proposera la dictature ou le triumvirat.» Cette motion est
couverte d'applaudissemens. «Ce n'est pas tout, reprend Danton, il est une
autre crainte répandue dans le public, et il faut la dissiper. On prétend
qu'une partie des députés médite le régime fédératif, et la division de la
France en une foule de sections. Il nous importe de former un tout.
Déclarez donc, par un autre décret, l'unité de la France et de son
gouvernement. Ces bases posées, écartons nos défiances, soyons unis, et
marchons à notre but!»
Buzot répond à Danton que la dictature se prend, mais ne se demande pas,
et que porter des lois contre cette demande est illusoire; que quant au
système fédératif, personne n'y a songé; que la proposition d'une garde
départementale est un moyen d'unité, puisque tous les départemens seront
appelés à garder en commun la représentation nationale; qu'au reste, il
peut être bon de faire une loi sur ce sujet, mais qu'elle doit être
mûrement réfléchie, et qu'en conséquence il faut renvoyer les propositions
de Danton à la commission des six; décrétée la veille.
Robespierre, personnellement accusé, demande à son tour la parole. D'abord
il annonce que ce n'est pas lui qu'il va défendre, mais la chose publique,
attaquée dans sa personne. S'adressant à Rebecqui: «Citoyen, lui dit-il,
qui n'avez pas craint de m'accuser, je vous remercie. Je reconnais à votre
courage la cité célèbre qui vous a député. La patrie, vous et moi, nous
gagnerons tous à cette accusation.
«On désigne, continue-t-il, un parti qui médite une nouvelle tyrannie, et
c'est moi qu'on en nomme le chef. L'accusation est vague; mais, grâce à
tout ce que j'ai fait pour la liberté, il me sera facile d'y répondre.
C'est moi qui, dans la constituante, ai pendant trois ans combattu toutes
les factions, quelque nom qu'elles empruntassent; c'est moi qui ai
combattu contre la cour, dédaigné ses présens; c'est moi...--Ce n'est pas
la question, s'écrient plusieurs députés.--Il faut qu'il se justifie,
répond Tallien.--Puisqu'on m'accuse, reprend Robespierre, de trahir la
patrie, n'ai-je pas le droit d'opposer ma vie toute entière?» Il
recommence alors l'énumération de ses doubles services contre
l'aristocratie et contre les faux patriotes qui prenaient le masque de la
liberté. En disant ces mots, il montrait le côté droit de la Convention.
Osselin lui-même, fatigué de cette énumération, interrompt Robespierre, et
lui demande de donner une explication franche. «Il ne s'agit pas de ce que
tu as fait, dit Lecointe-Puiravaux, mais de ce qu'on t'accuse de faire
aujourd'hui.» Robespierre se replie alors sur la liberté des opinions, sur
le droit sacré de la défense, sur la chose publique, aussi compromise que
lui-même dans cette accusation. On l'invite encore à être plus bref, mais
il continue avec la même diffusion. Rappelant les fameux décrets qu'il a
fait rendre contre la réélection des constituans et contre la nomination
des députés à des places données par le gouvernement, il demande si ce
sont là des preuves d'ambition. Récriminant ensuite contre ses
adversaires, il renouvelle l'accusation de fédéralisme, et finit en
demandant l'adoption des décrets proposés par Danton, et un examen sérieux
de l'accusation intentée contre lui. Barbaroux, impatient, s'élance à la
barre: «Barbaroux de Marseille, s'écrie-t-il, se présente pour signer la
dénonciation faite par Rebecqui contre Robespierre.» Alors il raconte une
histoire fort insignifiante et souvent répétée: c'est qu'avant le 10 août
Panis le conduisit chez Robespierre, et qu'en sortant de cette entrevue
Panis lui présenta Robespierre comme le seul homme, le seul dictateur
capable de sauver la chose publique; et qu'à cela lui, Barbaroux, répondit
que jamais les Marseillais ne baisseraient la tête devant un roi ni devant
un dictateur.
Déjà nous avons rapporté ces faits, et on a pu juger si ces vagues et
insignifians propos des amis de Robespierre pouvaient servir de base à une
accusation. Barbaroux reprend une à une les imputations adressées aux
girondins; il demande qu'on proscrive le fédéralisme par un décret; que
tous les membres de la convention nationale jurent de se laisser bloquer
dans la capitale, et d'y mourir plutôt que de la quitter. Après beaucoup
d'applaudissemens, Barbaroux reprend, et dit que, quant aux projets de
dictature, on ne saurait les contester; que les usurpations de la commune,
les mandats lancés contre les membres de la représentation nationale, les
commissaires envoyés dans les départemens, tout prouve un projet de
domination; mais que la ville de Marseille veille à la sûreté de ses
députés; que, toujours prompte à devancer les bons décrets, elle envoya le
bataillon des fédérés, malgré le _veto_ royal, et que maintenant encore
elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs pères ont donné
deux pistolets, un sabre, un fusil, et un assignat de cinq cents livres;
qu'elle y a joint deux cents hommes de cavalerie, bien équipés, et que
cette force servira à commencer la garde départementale proposée pour la
sûreté de la convention! «Pour Robespierre, ajoute Barbaroux, j'éprouve un
vif regret de l'avoir accusé, car je l'aimais, je l'estimais autrefois.
Oui, nous l'aimions, et nous l'estimions tous, et cependant nous l'avons
accusé! Mais qu'il reconnaisse ses torts, et nous nous désistons. Qu'il
cesse de se plaindre, car s'il a sauvé la liberté par ses écrits, nous
l'avons défendue de nos personnes. Citoyens, quand le jour du péril sera
arrivé, alors on nous jugera, alors nous verrons si les faiseurs de
placards sauront mourir avec nous!» De nombreux applaudissemens
accompagnent Barbaroux jusqu'à sa place. Au mot de placards, Marat réclame
la parole. Cambon la demande après lui, et obtient la préférence. Il
dénonce alors des placards où la dictature est proposée comme
indispensable, et qui sont signés du nom de Marat. A ces mots, chacun
s'éloigne de celui-ci, et il répond par un sourire aux mépris qu'on lui
témoigne. A Cambon succèdent d'autres accusateurs de Marat et de la
commune. Marat fait de longs efforts pour obtenir la parole; mais Panis
l'obtient encore avant lui, pour répondre aux allégations de Barbaroux.
Panis nie maladroitement des faits vrais, mais peu probans, et qu'il
valait mieux avouer, en se repliant sur leur peu de valeur. Il est alors
interrompu par Brissot, qui lui demande raison du mandat d'arrêt lancé
contre sa personne. Panis se replie sur les circonstances, qu'on a,
dit-il, trop facilement oubliées, sur la terreur et le désordre qui
régnaient alors dans les esprits, sur la multitude des dénonciations
contre les conspirateurs du 10 août, sur la force des bruits répandus
contre Brissot, et sur la nécessité de les éclaircir.
Après ces longues explications, à tout moment interrompues et reprises,
Marat, insistant toujours pour avoir la parole, l'obtient enfin, lorsqu'il
n'est plus possible de la lui refuser. C'était la première fois qu'il
paraissait à la tribune. Son aspect produit un mouvement d'indignation, et
un bruit affreux s'élève contre lui. _A bas! à bas_! est le cri général.
Négligemment vêtu, portant une casquette, qu'il dépose sur la tribune, et
promenant sur son auditoire un sourire convulsif et méprisant: «J'ai,
dit-il, un grand nombre d'ennemis personnels dans cette assemblée...
--Tous! tous! s'écrient la plupart des députés.--J'ai dans cette
assemblée, reprend Marat avec la même assurance, un grand nombre d'ennemis
personnels, je les rappelle à la pudeur. Qu'ils s'épargnent les clameurs
furibondes contre un homme qui a servi la liberté, et eux-mêmes, plus
qu'ils ne pensent.
«On parle de triumvirat, de dictature, on en attribue le projet à la
députation de Paris; eh bien! je dois à la justice de déclarer que mes
collègues, et notamment Robespierre et Danton, s'y sont toujours opposés,
et que j'ai toujours eu à les combattre sur ce point. Moi le premier, et
le seul en France, entre tous les écrivains politiques, j'ai songé à cette
mesure, comme au seul moyen d'écraser les traîtres et les conspirateurs.
C'est moi seul qu'il faut punir; mais avant de punir il faut entendre.»
Ici quelques applaudissemens éclatent, mais peu nombreux. Marat reprend:
«Au milieu des machinations éternelles d'un roi perfide, d'une cour
abominable, et des faux patriotes qui, dans les deux assemblées, vendaient
la liberté publique, me reprocherez-vous d'avoir imaginé le seul moyen de
salut, et d'avoir appelé la vengeance sur les têtes criminelles? non, car
le peuple vous désavouerait. Il a senti qu'il ne lui restait plus que ce
moyen, et c'est en se faisant dictateur lui-même qu'il s'est délivré des
traîtres.
«J'ai frémi plus qu'un autre à l'idée de ces mouvemens terribles, et c'est
pour qu'ils ne fussent pas éternellement vains que j'aurais désiré qu'ils
fussent dirigés par une main juste et ferme! Si, à la prise de la
Bastille, on eût compris la nécessité de cette mesure, cinq cents têtes
scélérates seraient tombées à ma voix; et la paix eût été affermie dès
cette époque. Mais faute d'avoir employé cette énergie aussi sage que
nécessaire, cent mille patriotes ont été égorgés, et cent mille sont
menacés de l'être! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de
cette espèce de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom n'y fait rien),
un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée
à la patrie, dont nul ambitieux n'aurait envié le sort, c'est que je
voulais en même temps que son autorité ne durât que quelques jours,
qu'elle fût bornée au pouvoir de condamner les traîtres, et même qu'on lui
attachât durant ce temps un boulet au pied, afin qu'il fût toujours sous
la main du peuple. Mes idées, quelque révoltantes qu'elles vous parussent,
ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'étiez point vous-mêmes à la
hauteur de m'entendre, tant pis pour vous!
Le profond silence qui avait régné jusque-là est interrompu par quelques
éclats de rire, qui ne déconcertent point l'orateur, beaucoup plus
effrayant que risible. Il continue: «Telle était mon opinion, écrite,
signée, publiquement soutenue. Si elle était fausse, il fallait la
combattre, m'éclairer, et ne point me dénoncer au despotisme.»
«On m'a accusé d'ambition! mais voyez, et jugez-moi. Si j'avais seulement
voulu mettre un prix à mon silence, je serais gorgé d'or, et je suis
pauvre! Poursuivi sans cesse, j'ai erré de souterrains en souterrains, et
j'ai prêché la vérité sur le billot!»
«Pour vous, ouvrez les yeux; loin de consumer votre temps en discussions
scandaleuses, perfectionnez la déclaration des droits, établissez la
constitution, et posez les bases du gouvernement juste et libre, qui est
le véritable objet de vos travaux.»
Une attention universelle avait été accordée à cet homme étrange, et
l'assemblée, stupéfaite d'un système aussi effrayant et aussi calculé,
avait gardé le silence. Quelques partisans de Marat, enhardis par ce
silence, avaient applaudi; mais ils n'avaient pas été imités, et Marat
avait repris sa place sans recevoir ni applaudissemens, ni marques de
colère.
Vergniaud, le plus pur, le plus sage des girondins, croit devoir prendre
la parole pour réveiller l'indignation de l'assemblée. Il déplore le
malheur d'avoir à répondre à un homme chargé de décrets!... Chabot,
Tallien, se récrient à ces mots, et demandent si ce sont les décrets
lancés par le Châtelet pour avoir dévoilé Lafayette. Vergniaud insiste, et
déplore d'avoir à répondre à un homme qui n'a pas purgé les décrets dont
il est chargé, à un homme tout dégouttant de calomnies, de fiel et de
sang! Les murmures se renouvellent; mais il continue avec fermeté, et
après avoir distingué, dans la députation de Paris, David, Dusaulx et
quelques autres membres, il prend en mains la fameuse circulaire de la
commune que nous avons déjà citée, et la lit tout entière. Cependant comme
elle était déjà connue, elle ne produit pas autant d'effet qu'une autre
pièce, dont le député Boileau fait à son tour la lecture. C'est une
feuille imprimée par Marat, le jour même, et dans laquelle il dit: «Une
seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le
peuple n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la
trempe de la plupart des députés à la convention nationale, je désespère
du salut public. Si dans les huit premières séances les bases de la
constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien de cette assemblée.
Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un
dictateur, vrai patriote et homme d'état... _O peuple babillard! si tu
savais agir_!...»
La lecture de cette pièce est souvent interrompue par des cris
d'indignation. A peine est-elle achevée, qu'une foule de membres se
déchaînent contre Marat. Les uns le menacent et crient: A l'Abbaye! à la
guillotine! D'autres l'accablent de paroles de mépris. Il ne répond que
par un nouveau sourire à toutes les attaques dont il est l'objet. Boileau
demande un décret d'accusation, et la plus grande partie de l'assemblée
veut aller aux voix. Marat insiste avec sang-froid pour être entendu. On
ne veut l'écouter qu'à la barre; enfin il obtient la tribune. Selon son
expression accoutumée, _il rappelle ses ennemis à la pudeur_. Quant aux
décrets qu'on n'a pas rougi de lui opposer, il s'en fait gloire, parce
qu'ils sont le prix de son courage. D'ailleurs le peuple, en l'envoyant
dans cette assemblée nationale, a purgé les décrets, et décidé entre ses
accusateurs et lui. Quant à l'écrit dont on vient dé faire la lecture, il
ne le désavouera pas, car le mensonge, dit il, n'approcha jamais de ses
lèvres, et la crainte est étrangère à son coeur. «Me demander une
rétractation, ajoute-il, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois,
que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le
soleil qui soit capable de ce renversement d'idées: je puis répondre de la
pureté de mon coeur, mais je ne puis changer mes pensées; elles sont ce
que la nature des choses me suggère.»
Marat apprend ensuite à l'assemblée que cet écrit, imprimé en placards, il
y a dix jours, a été réimprimé, contre son gré, par son libraire; mais
qu'il vient de donner, dans le premier numéro du _Journal de la
République_, un nouvel exposé de ses principes, dont assurément
l'assemblée sera satisfaite, si elle veut l'écouter.
On consent en effet à lire l'article, et l'assemblée apaisée par les
expressions modérées de Marat, dans cet article intitulé _Sa nouvelle
marche_, le traite avec moins de rigueur; il obtient même quelques marques
de satisfaction. Mais il remonte à la tribune avec son audace ordinaire,
et prétend donner une leçon à ses collègues sur le danger de l'emportement
et de la prévention. Si son journal n'avait pas paru le jour même, pour le
disculper, on l'envoyait aveuglément dans les fers. «Mais, dit-il, en
montrant un pistolet qu'il portait toujours dans sa poche, et qu'il
s'applique sur le front, j'avais de quoi rester libre, et si vous m'aviez
décrété d'accusation, je me brûlais la cervelle à cette tribune même.
Voilà le fruit de mes travaux, de mes dangers, de mes souffrances! Eh
bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs!» A ce dernier mot
de Marat, ses collègues, rendus à leur indignation, s'écrient que c'est un
fou, un scélérat, et se livrent à un long tumulte.
La discussion avait duré plusieurs heures, et cependant qu'avait-on
appris?... rien sur le projet prétendu d'une dictature au profit d'un
triumvirat, mais beaucoup sur le caractère des partis, et sur leur force
respective. On avait vu Danton, facile et plein de bonne volonté pour ses
collègues, à condition qu'on ne l'inquiéterait pas sur sa conduite;
Robespierre, plein de fiel et d'orgueil; Marat, étonnant de cynisme et
d'audace, repoussé même par son parti, mais tâchant d'habituer les esprits
à ses atroces systèmes: tous trois enfin réussissant dans la révolution
par des facultés et des vices différens, n'étant point d'accord les uns
avec les autres, se désavouant réciproquement, et n'ayant évidemment que
ce goût pour l'influence, naturel à tous les hommes, et qui n'est point
encore un projet de tyrannie. On s'accorda avec les girondins pour
proscrire septembre et ses horreurs; on leur décerna l'estime due à leurs
talens et à leur probité; mais on trouva leurs accusations exagérées et
imprudentes, et on ne put s'empêcher de voir dans leur indignation
quelques sentimens personnels. Dès ce moment l'assemblée se distribua en
côté droit et côté gauche, comme dans les premiers jours de la
constituante. Au côté droit se placèrent tous les girondins, et ceux qui,
sans, être aussi personnellement liés à leur sort, partageaient cependant
leur indignation généreuse. Au centre s'accumulèrent, en nombre
considérable, tous les députés honnêtes, mais paisibles, qui, n'étant
portés ni par leur caractère, ni par leur talent, à prendre part à la
lutte des partis autrement que par leur vote, cherchaient, en se
confondant dans la multitude, l'obscurité et la sécurité. Leur grand
nombre dans l'assemblée, le respect encore très grand qu'on avait pour
elle, l'empressement que le parti jacobin et municipal mettait à se
justifier à ses yeux, tout les rassurait. Ils aimaient à croire que
l'autorité de la convention suffirait, avec le temps, pour dompter les
agitateurs; ils n'étaient pas fâchés d'ajourner l'énergie, et de pouvoir
dire aux girondins que leurs accusations étaient hasardées. Ils ne se
montraient encore que raisonnables et impartiaux, parfois un peu jaloux de
l'éloquence trop fréquente et trop brillante du côté droit; mais bientôt,
en présence de la tyrannie, ils allaient devenir faibles et lâches. On
les nomma _la Plaine_, et par opposition on appela _Montagne_ le côté
gauche, où tous les jacobins s'étaient amoncelés les uns au-dessus des
autres. Sur les degrés de cette Montagne, on voyait les députés de Paris
et ceux des départemens qui devaient leur nomination à la correspondance
des clubs, ou qui avaient été gagnés, depuis leur arrivée, par l'idée
qu'il ne fallait faire aucun quartier aux ennemis de la révolution. On y
comptait aussi quelques esprits distingués, mais exacts, rigoureux,
positifs, auxquels les théories et la philanthropie des girondins
déplaisaient comme de vaines abstractions. Cependant les montagnards
étaient peu nombreux encore. La Plaine, unie au côté droit, composait une
majorité immense, qui avait donné la présidence à Pétion, et qui
approuvait les attaques des girondins contre septembre, sauf les
personnalités, qui semblaient trop précoces et trop peu fondées [1].
[Note 1: Voyez un extrait des _Mémoires de Garat_ à la fin du volume.]
On avait passé à l'ordre du jour sur les accusations réciproques des deux
partis; mais on avait maintenu le décret de la veille, et trois objets
demeuraient arrêtés: 1° demander au ministère de l'intérieur un compte
exact et fidèle de l'état de Paris; 2° rédiger un projet de loi contre les
provocateurs au meurtre et au pillage; 3° aviser au moyen de réunir autour
de la convention une garde départementale. Quant au rapport sur l'état de
Paris, on savait avec quelle énergie et dans quel sens il serait fait,
puisqu'il était confié à Roland: la commission chargée des deux projets
contre les provocations écrites et pour la composition d'une garde, ne
donnait pas moins d'espoir, puisqu'elle était toute composée de girondins:
Buzot, Lasource, Kersaint, en faisaient partie.
C'est surtout contre ces deux derniers projets que les montagnards étaient
le plus soulevés. Ils demandaient si on voulait renouveler la loi martiale
et les massacres du Champ-de-Mars, si la convention voulait se faire des
satellites et des gardes-du-corps, comme le dernier roi. Ils renouvelaient
ainsi, comme le disaient les girondins, toutes les raisons données par la
cour contre le camp sous Paris.
Beaucoup des membres du côté gauche, et même les plus ardens, étaient, en
leur qualité de membres de la convention, très prononcés contre les
usurpations de la commune; et, à part les députés de Paris, aucun ne la
défendait lorsqu'elle était attaquée, ce qui avait lieu tous les jours.
Aussi les décrets se succédèrent-ils vivement. Comme la commune tardait à
se renouveler, en exécution du décret qui prescrivait la réélection de
tous les corps administratifs, on ordonna au conseil exécutif de veiller à
son renouvellement, et d'en rendre compte à l'assemblée sous trois jours.
Une commission de six membres fut nommée pour recevoir la déclaration,
signée de tous ceux qui avaient déposé des effets à l'Hôtel-de-Ville, et
pour rechercher l'existence de ces effets, ou vérifier l'emploi qu'en
avait fait la municipalité. Le directoire du département, que la commune
insurrectionnelle avait réduit au titre et aux fonctions de simple
commission administrative, fut réintégré dans toutes ses attributions, et
reprit son titre de directoire. Les élections communales pour la
nomination du maire, de la municipalité, et du conseil général, que les
jacobins avaient récemment imaginé de faire à haute voix, pour intimider
les faibles, furent de nouveau rendues secrètes par une confirmation de la
loi existante. Les élections déjà opérées d'après ce mode illégal, furent
annulées, et les sections se soumirent à les recommencer dans la forme
prescrite. On décréta enfin que tous les prisonniers enfermés sans mandat
d'arrêt, seraient élargis sur-le-champ. C'était là un grand coup porté au
comité de surveillance, acharné surtout contre les personnes.
Tous ces décrets avaient été rendus dans les premiers jours d'octobre, et
la commune, vivement poussée, se voyait obligée à plier sous l'ascendant
de la convention. Cependant le comité de surveillance n'avait pas voulu se
laisser battre sans résistance. Ses membres s'étaient présentés à
l'assemblée, disant qu'ils venaient confondre leurs ennemis. Dépositaires
des papiers trouvés chez Laporte, intendant de la liste civile, et
condamné, comme on s'en souvient, par le tribunal du 17 août, ils avaient
découvert, disaient-ils, une lettre où il était parlé de ce qu'avaient
coûté certains décrets, rendus dans les précédentes assemblées. Ils
venaient démasquer les députés vendus à la cour, et prouver la fausseté de
leur patriotisme. «Nommez-les! s'était écriée l'assemblée avec
indignation.--Nous ne pouvons les désigner encore, avaient répondu les
membres du comité.»
Sur-le-champ, pour repousser la calomnie, il fut nommé une commission de
vingt-quatre députés, étrangers à la constituante et à la législative,
chargés de vérifier ces papiers et d'en faire leur rapport. Marat,
inventeur de cette ressource, publia dans son journal qu'il avait rendu
aux _Rolandistes_, accusateurs de la commune, la _monnaie de leur pièce_;
et il annonça la prétendue découverte d'une trahison des girondins.
Cependant les papiers examinés, aucun des députés actuels ne se trouva
compromis, et le comité de surveillance fut déclaré calomniateur. Les
papiers étant trop volumineux pour que les vingt-quatre députés en
continuassent l'examen à l'Hôtel-de-Ville, on les transporta dans l'un des
comités de l'assemblée. Marat, se voyant ainsi privé de riches matériaux
pour ses accusations journalières, s'en irrita beaucoup, et prétendit,
dans son journal, qu'on avait voulu détruire la preuve de toutes les
trahisons.
Après avoir ainsi réprimé les débordemens de la commune, l'assemblée
s'occupa du pouvoir exécutif, et décida que les ministres ne pourraient
plus être pris dans son sein. Danton, obligé d'opter entre les fonctions
de ministre de la justice et de membre de la convention, préféra, comme
Mirabeau, celles qui lui assuraient la tribune, et quitta le ministère
sans rendre compte des dépenses secrètes, disant qu'il avait rendu ce
compte au conseil. Ce fait n'était pas très-exact; mais on n'y regarda pas
de plus près, et on passa outre. Sur le refus de François de Neuchâteau,
Garat, écrivain distingué, idéologue spirituel, et devenu fameux par
l'excellente rédaction du _Journal de Paris_, occupa la place de ministre
de la justice. Servan, fatigué d'une administration laborieuse, et
au-dessus non de ses facultés, mais de ses forces, préféra le commandement
de l'armée d'observation qu'on formait le long des Pyrénées. Le ministre
Lebrun fut provisoirement chargé d'ajouter le portefeuille de la guerre à
celui des affaires étrangères. Roland enfin offrit aussi sa démission,
fatigué qu'il était d'une anarchie si contraire à sa probité et à son
inflexible amour de l'ordre. Les girondins proposèrent à l'assemblée de
l'inviter à garder le portefeuille. Les montagnards, et particulièrement
Danton, qu'il avait beaucoup contrarié, s'opposèrent à cette démarche
comme peu digne de l'assemblée. Danton se plaignit de ce qu'il était
faible et gouverné par sa femme; on répondit à ce reproche de faiblesse
par la lettre du 3 septembre, et on aurait pu répondre encore en citant
l'opposition que lui, Danton, avait rencontrée dans le conseil. Cependant
on passa à l'ordre du jour. Pressé par les girondins et tous les gens de
bien, Roland demeura au ministère. «J'y reste, écrivit-il noblement à
l'assemblée, puisque la calomnie m'y attaque, puisque des dangers m'y
attendent, puisque la convention a paru désirer que j'y fusse encore. Il
est trop glorieux, ajouta-t-il en finissant sa lettre, qu'on n'ait eu à me
reprocher que mon union avec le courage et la vertu.»
L'assemblée se partagea ensuite en divers comités. Elle créa un comité de
surveillance composé de trente membres; un second de la guerre, de
vingt-quatre; un troisième des comptes, de quinze; un quatrième de
législation criminelle et civile, de quarante-huit; un cinquième des
assignats, monnaies et finances, de quarante-deux. Un sixième comité, plus
important que tous les autres, fut chargé du principal objet pour lequel
la convention était réunie, c'est-à-dire, de préparer un projet de
constitution. On le composa de neuf membres diversement célèbres, et
presque tous choisis dans les intérêts du côté droit. La philosophie y eut
ses représentans dans la personne de Sieyès, de Condorcet, et de
l'Américain Thomas Payne, récemment élu citoyen français et membre de la
convention nationale; la Gironde y fut particulièrement représentée par
Gensonné, Vergniaud, Pétion et Brissot, le centre par Barrère, et la
Montagne par Danton. On est sans doute étonné de voir ce tribun si
remuant, mais si peu spéculatif, placé dans ce comité tout philosophique,
et il semble que le caractère de Robespierre, sinon ses talens, aurait dû
lui valoir ce rôle. Il est certain que Robespierre ambitionnait bien
davantage cette distinction, et qu'il fut profondément blessé de ne pas
l'obtenir. On l'accorda de préférence à Danton, que son esprit naturel
rendait propre à tout, et qu'aucun ressentiment profond ne séparait encore
de ses collègues. Ce fut cette composition du comité qui fit renvoyer si
long-temps le travail de la constitution.
Après avoir pourvu de la sorte au rétablissement de l'ordre dans la
capitale, à l'organisation du pouvoir exécutif, à la distribution des
comités et aux préparatifs de la constitution, il restait un dernier objet
à régler, l'un des plus graves dont l'assemblée eût à s'occuper, le sort
de Louis XVI et de sa famille. Le plus profond silence avait été observé à
cet égard dans l'assemblée, et on en parlait partout, aux Jacobins, à la
commune, dans tous les lieux particuliers ou publics, excepté seulement à
la convention. Des émigrés avaient été saisis les armes à la main, et on
les conduisait à Paris pour leur appliquer les lois criminelles. A
ce sujet, une voix s'éleva (c'était la première), et demanda si, au lieu
de s'occuper de ces coupables subalternes, on ne songerait pas à ces
coupables plus élevés renfermés au Temple. A ce mot, un profond silence
régna dans l'assemblée. Barbaroux prit le premier la parole, et demanda
qu'avant de savoir si la convention jugerait Louis XVI, on décidât si la
convention serait corps judiciaire, car elle avait d'autres coupables à
juger que ceux du Temple. En élevant cette question, Barbaroux faisait
allusion au projet d'instituer la convention en cour extraordinaire, pour
juger elle-même _les agitateurs, les triumvirs_, etc. Après quelques
débats, la proposition fut renvoyée au comité de législation, pour
examiner les questions auxquelles elle donnait naissance.