petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte,
une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans
tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons
électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de
Katerine, qu'il n'avait pas lâché:
--«Comment cela s'est-il fait?... dites?...
--Quoi?...
--Dans le transsibérien?...»
Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les
demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux
noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences.
--«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»
L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur.
--«Il y a donc autre chose?
--Taisez-vous!...» murmura-t-elle.
Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras.
--«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres...
Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce
n'était pas moi, le traître...»
De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache.
--«Oui... oh! oui... je le sais.
--Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli
d'intention. J'en prends ma part...»
Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains.
--«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...»
Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme
les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il
écoutait encore la voix de la femme:
--«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas
fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous
deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là!...
--Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là-bas... Vous n'étiez
pas dans ce train...
--J'étais ailleurs... j'étais...»
Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une
reprise farouche d'énergie:
--«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans
l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa
mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions...
Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres,
sans doute, seraient perdus avec moi.
--C'est vrai!» cria sourdement Raymond.
Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il les entrevit, sous la
fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence
terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains
affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la
tendresse, la pitié de ces cœurs bardés de haine... Un regret le
déchira.
--«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?...
--En sûreté.
--Où irez-vous, Katerine?
--Les rejoindre?...
--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous,
Flaviana et moi?
--Vous souvenir.»
Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une
ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un
geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture...
--Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui
s'effare dans les ténèbres.
Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur
la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une
seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure
claquante.
La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.
XIV
DEUX ÉPOUSES
--«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait
Flaviana, en étreignant son fils contre son cœur.
Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras
le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit
garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son
visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le
cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour
satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession.
--«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien
ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne
m'emmèneront plus?»
Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût
produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour.
La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La
passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que
celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas
surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes
éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de
l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de
distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut
la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de
l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette
femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant.
Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le cœur à répéter: «Mon
fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment
qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il
faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle,
malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au vœu
suprême de la sacrifiée.
Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui,
dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car
le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le
visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup:
--«Papa!...»
Puis, avec impétuosité:
--«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.»
Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant
un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana,
rapprocha leurs deux têtes.
--«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse
que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il,
avec une extase étonnée, un accent indicible.
De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui
nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-là, si pure,
si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui
l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se
prirent la main. Raymond se mit à genoux.
--«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?
--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme,
mon ami?
--La femme d'un médecin, vous... princesse?
--Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec
malice,--une grâce, chez elle, tout imprévue.
--«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même,
Flavienne, pouvez-vous?...»
Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa
à terre, puis, revenant à Raymond.
--«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux
quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette
heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu.
J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous
serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons
ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...--nous avons le
temps de réfléchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de
sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me
répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses
préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie
de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait
votre enfant,--et à quel prix!...
--Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...
--Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de
collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir
restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il
prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on
inscrivit là-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille.
On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du
sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...»
La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune,
soudain, s'agita, comme avec dégoût.
--«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser
dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le
souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme,
«regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces
troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en
avons conquis le droit.
--Chère Flavienne...» soupira Raymond.
Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour
observer l'enfant, comme elle l'y invitait.
Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec
des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la
démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un
sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon.
Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par
la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà, suscitait une
image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait
s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser,
d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni
Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes,
d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt
sans regret. Une question lui brûlait le cœur, qu'il n'osait
énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres.
--«Mais... votre art?...
--La danse?» précisa Flaviana.
--«Oui.
--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur
de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches?
Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y
mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses
incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le
titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est
pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous,
mon cher mari vivant.
--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.»
Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins.
--«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond
Delchaume.»
De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils
n'avaient pas dû se séparer de Bertile.
Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre
illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision
plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières
heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant
que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre
l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite
sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de
son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement
dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle
recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise.
Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue
sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile,
petite danseuse d'Opéra,--ceux qui ont respiré le parfum de ton âme
trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse
au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de
la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû
venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais.
Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi
toutes les fleurs dont on t'a couverte.
Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait
pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne,
cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise.
Mais elle ne les voyait plus.
Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc
sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint,
en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre,
la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de
violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille,
deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses
blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules
de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent,
offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet,
des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupières
s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Noël que
Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les
œillets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que
des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne
tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les
portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps
ainsi, la face contre le drap, le cœur gonflé de l'innocent secret
qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand,
sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?
Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui
semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant
était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la
masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre.
Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère.
Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux
qu'elle avait si tendrement aimés.
Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutôt
Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais
on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le
long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure,
d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui
tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste
de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui
multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours
un peu promise à notre vœu passionné.»
Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel
superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa
silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col
blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas
par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes
nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits
pieds bien en dehors.
Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à
son fils, l'autre aux œuvres de toutes sortes, où la charité s'allie
à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager
les misères humaines.
Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses
pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des
fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes
du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces
visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer
sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de
ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour
elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en
tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque
châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle,
avec un battement de cœur, le conseil, ou l'appui discret, qui la
sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de
folle inconséquence.
--«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites.
Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:
--«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère
petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses
sœurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous
souvenez de Bertile, mes petites?»
* * * * *
Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne,
une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue
de Courcelles.
Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc
Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant
passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil
et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient
en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi
cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à
deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur
assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans
le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre
d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien
qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût
jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de
telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même
furtif, même inconscient.
Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse,
enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à
l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume
allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son
ami, le professeur Perrelot.
Ce jour-là,--qui était un jour de consultation--le docteur allait
descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une
carte à Flavienne.
--«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme,
étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte.
Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et
il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre
affirma:
--«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»
Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta
son mari.
--«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je
vais la retrouver à l'instant.
--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès
qu'ils furent seuls.
Sa voix troublée émut Flavienne.
--«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse
infinie la mignardise du mot.--«Comme tu as peur, tout de suite, pour
moi, de la moindre peine!
--Je t'aime tant!...»
Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il
vint à elle.
--«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...»
La seule pensée secoua son cœur d'un frisson.
--«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?»
Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance,
cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à
soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte
sous les yeux.
«LADY FREDERICK HAWKSBURY»
--«Comment?» fit-il.
--«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de
Hawksbury.
--Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils
involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?
--C'est vrai.
--Il était follement épris de toi?
--Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais
constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,--tu le sais,--dévoué,
brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond.
--Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée.
Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.
--«Qu'as-tu, mon cher aimé?
--Rien.
--Mais si... dis?»
Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras.
--«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer
quelqu'un.
--Je n'admire pas... j'estime.
--C'est trop!... c'est trop!...»
Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une
prière passionnée:
--«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne
sais pas ce que c'est que mon amour!...»
Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée
de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans
l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout
près:
--«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!»
Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de
faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque.
--«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je
ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury.
--Quoi donc?
--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse
susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse
adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix
de ma vie, voulu tenir en face de moi!...»
«S'il savait!» pensa Flavienne.
Et le cœur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout
dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son
caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude
affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel,
suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation
inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait
plus.
La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus
irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à
l'imperfection humaine?
--«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne.
--«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»--ajouta-t-il,
sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--«pas avant d'avoir
passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi,
comme toi, notre mignon.»
Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines
blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la
bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une
exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de
suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole
mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout
surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de
Lawrence ou de Gainsborough.
--«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on
m'avait dit...»
Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle
tenait encore machinalement à la main.
--«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout
de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.)
«Je suis lady Frederick Hawksbury.
--Comment?... Mais alors... vous avez?...
--J'ai épousé mon cousin.»
Il y eut un silence.
Les deux femmes,--de beauté si diverse, mais toutes deux si
séduisantes!--se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter
entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de
la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres.
L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre,
parla la première:
--«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est
aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?»
L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent
d'une réponse.
--«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais
bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai
pas changé d'avis.
--Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua.
--«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis
venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai
voulu vous annoncer moi-même mon mariage.»
Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez
long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie,
ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis,
impétueusement, elle s'écria:
--«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis
contente pour lord Hawksbury!...
--Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait.
--«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?»
demanda gaiement Flavienne.
--«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:
--«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite.
Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire
la duchesse de Carington.
--C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que
vous étiez venue me trouver.