D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner

plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude

d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à

demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni

d'une ferrure, où se répandait...--horreur!...--une substance

graisseuse et rosâtre.

Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une

espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi

peut-être à provoquer la mort.

Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le

chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:

--«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne.

Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du

dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où

étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»

Une exclamation.

Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un

se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des

mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la

paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.

Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait

cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet

homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si

près du divan, si près de la tête...

Il releva les yeux... Cette tête...

Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude.

Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange

dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce

regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.

Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour

le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique

indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit

que le mot:

--«Sémène... Sémène...»

Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les

conduire. Il allait leur livrer son camarade.

Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on

cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on

attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En

vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...

L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.

Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches,

laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés

à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée

sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils

regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec

ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos

laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la

chapelle ardente.

On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manœuvre

des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant

vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du

dernier des Omiroff.

Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait

été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin

qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le

renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie.

XIII

LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS

--«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il

peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je

sais...»

La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par

une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était

dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux

clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.

Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en

laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir.

Dans la pièce voisine,--une lingerie, transformée momentanément

en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une

commode-toilette,--un homme étouffait ses sanglots contre ses bras,

croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules

sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible

ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de

pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si

cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du

mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié!

Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de

fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor

s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme

de science, il réveilla l'énergie du malheureux père.

--«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre

enfant.

--Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule.

--«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana.

«Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop

exquise pour ce monde, votre Bertile.»

Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers

Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré

leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les

penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans

subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce

moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme

d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de

sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un

de l'autre. C'était un couple.

L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une

intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une

réalité presque consolante, il dit:

--«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.»

Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois

cœurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule

de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres.

--«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame

Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.»

«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne

saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir,

l'immensité du mystère. «C'était son sort...»

Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme

toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne

répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais»,

dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la

confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction.

Pourtant elle eut une exclamation involontaire:

--«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près

de toi!»

Pageant prit le docteur à part.

--«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec

angoisse.

--«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.

Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le

sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu--qu'ils

l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était

l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand

ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,--pourtant

si chère!

Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis

la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message

était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,--ou du moins

composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite

que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la

prudence, la patience. «_Tant que le loup n'est pas abattu par les

chasseurs_,» disait l'étrange lettre, «_la brebis doit préférer que

l'on cache son agneau_.»

Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et

radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:

«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR

UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS.»

Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant

«lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la

brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance,

l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la

prairie?

Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce

qui se levait obscurément dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient

trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche

s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la

rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut

d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant

les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «_Tant que le loup ne

sera pas abattu par les chasseurs_», et la réalisation évidente: «_Le

prince Boris foudroyé par une bombe_.» Ils se regardèrent... Et ce

fut tout.

Depuis ce jour-là,--ce jour-là qui datait maintenant d'une

semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient

venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche

sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la

douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le

pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec

la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie,

avait dit à Flaviana:

--«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»

* * * * *

Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume

arriva, pour la troisième fois de la journée.

--«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété.

Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami.

--Bertile est plus mal?

--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le

cœur.

--Son père est près d'elle?

--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé

dans la chambre voisine.

--C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes

bonne, Flavienne!

--Il ne s'agit pas de moi.

--Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment

pourrez-vous danser, ce soir?

--Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.

Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé,

frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait.

Une palpitation d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il

entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout

son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était

pas venue.

Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de

suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de

médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux

doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en

faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à

cause de l'obligation professionnelle:--«Danser?... Avec ce qui vous

préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En

aurez-vous seulement la force?...

--Ne craignez rien,» dit l'artiste.

Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau

visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans

l'immobilité.

--«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie,

une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une

antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent.

J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent.

Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien

qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je

les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les

devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse

tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier:

«Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et

cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne

croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle

s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--«Une chose

m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites...

Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent,

puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche

involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds

agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»

La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit

adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.

Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps

d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point

entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât

pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât

guère d'aggravation dans l'état de Bertile.

Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger.

Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de

chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré

tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de

la petite malade.

Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa

tête sur l'oreiller.

Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans,

dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés,

dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts

lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici,

l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère,

d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente

consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver

cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse.

Sous les couvertures,--légères à cause de la chambre chaude,--son

regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine.

Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant

légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se

répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne

danseront plus.»

Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de

rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient.

--«Cela va, ma mignonne?...»

Elle fit comme une tentative pour se soulever.

--«Vous êtes tout seul?

--Oui.

--Papa est sorti?

--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.

--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.»

C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom.

Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage.

--«Parlez, ma petite Bertile.

--Dites-moi que vous êtes heureux.

--Heureux?...»

Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa

une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait

plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?...

La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en

présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut

comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans

l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde

réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot

dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait

l'être encore!

Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile:

--«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?

--Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...»

La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à

peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile

prononça encore, dans le plus léger souffle:

--«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part,

à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...»

Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le

jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.

Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans

les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la

petite étoile d'or de la lampe électrique,--dernière petite étoile

des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,--quel secret

la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait.

Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les

mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche

maintenant de la sienne...

Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres

séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que

permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut

jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette

porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet,

suprême.

--«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse

Mélanie.

Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture.

--«Monsieur le docteur...

--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?

--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...

--Quelqu'un... Mais qui est-ce?»

Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec

une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à

Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt

de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule

de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel

imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand

naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette,

un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué

le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le

moindre indice, un débris de lettre.

--«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!»

répétait-elle.

--«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc

lui?... Est-ce notre petit François?...»

La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse

Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour

ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile,

soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie

immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent

l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre.

Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs

doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle

s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette

minute, entendit une voix en elle-même:

«Ils ne danseront plus.»

Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux:

--«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»

Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la

tête--avec encore de l'espièglerie--pour sécher ses paupières, puis,

étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant

aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient

des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie

d'un tout petit.

Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la

lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur

ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.

Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses--les

documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant

il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute

des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de

Delchaume, dont le cœur défaillit de désappointement, tandis qu'à

ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et

gauche.

Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous,

flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en

la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte--ce

pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe

des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la

secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui

suivit...

Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici...

Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de

doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un

visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit

tout de suite:

--«Papa!... papa!... papa Raymond!...»

En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit

Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute

taille, face à celui qui entrait.

Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle

eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les

angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!...

L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois

aimé, deux fois sacré...

--«Toi, mon petit!... Toi!...»

Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et

une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec

ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de

l'étoile, de la mère,--qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans

la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner.

Mais le battement enivré de son cœur se suspendit tout à coup. Il

posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme

blanc dressé dans la baie sombre de la porte.

--«Bertile! Imprudente!...

--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une

fois! Petit François, me reconnais-tu?...»

L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la

longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient.

--«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi...

Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.»

Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient

connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa

Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne,

à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait,

et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança,

comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant,

l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être.

Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence,

quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux

d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis

contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur

l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des

yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation:

--«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...

--J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par

les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.»

Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à

poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en

ordre, la Russe reprit:

--«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle

la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne

pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda

dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant.

--Ce garçon?... Mais... C'était vous?...

--Oui.

--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la

voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur.

--Elle ne me trouvera plus ici.

--Vous ne pouvez pas l'attendre?

--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi...

pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres.

--Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?

--Nulle part.

--Nous ne vous verrons plus?

--Jamais.

--Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous

nous avez rendu...

--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous.

--Comment?

--Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire

aux coupables.»

Chacune son Rêve · 第 18 / 20 段