Omiroff, à cette minute--et il s'en rendait compte, d'où cette

exaspération--subissait une étrange déroute de ses nerfs.

Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard

de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans.

--«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que

je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant

vers le valet de chambre:--«Dans dix minutes... Vassili... le temps

de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette

sonnerie.»

Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry.

Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail.

--«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe,

qui vida aussitôt sa seconde coupe.

Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y

fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se

contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant.

Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un

sourd juron échappa au prince.

Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et

fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers

en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation

pour elle--la première révélation--du véritable tempérament de cet

homme!...

Omiroff achevait la bouteille de champagne.

--«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre.

Et, sans transition:--«Donc, voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi vous

ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces

histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle.

Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour

elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde

avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui,

savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez

bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacré

pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je

vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!»

Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez

un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un

prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son

souverain.

Au même instant, Sémène paraissait,--les dix minutes étant

écoulées,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme

il entrait, le prince répéta,--et ce fut étrange,--avec un regard

vers ce domestique, un regard comme de connivence:

--«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit,

est mort.»

Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il

eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une

interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt.

«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la

nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et

cependant... ses yeux...»

La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le

revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils,

puis un paquet de fils électriques.

Une autre intuition troubla Hawksbury.

«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet

abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il

aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse

Flaviana!...»

Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis

dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que

le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir

trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord

du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition

éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans

souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme.

Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre,

Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps

nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des

époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination

de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours.

Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de

Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où

Sémène se préparait à réparer la sonnerie.

«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe

(_this devil of a Russian_)», se disait-il, «que pour empêcher ma

cousine de l'épouser.»

Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du

prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde

bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se

servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le

liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le

buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur,

presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa

petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de

l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au

vertige de l'ivresse.

--«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir

fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène?

--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.

--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour

un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne

un invincible sommeil. Il murmura encore:--«Ne manquez pas... pour

déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.»

Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât,

quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait

pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon,

il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de

toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra

s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler

sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes

sibériennes.

Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même

étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd

et livide.

Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant

machinalement un coup d'œil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait

le tapis presque au pied du divan où reposait son maître.

«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.»

Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets

absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention

pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en

trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la

poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer

dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez

lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué,

presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il

réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant

plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les

wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un

cerveau chaviré n'y regardait point de si près.

--«_What a beast!_ (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout

seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son

domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que

je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il

faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai

rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins

que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le

Dniéper...»

Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant

l'implacable blancheur sibérienne,--blancheur à peine trouée de temps

à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme

une haleine, et qui était un village.

Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il

y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès

ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances

infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles

des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas?

Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup:

--«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...»

Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre,

lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du

Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir.

Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris.

La porte, cette fois, céda tout de suite.

--«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»

Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse

banquette. D'un coup d'œil Frederick embrassa ce nid capitonné, où

il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit.

Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,--une forme agile

et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train.

L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas

autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je

n'aurais pas cru semblable exercice possible,--même à des employés

que l'accoutumance enhardit.»

Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury

coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne

devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore

midi.

A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde

classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux

voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.

La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts

sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie

forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination

supérieure à la beauté. L'homme,--un géant,--portait une expression,

au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes

rares, comme sur un visage défiguré par un œil mort et par une

cicatrice.

--«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas,

il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»

Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut

un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente.

--«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un

bras autour d'elle.

Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une

espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla

comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé.

--«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur

ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait

draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on

pourrait presque apercevoir--j'ai étudié la carte--les murs de son

bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff,

le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y

pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là...

c'est là!...»

Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers

l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être

des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de

vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée,

déchirante:

--«Père!... Père!...»

Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié,

qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie,

tragique:

--«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton œil

perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair?

N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat,

parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?...

--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas

ici pour la justice?

--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir.

Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de

suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...

--Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne

le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple...

pour l'avenir.»

Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la

portière, l'ouvrit...

Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt

se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta

le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un

signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le

lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un

fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les

appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de

lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant

l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en

dedans, avant de clore la portière.

--«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois

jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez

à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère

du pays de neige et de silence.

Sloutvine,--le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,--passa la

main sur son front.

--«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre.

Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder

ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces

mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse

infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais

c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants

de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les

deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit

de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies

d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement

il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa

l'enveloppe de bois.

Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane.

Quel recul!... quelle pâleur!...

Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme

limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine.

--«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes.

--«Oui.

--Vous me le jurez?

--Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être

atteint.

--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps...

Aucun innocent ne souffrira?

--Aucun... Faisons vite.

--Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir

d'horreur.

Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être,

scintillant sous les paupières un peu obliques.

--«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...»

Elle pressa le bouton électrique.

Minute immobile... Leurs cœurs mouraient dans leurs poitrines...

Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'œuvre terrible?...

Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt

de femme?...

Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de

leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.

Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrénée

du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher,

s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer

une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?...

Vivait-il encore?...

Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils

avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective

qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,--connus et

inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux

vouloir de la fatalité.

Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres

sentiments n'avaient guère de part--car la peur, le souci de sa

sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa

mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit

hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance.

D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança

le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie,

tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train

en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait

entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent.

En même temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le

dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un

paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis

par leurs mains fiévreuses,--vêtements grossiers, salis, de paysan

sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des

bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément

changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint

frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue

perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les

frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant.

Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs

coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un

des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide,

ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis

ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon.

Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les

surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur

angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un

simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son

élan de vertige.

--«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane.

--«Raté!...» s'écria Marowsky.

--«Non,» dit Sloutvine.

Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un

appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik

impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce

qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.

--«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse,

«ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit

n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne,

c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné

l'alarme.

--Mais,» observa Marowsky--la voix basse, étranglée, «si le train

ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler

à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose...

l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que

dirons-nous?...»

Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane

s'interposa.

--«C'est de la folie. Vous vous tueriez!

--Je ne veux pas vous compromettre.

--Ah! qu'importe.

--Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes

insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le

pays libre...

--Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres...

--Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»

Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait

pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine

halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent.

Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons

parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe

pour donner de l'eau à la machine.

Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y

croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore?

Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre.

Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers,

baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les

abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut,

il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le

marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de

son travail.

On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à

Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur

pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du

wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans

leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,--puisque

cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne

communiquait avec aucune autre.

Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs

espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement

des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui

s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour

rendre un service, obtenir une aubaine.

Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui

courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent,

les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand.

De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés

brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.

Que se passe-t-il?

Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent.

Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix,

instinctivement basses: «C'est le médecin.»

Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de

luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt,

vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes

se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont

baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule,

des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.

Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le

divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de

l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves,

interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment

d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le

tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour

passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se

faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit.

Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue

surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une

main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté.

Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait

sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue,

Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui

lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore

de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris

restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de

catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même.

Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans

la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici

dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses

épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.

--«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des

épaules sombres.

Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et

mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à

son maître était la raison même de vivre, gémit:

--«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent.

Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury.

Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près

dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était

saccagé,--le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et

de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis,

la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le

menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante,

semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût,

on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait

l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.

Chacune son Rêve · 第 17 / 20 段