--«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à

elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une

suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:--«Voudrez-vous

bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...»

Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.

--«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin.

La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce

voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour

lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur

balbutia quelques mots:--«Une commission chez le pharmacien...»

Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la

clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en

papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la

fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient

le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son cœur,

sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort,

qu'elle venait de combattre.

Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de

mélancolie,--non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des

mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles

lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin.

S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit

au monde, ce fut à cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit

être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume,

et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour,

bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute

perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude,

plus morne qu'un deuil, habiterait leur cœur.

Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de

raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin,

la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal

infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la

nuit s'avançait.

Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus

noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais,

aussitôt, elle devina.

--«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!...

--Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous

chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si

vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne

vous arrive rien.»

Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait.

--«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de

chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur

moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura

pas trop abîmé.

--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute

neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.

--Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas

réveillée?... Voyez donc.»

La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne

ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on

n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt

à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules,

dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité

laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa

chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée.

--«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge

dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte.

--Tant mieux.

--Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un

mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.»

La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui

se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna.

--«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure?

--Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir.

--Qu'est-ce que c'était?

--Je ne sais pas,» dit la femme de charge.

Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à

proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes

maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:

--«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle

depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une

communication de Madame.

--Et elle m'a laissé un mot?

--Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si

volontiers chargée d'une commission verbale.

--«Allez me le chercher.»

Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un

effet galvanique.

--«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau,

derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble

de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec.

A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement

d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de

satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du

noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile.

Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la

baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau

en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un œil, même moins

aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès:

«_Flaviana chérie_,

«_Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres._

«_Ta sœurette Bertile, qui t'adore._»

«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus

fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur

qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité

jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:

--«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!...

--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite

mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi.

Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles,

tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la

fois câlin et désespéré.

--«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...»

Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes

deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument.

--«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.

--Tu es inquiète de lui?

--Dieu!...»

L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:

--«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.

--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma

petite Bertile!... ma petite Bertile!...»

La fillette raconta. On avait téléphoné.

--«Mais qui?...

--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a

assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains

signes.

--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme

tu as entendu.

--Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi...

ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais

quoi... Pardon...»

Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une

caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue

vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.

Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant,

d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de

lui parler, il avait dit:

--«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une

jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir

du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite

ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons,

et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers

la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux

d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car

je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais

l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A

travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler

de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme

de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi

pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas,

même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout

de suite l'enfant.»

Bertile ajouta:

--«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix

s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence.

Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve

pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas

distingué nettement.

--N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?

--Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que

penses-tu?...

--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire.

Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne

la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces

gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre

homme...»

Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices,

supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance,

tandis qu'en secret son cœur palpitait d'un irrésistible espoir.

La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si

tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère

s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite.

--«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas

de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise!

Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te

réveilleras, je te dirai...

--Pourquoi pas tout de suite?

--Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre...

--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer.

Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta

tristesse... et de ton bonheur.»

Flaviana raconta tout.

Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser

à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer

toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.

--«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai

donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre

tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne

m'oublieras pas!...»

XII

PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE

--«_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]»

[2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en

pensez-vous?»

Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant

familière à Boris Omiroff.

Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»--ou, traduction littérale:

«pas terriblement joyeux»--c'était le paysage fuyant de part et

d'autre du wagon-salon réservé au prince.

Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse

vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une

circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense,

sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain

semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante

que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des

sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait

pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on

approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil

derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient,

comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus

oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur

perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient

se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains

paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.

Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle

«terriblement joyeux».

--«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi,

j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute

d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus

souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie,

sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose?

N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne

douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se

doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»

Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes

allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts

des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui

allait et venait, fumant une cigarette.

Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il

étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du

grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon

garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il

retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie,

de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est

conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.

Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable,

ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en

Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par

le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle

la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour

faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes

le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés

précipitent les temps à coups de bombes.

Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent

pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un

élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires,

où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des

âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques

pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de

guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans,

de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé

d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.

Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le

membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous

deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent

kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la

science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais

ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre,

n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois,

ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur

duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les

brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir

de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par

alliance, Boris devant épouser lady Maud.

--«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait

proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans

le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.

Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à

Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du

prince.

Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère

Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une

résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y

heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais,

grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois

dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle

ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules,

sans véritable honneur.»

D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient

à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours

de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on

s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus

souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord

Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière,

farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout,

si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cœur,

Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage

avec Boris.

A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges

interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour

laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus

troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque

la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants

derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire

hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée,

se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la

divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes,

songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il

la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?...

Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait

plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine

de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et

alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles,

éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la

rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la

vie,--ou plutôt dans les voluptés de la vie,--lord Hawksbury lui dit

à brûle-pourpoint:

--«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel

que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une

obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque

dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien

plus dangereuse qu'abominable.»

A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il

eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout

à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient

à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant

son interlocuteur.

--«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis

Moscou.

--Vous refusiez de m'écouter.

--Je n'aurais pas eu cette impolitesse.

--Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même.

--Je vous demande pardon.

--Auriez-vous réfléchi, prince?

--J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable

pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le

cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte.

--Cela veut dire?...

--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous

donnerai une explication... loyale.

--Loyale?

--En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il

ajouta d'un ton léger:--«Vous ne voulez pas que nous nous servions

encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.

--Voyons votre explication.

--Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,»

proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le

perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le

cœur.

--Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.

--«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose

à miracle.

--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté

votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?

--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai

voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous

savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une

recette!... Vous m'en direz des nouvelles.

--Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que

d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.

Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du

maître,--le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff,

le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de

Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des

Tombeaux.

Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de

son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à

jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait

calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour

en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à

Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener.

Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la

livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du

couloir.

--«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait

le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de

service.

--«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité

de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un

mélange des fils. Et alors... au tableau...

--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un

cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce

soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.»

Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité,

présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail

de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille

et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait

à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt

celui-ci se ravisa:

--«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie

détraquée?

--La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.»

Le front de Boris se contracta.

--«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant

de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler

qui m'est nécessaire.»

Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre

de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir,

sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait

même l'oublier, à certains moments,--mais il ne pouvait pas faire

qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il

se savait guetté comme une proie,--peut-être pas plus farouchement,

mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages

officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans

bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de

leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le

premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un

peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un

brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de

la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli.

--«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de

vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie.

--Pardon, Excellence.

--Et qui cela?... Toi, peut-être?...»

Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla:

--«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit

pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien.

--Sans doute, Excellence.

--Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il

n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste

du train?

--Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence.

--Alors?...» demanda le maître, un peu radouci.

--«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très

fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait

les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris.

--Comment veux-tu que je le sache?

--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?

--Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.»

Chacune son Rêve · 第 16 / 20 段