Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile...
je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas
mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable!
n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine
Maud.
--Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.
--«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre
révélation...
--L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés
tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé.
Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu
autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race.
Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du
duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse.
Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»
Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure
revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:
--«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement
bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour
retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à
ce prix.»
Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:
--«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne
vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de
surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»
Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une
minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher.
Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis
qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:
--«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que
doit fleurir un tel amour.»
XI
LE PRIX DE LA VIE
--«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son
retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur
Delchaume?»
Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt
noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la
chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.
--«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma
sœur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne
t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et
les larmes.
--«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas
m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté
exactement?...
--Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter
plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se
commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il
vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile.
Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...»
Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse.
Sa petite figure, réduite à rien,--le nez pincé, la peau du front
tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse
du crâne, les yeux fondus de fièvre,--exprimaient la plus tendre
adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile,
prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle
de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret
frissonnant de la vie.
Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme
dont elle s'accusait:
--«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te
retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose.
Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en
peux savoir.
--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont
précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère
petite!...»
Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile,
écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.
Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle
mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des
existences éphémères,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied
foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de
l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment
sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce cœur
de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la
contractait d'appréhension, elle reprit tout haut:
--«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne
soit pas venu.
--C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à
cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement
les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur
l'oreiller.
Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts
différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et
Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation
à leurs cœurs.
Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de
repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là,
celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par
une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en
effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le
sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait
plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au
point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était
fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra.
Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et,
affolée, se jeta dans l'antichambre.
Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un
ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui
les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:
--«Nounou Favier!...
--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas...
On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse
joie...
--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»
La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.
--«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de
Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici,
tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur.
Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...
--Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi
je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma sœur Berthe. Même
qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.
--Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se
haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales
s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche.
--«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de
maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:--«Ce sont les
petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que
vous en faites, ma pauvre nounou?»
Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils
n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les
yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur
donner.
--«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que
j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me
changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux.
Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès
de Madame...
--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...
--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire
une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à
Madame...»
La danseuse saisit le papier,--un feuillet réglé à doubles lignes, en
page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut
duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre
f:
_Le fifre fanfaron finit fou fieffé._
Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient
du plus profond de la profonde vie tumultueuse:
«_Flavienne bien-aimée_,
«_Tout mon cœur avec vous, avec l'enfant chéri, avec_ NOTRE _enfant.
Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon
poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la
passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences
humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant._
«_Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle
méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des
milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis
aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je
risquerais de vous porter la terrible contagion._
«_Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez
la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous
soit en aide!..._»
«RAYMOND.»
A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble
visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond
lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus
encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant
avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui était
restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de
son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité
plus grand.
--«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce
soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier.
Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces
deux pauvres mioches!
--«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le
temps.»
Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout
ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits,
marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui
les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:
--«Vite... une robe, un manteau, une écharpe...
--Madame va ressortir?...
--Oui.
--Madame ne danse pas ce soir.
--Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de
m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment.
--Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé...
--Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»
Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.
--«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce
soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le
_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...»
Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque
ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus
solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues
minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de
mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.
Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais
elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle
gagna la cour,--ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense
mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans
l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant
palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.
Flaviana monta un étage.
Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints.
Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor
Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette
voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme
quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait
un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action,
sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres
gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait
les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de
main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes,
avant que les savants _ils s'en soyent_ doutés. On n'en mourait ni
plus ni moins... On était même plus solide. _Alors?_...
--«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota
cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son
obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.
Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à
la chambre de la malade.
La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y
assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux
meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché
des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de
toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer
le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien
fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent
préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à
l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la
longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.
--«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut
servir cette folle imprudence?
--A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien,
Raymond.»
Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur
dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion:
--«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné
cette force divine... retirez-vous, chère... chère...»
Il n'osait achever.
--«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient
d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est
une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.
--Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée?
--Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.»
Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules
osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à
reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était
d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où
couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte
peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient
quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot
recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de
linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte
d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur
les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler,
mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et
violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec
souffrance et fureur.
--«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous
soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant
la main.
Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature
s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter
doucement Flaviana.
--«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,»
dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu,
ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire
quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas,
madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et
bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?»
La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour
ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment.
Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et
illisible comme un grumeau de cirage.
Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse
sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet
d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle
trouva l'ancien hercule effondré dans un coin.
--«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.
--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau
vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux
mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter
c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment
arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons
moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement,
comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la
besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice,
ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais
pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça
me retourne les sangs...»
Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les
phrases lui coulaient du cœur comme malgré lui.
--«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison,
Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne
pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez
vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...--ces
yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...»
Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:
--«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a
fait venir au cou.
--Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?...
--Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!
--C'est pour son bien.
--Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur.
--«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a
inventée, Pageant.
--Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir.
--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la
place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver
l'organisme.
--Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme.
«J'suis p'têtre qu'un ignorant...--j'en suis même un pour sûr,--mais
je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en
ôte.»
Flaviana eut recours à une comparaison.
--«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait?
On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand
nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant
est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel
dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des
envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on
appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut
arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont
ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen:
elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme,
des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour
cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé
des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon
Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous...
--Oh! madame...
--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur
Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en
soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon
qu'à mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des
miracles dans les maladies infectieuses.
--Et alors, vous croyez?...
--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.»
L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un
signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.
La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé
de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son
mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement
et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa
sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant
tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins
que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière,
dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient
qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et,
pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la
domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs
joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion,
ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même
sourire encourageant, attendri, fraternel.
Pourquoi?
Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais
éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra
en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à
travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des
larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante
sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de
splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre
les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses,
dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides
noires,--les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son
pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:
--«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur
leur affectueuse protestation:--«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne
me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce
monde?
--Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour
être des braves gens.
--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»
On l'interrompit.
--«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume.
--«Moi!...» (Un éclair de redressement.)--«Du bien?... un grand
bien?... de quelle façon?...»
Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une
autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait
jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme
disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond
s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux,
dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le cœur blessé
gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour
l'œuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui
se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante
douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et
son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait
de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle
l'aimait.
--«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,--non sans la
gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.--«Vous ne
savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance
d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez
été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous,
s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une
catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez
guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera
votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de
loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés
la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur
ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce
qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le
bien que vous aurez fait?
--Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade.
Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas
la transfigura. Elle se sentait nécessaire--plus que nécessaire,
précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait,
prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue.
Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était
pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre
laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura:
--«Y a de bonnes gens, tout de même.»
Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en
elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle
dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre: