--«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme

ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et

une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de

l'abbaye fait donc des miracles?»

L'homme eut un rire de malice brutale.

--«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change.

Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps

à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce

pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors...

Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»

Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient

une résignation accablée.

D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à

présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches

usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois,

son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire

repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.

Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle,

d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée

carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se

tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver,

ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la

nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques

lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un

clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait

un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de

Flaviana y revenait avec son regard.

Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle

nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour

brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des

tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement

mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien

l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son cœur, tandis

qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu

s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur

éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour

assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de

sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la

vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la

hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans

ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.

Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...

Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir,

flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout

électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et

elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de

tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs

et de fatalité.

Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent

de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres,

et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude

élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à

l'incommensurable songe des étoiles du firmament.

En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par

l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur

dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut

les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des

prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où

il était.

--«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de

la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la

nuit est donc tombée tout d'un coup.

--Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse.

--«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à

pioncer comme ça.

--Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que

j'ai laissé avec vous?...

--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»

Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti

de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs

d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en

sortit.

--«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui...

Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une

auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un

instant.»

Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle

qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff

était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se

trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation

du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la

crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de

lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main

au volant.

Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette

femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement

dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?...

Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour

lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes

représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.

«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle

dit.

Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana

cherchait vainement à définir.

«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!...

Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon

petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce

qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»

Dans le cœur de la brillante ballerine, l'image de la fille

hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait,

douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté,

l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit

les mains jointes, disant tout haut:

--«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle

tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...»

Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui

paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer

dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à

la portière.

--«Où faut-il conduire Madame?»

Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé.

Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du

trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps.

Le chauffeur, devant son silence, proposa:

--«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?...

--Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.»

Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du

son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion

agissante, les raisonnements vinrent se grouper:

«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter

dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement

plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil,

à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe

toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au

fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.»

Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury

témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins

plus de discrétion--une discrétion que la jeune femme elle-même

jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait

servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de

reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce

tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un

jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et

qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter,

il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les

rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir.

Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui

un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux

dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami,

je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions

de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que

l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que

cette divine créature pouvait donner!

Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle.

Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher

Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable

que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage

ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de

l'apprivoiser.

Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement

qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très

haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas

fréquente. Si subtil que fût le cœur de Flaviana, il restait

féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances

masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait?

Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais

comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient

une femme qui se sent aimée?

Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à

Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement

chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la

reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une

telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se

dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors

du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se

dévouer pour la chère idole.

Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement,

les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut

presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues

de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les

affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid

du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long

visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des

yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs

paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient

se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le

poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues

jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres

mêmes,--toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge,

semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant

durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à

cette minute, avait d'éprouvé, de défait.

--«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.

Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie

éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses

pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait,

tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son

inquiétude et la folie de son dévouement.

L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient

l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché.

--«Flaviana!...»

Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue

intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances

et qui n'admet pas d'objections:

--«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine,

lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été

dernier?

--Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick.

Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche,

qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet,

il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il

aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom,

de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie

anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.

--«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art,

de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son

mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff.

De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la

duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une

ballerine pour belle-sœur. Et je serais sa belle-sœur, la veuve du

prince Dimitri Omiroff.»

L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot:

--«Exact.

--Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout

ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée.

--Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif.

--«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on

connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller

jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?

--C'est possible...

--Alors?...

--Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a

aimé un Boris Omiroff suivant son cœur et son imagination... Pas le

vrai, pas celui qui existe.

--On ennoblit toujours ce qu'on aime.

--Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou

l'autre... on s'aperçoit...

--Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle

pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu

que grandir dans un cœur comme le sien.

--Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à

ce procès des nihilistes...»

Flaviana l'interrompit.

--«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse

tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt.

--Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui

signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que

je souhaite!...»

--«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part

aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à

Cologne, où il prendra le Nord-Express.

--Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui

même.»

Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main

vers une table où traînait un journal.

--«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris

Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers

la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui

partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans

ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur

lui.»

Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aiguë

quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent

jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa.

Elle joignit les mains.

--«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?»

Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea.

--«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix

sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement

passionné.--«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je

ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est

en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes

sentiments!...»

Elle garda le silence. Cependant,--malgré «ce quelque chose de si

fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme

put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait

sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté,

d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des

lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi.

--«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine

ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour

rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je

lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son

mariage.

--Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il

tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai

passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré.

Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui

proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance,

ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à

vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous

n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette

courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de

leur honneur, si j'ose dire.

--Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un

échange que vous offrez à Boris?

--Un échange, oui.

--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?

--Mon fils.

--Votre fils!»

Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.

--«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri,

qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera.

Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que

je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout!

L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors

de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon

enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache

au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout,

qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous

vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous

mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais,

si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où

l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...

--Pardon,» dit lord Hawksbury.

Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas

effort,--d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la

forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute

son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments.

--«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable?

--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je

baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana.

--«Quand vous l'a-t-il pris?

--Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la

vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour

de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.»

Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée.

--«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes

sûre que votre enfant vit?

--Je l'ai vu tout à l'heure.

--Vous l'avez vu!...

--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si

vous saviez!...»

Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses

bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la

transfigura.

«Que demanderai-je encore du cœur de cette femme?» pensa Frederick

avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser

peu au prix de l'amour pour son enfant!»

Mais elle poursuivit:

--«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit

serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour

le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me

venir en aide?»

Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.

--«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la

vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être

jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric.

Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un

autre.»

Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus

pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait

des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient

pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils

s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa

comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.

--«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cœur d'une femme

française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui.

Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous

épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me

trompe?

--Vous ne vous trompez pas, mon ami.

--Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury,

avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je

lui aurais dit volontiers: «_My little fellow, give me only the

second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be

too happy._[1]»

[1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure

place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai trop

heureux.»

Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un

charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.

Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait

sous un aspect tout nouveau:

--«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»

Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer

ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait

plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle

cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il

ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à

un autre homme.

Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était

incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de

volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le

regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux

invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal

baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait

que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais

que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri

avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du

monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.

--«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui

aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.

Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde

désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la

verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre

enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de

douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère

appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains

d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.

--«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je

serai tellement heureux de vous servir!

--Même après ce que je vous ai confié?

--Je vous suis reconnaissant de votre franchise.

--Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...

--Ne nommez personne.

--Cependant...»

Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.

--«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?

--Comment?

--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il

sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les

ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous

aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais

encore être à sa place. Et pourtant...»

Il hocha la tête, et se tut.

--«Vous avez un très noble cœur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas

d'homme aussi généreux que vous.»

L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement,

il s'écria, d'un ton tout à fait changé:

Chacune son Rêve · 第 14 / 20 段