--«C'est moi que tu veux, mon bijou?» demandait Mauricette.

Il secouait sa tête aux boucles dorées.

--«C'est moi?» s'écriait Katerine.

Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:

--«Non, non!... c'est nounou... et pépé Fa, et papa Raymond...

Papa!... papa!...

--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans

la chambre de Katerine,» prononça Flatcheff, adoucissant sa voix en

câlinerie.

La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des bêtes fauves. Étant

toute petite, une nuit, à travers la steppe, elle se trouvait dans

le traîneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs

yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait éternellement

l'épouvante... Mais c'étaient des bêtes carnassières, qui suivaient

franchement leur instinct. Celui-là!... celui-là!... Il supportait,

levés vers lui, les beaux yeux du petit garçon,--ces yeux bleus

le jour et noirs à la lumière, mais toujours rayonnants d'une même

candeur. Maintenant, une joie émouvante les emplissait.

--«Je verrai papa?...

--Puisque je te le dis.

--On me réveillera, alors?... Tu me dis de dormir.

--On te réveillera.

--Oh! Katine... Katine, emmène-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me

dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite...

pour voir plus tôt papa.»

* * * * *

La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--énorme

cube d'ombre dominant la ruine argentée.

Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumière n'était

allumée dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua

parfaitement la tête bouclée sur l'oreiller, le visage délicieux,--un

de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges

sans en exagérer la grâce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit

ouvrit des yeux éblouis de rêve, dit: «papa...» puis referma les

paupières aussitôt, retomba dans le sommeil.

Katerine le baisa doucement, très doucement, sur le front, et sortit.

Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des

Arènes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe

marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrêtait, en hésitant.

Irait-elle?... L'idée de fuir la hantait. Mais comment fuir? Où se

réfugier? La malheureuse fille ne possédait pas un centime. Mendier

son pain jusqu'à Paris, où elle retrouverait Tatiane... cela ne lui

faisait pas peur. Encore fallait-il s'éloigner assez vite, par des

chemins assez sûrs, pour n'être pas rattrapée par son persécuteur.

Rien n'était moins aisé, dans ce lieu totalement inconnu, surtout

avec un tel homme.

«Mieux vaut,» pensa Katerine, «risquer le tout pour le tout.»

Sa main, crispée sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de

cuisine, un couteau pointu, dérobé chez les Kourgane. Son plan était

arrêté. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'était réveillé,

qu'il avait crié, et que Mauricette s'était opposée par force à ce

qu'elle l'emmenât. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la

phrase avant de la malmener. L'excuse était si vraisemblable. Cela

lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de

viser la poitrine de Flatcheff,--où elle l'enfoncerait jusqu'au

manche. Après... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient.

Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-être ainsi

sauverait-elle l'innocent? Sémène et Kourgane, délivrés du joug

odieux, n'auraient pas le cœur de tuer le petit ange. Plus rien ne

les y inciterait.

Décidément, c'était cela qu'il fallait faire. De l'énergie, elle

n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilité,--une agilité de chat

sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-là? Elle sentait se

détendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allègre par sa

résolution, elle bondissait maintenant d'un pas élastique, parmi les

alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de

nature, elle retrouva le chemin.

La clarté, bleuâtre, étincelante par places, mourait à d'autres en

des ténèbres tragiques. L'Allée des Tombeaux offrait cette magie que

ne lui prêteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les

rayons de rêve feront apparaître plus distincts, plus lamentables,

les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers.

Lieu d'une beauté incomparable, que n'émouvait pas l'abomination

humaine, l'horrible mystère mêlé à son mystère de grâce. Les

Alyscamps, au clair de lune, c'était vraiment ces Champs-Élysées

immortels, dont ils portent le nom,--un séjour de l'au-delà, un asile

surhumain.

Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperçut bientôt le

caveau gothique, désigné par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du

côté éclairé de l'allée, il s'érigeait dans une blancheur de lune.

La forme noire de Katerine l'atteignait à peine que vibra la strideur

modulée du signal de Flatcheff. La misérable créature s'arrêta,

pénétrée, malgré tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse

qu'elle n'avait pas prévue, et qui la paralysait. C'en était fait.

Elle était bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les

voyait pas. Eux, déjà, savaient qu'elle venait seule, qu'elle

n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur côté, c'était aller vers

le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la

phrase préméditée. Mais comment élever la voix, au sein de la nuit

redoutable, dans ce champ de sépulcres? Suffoquant d'épouvante, elle

envia ceux qui habitèrent ces cuves profondes, sous l'étouffement

des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta

éperdument de son cœur: «Aucune âme indignée ne surgira-t-elle de

ces milliers de tombes pour anéantir le bandit, pour en délivrer la

terre?»

Hallucinée, elle crut à l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus

proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle

ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle

divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnaître Pierre

Marowsky?

Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de

l'obscurité.

Aussitôt, ce fut une réalité merveilleuse. Tout fut clair, simple,

déterminé d'avance. N'était-ce pas ce qui devait arriver?... La

déviation brusque du sort effaçait le possible de tout à l'heure.

Dans l'irruption de la délivrance, Katerine oublia qu'elle fut une

minute la créature d'indicible misère, vers qui nulle aide ne se

tendrait dans l'horreur irrévocable. Pierre Marowsky, bondissant hors

de sa cachette, avait déjà rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane

et Sémène. Dès que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti

par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils

avaient abattu sur le traître leurs quatre mains rudes, et ils

l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le

choc ouvrit à la vérité l'âme incrédule de Katerine.

Celle-ci le considérait de tout près, maintenu qu'il était par les

deux autres. Elle vit, sur cette face de scélérat, la terreur sans

espoir dont elle-même se convulsait quelques minutes auparavant.

Terreur qui n'était rien encore, avant que l'agent provocateur eût

discerné la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il

se fut rendu compte, le lâche n'essaya même pas de faire bonne

contenance. Il serait tombé à genoux, sans la vigueur des bras qui

le retenaient. Des balbutiements de petit garçon qu'on va châtier,

des supplications, des explications imbéciles, se pressèrent sur ses

lèvres:

--«Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te

faire délivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins...

Ah! que tu aurais tort... Écoute... Mais, d'abord, reconnais-moi...

Reconnais ce Toulénine, ton chef... ton vieil ami...»

Ses mains prisonnières, par une saccade brusque, parvinrent à saisir

sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distinguèrent,

alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dévoiler

d'abjection. La lividité tressaillante de ses traits, ses yeux de

démence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilité inspiraient

trop de dégoût pour laisser naître la compassion.

Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui répondre, dit aux

deux autres:

--«Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.»

Ils le ligotèrent avec une des cordes fixées aux rondins qui

soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en détachèrent. Ils

le ficelèrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passèrent

autour du cou un nœud coulant fait avec la seconde corde. Ils

en fixèrent l'extrémité à une branche qu'ils abaissèrent, et que

Marowsky, avec cette force qui arrêtait des meules, retint à la

hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi

lâcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se

détend, entraînant la corde, et qu'il serait étranglé. Il perçut même

ce dialogue, qui devait lui enlever toute espèce de doute, s'il lui

en restait:

--«Dis donc, Pierre,» observa Sémène, «as-tu mesuré la secousse? Si

elle est trop forte, cela pourrait détacher la tête... Nous aurions

du sang. Il n'en faut pas.»

Marowsky ne répondit que par un signe. Alors Sémène se tourna vers

Flatcheff:

--«Je suis,» dit-il, «Sloutvine, un élève du professeur Kachintzeff,

le père de Tatiane. J'étais du complot à la suite duquel, lui,

innocent, il fut envoyé en Sibérie. Je sais que tu l'avais dénoncé.

Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi

patiemment, pour obtenir des références, pour arriver dans une maison

comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je

n'ai pas cessé d'être en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons

condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»

Kourgane, à son tour, s'approcha.

--«Flatcheff, j'étais de bonne foi quand j'ai pris la résolution

de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause

révolutionnaire. Jusqu'à hier même, je refusais à Sémène d'agir

contre toi, malgré tes crimes,--malgré l'abomination de la

Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... Ça, c'était trop.

Je suis avec ceux qui t'ont condamné à mort. Nous allons t'exécuter.»

La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses

liens, il paraissait déjà mort,--mort de peur. Pourtant il souleva

sa tête ballottante. Ses yeux égarés cherchèrent quelqu'un. Ils

aperçurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.

--«Katerine!...» soupira le damné. «Katerine... dis-leur quelque

chose... Aie pitié... Ah!...»

La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfonça, fondit dans

l'obscurité. La sauvage Risslaya même ne pouvait endurer la scène

affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des sépulcres. Mais elle

murmura résolument:

--«Ils font bien.»

Elle s'éloignait à temps. Marowsky lâcha la branche. On eût dit d'un

bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.

(Est-ce donc cette œuvre-là que ses frères expient avec lui,

décapités de leurs cimes, dépoétisés, séchant sous l'opprobre?)

Le rite fut exécuté d'un élan net, formidable. La tête ne se détacha

pas comme l'avait craint Sémène. Mais le corps tressauta dans ses

liens, et le coup sec brisa la nuque.

Vivement, Pierre et ses compagnons détachèrent le mort, le glissèrent

à l'intérieur du sarcophage, vidèrent par-dessus lui le sac de chaux,

qui, dans l'humidité des tissus, deviendrait de la chaux vive,

consumerait la triste dépouille. Puis, rattachant les cordes aux

rondins, ils s'y attelèrent,--Sémène et Kourgane d'un côté, le seul

Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois

sautèrent ensemble. Le monolithe énorme retomba d'un seul coup.

Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Allée des Tombeaux, et que

répercutèrent les ruines. Bruit qui s'éteignit peu à peu, sauf dans

le cœur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les

profondeurs de leurs âmes en tremblèrent longtemps encore, pendant

que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps.

Un peu de poussière humaine dans un sépulcre... Était-ce là de quoi

troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues,

glissait,--comme elle glissa aux hivers des siècles... de tant de

siècles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables

secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche,

éperdus de souvenirs et désespérés de ne plus vivre.

X

LA RENCONTRE DU PASSÉ

Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à

suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre

conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux,

n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les

perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les

détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur

les pelouses. Revoir l'enfant,--hélas! elle ne l'espérait guère.

La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée.

Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les

arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se

tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi

ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa

conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins.

Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:

--«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»

Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net,

jetant une exclamation étouffée.

--«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.

La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête

de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne

regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque

chose d'halluciné, de troublant.

Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre

de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:

--«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?

--J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,--moins pour

répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation.

«Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang...

Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de

lierre...»

Soudain, elle interrogea la jeune fille:

--«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison

d'habitation?

--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.

--On ne l'habite pas?» insista la danseuse.

--«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles

ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»

Elles entrèrent.

Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne

semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial

après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la

salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux

de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus

de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les

pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le

crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu

lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer

ses souvenirs.

Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis

dans la tourelle octogonale.

En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir

s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées,

que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant

venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides

par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des

tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus

et tragiques,--profondes allées au sol feutré de rouille, aux

lointains de gaze violette,--miroirs d'eau où mourait une lumière

d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels

nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout

à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur

flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait

dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui

ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte

verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.

Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait

sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse

d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions

désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant

aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se

redressait, galvanisée.

--«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.

Et comme celle-ci se retournait:

--«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite

ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la

grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois,

j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais

su pour quelle agonie!...»

La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:

--«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus

bas!...

--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.

--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent...

Il ne faut pas leur manquer.

--Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants,

dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de

l'autre côté de ce mur.»

Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana

saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main

contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée

passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la

cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout

contre.

Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?

--«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te

donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie

pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je

deviner?... trouver?...»

Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur.

Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la

voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.

--«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des

portes...»

Elle s'élancait...

Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos

des salles, des couloirs.

--«Père!...» appela la jeune fille.

Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.

Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches,

apportant une lanterne.

--«Ben, quoi?» fit-il,--adoptant cette fois le français, qu'il

parlait d'ailleurs aisément.--«On ne visite pas si tard. Faudrait

voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»

Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une

tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect

rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait

Flaviana.

--«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi...

Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom

au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser

cela!...

--Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.

--«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,»

expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.

--«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse

bonhomie.

Surprise, Olga ne répliqua rien.

--«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du

prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne

tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien

d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y

aller. C'est pas d'un accès facile.»

Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il

affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait

dans un couloir.

--«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.

--«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication

de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas

facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit

de contenter le monde...»

La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais

comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel

ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide.

Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.

--«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?»

demanda le garde, narquois.

--«Oui,» dit Flaviana.

Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas.

Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif

émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait

fuir des phares rapides,--deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées,

puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France,

il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin,

emportant son secret... tout l'espoir...

Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît--une hauteur de douze

mètres!--Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis

des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui

la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans

bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune

femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux

pas, et elle fut à l'abri.

Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une

morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les

appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y

trouverait personne.

On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour

l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la

pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets,

enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut

poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides

parcoururent sa chair.

--«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous

voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée...

c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça

de temps en temps.»

C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor,

qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre

jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette

voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets

intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la

clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de

lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes

où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la

terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette

espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui

reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle

s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception

du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il

en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange.

Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par

hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.

Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il

n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la

vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente

présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur

fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient

qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement,

la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur

son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche.

Chacune son Rêve · 第 13 / 20 段