nous y laissons pas prendre.»
Malgré tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses
souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?...
Là, peut-être, gisait un secret qui changerait la face des choses.
Ce fut seulement à Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire
son anxieuse curiosité.
Dans la rue du Refuge, près des Arènes, ils habitaient une petite
maison, avec un bout de jardin,--ou plutôt un enclos poussiéreux,
tout encombré de vieilles pierres, de statues mutilées, de débris
de chapiteaux, dont Fédor faisait commerce. Au rez-de-chaussée du
logis, une salle en désordre, vrai capharnaüm, offrait aux clients,
sous prétexte d'antiquités, des vaisselles ébréchées, des japoneries
de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries
fanées, revendues par des caméristes de cocottes, et surtout de la
pacotille allemande, boîtes, tabatières et pendules à musique, dont
le mauvais goût et la bizarrerie s'imposaient à quelques flâneurs
ignares comme étant «de l'époque», sans que jamais ils songeassent à
demander: «Laquelle?»
L'unique étage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus.
D'ailleurs, Flatcheff ne réclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux
exercer sa surveillance.
Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une
hirondelle sous l'œil d'un épervier.
«Tant pis!» se disait-elle. «Me voilà donc liée à lui jusqu'à la
minute favorable où il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais
pas servir Tatiane autrement, ni révéler à Flaviana ce qu'ils
vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-être lynchée
sur-le-champ par ces gens-là. Mais si je lui avais jeté la bombe,
et qu'elle m'eût démolie en même temps, comme c'était probable, le
résultat aurait été le même. Du moins, j'aurai épargné cet amour de
petit mioche. Pauvre môme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais
lui faire du mal.»
C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce
moment, où, tremblante d'émotion et de stupeur, elle retirait de sa
chaussure un papier adroitement glissé par Sémène sous la doublure de
la semelle, légèrement décollée. Elle lut:
«_Pierre Marowsky s'est évadé. Il sait où vous êtes. Vous le
verrez bientôt._»
L'ivresse et la frayeur bouleversèrent également Katerine. La pensée
de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans
réfléchir, elle le déchira, le mâcha, l'avala. Ensuite elle frémit à
l'idée:
«C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir
si je la lui apporte.»
Quelle alternative!... quel doute!... Et la réflexion même lui était
interdite. Impossible de s'attarder. Son geôlier était aux aguets.
Mais un éclair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin,
où le papier avait été mis là, jusqu'à maintenant... Flatcheff... Il
aurait dû la considérer plus curieusement, s'étonner qu'elle n'eût
pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.
Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforçait de le
refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky
en liberté... Tatiane heureuse... Et ces deux êtres, pour qui
elle était prête à mourir, reliés à elle, sachant tout d'elle,
mystérieusement. Mais alors?... Sémène serait d'accord avec eux? Qui
donc était-il, en réalité, ce domestique muet, qui paraissait, sous
les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?
IX
L'ALLÉE DES TOMBEAUX
Ce soir-là,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait
doux comme plus d'un soir de l'été parisien, trois hommes fumaient,
causant à voix basse, dans le jardinet des Kourgane.
C'était Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquités et de Sémène.
Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand débris de
portique, ils échangeaient des propos qui semblaient les effrayer
eux-mêmes. Car les mots s'égrenaient, difficilement, en monosyllabes,
chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliquât. Dans
l'ombre très noire de la maison et du portique,--d'autant plus
noire qu'alentour tout était bleu de lune,--on ne distinguait que
les étincelles rougeâtres, intermittentes, d'une cigarette et de
deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'étaient des
gestes estropiés de statues, des bras dressés, des torses érigeant
leurs épaules sans tête, des jambes lancées dans une course que ne
ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stèles,
des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la
lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare fraîchement tiré
de sa montagne. L'encrassement artificiel ne résistait pas à cette
neigeuse clarté. Heureusement, ce n'était pas l'heure d'en faire
accroire aux Anglais de passage. On s'occupait à une autre besogne
chez Fédor Kourgane.
Le marchand demandait, de cette voix involontairement étouffée que
prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:
--«Tu es sûr, Flatcheff?
--Absolument sûr.
--Ma femme m'avait dit...
--Tu vas écouter les femmes, maintenant!...
--Paraît qu'il avait l'air de s'y intéresser.
--Quand on a une épine dans le pied, je te réponds qu'on s'y
intéresse.
--Pas comme ça.
--Ai-je ses ordres, ou non?
--Il te l'a dit, positivement?
--Positivement?...» répéta Flatcheff, qui ricana. «On voit bien,
Kourgane, que tu n'as jamais été dans la confidence d'un barine.
Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien
venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empoté
que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince
crier:--«Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlésienne de
malheur... Que je ne les voie plus!...»
Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutilées
semblèrent frémir. Mais c'était une vapeur qui passait sur la lune.
Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le
plus ténébreux, en arrière du portique. Un seul des trois hommes
l'entendit, ou du moins s'en inquiéta. Ce fut Sémène, le valet
silencieux.
Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dégourdir,
puis un troisième pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre,
et la vider de sa cendre. Ce troisième pas l'amenait à l'extrémité
du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engagées.
Vivement il regarda derrière. D'abord il ne distingua que du noir.
Mais aussitôt se dessina une face pâle, où luisait un regard
affolé. Une autre pâleur maintenant: deux mains qui se levaient,
qui se joignaient en un élan de prière. Sémène, toujours muet, vint
reprendre sa place.
Flatcheff déclarait, après un blasphème:
--«Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi
donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant?
Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damné
moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et
jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trimé... J'ai assez
risqué ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout
entière...»
Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'étendit, à
laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair
amoindrie entre les marbres brisés. Seule mutilation historique,
authentique. Un Anglais en eût certainement réclamé le moulage.
Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet...
Et quelle facilité, quelle sécurité! Aucune trace... rien.
--«Justement, toi, Kourgane, tu es outillé... Tu as des instruments,
des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce
genre.
--Eh bien, et ces bras-là,» observa Sémène en se tapant les biceps.
«On peut se passer d'outils avec ça.»
Kourgane objecta:
--«Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard?
Elle en raffole déjà. Comment empêcher qu'elle nous suive?
--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en
Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prétexte. Elle nous amènera
le petit, au bon endroit, au bon moment.
--On peut compter sur Katerine?...
--Je la tiens,» proféra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait
étrangement ces trois mots.
Un frisson, un soupir glissèrent contre la pierre du portique. Sémène
toussa brusquement, et s'écria:
--«Voilà le vent qui se lève.»
Et il ajouta très haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre
être de servitude:
--«Allons! il faut rentrer.
--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer?» firent les
autres, en se tordant de rire.
Cette nuit-là, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au maître,
mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brossât. Chez
les Kourgane, elle aidait Mauricette au ménage. Car elle avait repris
des vêtements de femme,--les uns prêtés par son hôtesse, les autres
parcimonieusement payés par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures
avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle
risqua la tentative de les mettre à sa porte. Et l'anxiété du
résultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans
allumer de lumière, et s'en alla tâter le plancher du couloir, au
profond des ténèbres, pour savoir si l'on avait emporté ses souliers.
Elle ne les trouva plus. Sémène avait dû les prendre avec ceux de
Flatcheff.
Sémène... Qu'était-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'eût vue,
tout à l'heure, qu'il ne l'eût surprise aux aguets, l'oreille tendue
à la conversation terrible. Un instant, elle s'était crue perdue.
Il allait parler, révéler sa présence, son espionnage. Flatcheff la
tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tuât du coup, sainte Vierge! qu'il
ne la réservât pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis
que la rude créature, malgré son énergie, défaillait d'effroi, elle
entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur
le même ton, sans que rien les interrompît. Sémène se taisait...
d'une complicité tacite avec elle. Était-ce possible? Et alors...
L'avertissement serait vrai?...
Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du
premier coup d'œil, que la semelle intérieure avait été soulevée.
Quel émoi! quelle palpitation du cœur! Un minuscule papier apparut,
où se distinguaient de fins caractères russes.
«_Consentez à tout. N'ayez crainte. Celui qui paraît commander obéit
à son destin_.»
Un désappointement étreignit Katerine. Cet ordre: «_Consentez à
tout_,» la troublait. Consentir à quoi? Même à l'effroyable crime
entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour
s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky,
cette fois. S'il était libre, s'il s'entendait avec Sémène, pourquoi
n'accourait-il pas? Et cette phrase: «_Celui qui paraît commander
obéit à son destin_,» que signifiait-elle? Elle semblait viser
Flatcheff. Mais ce pouvait être aussi bien quelque ironique formule
de résignation.
Katerine fit disparaître ce papier comme le précédent. Mais ses
dents, qui le déchirèrent, n'y trouvèrent pas la même violente saveur
d'espérance.
Vers la fin de l'après-midi, comme le jour déclinait,--dans un
ciel pur, d'un bleu qui pâlissait sans perdre sa transparence de
cristal,--Flatcheff dit à Katerine:
--«Viens te promener un peu avec moi. J'ai à te parler.»
Étonnée, vaguement inquiète aussi, elle quitta, côte à côte avec lui,
la maison des Kourgane.
--«Écoute,» lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et
par conséquent ne se préoccupait guère des passants, d'ailleurs bien
rares.) «Le moment est venu de montrer que tu m'es dévouée.
--Tant mieux!» fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se
baissait vers le pavé.
--«Observe bien le chemin que nous suivons,» reprit Flatcheff, «tu le
referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmène à la brune, pour que les
choses aient le même aspect. La lune luira. Tu verras donc presque
plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention.
Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner
personne.»
Afin de laisser librement s'exercer sa faculté d'observation, l'homme
ne lui parla plus.
Ils tournèrent les Arènes, suivirent un dédale de petites rues, puis
se trouvèrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient
encore sur les micocouliers, plantés en double rang, le long de
chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel
paraissait en or. La lente vie méridionale arrêtait sa nonchalance
sur les bancs poussiéreux, dans le soir tiède. Des gamins, jouant au
bouchon, regardèrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient
en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indigènes
eussent fait le détour, si encore ils ne se fussent attardés à juger
les coups.
Au delà de l'avenue des Alyscamps, une espèce de sentier, tout de
suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec
leur feuillage métallique et sombre, faisaient brusquement la nuit.
Les pieds butaient sur un terrain inégal. A gauche, Katerine vit
s'ouvrir en contre-bas une espèce d'esplanade herbue, et briller
l'eau d'un réservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrière
ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...
Katerine s'arrêta, exhalant une exclamation,--saisie par l'étrangeté
de la perspective,--un peu terrifiée, mais surtout bouleversée, au
fond de son âme sauvage, par une involontaire admiration. Émouvante
poésie, capable de l'arracher à elle-même, dans une telle heure! Des
arbres, des pierres sépulcrales, une église en ruines... Une longue
avenue, baignée par un glauque crépuscule, tandis, qu'au fond, sur
l'or du couchant, à travers les branches nues et noires, pleuvaient
les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.
Jamais, jamais plus, l'allée triste et magnifique, l'Allée des
Tombeaux, suprême vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux
lèvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs cœurs saluait sa
funèbre beauté. Les énormes peupliers centenaires, qui, même en ce
jour de décembre, amaigris, défeuillés, formaient encore une double
muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages alignés,--ces
peupliers, semblables à des ifs géants, tels qu'on en voit dans
les sublimes jardins de la Villa d'Este, près de Tivoli, et dans
les jardins Giusti, à Vérone, ont été coupés durant l'automne de
1909. Non pas entièrement, mais à la moitié de leur hauteur. Leurs
cimes aiguës, tombées pour toujours, ont brisé dans leur chute
l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui
dépourvu de leur élan, de leur frisson, de leur ombre, de leur
enivrante nostalgie?
Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore,
tandis qu'à leurs pieds se pressait la foule des sarcophages énormes.
Au bout de la mélancolique avenue, l'église Saint-Honorat, sa tour
romane, ses cintres à jour, ses arceaux croulants, découpaient, ruine
précieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une
flamboyante douceur.
--«Où sommes-nous? Est-ce un cimetière?...» balbutia Katerine.
Émue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais
l'extase qu'il y aurait à mourir là. Par une réminiscence qu'elle
ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniéper, les soirs
déchirants où le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au
lointain des solitudes, lui oppressaient l'âme, comme dans sa petite
enfance. Les années infâmes de sa vie s'effacèrent, dans l'absolution
de l'émoi surhumain. Un sanglot creva sur ses lèvres.
--«Viens,» dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.
Elle se laissa faire, souhaitant qu'il eût résolu de la tuer là. Mais
il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.
Bientôt tous deux marchèrent parmi l'immobile armée des sépulcres.
La multitude, l'énormité de ces cuves de pierre stupéfiaient la
jeune femme. Un grand nombre étaient béantes et vides. D'autres
s'écrasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'élevaient
sur un piédestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermées entre
des grilles, isolées dans une chapelle encore debout.
Pas un être vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des
lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promène
pas sa rapide curiosité, personne ne s'y aventure. Les Arlésiens,
qui laissèrent saccager leur nécropole fameuse par le tracé de
la voie ferrée, par la construction d'une usine à gaz, et,--tout
récemment,--par ce sacrilège, la décapitation des peupliers, les
Arlésiens, qui firent commerce des sculptures funèbres, qui vendirent
aux antiquaires les reliques de leur passé, évitent la désolation de
cette avenue, où ils ne rencontrent que des remords et le fantôme
gémissant de la Beauté.
--«Regarde bien où tu es, maintenant,» ordonna Flatcheff, arrêtant
soudain sa compagne. «Tu as des points de repère... Tiens, ce caveau,
avec sa flèche gothique, au bord même de l'avenue. Il sera très
distinct, ce soir. La lune l'éclairera en plein, tandis qu'ici, en
face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, dès que je t'apercevrai,
je sifflerai... comme cela.»
Il émit une modulation perçante. Des chauves-souris s'effarèrent. Un
faible écho répondit.
Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se
rappeler. En cet endroit plus écarté, la ruine et la solitude
devenaient le hideux abandon. Des détritus de l'usine à gaz,
amoncelés contre une barrière vermoulue, s'épandaient jusqu'auprès
des pierres sacrées. Des odeurs méphitiques flottaient. Dans le soir
vert, on distinguait l'effroyable laideur des dégagements et des
dégorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa cheminée,
crachant une fumée aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait
par sa hauteur l'élégance fuselée des nobles arbres. Il semblait
perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de
l'air portaient vers eux. Fâcheux symbole.
Katerine, suffoquée par l'âcre odeur, s'appuya contre un sarcophage.
Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants détails. Le couvercle
de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--bâillait comme
celui d'une boîte qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placés
verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le
maintenaient ainsi soulevé. Autour de ces rondins, de fortes cordes
étaient enroulées et liées. Leur libre extrémité pendait en dehors.
Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement
et simultanément les cordes, les rondins arrachés laissassent
retomber le poids écrasant du couvercle. Des outils, un cric, des
leviers, rangés tout près, attestaient un travail récent. Enfin, un
sac, gonflé d'une poudre blanche, qui parut à Katerine du plâtre, se
dissimulait mal parmi des éboulis tout proches.
--«Quel est donc l'ouvrage qu'on fait là?» demanda-t-elle,
frissonnante d'un pressentiment sinistre.
--«Tu le verras cette nuit,» prononça Flatcheff.
Et il eut un sourire abominable.
--«Cette nuit?
--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une
heure du matin, à cause de ces imbéciles d'Anglais, qui choisissent
toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais, à partir
de minuit,--quand les douze coups ont sonné pour les amateurs de
spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi,
Kourgane et Sémène.
--Pour quoi faire?
--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amèneras l'enfant.
--L'enfant?» répéta Katerine, défaillante.
--«Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas à Mauricette de le coucher
dans ta chambre. J'ai suggéré le changement au petit. Ça l'amusera.
Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui
promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette
a confiance en toi.
--Mais il criera, il appellera...» balbutia Katerine.
--«Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras
ensuite à terre. Mais jusqu'au tournant des Arènes... un poussin de
quatre ans--tu es assez forte.
--Mon Dieu!» s'écria la malheureuse fille, dont les yeux
s'élargissaient d'épouvante. «Vous voulez le tuer!...
--Qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?» riposta Flatcheff.
--«Un enfant!...
--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,»--fit-il, en avançant le
seul qu'il eût encore,--un horrible pouce, à la première phalange
trop longue, et spatulée,--«puis, houp! là dedans, avec ce sac de
chaux versé dessus, et le couvercle retombé... Il faudra mille ans
pour retrouver sa trace.»
Le misérable désignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavité
bâillante. L'imagination horrifiée de Katerine y vit glisser le petit
corps... De la chaux... Il avait pensé à cela, l'infernal scélérat, à
cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit être ferait
une poussière informe, desséchée, sans même ce reste de vie,--vie
effroyable,--qui s'appelle la décomposition. Rien n'émanerait, pas
une odeur. Le couvercle hermétique cacherait, pour des siècles
peut-être, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi
tous ces sépulcres, comme celui-là était bien choisi, hors des
ferveurs artistiques, éloigné de l'avenue à la grâce funèbre, dans le
voisinage odieux et empesté de l'usine!
Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille
chose? Aucune âme indignée ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de
sépulcres, pour empêcher l'œuvre d'abomination?
--«Tu sais, Katerine,» reprit l'homme,--ou plutôt celui qui avait une
face d'homme,--«il te faut choisir. Ou tu nous amèneras l'enfant...
ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de
ce côté. Et tu la trouveras plutôt longue à finir, je t'en réponds.»
La chair de la malheureuse se hérissa. Tant de cruauté luisait sur
ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la préférence
qu'il aurait à la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un
supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de même.
Puis, c'est trop fragile... ça meurt trop vite.
Pour mieux la persuader, Flatcheff lui démontra qu'elle se perdrait
sans sauver le petit. Après tout... quoi!... Ils n'avaient qu'à le
prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand
elle serait fatiguée de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se
tînt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche
qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui était de
rien.
--«Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons éviter qu'elle s'en
mêle...» conclut le bandit. «Parce que, tant qu'elle croira pouvoir
l'empêcher, elle risquera peut-être une folie. Après... faudra bien
qu'elle se résigne.»
* * * * *
De neuf heures à minuit, ce soir-là, Katerine, debout à sa fenêtre,
regarda monter la lune au-dessus des Arènes. Pétrifiée, elle ne
sentait pas la fatigue d'être immobile. Son corps, son âme, engourdis
d'une même stupeur, la laissaient indifférente à tout, sinon à la
lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel
des transparences d'argent, et se reflétait en scintillante pâleur
parmi les découpures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle
serait là-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour
carrée dont le moyen âge a surchargé le colosse romain, il faudrait
bien que Katerine prît un parti. Jusque-là, elle ne penserait pas,
elle ne prévoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abîmerait
dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de
souffrance, à cette fenêtre perdue, dans la splendeur de la nuit,
devant ces murailles séculaires, entre lesquelles des malheureux,
sous la dent des bêtes ou le fer des gladiateurs, avaient hurlé leur
agonie.
Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!
Les trois hommes étaient partis,--les trois complices. Ils s'étaient
éloignés bruyamment, gaiement, sous prétexte d'une partie de cartes
au cabaret. Mais ils n'avaient quitté la maison qu'après avoir vu les
deux femmes se disputer, en jouant, le privilège de garder leur petit
pensionnaire. Katerine le réclamait. Mauricette ne voulait pas le
céder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout à coup, fondait en larmes.