Les petits êtres ont de ces révoltes, qui déconcertent devant des

forces tellement disproportionnées aux leurs. Ils ne connaissent ni

la prudence, ni la résignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux

comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de

la violence humaine. Sans doute, parce qu'à part de monstrueuses

exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont

une singulière conscience.

François, dans son cœur de quatre ans, percevait autour de lui

l'imposture, et il en suffoquait. Bien traité, gâté, choyé même,--car

sa grâce était irrésistible,--il avait peu souffert,--après les

premières heures de désolation et d'épouvante,--parce qu'on lui

disait: «Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.»

Mais peu à peu on lui tenait un autre langage. On affirmait:

«Les autres t'ont menti.»--«C'est moi ta nounou,» prétendait

l'Arlésienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de déclarer à

cet innocent:--«Ton papa Delchaume t'avait volé. Il n'est pas ton

papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis chargé de te conduire à tes

vrais parents.» Une indignation au-dessus de son âge soulevait alors

cette petite âme, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la même

suffocation de fureur qu'il refusait de répondre au nom de Pierre,

qu'on prétendait lui donner.

--«Je m'appelle Serge-François. Je ne m'appelle pas Pierre,»

protestait-il.

Sa fierté, sa résistance, son énergie puérile, divertissaient ses

ravisseurs, en les attendrissant malgré eux. Au Vieux-Moutier, où ils

le cachèrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir,

l'entendre, sans une espèce d'émotion. Le prince ne résista pas à

la curiosité qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son

frère. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et,

comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur

les mesures à prendre, il combina cette expédition en auto jusqu'à

Mériel, pendant que tout le monde,--et même les gens de sa maison,

avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emporté par

le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'était rendu acquéreur

plusieurs années auparavant, des chambres habitables, aménagées dans

une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient

toujours, avec un personnel restreint, mais dévoué, aveuglément

fidèle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse à

ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est là que

Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.

Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystères.

Pour tout le pays, le Vieux-Moutier était un but de promenade, qui

attirait les touristes. On délivrait des permissions de le visiter

à la mairie de Mériel. Un certain va-et-vient n'étonnait donc

personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidité des

autos permettait aux gens enfermés là de s'approvisionner au loin. La

sauvagerie du site, sa difficulté d'accès, son éloignement, à l'orée

de la forêt, s'opposaient à tout voisinage immédiat. Nul fournisseur,

nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pénétré dans

l'appartement secret, dont les fenêtres dominaient un débris de

cloître, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que

la porte intérieure, dissimulée entre deux demi-colonnes, ouvrait

dans une galerie obscure où rien ne fixait l'attention.

Là, Boris Omiroff avait caché le fils de son frère Dimitri. Seul avec

l'enfant, il l'examina, l'étudia, le questionna. Son sang courut

plus orgueilleusement dans ses veines à constater la marque de sa

race, dans la beauté, l'intelligence, la précoce dignité du petit

être. Mais la fugace émotion fut vite noyée de haine. N'était-ce pas

là l'enfant d'une ballerine, l'étranger, l'ennemi? Ce bébé inconnu,

adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre

lui, et prétendre à l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine

héréditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse où ses

ancêtres avaient reçu les tsars comme des égaux, s'évoqua, déroula

le serpentement sans fin de ses remparts, la masse énorme de ses

donjons, de ses tours, la légèreté aérienne de sa chapelle au sommet

de la colline, sa ceinture de forêts, et cette nappe d'argent que le

Dniéper étend à ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la

lune immobile.

Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.

--«Rends-le à cette femme d'Arles dont tu réponds,» ordonna-t-il.

«Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tâche qu'il me

convienne.»

Le projet de Flatcheff convint à Boris.

L'Arlésienne, naguère venue en service à Paris, séduite par un

réfugié russe, un certain Fédor Kourgane, s'était mariée avec cet

homme, et l'avait attiré dans son pays. Là, tous deux crevaient de

faim, après avoir essayé divers métiers. D'ailleurs, mal vus et

méprisés, victimes de préjugés locaux, ils ne rêvaient que d'émigrer.

On leur fournirait les fonds nécessaires à leur passage en Amérique,

plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils

emmèneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.

--«Tu connais ces gens-là, Flatcheff?» demanda le prince.

--«Parfaitement. J'ai toujours eu l'œil sur Kourgane, à cause de

vous, Excellence.

--Était-il des complots contre moi?

--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir

échappé aux suites d'une première affaire, où on l'avait entraîné.

Chat échaudé, il craint l'eau, même froide.

--Quel est son métier?

--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, près des Arènes. Mais

on débine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche guère.

--Et la femme? Qu'est-ce que c'est?

--Mauricette?... Une bonne créature. Elle adore les mioches. Le petit

ne sera pas malheureux avec elle.

--En effet, elle a plutôt une figure plaisante. Et l'enfant semble

déjà habitué à elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand

est-elle ici?

--Dès le lendemain de l'enlèvement du gosse. Il me fallait une

femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a

bien aidé. Mais le citoyen n'était pas commode. Et Votre Excellence

m'avait interdit les grands moyens.

--Tu m'as obéi, au moins? Tu ne l'as pas rudoyé, ce pauvre moutard?

--Oh! ma foi non.»

Boris fixa des yeux sévères sur le cruel et sournois visage. Puis il

reprit légèrement:

--«Bast! tout ça en fera un homme. Il n'aura pas cette éducation de

poule mouillée qu'on donne aux marmots français.»

Et, rêveur, il ajouta:

--«Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.

--Comment!» cria Flatcheff stupéfait. «Votre Haute Noblesse aurait

l'idée?...

--Tu n'as pas remarqué?...» reprit le prince, du même ton songeur.

«C'est tout le portrait de mon frère Dimitri.

--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...

--Défends-leur de quitter Arles tout de suite.

--Quelle imprudence!

--Assez, Flatcheff. Écoute-moi. Tu vas conduire là-bas la femme et

l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Sémène pour

ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils

désirent. Tu m'en aviseras avant de rien décider. Je vais réfléchir.

L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu où l'on

puisse les installer, les surveiller...

--Mais Votre Haute Noblesse avait résolu...

--De me débarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais

plus. J'y penserai... Il ressemble trop à mon frère.

--Vous le haïssiez, votre frère Dimitri. Vous avez été si content de

sa disgrâce... de sa...

--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'écrase!...» avait crié le prince,

dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux

minutes où il n'était pas d'accord avec lui-même.

Et comme il s'irritait de se sentir démonté, troublé, il donna à

Flatcheff un ordre de départ immédiat.

--«Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlésienne! Moi,

je pars, en auto également, pour rejoindre à Cologne mon personnel

et mes bagages. De là, par le Nord-Express... à Pétersbourg. Que je

trouve un télégramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends

mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-être

d'autres instructions.»

Il hésita. Puis, rapidement, très bas:

--«Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!...

Ah! j'aurais dû avoir plus de résolution au moment de sa naissance,

quand il n'était qu'une larve informe, sans véritable existence.»

Flatcheff eut une toux brève. Les regards des deux hommes se

croisèrent, puis se détournèrent aussitôt.

C'est moins d'une demi-heure après cette conversation que Flatcheff,

précipitant son départ, avait rencontré Flaviana à la grille. Comme

le parc ne possède pas d'autre sortie possible pour une auto, à cause

des accidents de terrain, des hauteurs, des déclivités abruptes,

c'est à cette même grille que Flatcheff revint, après avoir donné le

change à sa visiteuse.

L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les

êtres capables de trahison, cet homme était lâche. En outre, quelle

stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complète de

sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la légende de sa fuite

à l'étranger établie par la police, la protection dont l'entouraient

les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu'à peine

sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de

lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la

bombe, là, dans l'avant de l'auto, aux pieds mêmes du conducteur.

Avec quelle joie forcenée elle eût accompli l'acte! Peu lui

importait sa vie, à elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane, à qui le

sort attribuerait peut-être le dangereux rôle, l'œuvre de justice,

l'anéantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait

Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiancée de Pierre

Marowski, séparée pour cinq ans,--peut-être pour toujours: leur vie

était si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!...

Mais elle avait aperçu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas

voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre idée lui était

venue. Elle ne se souciait guère de la cause, ni du martyr déchiqueté

à la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les traîtres,

que devrait être le châtiment du faux Toulénine. Tatiane... Il n'y

avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouvé en soi

de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des

vêtements d'homme, qui la rendaient à la fois méconnaissable et

plus alerte, la sauvage fille avait rôdé, épié, guetté,--souple,

cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.

Ce matin, à la gare du Nord, elle avait eu cette chance de

reconnaître dans le valet de chambre du prince, un garçon de son

pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer

pour le jeune frère d'un ancien camarade à lui, en rappelant ces

choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul cœur ne résiste.

Katerine, grâce au coup de téléphone, à l'indication de l'annuaire,

identifia cette retraite campagnarde, qui devait être la maison

mystérieuse du prince. Là, sûrement, se terrait le Judas de la

Petite-Barrerie, Toulénine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff.

Mais comment se rendre là-bas? Comment y arriver à temps? Car, sans

doute, le maître et le misérable valet repartiraient ensemble pour la

Russie. Katerine, désespérée, ne possédait même pas sur elle de quoi

prendre le train. A tout hasard, elle courut à l'hôtel de l'avenue

de Messine. Du moins, elle pénétrerait dans cette demeure, elle s'y

assurerait ses entrées en se liant avec l'ami du valet de chambre,

auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontré

Flaviana.

Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies

pleines de nuit, sur la route forestière entrevue dans le cercle

lumineux des phares, à côté de l'auto, où gémissait et s'encolérait

une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Sémène, crut

sa dernière heure venue.

On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards à qui elle avait

affaire ne se souciaient guère d'épargner sa délicatesse féminine.

A vrai dire, ils ne s'occupèrent pas plus de ce détail que si elle

avait été le garçon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce

n'était pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la

pauvre fille. Hasardeuse créature, elle en avait vu bien d'autres.

Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre

le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voilà ce qui tendait et

enflammait l'âme primitive, dans ce corps précocement usé, que

maniait la hardiesse indifférente d'un chenapan et d'un larbin.

Quand Flatcheff se fut bien assuré que les vêtements masculins de

Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun

papier inquiétant, qu'elle s'était vraiment livrée à lui sans

possibilité de lui nuire, ou même de se défendre, sa prudence accepta

ce dont tout d'abord sa vanité s'accommodait. Cette fille était

demeurée entièrement sous sa puissance. Il l'avait fanatisée. Elle

revenait à lui, aussitôt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait.

Quoi de plus acceptable pour un être pareil? La vilenie des autres

semblait de toute évidence à sa propre vilenie. Et, suivant sa

logique, une Katerine Risslaya, ramassée dans la boue par Tatiane,

devait se retourner tôt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un

rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres

fiers, aux branches desquels se fixaient une à une, brodées par une

fée mystérieuse, les petites étoiles du givre.

--«Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu

n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff.

Excepté ici, où elle ne chauffe guère...»

Et il rit plus fort, de son à peu près sur le mot «braise», qu'il

venait de prononcer en français.

--«On gèle,» ajouta-t-il. «Mais grimpe tout de même sur le siège, à

côté de moi. Car j'ai encore à te parler. Tout à l'heure, Sémène te

cédera la place à l'intérieur.»

Lorsque, de nouveau, la voiture dévora la route, Flatcheff soumit

Katerine à un interrogatoire, sur la façon dont elle l'avait

retrouvé, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle était

l'idée de cette femme en se présentant au Vieux-Moutier.

--«Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait

pour l'embêter, elle se sera cassé le nez,» observa-t-il. «Il

faudrait être plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour découvrir

notre petit père Boris Wladimirovitch dans son monastère. Quand ce

diable-là se fait ermite... ah! ah...»

Flatcheff riait encore. Décidément, il était très gai.

«Tu ne le seras pas longtemps, misérable!» pensait la sombre fille,

assise à son côté sous la même lourde et chaude peau d'ours.

Elle s'étonnait qu'il ne parlât pas de Flaviana comme de la mère

du petit garçon, qui, maintenant couché sur la banquette, dans

les vêtements de laine et de fourrure, dormait, derrière eux, du

profond sommeil de l'enfance. Mais le suppôt du prince, au moment

de la naissance secrète, confiné à son rôle de valet complice, ne

possédait pas encore l'autorité du faux Toulénine. On ne lui confia

que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut

d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince

lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur

la personnalité de la mère. «Une cabotine,» dit-il simplement. Car

l'orgueilleux grand seigneur gardait à son immonde acolyte tout le

mépris indispensable, ne s'ouvrant à lui que suivant l'occasion, par

nécessité ou par caprice.

Pendant des heures, l'auto dévora les chemins, crevant le noir sans

fin des campagnes taciturnes, traversant à un galop de foudre,

avec des clameurs de bête furieuse, les villages ensommeillés.

Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un décor de

rêve, devant un hôtel dont Katerine, sous une lanterne, discerna

l'enseigne: _Hôtel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un

quadrupède, qui s'effaçait sur la tôle délavée. Un souper était

servi, des chambres prêtes.

Quand les voyageurs se séparèrent pour dormir, Flatcheff dit à

Katerine:

--«Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit.

Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence

et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me méfiais. Donc, je

suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. Ça doit te faire

plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras

avec personne. Si l'on te surprend écrivant un mot, glissant un

papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tête.»

Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espèce de

passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile où elles

s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur à Katerine, il arracha

même sa barbe.

La malheureuse fille contint un cri de répulsion. Elle reconnaissait

le visage infâme,--le faux Toulénine qui leur prêchait la guerre

sociale, la propagande meurtrière, l'audace héroïque.--Elle le

voyait face à face, l'apôtre qui trouvait des accents enflammés pour

soulever leurs âmes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui

n'était que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonflé de venin:

un agent provocateur.

L'homme eut son ignoble rire:

--«Comment me préfères-tu, la belle? En Toulénine ou en

Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est

enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau

physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans

l'intimité, Katinka de mon cœur... Seulement, pas cette nuit. Pour

quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprès de toi, les yeux

ouverts que fermés. C'est donc Mauricette qui aura le privilège de

voir émerger de cette défroque de mâle ta gracieuse forme féminine,

et de dormir en ta compagnie.»

Il reprit un sérieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un

revolver:

--«Et, je te le répète... Je saurai tout... Si quelque chose ne me

paraît pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde.

Rappelle-toi que, pour Bibi» (il se désigna d'un air de fatuité

canaille), «c'est tout bénéfice d'exterminer de la bonne petite

vermine comme toi. Le patron m'en saurait gré, la police itou. Je ne

risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.»

Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reçu sous le canon

braqué du revolver, dans le corridor du louche hôtel provincial, où

l'humidité sentait le moisi, où l'on devinait des mouchards embusqués

derrière les portes, que Katerine, malgré son fatalisme et sa

résolution, frissonna.

La vue du bel enfant, au sommeil paisible, près de qui elle passerait

la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les

larmes lui en vinrent aux yeux, à elle qui, depuis si longtemps,

n'avait pleuré.

Comme elle les contenait, d'un battement de paupières, elle rencontra

le regard de Mauricette, l'Arlésienne. La gêne anxieuse de ce regard

l'étonna. Elle dit brusquement:

--«Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgré ces

frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous êtes

chargée de m'espionner.

--Oh! vous espionner...

--Enfin...

--Ça n'est pas mon métier. Kourgane, mon mari, m'a recommandé

d'obéir... J'obéis. Sans ça... Mais il y a une chose qui m'occupe...

--Laquelle?

--L'enfant qui est là... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites,

qu'on veuille lui faire du mal?

--Quoi!» s'écria Katerine amèrement. «C'est vous qui me

questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si

l'on se défiait de moi.»

Elle équivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses

lèvres.

--«Quoi que nous disions,» fit-elle, «je crois sage de parler très

bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop

d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire

de mon homme, de Fédor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce

chérubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant

que de lui faire du mal.

--Pour ça, je serai avec vous, de tout mon cœur,» s'écria Katerine.

Les deux femmes se sourirent. Leur défiance mutuelle tombait un peu.

Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent

pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchèrent

ensemble vers le petit Serge-François.

L'Arlésienne avait mis l'enfant dans son lit, à elle,--un de ces

vastes lits de province, où elle s'étendrait à côté de lui sans

même le réveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux

blonds, un petit bras rejeté au-dessus de sa tête, avec la menotte à

demi ouverte. Ses longues paupières mettaient, sur les joues un peu

ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lèvres,

d'une merveilleuse fraîcheur, les dents laiteuses brillaient.

Sous la contemplation des deux femmes, il eut un léger soupir,

s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix émouvante.

--«Mignon!...» dit l'une.

--«Petit trésor!...» fit l'autre.

Même écho de maternité, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne

arlésienne comme dans le maigre sein flétri de la vagabonde des

steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours,

devant tout enfant, les femmes sont mères. Ces deux-là, parce qu'il

y avait un petit être abandonné, se sentirent en alliance secrète.

Elles se souhaitèrent le bonsoir presque avec amitié.

Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle,

abasourdissante, ne laissant même pas dans les cerveaux engourdis le

ressort nécessaire à la réflexion. Toute la journée, on longea le

Rhône. Dans l'intimité de la voiture, en la préoccupation commune de

distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie

ébauchée la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine.

L'Arlésienne disait:

--«Vous êtes donc Russe, comme mon homme?» Et elle ajoutait, la voix

niaise:--«C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'être Russe...

Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embêtement!...»

«Si elle n'est pas tout à fait ignorante et naïve, elle est très

forte. Ne nous livrons pas,» pensait Katerine.

Aussi, lorsque Mauricette, berçant le bébé sur ses genoux, soupira:

--«Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-être une

maman... ce chérubin-là!...»

L'autre, bien que remuée par l'accent sincère, se garda bien de

raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait être un secret

redoutable pour Flaviana.

Malgré l'intention manifestée par Flatcheff de coucher la nuit même à

Arles, dût-on y arriver très tard, une panne les força d'y renoncer.

A plus de deux heures du matin, ils se trouvèrent en face d'Avignon,

rompus, épuisés, et le courage leur manqua pour aller plus loin.

Cette fois, point de gîte retenu, prêt à les recevoir, point

d'hôtelier complaisant. Ayant traversé le Rhône sur le pont

suspendu, et pénétré en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite

ils se trouvèrent place Crillon. Là, devant la façade cossue, les

lanternes allumées toute la nuit, la porte cochère accueillante d'un

hôtel, ils ne pensèrent plus à rien qu'à la joie de quitter leur

trépidante voiture, et d'étendre leurs membres crispés sur des lits

immobiles, entre des murs silencieux.

Dans le va-et-vient que causa leur arrivée, le domestique Sémène

se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul

Russe, car c'était dans la cour, où le garçon de remise l'aidait à

ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques

effets de l'enfant, oubliés dans la voiture.

Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien à

l'oreille de Katerine:

--«N'oubliez pas de mettre vos chaussures à la porte, ce soir.

Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle

intérieure...»

Vivement elle leva les yeux. Mais déjà l'impassible valet s'était

détourné, et prenait des mains du garçon un seau d'eau, dans lequel

il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.

Katerine Risslaya ne s'endormit pas.

Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitôt, elle ouvrit

la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore

été remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle

ne se trouvait pas seule, et ne réussit pas à l'être un instant

jusqu'au départ. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir

l'explication des singulières paroles. Elle chercha les yeux du

moujick, et ne les rencontra pas.

Chacune son Rêve · 第 11 / 20 段