--«D'un enfant... peut-être... en effet,» fit le jeune Russe,

comme éclairé par cette idée. Et, dans la précipitation de ce

qui surgissait en lui, il posa cette question,--insensée, n'eût

été sa logique secrète:--«Un enfant... de quel âge?...» Puis,

aussitôt:--«Vous seriez la mère?... Ce serait vous!...»

Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence

humain, poignant, qui passait, emporté à une vitesse folle, à travers

le profond silence de la nature.

On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader,

presque sans ralentir, la côte rude au-dessus de Mériel. Maintenant

elle semblait courir vers le vide. Car, au delà du plateau dénudé,

la route s'abaissait brusquement, comme coupée par un précipice. En

face, des moutonnements de forêts, une colline haute, dont la ligne

avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans

des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme

une énorme hostie, roulait, ensanglanté, mystérieux, hostile.

Les yeux élargis de Flaviana ne voyaient pas cette désolation du

paysage. Ils s'attachaient éperdument au visage de son compagnon. Ils

y virent poindre une espèce d'attendrissement, de pitié. Les noires

prunelles bohémiennes s'adoucirent. La voix chuchota:

--«N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas

l'amour qui vous fait courir vers cet homme?

--L'amour de lui?... Non.

--Vous le haïssez?»

Flaviana n'osa répondre. A qui se livrait-elle? Dans quel piège

s'était-elle jetée? Mais l'autre reprit:

--«Bon... Vous le haïssez. Alors je puis tout vous dire... Vous êtes

une mère... Mais, moi, je suis une femme. Voilà mon secret... N'ayez

donc pas peur de moi.

--Une femme!...»

Flaviana parcourut d'un coup d'œil la silhouette gracile. L'espèce

d'étonnement physique l'empêcha de trouver un mot. Puis elle n'eut

plus le temps de parler. La créature aux yeux sauvages venait de

siffler le chauffeur, et la voiture s'arrêtait.

--«Quoi!... Où sommes-nous?

--Tout près du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter

sur le siège, à côté du mécanicien. J'aurai l'air de son aide, de

quelqu'un à votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour

vous.

--On vous connaît donc?

--On ne me reconnaîtra pas. Mais, à vos côtés, dans votre voiture, le

pauvre garçon que je parais éveillerait trop de curiosité--trop pour

vous, trop pour moi.

--Soit!... Comme vous voudrez.»

Avec un intérêt qui suspendait toute pensée, Flaviana regarda ce

svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve,

qui filait, s'effaçait, puis se retrouvait sur le siège de l'auto,

redressé, correct, comme d'un inférieur qui sait se tenir à sa place.

Presque aussitôt, dans la route en pente rapide, juste à l'entrée

sombre de la forêt, une ouverture parut à gauche, et une grille

monumentale se dressa. Au delà, serpentait une allée carrossable,

entre une immense pelouse semée de groupes d'arbres et un talus

boisé. Malgré l'hiver, on avait l'impression d'une propriété

soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une

maisonnette de concierge.

Flaviana descendit de voiture et s'avança pour sonner. Mais, tout à

coup, son cœur battit avec une telle violence qu'elle en demeura

haletante, suffoquée. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir?

Un geste faux pouvait tout perdre.

Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile déboucha,

s'avançant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe,

conduite par un mécanicien empaqueté de fourrures, d'un

passe-montagne et d'un masque à lunettes, comme pour un long voyage.

A côté de lui, bras croisés, un valet de pied, emmitouflé également.

Ce n'est pas l'aspect de cet équipage qui bouleversait Flaviana.

Mais, à l'intérieur, tandis que la voiture tournait, prise en écharpe

par un rayon rouge du tragique soleil de décembre, la danseuse avait

distingué nettement, comme en une vision, un enfant blond, que

tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume

d'Arlésienne.

Ce fut un éclair, une image fantasmagorique, où flambait, allumée

de pourpre, la chevelure dorée de l'enfant. Puis l'auto vira, se

trouva venir de face, dans la terne atmosphère. Et Flaviana ne

la distinguait plus qu'en masse obscure, éblouis qu'étaient ses

yeux du bref rayonnement, et l'âme également sillonnée de clartés

fulgurantes.

«Mon petit... mon petit à moi!...» balbutiait son cœur.

Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant était celui qu'on avait

enlevé à Delchaume.

Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait même plus tirer

le bouton du timbre. Saisie par une espèce de fascination,

d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une

imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de

ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affolé.

Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours

moral, une inspiration, vers l'étrange guide qui l'avait amenée là.

Le soi-disant Alexis n'avait pas quitté le siège de la voiture, qui

stationnait à quelques mètres. Cette femme,--puisque c'en était

une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus

sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensité vers le parc,

sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hâte. La haine qui

en jaillissait impressionna la danseuse, même à une telle minute.

Pourtant, elle n'eut pas l'idée que cette haine menaçât l'enfant.

De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la

limousine, dans la direction du dehors, se disposait à ouvrir la

grille. Mais le mécanicien lui fit un signe, et, aussitôt, stoppa.

La superbe auto se trouvait maintenant à une cinquantaine de mètres.

Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir à pied

jusqu'à l'entrée, démasqua l'intérieur. Seulement, le miroitement de

la glace, l'ombre du talus, empêchaient Flaviana de bien distinguer

la tête blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frémissant

délice!--la claire chevelure.

Une voix la fit revenir à elle-même.

A travers la grille, sans toucher la poignée de la serrure, le

mécanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe

brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:

--«Visiter le Vieux-Moutier,» répondit la danseuse.

--«A cette saison? Et à cette heure?» fit l'autre, soupçonneux.

--«Vous en venez bien,» riposta la jeune femme, avec une vive

présence d'esprit. «Et vous ne me direz pas que vous y demeurez,

puisque c'est une ruine, tout à fait inhabitable, d'après les guides.

N'est-ce pas, mademoiselle?»

La jeune fille de la loge, ainsi interpellée, et qui restait là,

curieusement, s'esquiva sans répondre.

--«Il faut une permission de la mairie de Mériel,» objecta l'homme.

--«Êtes-vous le propriétaire, monsieur? ou le gérant?

--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?

--Je vous aurais donné mon nom, et, si vous avez l'autorité de lever

une consigne...

--Vous donnerez votre nom à la mairie. Il faut une autorisation

signée du maire.

--Qu'à cela ne tienne! Alexis!» appela-t-elle.

Le jeune garçon bondit du siège.

--«Retournez avec l'auto jusqu'à Mériel. Vous demanderez une carte à

la mairie, pour visiter. Une carte à mon nom: mademoiselle Flaviana,

du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.

--Vous êtes la danseuse-étoile?» demanda le sévère gardien du

Vieux-Moutier.

Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait

l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau

et célèbre visage n'était pas si populaire que cet individu ne

l'ignorât--à moins qu'il ne crût bon de feindre.

--«Montrez-moi,» dit-il, «quelque chose, une carte, une enveloppe de

lettre, qui me prouve que vous êtes bien la personne que vous dites,

et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.»

Docile à tout--pourvu qu'on lui ouvrît cette grille, mon Dieu!...--la

jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers.

Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une

facture... Et, justement--ça tombait bien--son coupe-file... Voilà.

L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'œil,

il les examina minutieusement. Peut-être se donnait-il le temps de

prendre un parti.

Le cœur de Flaviana, ses yeux, tout son être se tendait vers la

grande limousine arrêtée--si près... et si loin!... Que devint-elle

lorsque la portière s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et

l'enfant?

C'était bien le fils adoptif de Delchaume, le petit François, si

souvent serré contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son

petit Serge, sans croire elle-même à cette révélation prodigieuse de

son instinct maternel.

Oh! se tenir là, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui

accourrait, qui la reconnaîtrait. Comment en conserver la force? Mais

quoi! Il y avait cette grille fermée, ces gens à l'intérieur... deux

hommes... Un autre peut-être dans la maison de garde. De son côté...

qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le

chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.

Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte

de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant

de ses larges doux yeux sombres les ébats du petit être, que cette

Arlésienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice

tendre--faisait un peu courir dans l'allée pour lui épargner l'ennui

de l'attente.

Tous deux d'ailleurs s'éloignaient, disparaissaient maintenant

derrière l'auto.

Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle

mit quelques secondes à se rendre compte. La femme travestie,

le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui désignait

furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui

qui, de l'autre côté de la grille, prolongeait la lecture d'un banal

document d'identité présenté par Flaviana.

Évidemment, il se perdait dans des réflexions profondes, ce

chauffeur hermétique. Tout à fait absorbé, tenant le papier de la

main droite, il appuyait machinalement l'autre à la grille. Cette

main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement

sur une arabesque de fer. Et c'était sur cette main que se fixaient

à présent, avec une intensité terrible, les noirs yeux de gitane.

Telle était l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme

fascinée, ne vit plus que cela: ce visage contracté d'adolescent,--de

femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux

noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et

soudain, une horreur confuse glaça Flaviana, car elle crut voir

l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'eût pas

contenu un doigt vivant, de chair et d'os.

Au même instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse

retint à peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextérité, une

rapidité inouïes, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un

imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille.

L'homme qui lisait n'avait pas bougé. Il n'avait rien perçu, rien

senti. L'index de son gant était vide.

Lorsqu'il tourna la tête et leva les yeux, il ne crut pas que la

visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique,

eussent fait le moindre mouvement. Tous deux très proches de lui, ils

le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'étonnant à ce

qu'ils eussent l'allure empressée? Le jour baisserait bientôt, et si

cette visite du Vieux-Moutier n'était pas un prétexte...

--«Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais...

sans votre voiture, n'est-ce pas?

--Est-ce que la ruine est loin?» balbutia la danseuse, qui, déjà,

faisait en pensée les quelques bonds follement agiles qui lui

permettraient de saisir son enfant.

--«Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu à droite,

et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous

accompagnera, pour vous ouvrir les salles.»

Il appela.

--«Olga!»

La jeune personne reparut.

--«Madame va visiter. Ouvre-lui.»

Sur cet ordre, donné très haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques

mots dans une langue étrangère. Puis, il tourna sur ses talons,

avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En

l'apercevant, qui revenait, l'Arlésienne saisit l'enfant, remonta

vite dans la limousine avec lui. Une indicible détresse s'empara

alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.

--«Mademoiselle!... mademoiselle!...» implora une voix sans timbre,

une voix qui faisait mal.

--«Pardon, madame,» dit l'autre, revenant avec une serviable hâte.

--«Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.

--Mais oui... madame.»

Et elle retournait.

--«Où donc allez-vous?

--Chercher les clefs. Mon père a les clefs, là, dans notre loge. Oh!

ce ne sera pas long.»

Tout en disant: «Ce ne sera pas long», l'astucieuse péronnelle

restait là, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame

pour s'attarder. Éperdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse

en or. Toute prudence lui échappait. Et cependant, elle sentait

maintenant que sa mystérieuse compagne la retenait, l'avertissait,

par petites secousses, de son vêtement.

--«Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!

--Je ne peux pas, madame...» Et la fillette écartait ses deux mains

vides.--«Il me faut les clefs. Et encore, peut-être serai-je obligée

d'attendre mon père. C'est si dur, cette grille! Mais je vais

essayer.»

Elle disparut dans la maisonnette.

Là-bas, la grande limousine, ayant retrouvé son conducteur, se

mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle

recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit

un court et savant virage, puis s'élança vers la profondeur du parc.

Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit

le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:

--«Serge!... mon fils!... François!... C'est moi, petit François!...

Au secours!... Personne ne vient donc à mon aide!...»

Une voix dit à son oreille:

--«Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel!

Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... Écoutez...

vite... vite!... écoutez.»

Éperdue, égarée, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prière,

regarda l'étrange créature, cette femme qui lui semblait malgré tout

le jeune garçon dont elle avait si bien l'apparence.

--«Voilà,» reprit celle-ci. «Je connais cet homme. C'est bien à lui

qu'Omiroff téléphonait, comme je m'en suis doutée. Le prince doit

être ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui.

Vous avez chance de le découvrir, de le rencontrer. Moi, je reste...

Et je parlerai au misérable dont j'ai coupé le gant tout à l'heure...

Vous avez vu?...

--Où lui parlerez-vous?

--Ici même. Il va revenir. Il a ordonné de laisser la grille ouverte,

après vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir à toute

vitesse.

--Alors vous ne l'arrêterez pas.

--«Je l'arrêterai,» déclara l'inconnue avec une force impressionnante.

--«Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmène?...»

La femme pâlit plus encore, s'écarta, trembla. Puis se ressaisissant:

--«Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, après une

brève hésitation:--«Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez,

madame, voici qu'on vous ouvre la grille... à moitié, pour que votre

auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous êtes, madame Flaviana.

Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici

tout à l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous

le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre

enfant.»

VIII

PRISE AU PIÈGE

Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avancée

assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit à son

tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et

alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue,

comme un chien de garde, prêt à se jeter sur qui entrerait. Son

regard plein de méfiance alla du mécanicien de louage, qui dormait

sur son siège, au jeune homme que la visiteuse avait laissé là, à

l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulièrement hargneux.

--«Eh bien, mon petit père,» lui dit Katerine en russe,--et elle

ricana,--«on dirait que ma figure ne te revient pas.»

Le gaillard faillit tomber à la renverse.

--«Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garçon?

--Je sais bien d'autres choses,» riposta-t-elle,--toujours avec son

mauvais rire,--«Mais ça n'est pas pour ta barbe, petit père. C'est

pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les

connaître.

--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera

pressé.

--Il trouvera le temps de m'écouter, je t'en réponds.

--Tu as du toupet, gamin.»

Le portier réfléchit un instant, puis demanda:

--«Si tu avais à lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout à

l'heure?

--Apparemment parce que ça ne m'a pas convenu.

--Était-ce à cause de la dame? Ça n'est pas une Russe, ta patronne,

hein?

--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien,» fit Katerine,

qui possédait un répertoire abondant de ces facéties parisiennes.

Qui l'eût observée avec plus de perspicacité que ce gardien obtus,

enfermé dans ses rigoureuses consignes, se fût effrayé du contraste

entre la physionomie tendue, blêmie d'audace, de résolution, et

l'aisance vulgaire des propos.

Lorsque Katerine vit reparaître, lancée à une vive allure, la

limousine conduite par le chauffeur à la main estropiée, elle fouilla

rapidement dans une poche intérieure de son veston, et en retira à

demi un objet long, en forme de tube.

Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout à coup, à

travers les glaces, un reflet doré brilla... les touffes d'une

chevelure mousseuse, bouclant sous le béret d'un garçonnet.

--«Ah!» soupira Katerine, «l'enfant est encore là...»

Avec regret, elle renfonça l'objet mystérieux, et elle courut se

poster en travers de la sortie, d'où le concierge, lui saisissant le

bras, essaya vainement de l'écarter.

Pour ne pas écraser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de

ralentir. Alors, à pleins poumons, Katerine lui cria:

--«Flatcheff, rappelle-toi les réunions avec Ivan Toulénine, chez

Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.»

Si ces paroles émurent l'homme à qui elles s'adressaient, rien ne

s'en put deviner. Son visage restait invisible derrière le masque

formé par la mentonnière de la casquette, les lunettes, le voile.

Cependant il arrêta complètement sa machine, et se pencha, d'un âpre

mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.

Celui-ci s'avança, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont

le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des

boucles noires, qui, libérées, tombèrent, moites et luisantes, sur

son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les

prunelles dures, pareilles à des éclats d'anthracite, luisaient

impénétrablement.

--«Katerine!...» murmura l'homme.

--«Oui, Katerine,» dit-elle. «Je viens te rejoindre. N'es-tu pas

toujours mon chef, mon maître?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je

t'aurais aidé, au lieu de ces fous furieux. C'est à toi, à toi que

j'étais... Pas à leur imbécile de cause.»

L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites

vitres, ses yeux indiscernables étudiaient la figure ardente.

C'était vraisemblable, la basse adoration de cette créature sauvage,

à l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait

dominé, conduit, maté, joué les autres! Avec quelle face de passion

avide elle l'écoutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait être un piège.

Le crépuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne

profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de

l'horizon où s'était englouti le sinistre soleil. Tout se taisait.

Le portier, prudemment, s'était éclipsé, dans sa loge. Au fond de la

voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlésienne.

--«Doutes-tu de moi, maître?» chuchota Katerine Risslaya. «Tiens,

regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqué pour te mettre en pièces.

Je devais le lancer contre toi. C'est ton modèle. Tu le reconnais.

Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bénirai encore. Et

je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, préservé d'eux...»

Flatcheff se tourna vers le domestique, assis à côté de lui sur

le siège, et qui n'avait pas décroisé les bras, pas prononcé un

mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient

les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut

dans cette langue que le faux Ivan Toulénine, l'espion d'Omiroff, le

traître de la Petite-Barrerie, lui commanda:

--«Rentre dans la voiture, Sémène. Mais laisse ta peau d'ours à

celle-ci, qui gèlerait dans son mince habit d'homme, au train dont

nous irons.»

Tandis que l'échange se faisait, Flatcheff avait saisi l'étui

meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent

osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le

même sens, empêchait le mélange explosible de se produire. Sans

ajouter une réflexion, il plaça l'objet contre sa poitrine, dans une

pochette intérieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'était

un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre très cher au

pire ennemi de ses anciens alliés, son expérience, ses aventures, son

audace, ses condamnations même, lui valaient cette abominable fortune.

A peine Katerine installée à côté de lui, il lança son auto à une

vitesse folle.

--«Où allons-nous?» demanda-t-elle.

Il ne répondit pas.

Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivière que

Katerine supposa être l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lança

dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de

tout être vivant et de toute œuvre humaine, l'engin dont il avait

hâte de se débarrasser.

Bientôt après, on rentra dans les bois. La nuit de décembre s'y

amassait. Mais elle n'était pas tellement close, qu'on ne vît encore,

de temps à autre, au fond d'une allée, ou parmi le lacis triste des

arbres, les éclaboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles

s'obstinaient, comme le sang versé, que rien ne lave.

La bruyante voiture, en s'arrêtant tout à coup, fit apparaître la

réalité lugubre. Ce fut comme si des flots de ténèbres et de silence

se refermaient sur elle.

Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme

qui s'assoupissait, à l'intérieur tiède et capitonné de la voiture.

--«Sémène, arrive!»

L'autre obéit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque,

véritable hercule.

--«Qu'allez-vous me faire?» demanda Katerine.

Et elle commença de trembler.

--«Ne crains rien, si tu as dit vrai,» proféra Flatcheff. «Mais si je

trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire,

nous aurons un compte à régler, ma petite. Fouille-la,» ordonna-t-il

à Sémène. «Et vas-y avec précaution, au cas où elle garde un joujou

comme celui de tout à l'heure.»

Dans l'auto, des cris d'enfant s'élevèrent. Le petit François,

réveillé en sursaut, s'effarait. De son rêve, où il revoyait sa

nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il

surgissait de nouveau brusquement dans l'étrangeté des choses et des

êtres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit cœur creva.

--«Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...»

sanglotait-il.

--«C'est moi ta nounou, mon chérubin,» chuchotait câlinement

l'Arlésienne.

--«Ça n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... Ça n'est pas vrai!...»

criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.

Chacune son Rêve · 第 10 / 20 段