--«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse...

Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me

trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de

tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant

à sa mère,--ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait

mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je

vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une

désillusion... ne serait-ce pas affreux?

--Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon cœur me confirme

tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand

j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon

petit Serge, à moi.

--Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la

confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse

femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?»

Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour

s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la

dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement,

à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute

velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son cœur,

prendre possession de ce petit être.

--«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers

lui!...»

Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain

élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta

la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de

triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle

dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins

déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une

grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son

cœur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la

contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le

petit portrait.

--«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son

père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!...

Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...

--Flavienne...» prononça tristement le jeune homme.

Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de

larmes.

--«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.

--«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter,

l'attendre... le conquérir.

--Comment cela?

--L'enfant n'est plus avec moi.

--Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source,

avec ses parents nourriciers?»

Delchaume secoua la tête.

--«Mon Dieu!...»

Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots

d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait

pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait

muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression

taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme

sous la tombée d'un voile de cendre.

Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension

seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son cœur

pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son

précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois

l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni

jouer.

S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,--pitié, crainte,

calcul, que savait-on?--il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des

scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de

sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée

de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous

toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles

ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il

l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion

qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette

fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes

ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués,

muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il

fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les

anarchistes.

«Qui sait,» pensa Delchaume--mais il n'osa le dire à Flaviana--«si ce

faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de

la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur

même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer

un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit

corps léger?»

Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le

consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration.

Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans

paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la

catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure

profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel

entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie,

armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble

passion, un véritable feu sacré.

--«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en

sorte qu'il nous soit rendu.

--Est-ce possible?...

--Oui,» affirma-t-elle avec résolution.

--«Par quel moyen?

--Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra

lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte

de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge

duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond

Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le

père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...»

Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui

la contemplait lui-même fixement. Le cœur du jeune homme battait à

grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas

encore. Il n'osait parler, à peine penser.

Flaviana reprit:

--«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera

pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir

l'héritage de Dimitri, son aîné.

--Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?...

--Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion.

--«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.»

A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si

profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles

larmes, que nulle explication ne fut nécessaire.

--«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix

vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement

que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine,

m'approuverait.»

Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains

où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant

sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse

sentimentale. Il émit une objection:

--«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet

homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois

l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution

de son état civil?»

La jeune femme sembla perplexe.

--«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous

avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous

attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que

je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.»

Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa

d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son

front.

--«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver

Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a

pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.»

VII

LE VIEUX-MOUTIER

Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta.

Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de

personne.

Pourtant un marmiton,--douze ans peut-être, le nez en trompette,

tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le

crâne tondu--s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple,

silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les

étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint

mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de

ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste

blanche.

--«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.

Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait

ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?

Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si

doux!--et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.

La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins

de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses

d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait

encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver.

Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus

d'une heure de l'après-midi.

Le concierge s'avança,--mais sans livrée ni casquette galonnée d'or.

De sa loge partaient de gros rires.

Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où,

d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.

--«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»

Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes

glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.

--«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à

l'heure.

--Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.

--«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.

--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il

serait là pour moi.»

Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.

--«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.

--Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa

voix.

--«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,--non avec l'humilité

de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut

pas parler.--«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son

Excellence a fait passer une note.»

Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques pas, très

lentement, vers sa voiture.

Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans

accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui

sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec

Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff?

Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?...

le rejoindre?...

Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note

dont lui avait parlé le portier.

La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. Où se trouvait le

kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard

Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même

remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune

garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le

_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter

à son intention.

Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de

l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec

des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom,

comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute

par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à

faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait

aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile

attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui

quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre

figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte

et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes

comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre:

veston et pantalon disparates, usagés,--feutre mou, un peu roussi,

et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être

un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague

étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le _Petit

Parisien_, chuchota:

--«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»

Un cri de la danseuse:

--«Il est encore à Paris?

--Non... mais pas loin.

--Vous pouvez me dire où je le trouverais?...

--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»

Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne

discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques

pour la plus faible chance?...

--«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à

votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.

--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.

--Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec

moi, dans mon coupé.»

A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son

cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon

admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la

voiture.

«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la

mort et six petits frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de

nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»

La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand

«Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts

chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé

pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et

dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce

que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la

sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.

Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la

patronne».

--«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour

dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai.

Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis...

Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas?

que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»

La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec

son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui

file à toute vitesse.

Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle

lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:

--«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du

chauffeur.

--Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.

--Bah! je ne suis pas frileux.»

Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y

arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son

accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:

--«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.

--D'où êtes-vous donc?

--De la Petite-Russie, près de Kasatine.

--Votre nom?

--Alexis Berditcheff.»

Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de

Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément.

Mais Flaviana ignorait ce point géographique.

--«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.

--«Non, madame.»

De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus

populaire que celle des chefs d'État.

--«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?

--Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas

rencontrer Omiroff.

--En effet.

--J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout

du monde.»

--Un caprice...» soupira la jeune femme.

--«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente

comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi

pour guide. C'est arrivé, vous voyez.

--Vous vouliez donc partir?

--Oui.

--Pour rejoindre le prince?

--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.

--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»

Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de

gitane, sourit:

--«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai

pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...

--Allez! dites...

--Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je

voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince

Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me

rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a

fait voir sur le _Petit Parisien_...

--La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la

lire,» interrompit Flaviana.

Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé,

et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone.

Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos:

«Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui,

et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa

patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son légendaire château

de l'Ukraine. Il reprendra bientôt le transsibérien qui, a

toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas

seulement, paraît-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses

rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher

au fond de l'Asie pour la revoir plus tôt, et pour la recevoir

ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiancée errante,

qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race,

puisque fille d'Albion.

«Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre

à l'Opéra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.

«Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrétion s'impose.» #/

Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant

œil noir, le jeune Russe épiait l'effet de cette lecture sur la

délicieuse femme aux côtés de laquelle il se trouvait assis.

«Une amoureuse délaissée,» pensait-il. «Elle soupçonne... Boris la

plaque. Quand elle aura vu ça imprimé en toutes lettres... nous

allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui déclare que la

note est de son maître!... Pas d'illusion possible.»

Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage

de ses yeux ne trahissait nulle velléité offensante. Et son corps

mince d'éphèbe, que n'étoffait guère l'indigence du costume, se

rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la créature

précieuse que le hasard mettait si proche.

Sa psychologie fut déçue lorsqu'il vit le visage de celle-ci

s'éclairer à mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet.

Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait à la

fiancée de Boris, à cette grande et jolie Anglaise, si fière, si

décidée, de qui elle avait reçu la visite.

«Ah! celle-là, sûrement, est loyale. Je l'aurai pour alliée. Mais

comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs,

pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son départ,

n'était-ce pas une rupture? L'adroite indiscrétion dans les journaux,

n'est-ce pas pour lui forcer la main?»

Le magnétique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment

de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres,

opaques de buée. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et

humide entra.

--«Où sommes-nous?

--Je l'ignore,» dit Alexis. «Mais le chauffeur connaît le chemin. Il

faut qu'il arrive à Mériel.

--Quelle distance?

--Moins d'une heure, à cette allure. Nous devons être à plus de la

moitié.»

La route filait entre des vergers. C'était la vallée de Montmorency,

qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En

ce jour de décembre, elle était brune de rameaux nus, de terre nue,

parmi des vapeurs grises, et bornée par un horizon violet. Au ciel,

de gros nuages lourds se déchiraient sur un fond d'argent criblé

d'or. On eût dit des sacs éventrés, d'où croulaient des lingots.

Dans le recueillement mélancolique de la saison, la sirène de

l'auto jetait son cri lugubre, prolongé. La folie de sa course ne

troublait pas la paix des choses. A la traversée des villages, elle

ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une

fusée de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents,

tournaient à peine la tête. Puis, pendant des kilomètres, c'était

le chapelet des villas de Parisiens, avec les façades closes, les

jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou

hindous, éternisant là leur tristesse d'exposition universelle.

Alexis Berditcheff donnait les derniers détails de son histoire,

fausse ou vraie. Certains de ces détails firent palpiter violemment

le cœur de Flaviana. Serait-elle véritablement sur le chemin qui

la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'étant venu

rôder sur les quais de la gare, avant le départ du Nord-Express, il

avait eu la surprise de reconnaître un camarade de son frère aîné

dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le

wagon-salon destiné à son maître. L'homme, mis en confiance par ce

qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du

Dniéper, s'ouvrit presque aussitôt à lui:

--«Tu peux me rendre service, Alexis,» dit-il. «Mais agis

discrètement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres

malin, je réponds de t'obtenir une position chez le prince. Une

aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.

--«J'acceptai, comme bien vous pensez, madame,» continua le jeune

garçon. «Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train.

Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre

à Liége avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que

tout le monde, et même sa maison, le croyait en route, courrait à

un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne

m'a pas dit «un rendez-vous d'amour», madame, ajouta le narrateur,

croyant discerner l'émoi de la jalousie sur le visage troublé de

Flaviana.

--Serait-ce?...» balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait:

«Une démarche tellement secrète!... S'agirait-il de l'enfant qu'il

a enlevé... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu!» Tout haut, la

danseuse s'écria:--«Et vous savez, vous, où s'est rendu le prince?

C'est là que vous me conduisez?... Nous y allons?...

--Je l'espère.

--Vous n'en êtes pas sûr?...

--Madame, ai-je eu tort?...

--Non... non!... Sur la moindre probabilité je serais partie...

Ah!...»

Son regard, tendu en avant, dévorait l'espace. Elle n'écoutait

plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouillée, du

Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, informé au dernier

moment, et à la gare même, qu'il devait se mettre en voyage sans son

maître, n'aurait pas été fâché de faire prévenir un autre domestique,

resté à l'avenue de Messine, et avec lequel il était particulièrement

lié. La chose était d'importance pour les deux compères. Alexis

s'était chargé de la commission.

Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait même pas au cerveau, plein

de pensées frémissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son

obsédante anxiété, elle demanda:

--«Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?...

Et qu'y venez-vous faire?»

Alexis n'hésitait pas dans ses réponses. Peu lui importait qu'elles

fussent absolument vraisemblables, qu'elles coïncidassent. L'auto

l'emportait où il voulait. Si proche du but, il ne s'inquiétait plus

d'un faux pas.

La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre,

si confiant avec lui, en avait surpris le numéro de téléphone, son

maître lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, à

Mériel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherché dans un annuaire.

Ça s'appelle le Vieux-Moutier.--«Et voyez pourquoi je supposais

que ça ne doit pas être un rendez-vous d'amour... Paraîtrait que

le prince a dit--mon ami l'a entendu:--«Vous en répondez sur votre

tête... Pas de brutalités... Si je le trouve seulement mal en train,

ou maigri...» Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou

d'un cheval de course...

--D'un enfant!...» murmura Flaviana, comme malgré elle.

Et tout son corps trembla, dans la frénésie de son espérance.

Chacune son Rêve · 第 9 / 20 段