R.--«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»

LE PRÉSIDENT.--«Alors?...»

R.--«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans

cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a

voulu voir...»

LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»

R.--«Un chef, un officier, qui passait.»

LE PRÉSIDENT.--«Eh bien?»

R.--«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...»

Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire

attention, cette fois, le président demanda:

--«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»

R.--«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas,

en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:

Boris Omiroff.

--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président.

* * * * *

Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury

s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux

heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff,

Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements

retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du

jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la

fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec

indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine,

l'absent. Chacun d'eux--Toulénine par contumace--fut condamné à cinq

ans de réclusion.

Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de

perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui

de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé,

et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices

imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la

flamme héroïque, la merveilleuse énergie.

VI

LA MÈRE

--«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette

répétition générale des _Elfes_?»

Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la

fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un

elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille!

Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc

Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et

pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et

le linon des souples coussins.

Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle

s'était tant réjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la

répétition générale avait eu lieu--un gros succès,--sans que l'enfant

prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme

une petite étoile,--une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier

soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur

et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute

seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce

matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa

petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant

pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un

ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la

jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.

--«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse.

«Mais le public,--ce public délicat de répétition générale--a très

chaleureusement accueilli l'œuvre.

--Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.

--«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.

--«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a

acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée,

criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les

rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce,

ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de

fierté... que le théâtre croule... que tous les cœurs t'adorent...

Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire...

l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»

Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre

petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie

défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cœur, ne

résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore,

était son rêve.

--«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par

égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton

bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même

heureuse.

--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je

sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...»

chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile,

dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le

front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.

La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée,

rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon,

elle essaya de sourire, pour demander:

--«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?

--Ma loge en était pleine.

--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre

Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et

qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre.

--Naturellement.

--Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à

la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...

--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle

a imaginé, cette fois?

--Quoi donc?...

--D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite

d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine...

--Oh! dis-moi!...

--Du prince Omiroff.

--Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire

éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette

carte!

--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique.

Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.»

Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie.

Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura:

--«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...

--Quoi donc?

--Si ce qu'on prétend est vrai.

--Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...

--A propos de lui... et... de toi.»

Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre

son épaule.

--«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien

bas, les lèvres dans les cheveux fous...--«Je vais te le dire, ce que

tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma sœur maintenant...

Tu garderas mon secret?...

--Je te le jure.

--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme

au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas

beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée.

--Épousée!..

--Certes.

--Tu es princesse Omiroff?...

--Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre

union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens.

Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir.

--Comment cela?

--Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le

Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple

soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si

audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque,

si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre,

fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il

rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué.

--Oh!... Et toi, toi... Flaviana?

--Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur

tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court.

Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari,

qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse.

--Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le

secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...

--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les

planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler

d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?...

--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa

fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe?

--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays.

J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il

m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de

cœur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.»

Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie.

--«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse!

--Je l'ai été.

--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne

concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure.

--«Je l'ai payé si cher!

--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frère en somme,--est méchant

pour toi?

--Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les

coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il

connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi,

autrefois... Mais cela n'a pas duré.

--Quel bon mouvement?

--Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de

son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient

spéciales...»

Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa

court:

--«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»

Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient,

blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur

jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune

croyait entendre trembler le cœur de l'autre. A la fin, Bertile

proféra, très bas:

--«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce

qu'on peut guérir, oublier?...»

Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son

front. Elle se détacha, comme blessée.

--«Pourquoi me poses-tu cette question?»

Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se

mouillèrent. Elle dit seulement:

--«Pour savoir.»

Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade.

--«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où

le cœur puisse encore se prendre: la pitié.»

Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des

paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui

suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une

douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la

bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite,

anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec

une intonation un peu amère, des lèvres ingénues:

--«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais.

--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit

t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est

qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement

Flaviana,--elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par

l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les

mots, la voix, l'aspect de la jeune fille.

Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le

docteur Delchaume.

Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de

se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors,

précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria

--«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé

ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas

besoin...

--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.

--Non, non!...»

Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana

céda:

--«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas

sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.»

En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit

salon.

--«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?»

demanda le jeune docteur.

Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la

célèbre danseuse.

--«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter...

--Quoi?» demanda Raymond.

--«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie.

--Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme.

--«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...»

A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste

de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant,

s'attachaient à ceux de Flaviana. Le cœur de cet homme débordait de

tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état

de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait,

ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne

s'agissait guère de Bertile.

--«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond,

sans que nous ayons pu...

--Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le

soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce

procès, que j'ai voulu suivre...

Quel procès?...

--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie...

--Ces misérables vous intéressaient?

--Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous

terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane

Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près...

Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin...

laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot

n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque

chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé

dans la balance. Et... je me suis trompé.»

Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité,

avec étonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante

confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur.

--«Flaviana...» poursuivit-il.

Mais la jeune femme l'interrompit:

--«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami?

--En doutez-vous?

--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de théâtre.

Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que

maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus

ainsi.

--Chère Flavienne...» murmura Delchaume.

Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la

fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui

disait:--«Merci!»

--«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences

auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander

pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je

croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le

devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur

la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...

--Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je

pas mon secret, que je ne profane pas?»

Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il

voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme

était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe

aiguë lui piqua le cœur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret

d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée?

--«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous

encore s'il n'était pas mon fils?

--Pas votre fils!...»

Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement.

--«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils

de votre femme?...»

Delchaume secoua la tête.

Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les

doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque

hagards.

--«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre

femme?...

--Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais

être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à

elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!...

pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes

mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis

me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez

maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...»

Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de

la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi,

des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait

haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette

fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une

inquiétude contracta le cœur de Delchaume. Inquiétude qui devint de

l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria:

--«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet

enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais

bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous...

pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!»

Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air,

considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la

démence.

--«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas

votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort...

Là... Ne parlez plus... Attendez.»

Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui

demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine.

Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait

avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette

physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté.

Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur

extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle.

Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent.

Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se

découvrirent, scintillantes de ravissement.

--«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un

espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte.

Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je

frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me

tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid.

--Quel est donc cet espoir, Flavienne?

--L'enfant que vous élevez serait le mien.»

Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse

d'orgueil:

--«... Le petit prince Serge Omiroff.

--Serge!...» cria Delchaume.

Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur

lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana:

--«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose...

Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous

avez bien dit: «Serge?»

--Serge... oui... Serge!

--Pourquoi?... Quel est ce nom?

--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans

l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais...

--«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura

Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice.

--«Que dites-vous?

--Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le

prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais,

ai ajouté celui de François...

--O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.

La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond

s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient

articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se

cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un

cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs

poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle.

--«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance,

comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.

--Qui donc aurait commis ce crime?

--Le prince Boris.

--Encore lui!

--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en

l'absence de son frère.

--Il était près de vous?

--Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement

malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une

hallucination...»

Raymond suggéra:

--«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre

gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?...

--Comment... comment savez-vous?...

--Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une

garde... qui ne parlait pas français.

--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont

les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là,

d'ailleurs, elle a été bonne pour moi.

--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux

bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»

Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre

femme lui donnant des soins.

--«C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauvé votre enfant.

--On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré

qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur

leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de

Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.

--Il lui reconnaissait donc son titre?...

--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,--ce n'est pas,

comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans

sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné.

--Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse

n'existait pas.

--Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté

paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté

d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de

l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château

historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute

une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent

à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent.

Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne

l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré

dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son

frère héritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel

héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà

semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se

composait sa part.

--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que

le prince Dimitri avait péri en Orient?

--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans

la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle,

brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de

cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi

morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses

gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai

guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant

terme,--mort à ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai supposé

parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant

d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si

mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour...

à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me

disant de ne pas pleurer!...»

Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche

riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de

tendresse. Certes, il connaissait le cœur admirable de Flaviana.

Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la

disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du

sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il

l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle félicité dans

une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après

tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord.

Chacune son Rêve · 第 8 / 20 段