La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses

de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une

assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire

des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage,

née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever

l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons

elle avait eues d'entrer dans le complot.

--«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de

Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.

--Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la

Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?

--J'y étais avec Tatiane.

--Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous

deviez vous y rencontrer avec vos amis?

--Je n'ai qu'une amie.

--Qui cela?

--Tatiane Kachintzeff.

--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec

Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?

--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était

bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est

longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas

dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en

marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des

figues sèches.»

Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce

moment! quel silence!

La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit

maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur

veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait

de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.

L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de

rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.

LE PRÉSIDENT.--«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa

démarche?»

KATERINE RISSLAYA.--«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré

le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit:

«Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»

LE PRÉSIDENT.--«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»

KATERINE.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«A quel moment?»

KATERINE.--«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la

carrière de sable.»

LE PRÉSIDENT.--«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»

KATERINE.--«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même

était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit:

«Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me

suis pas.»

LE PRÉSIDENT.--«Et vous?»

KATERINE.--«Je l'ai suivie.»

Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait

plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:

--«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque

belle...»

Le président reprenait:

--«Croyiez-vous au danger?

--Il y en a toujours dans des histoires comme ça.

--Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que par amitié? Mais vous

aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous

associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient,

eux?

--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»

Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le

président posait la question:

--«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?

--Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a

fait plus...»

La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait

son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans

l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses

lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.

--«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.

Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la

balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle

son front s'appuyait.

--«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais

arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un

café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis

devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses

épaules.--«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée

par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits

comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le

chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants

accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses

amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg

de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en

vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers

de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre

quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée.

Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup

de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui

n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille

si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement

comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste

pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...--Cette

savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès

la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»

La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune

question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste

salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très

simple:

--«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane

Kachintzeff.»

Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de

l'huissier audiencier.

Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa

fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au

Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais

nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des

divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que

toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.

Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre.

L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur.

Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la

bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de

la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui

saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui,

si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de

Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de

ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin,

sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui,

qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les

complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre

autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant

ne voir s'éparpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long

interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en

épaissit les ombres.

Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait

l'audition des témoins?

Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas.

L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas

facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait

rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat

dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public

espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres

gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau

Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses

traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture

à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques

accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son

orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les

tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la

Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une

complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure

reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.

Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages

se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur

du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque

de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre

les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice

élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte

enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages

suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes,

guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait

broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs

saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces

pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.

A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la

barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric

Hawksbury.

Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais

tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de

celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était

Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans

quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu,

mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main

qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc,

la trouée de la balle.

On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom

rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury

traversait une partie de la salle.

--«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de

fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.

--Flaviana... oui. Il en est fou.

--On assure qu'il veut l'épouser.

--Que non.

--Pourquoi?

--Elle accepterait, voyons!

--Pas sûr.

--Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»

L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:

--«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?

--Ce sont les questions d'identité.

--Justement... Je voudrais savoir son âge.»

Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi,

la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix

ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se

rajeunir par ce dédain.

L'Anglais prêta serment.

--«Dites ce que vous savez,» fit le président.

--«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise

et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait

avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon,

ajoutait à son exotisme si caractéristique.

--«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez

demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard

que l'instruction était close.

--Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait

entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»

Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.

LE PRÉSIDENT.--«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?

--Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»

On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:

--«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur

le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin.

Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un

pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont

pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région

himalayenne, le Thibet, la Chine.

--Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le

président, non sans quelque scepticisme.

--«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»

Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.

LE PRÉSIDENT.--«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?

--Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en

Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»

L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de

l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.

LE PRÉSIDENT.--«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»

LORD HAWKSBURY.--«Lady Maud Carington.»

LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes

des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la

plupart anonymes.»

LORD HAWKSBURY.--«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud

connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»

LE PRÉSIDENT.--«Comment?»

LORD HAWKSBURY.--«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de

russe.

--Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe.

«Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus

proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se

glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»

Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un

geste de dénégation.

LE PRÉSIDENT.--«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition

de lord Hawksbury?

--Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que

mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation,

monsieur le président.

--Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le

ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.

LORD HAWKSBURY.--«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner

des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie,

et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle

ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»

LE PRÉSIDENT.--«Qui vous le garantit?»

LORD HAWKSBURY.--«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se

retira, cessa de voir mes parentes.»

LE PRÉSIDENT.--«Vos parentes?»

LORD HAWKSBURY.--«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de

Carington.»

LE PRÉSIDENT.--«Mais que dit-elle à son élève?»

LORD HAWKSBURY.--«Qu'elle la plaignait profondément.»

LE PRÉSIDENT.--«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune

fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»

LORD HAWKSBURY.--«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va

pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère

fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, que le

malheur menace.»

LE PRÉSIDENT.--«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince

Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au

prince.»

LORD HAWKSBURY.--«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»

LE PRÉSIDENT.--«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que

vous aviez à nous communiquer, monsieur?»

LORD HAWKSBURY.--«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma

cousine.»

En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que

cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner

immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on

introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre

des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.

Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient,

plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la

Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de

russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il

eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et

l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.

«_J'ai rarement rencontré_», écrivait-elle, «_une personne d'âme si

parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu

faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous

qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux

juges._»

A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.

LE PRÉSIDENT.--«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée.

Est-ce exact?»

LORD HAWKSBURY.--«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane

au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais

que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement

enthousiasmées.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous partagiez leur enthousiasme?»

LORD HAWKSBURY.--«J'ai beaucoup de déférente considération pour

mademoiselle Kachintzeff.»

LE PRÉSIDENT.--«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant

à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette

anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse

révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»

LORD HAWKSBURY.--«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de

mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»

LE PRÉSIDENT.--«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas

que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la

Petite-Barrerie.»

LORD HAWKSBURY.--«Je ne pourrais vous le dire.»

LE PRÉSIDENT.--«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son

certificat.»

LORD HAWKSBURY.--«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que

non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant

les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne

lui permettrait de le défigurer.»

LE PRÉSIDENT.--«Je vous remercie, milord Hawksbury.»

Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et

la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait.

L'Anglais,--haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles

de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon

foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une

perle,--croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et

dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude

travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.

--«Votre nom?» demanda le président.

R.--«Jouin... la veuve Jouin.»

LE PRÉSIDENT.--«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»

R.--«Six mois, monsieur.»

LE PRÉSIDENT.--«Votre mari était le patron d'un atelier pour

l'émeulage des limes?»

R.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»

R.--«Moi.»

LE PRÉSIDENT.--«Votre âge?»

R.--«Quarante ans.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente

ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au

vôtre?»

R.--«Mais... monsieur le président...»

LE PRÉSIDENT.--«Quoi?»

LA FEMME JOUIN.--«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»

LE PRÉSIDENT.--«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez

serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre

gant.»

La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.

LE PRÉSIDENT.--«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à

la Chapelle, est mort d'un accident?»

R.--«Oui.»

LE PRÉSIDENT.--«Quel accident?»

R.--«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»

R.--«J'avais deux fils.»

LE PRÉSIDENT.--«Vous en avez perdu un?»

R.--«J'ai perdu les deux.»

LE PRÉSIDENT.--«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»

R.--«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»

LE PRÉSIDENT.--«Mais il n'avait que dix-sept ans?»

R.--«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de

son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu

au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le

père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur

est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin,

est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à

l'usine de Gamache, et...»

Elle eut un geste, que le président interpréta:

LE PRÉSIDENT.--«Un accident, lui aussi?»

R.--«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé,

l'a coupé en deux.»

La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui

l'entendirent n'oublieront pas.

LE PRÉSIDENT.--«Et... votre autre fils?...»

R.--«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas

de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie

l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»

Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent

les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La

petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus

petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû

révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait,

prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la

pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter

une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se

voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la

capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait

s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur

lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.

Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent

piteux--la vision d'horreur ayant été trop forte,--le président

poursuivit son interrogatoire:

--«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs

idées?... ont-ils un mauvais esprit?»

Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après

le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse,

s'irrita.

--«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer

vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on

l'emmène.» Puis, revenant au témoin:--«Saviez-vous que Pierre

Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»

La veuve répondit:

--«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky

est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des

étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes.

C'est trop dur.»

LE PRÉSIDENT.--«Faisait-il de la propagande nihiliste?»

R.--«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le

«travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas,

d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que

les hommes.»

LE PRÉSIDENT.--«Mais dehors?... au cabaret?...»

R.--«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président.

Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y

mettrait bon ordre.»

LE PRÉSIDENT.--«C'est donc un métier de héros que le vôtre?»

Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais,

aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait:

--«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.»

LE PRÉSIDENT.--«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?»

R.--«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le

dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on

comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre

mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il

s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa

vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est

avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on

fait chez nous, à la pièce de bois.»

Un crépitement de bravos.

--«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une

question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double

cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de

son métier?»

La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet,

embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.

LE PRÉSIDENT.--«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.»

R.--«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»

LE PRÉSIDENT.--«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois

que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute

la vérité.»

R.--«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans

son pays.»

LE PRÉSIDENT.--«Qui cela... on?... le savez-vous?»

Chacune son Rêve · 第 7 / 20 段