--Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas

la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur

Delchaume.

--Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant.

«Voilà un médecin qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir des

trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un

rouge liard.

--Comment le sais-tu?» demanda Bertile.

Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes.

Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les

petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.

--«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne

t'ai pas raconté? Ta petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu

un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.

--Oh! Comment?...

--Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide

comme du bois... Les yeux hors de la tête.

--Quelle horreur!...

--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je

connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la

scarlatine.

--Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?

--Tout de suite.

--Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le

regard en haut, les mains jointes, en extase.

--«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.

--Qu'est-ce qu'elle avait?

--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.»

Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage

exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée

que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du

docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:

--«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être

malheureux?

--Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par

hasard, de ton docteur Delchaume?»

La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc

galvanique.

--«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..

--Histoire de rigoler un peu.

--Faut pas.

--C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine

comme toi...

--Vieux!... Il n'a pas trente ans.»

Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse

parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un

éclat soudain.

--«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien

que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas

d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...

--Allons!...

--Ce ne serait pas moi...

--Et qui?

--Oh! la seule capable de guérir un cœur comme le sien... La

meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»

L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage

lointain, son visage _d'au-delà_, et murmura doucement, comme pour

elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se

troubla:

--«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il

croit qu'on ne fait pas attention.»

Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement...

Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père

sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui

secouerait son malaise.

Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile,

emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte

s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.

--«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas,

mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête

frotteur:--«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa

fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»

Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père

doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons

par dissiper cela.»

La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait

eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait

éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne

savait pas que le docteur fût prévenu.

--«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,»

dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse

qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en

lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces

menottes glacées? Avez-vous des frissons?»

«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant.

«Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à

ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour

elle.»

L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu

raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être

sages!...» Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça

lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux

tout, que de la voir mal tourner.»

Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour

lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un

tragique sanglot.

--«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.

--Sauvez-la, monsieur le docteur.

--C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même...

Elle n'a pas seize ans.

--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?

--De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous

n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se

suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir

au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle

danse...

--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?

--C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne

vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une

providence... De mon côté...

--Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre

maison de campagne.

--Elle y retournera.

--Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans

ses mains. «Seulement...

--Seulement... quoi?

--Rien.

--Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.

--Non, m'sieu le docteur.

--Si.

--Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est

bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me

demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?

--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui

la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet

pas?... Voyons, Pageant!...

--Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des

larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi

bien que les choses cruelles...»

Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée

délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme

pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques

paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un

détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.

--«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander

à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine

visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de

votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à

l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»

Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa

fille:

--«Je ferai votre commission, docteur.

--Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des

choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»

La douce voix reprit:

--«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves...

Oui, je le lui dirai.»

Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la

chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras

d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre

de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie

de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins

maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre

leur montrait le chemin.

Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en

voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée

distincte, le cœur vide, et pourtant si lourd!...

V

EN COUR D'ASSISES

--«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»

L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans

le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie,

adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus

doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées.

Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre

des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette

singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une

jeune fille.

La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.

Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le

sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous

l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cœur féminin,

lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha

d'abord les yeux de son fiancé.

Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la

contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole.

Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient

enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait--c'était

évident--au-dessus de toutes préoccupations.

--«Votre nom?» demanda le président.

--«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.

--Votre âge?

--Vingt-deux ans.

--Où êtes-vous née?

--A Pétersbourg.

--Votre père y était professeur?

--Et écrivain.

--C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses

leçons.

--Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»

Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure

même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais

d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais,

découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des

cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses

yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea

d'aspect, prit une beauté inattendue.

Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:

--«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on

le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff,

fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.

--Gloire à lui, monsieur le président.

--Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le

magistrat.

Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:

--«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous

êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez

quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied

ce terrible voyage...»

Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le

président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard

sévère.

--«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie

échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant,

pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant,

je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune

manifestation.»

Un silence--glacial ou pénétré?...--accueillit cette déclaration,

prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le

président reprit:

--«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?

--Non, pas malade... mourant.

--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.

--Non.

--D'un accident?

--Non.

--Et de quoi donc?...»

Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux

pleins d'horreur.

--«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez

insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»

Même mutisme. Même immobilité impressionnante.

--«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est

victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi.

Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a

persuadé, là-bas, au bagne,--son père lui-même, en exigeant d'elle

un serment de vengeance,--que Fédor Kachintzeff succombait à de

mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence

du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui

décédé.»

Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:

--«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le

président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet

écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,

avait été soumis à un châtiment corporel,--contre les règlements

mêmes,--au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait

été f...»

Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras

en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat,

arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.

Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait.

Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:

--«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.

--Cela se fait donc encore?

--Pourquoi a-t-elle crié?

--Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.

--Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne

devait pas...

--Alors?...

--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas

salué le gouverneur général Omiroff.»

La voix du président tout à coup s'éleva:

--«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le

détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de

supporter la peine infligée,--et qu'on ne saurait voir dans cette

peine la cause de sa mort.»

L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:

--«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la

honte?»

LE PRÉSIDENT.--«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage

sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de

bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a

pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira

si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la

fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff,

fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»

LE DÉFENSEUR.--«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que

le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter

chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»

LE PRÉSIDENT.--«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger

ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue.

On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans.

Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse.

Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff,

levez-vous.»

La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son

terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le

visage, et se dressa.

LE PRÉSIDENT.--«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous

imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»

TATIANE.--«Non, monsieur le président.»

LE PRÉSIDENT.--«Il vous a dicté une formule de serment?»

TATIANE.--«Non.»

LE PRÉSIDENT.--«Cependant, il a accusé?»

TATIANE.--«Personne.»

LE PRÉSIDENT.--«Il s'est plaint?»

TATIANE.--«Non.»

LE PRÉSIDENT.--«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses

souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»

TATIANE.--«Rien.»

La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de

l'interrogatoire se fit attendre.

Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage

de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses

sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de

novembre emplissait cette salle des assises.

Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine

Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par

les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite--profil

busqué, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais

l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans

jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue

d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût

dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane,

Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand

gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage

eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné,

si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la

joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne

regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de

lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser,

avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un

Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne,

deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs,

toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste,

comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.

Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou

plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la

plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner

aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.

--«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des

expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des

engins meurtriers?

--J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez

jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée...

elle reste insaisissable.

--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer.

On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce

de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et

vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée

indéterminée,--peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de

la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,--une

brusque inquiétude,--un faux mouvement--déterminèrent l'éclatement de

la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un,

ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff,

périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée.

Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...

--Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»

Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le

léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures...

Pourtant cela venait du banc des accusés.

Déconcerté un instant, le président se reprit vite.

--«Katerine Risslaya, levez-vous.»

L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive

d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la

maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.

--«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par

des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir

immédiatement.»

La sauvage créature interrompit:

--«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.

--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.

--C'est Toulénine que je voulais outrager.»

Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la

Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude,

l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:

--«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous

accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est

lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les

yeux indignés se fixaient sur elle.--«Je ne pouvais pas vous le dire,

à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr»

avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?...

Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai

surpris...

--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le

président.

Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie.

Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba

sur son banc.

Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers

regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés

d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à

plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par

ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois

de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup

de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines,

des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord,

puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait

d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une

campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la

Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort

ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé

croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent

provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est

ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs,

et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi

d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai

chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement

dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de

cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il

lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit

frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.

Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats,

professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à

fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains,

artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences

des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode,

la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs,

à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime

qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne

de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme

cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible

qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la

salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible

jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état

d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se

renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures.

Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky

lui avaient été fournies par Toulénine,--ce que le jeune Russe ne

dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances

compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins

dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres

écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.

Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces

quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser

l'accusation en présence d'une seule action prépondérante,

directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et

chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux

accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et

qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une

vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de

soulagement, bien qu'elle leur gagnât,--ils devaient le sentir--la

sympathie apitoyée des auditeurs.

Chacune son Rêve · 第 6 / 20 段