Rien d'anormal ou d'inquiétant ne marqua les deux premiers mois

de l'année. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur

ses craintes. Mais un mot, parfois, témoignait des transes dont

s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.

14 mars.--_Comment écrire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation

inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._

_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare, à Saint-Rémy... une

auto. Deux hommes... L'un, penché dans le capot ouvert, arrangeait,

réparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume

se refuse... On n'exprime pas cela..._

_L'autre, je l'aperçus de dos. Il demandait un renseignement,--son

chemin sans doute,--à une paysanne debout sur le seuil d'une masure.

Je l'aperçus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que

c'était lui!... _Lui, le père, le père de Serge. L'homme au visage

couvert d'un masque, qui était venu dans la chambre de l'accouchée.

Je sus que c'était lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive

dans le lourd vêtement d'automobile, le port de tête... le geste

peut-être... Comment, comment ai-je été sur-le-champ certaine?..._

_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me

portaient plus._

_Cet homme... dans ce village... à deux cents mètres de la maison où

je fais élever son fils!..._

_Est-il possible d'endurer une pareille émotion, et de n'en rien

faire paraître?... de marcher quand même, en contraignant ses jambes

flageolantes?... d'être une passante qui s'en va, le regard distrait,

sur la route?..._

_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer.

Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de

l'homme. Maintenant, j'étais plus sûre encore. J'avais entendu sa

voix, répondant à la paysanne. A la voix, je reconnaîtrais n'importe

qui, après des années..._

_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une

Parisienne, relativement élégante, sur ce chemin, dans ce village, à

une époque de l'année où les Parisiennes se montrent rarement à la

campagne. Même de façon inconsciente, machinale, il dut jeter un

coup d'œil... Et alors... Ah! si j'avais pensé à lui, tout de suite,

comment n'eût-il pas pensé à moi? Peut-être seulement s'était-il

posté là pour m'épier._

_Une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle ne se précisait pas

en une crainte définie, me transformait en un pauvre automate, près

de se disloquer, de s'effondrer à terre. J'appréhendais à la fois le

coup matériel, immédiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de

ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me détourna du sentier qui

conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction

opposée. Celui-là grimpait la colline. Mon cœur palpitant crut s'y

briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le

mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne côtoyai qu'une partie.

Des bois parurent. Je m'y enfonçai. Je respirai. Nul ne m'avait

poursuivie. La solitude me rassura, me calma._

_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord

lentement, pour prolonger le délai nécessaire, puis d'un pas plus

accéléré. A la fin, je courais, haletante. Je me précipitai chez la

nourrice._

_Rien n'était changé. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de

joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._

28 mars.--_Suis-je à bout de forces? Je ne puis plus endurer cette

anxiété vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom.

Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement

mon devoir._

_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait nécessaire!

Quel soulagement de déposer dans ses mains viriles, sur son âme si

résolue, la moitié de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour,

les mots me viennent aux lèvres: «Un souci me torture. Apprends-le.

Aide-moi.» Mais aussitôt, je le croirais exposé aux représailles de

ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._

_Puis, malgré toute sa bonté, il n'a pas le cœur tendre d'une femme.

Il n'a pas, comme moi, vu naître Serge dans l'abandon et le malheur.

Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aimé trois ans... Il ne

comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de

notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et

le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantôme qui me hanterait

toujours, avec le cri «marraine!» de sa voix câline, avec le reproche

de ses beaux yeux._

_Attendons encore._

_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien changé, que le secret

demeure intact, il désarmera peut-être._

8 avril.--Claire-Source.

_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rémy, assez tard, comme la

nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis

sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, à l'angle du carrefour Médicis,

je fus éblouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg.

Une féerie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain

des arbres, à qui l'aigre printemps n'a pas encore donné beaucoup de

feuilles._

_Je traversai la place, les yeux vers les nuages éblouissants,

indescriptibles, crevés par de longues déchirures d'un bleu vif.

Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire écraser. Puis, je

m'en allai lentement le long de la grille du jardin, fermé, obscur,

désert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la

farouche magnificence du jour mourant._

_Inexplicable nostalgie..._

_En face, les globes électriques, aux terrasses combles des cafés,

allumaient des clartés vertes, des phosphorescences, que l'atmosphère

empourprée rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me

poignait le cœur._

_A ce moment, quelqu'un, tout à coup, me parla, un homme, à mon côté.

Il me dit rudement:_

_--«Pourquoi n'avez-vous pas déjà quitté la France, ou, du moins,

Paris? Vous cherchez donc le malheur?»_

_Je me tournai, effarée. Mes yeux, troublés de lueurs dansantes,

distinguèrent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu,

sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'être

semblait vulgaire et louche. Il reprit:_

_--«Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune

ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre

pour votre mari ou l'enfant. Ça ne vous touche pas? Craignez donc

pour vous-même.»_

_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment

de l'inutilité de tout. Et aussi l'écœurement. Répugnant

personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des

menaces. Pourtant une impulsion délia mes lèvres. Il venait de nommer

mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'était

possible de les persuader... Alors, soudain, je déclarai à cet homme,

dont j'ignorais tout, dont la voix même, cette fois, n'éveillait pas

mon souvenir:_

_--«Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on

l'exige._

_--Tant mieux pour lui!» ricana mon interlocuteur. Et il ajouta,

ignoblement: «Mais on en a assez!... D'une manière ou de l'autre,

faut que ça finisse!...»_

_Ayant jeté ces mots avec une brutalité insolente, l'homme s'éloigna._

_L'impression odieuse me laissa pleine de dégoût, de révolte indignée.

La grossièreté du mandataire comprima en moi toute velléité de

m'élancer après lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le

supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'eût suggéré l'émotion

dont je frémissais. Pour celui-là, je regrettai même ensuite d'avoir

trahi devant lui ma pire inquiétude. Cet être nocturne et larveux,

bien que je l'eusse à peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m

effraya même pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa

m'aborder. Ma fierté souffre en songeant à l'espèce de protestation,

de concession, d'engagement, qui m'a échappé... J'ai mis en cause

mon mari, mon cher et noble Raymond, auprès de ce misérable..._

_Ah! descendre à des contacts de valets, d'escarpes..._

_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je

fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le maître

de cette fatale aventure? Celui-là, du moins, si criminel qu'il

puisse être, doit savoir parler à une femme sans qu'elle ressente

comme une diminution, une salissure. A celui-là, je m'adresserai. Je

le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par

hasard qu'il est allé dans la vallée de Chevreuse. Que je le trouve

seulement sur mon chemin. J'irai droit à lui. Il est le père... Il

ne peut vouloir du mal à son enfant. S'il est sûr qu'on ne songe pas

à pénétrer, à exploiter son secret, à redresser ses torts, il ne

s'opposera pas à ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et

il sera sûr... Je trouverai des mots pour le convaincre._

_Mon Dieu! Puissé-je le rencontrer bientôt!..._

_J'ai hâte de retourner à Saint-Rémy._

* * * * *

Le manuscrit de Francine s'arrêtait là.

Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son énergie contractée

pour rester lucide et résolu, retourna la page pour regarder encore

la date. «8 avril.» Le dernier jour où ils vinrent à Claire-Source!

Francine, lorsqu'elle eut tracé cette ultime confidence, replaça dans

sa petite bibliothèque de jeune fille le volume qu'elle ne devait

plus toucher.

Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premières

violettes. Comme ils avaient encore été heureux ce jour-là!...

Deux semaines plus tard, un soir où, plein d'inquiétude, il

l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid

parisien, rue du Général-Foy, où leurs deux couverts brillaient sous

la lampe, elle était revenue... pour mourir.

Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...

Toujours, il verrait cela... La lumière gaie, les stucs brillants,

la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le décor

paisible, cette jeune forme si chère, lugubrement pliée sur la

rampe... arrêtée, ne pouvant plus...

Le cœur du jeune homme crevait... C'était cela, la mort. Cette forme

brisée, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus

atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle,

devant la tête pâle aux cheveux sombres, sur la blancheur de

l'oreiller.

Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tôt...

Cette forme traînante sur les marches... Cette forme fléchissante

contre la rampe de l'escalier!...

III

AU FOND DU LABYRINTHE

Rue Saint-Florentin, devant un ancien hôtel de fermier général,

modernisé, et, pour le moment, tout brillant de lumières, tout

vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accroît à chaque minute.

Minuit s'approche. La soirée va finir. Chauffeurs et cochers viennent

chercher leurs maîtres. Et les fiacres maraudeurs s'arrêtent pour

enlever le client qui n'a pas son équipage.

C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien

célèbre. Un de ces concerts exquis où l'on rencontre l'élite

mondaine, scientifique, académique et artistique, de Paris.

L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille

et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi

les rêves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine exploré par

quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait

jeté vers l'infini prodigieux.

Le professeur Perrelot, passionné de musique, organise avec amour

ses séances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les

interprètes, se réjouit comme un enfant de certaines exécutions

musicales dont il a eu l'idée, qu'on n'entendra que chez lui.

Et, plus d'une fois, il est le seul de la fête qui n'en puisse

goûter le raffiné plaisir. Une opération urgente le retient, une

consultation sous quelque baldaquin à couronne fermée l'appelle hors

de France, à moins que ce ne soit une mansarde où l'on souffre qui le

garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.

En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa

fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune à voix de

contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tâche de ne pas

trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la présence

électrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mêmes ont

moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque pétillant

d'esprit, la parole animée, enthousiaste, du maître de la maison.

Ce soir, il était là.

Chose extraordinaire, il avait savouré depuis le commencement le

régal harmonieux, qui touchait à sa fin. On ne l'avait dérangé que

pour un seul coup de téléphone. Mais, sur le nom du correspondant,

il voulut recevoir la communication lui-même. Et, depuis ce coup de

téléphone, il demeurait soucieux.

Maintenant, sa fille, debout sur la petite scène, en avant des

musiciens qui devaient l'accompagner, se préparait à chanter,--ou

plutôt à gémir,--la déchirante lamentation de l'Orphée de Glück:

«J'ai perdu mon Eurydice...»

Un domestique, à pas glissants, se faufila entre les habits noirs,

autour des rangs de chaises, où rayonnaient les coiffures charmantes,

les épaules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint

jusqu'à son maître,--qui se tenait toujours à proximité d'une

porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et,

souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes,

en traversa d'autres, sortit.

Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'écarta sans lui

adresser la parole. C'était la consigne.

Dans la galerie d'entrée, le chirurgien demanda au valet:

--«Où l'avez-vous fait entrer?

--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.»

Le professeur souleva une portière, rencontra l'escalier, monta.

Il possédait, au rez-de-chaussée, un grand cabinet d'apparat, qu'on

ouvrait les soirs de réception. Les invités y pouvaient admirer

une précieuse vitrine où il conservait près de lui, mêlées à son

travail, les pièces rarissimes de sa collection de porcelaines de

Chine, qui était célèbre. Mais il y avait, à l'étage au-dessus, tout

à côté de sa chambre à coucher, un autre cabinet, plus retiré, plus

austère. C'est ce que le domestique avait appelé le «petit cabinet de

Monsieur».

Il y pénétra les deux mains tendues.

--«Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le téléphone, m'a

presque effrayé, tout à l'heure.»

Puis, ayant mieux regardé son visiteur, il ajouta:

--«Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?

--Très grave,» répondit le jeune homme.

Sans détourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si

ardemment dans ceux de son maître, il se laissa tomber sur le siège

que celui-ci lui désignait. Alors seulement, mais d'un ton qui

marquait l'effort pour attacher quelque importance au détail dont il

s'avisait, Raymond observa:

--«C'est votre soirée de musique?... Je ne songeais pas...»

Le vieillard, d'un geste, arrêta ses excuses. Il s'agissait bien de

musique!... Glück lui-même, et le frémissant contralto de sa fille,

dont s'exaltaient, en bas, tant de cœurs, ne suffiraient plus à le

distraire de son inquiétude. Le visage maigre, si pâle, les yeux

brûlants et creusés, qu'il avait devant lui, fascinaient sa pitié,

son amitié presque paternelle.

--«Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous

croyais... je ne dis pas consolé... mais absorbé par vos travaux,

enthousiasmé, un peu enivré même... Car enfin... ce n'est pas un

simple succès de presse... Tout notre monde médical est d'accord...

Vos abcès artificiels, qui ont si bien réussi pour la tuberculose...

ne serait-ce pas la guérison, si ardemment cherchée, du cancer?... Je

voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...»

Essayait-il d'une diversion? Ou, réellement, s'emballait-il au seul

énoncé d'une hypothèse suggérée à sa passion de guérisseur par les

sensationnelles expériences du jeune médecin? Quoi qu'il en fût, son

étonnement était sincère de lire le découragement, la tristesse,

sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour,

d'un homme qui goûtait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine

célébrité.

--«Mon cher maître, laissons mes recherches. A tout autre moment, je

serais heureux de vous demander vos avis, si précieux...

--C'est peut-être moi qui réclamerais les vôtres.

--Savez-vous que, ce soir même, j'avais un rendez-vous avec le chef

de la Sûreté?»

Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et

altéra, fugace, les traits de Perrelot. Sa sérénité, si forte,

assurée par un universel respect et par la conscience d'un

demi-siècle d'activité glorieuse, généreuse, irréprochable, sembla se

ternir, comme d'une ombre.

Raymond, qui sentit, plutôt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car

il en connaissait la cause, ajouta vivement:

--«C'est moi qui souhaitais d'avoir recours à lui.

--A quel sujet?

--L'enfant... mon petit François... que j'ai reconnu... vous savez,

cher maître?...»

Le chirurgien acquiesça.

--«On me l'a volé.

--Volé?

--Ce matin... à la campagne... On l'a enlevé de chez moi, presque

sous mes yeux.

--Vous aviez des gens qui le gardaient?

--Ses parents nourriciers, oui.

--Sûrs?

--Insoupçonnables.

--Voilà une fatalité!...»

Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup

d'œil aigu. Puis, il rêva une minute, comme s'il observait en

lui-même des répercussions singulières éveillées par cette nouvelle.

--«Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute

police?

--Ce fut mon intention immédiate. Je demandai tout de suite une

audience au chef de la Sûreté.

--Vous l'avez eue?

--Je n'y suis pas allé. Maintenant je devrais y être. J'ai prétexté

l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant,

j'ai voulu vous voir.

--Moi!...»

Les paupières de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'eût

meurtri physiquement. Les deux hommes se regardèrent. Il y eut un

silence.

Et, tout à coup, un bruit sourd et scandé remplit la pièce. D'en

dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune

comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux

retraites des âmes les douleurs et les désirs les mieux ensevelis.

--«Ah! mon pauvre enfant,» soupira le grand chirurgien, «j'ai peur

que nous n'ayons eu tort...

--C'est moi qui ai eu tort,» s'écria précipitamment Delchaume. «Et je

sais aujourd'hui à quel point. Votre bonté a cédé à mon égarement.

Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'eût agi de même?

Cette femme adorée, qui me revenait, expirant d'une mystérieuse

blessure,--qui me révélait, pour la première fois, en un mot

balbutié, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous

avez cru comme moi...

--Nous nous sommes rendus à l'évidence,» interrompit doucement

Perrelot. «Pour ma part, je ne pouvais m'y résoudre... Francine ne me

paraissait pas être la femme qui accepte le nom d'un loyal garçon en

lui cachant une maternité irrégulière... Cependant...

--Elle n'était pas cette femme-là, en effet,» affirma passionnément

le veuf.

--«Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons supposé. Vous

avez agi avec la plus noble magnanimité, Delchaume...

--Et vous!

--Je n'étais pas le mari. Mais quel problème pour ma conscience!...

Ne pas dénoncer l'assassinat... laisser croire à une mort

naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu'à sauvegarder

l'honneur de cette infortunée... Éviter à ce pauvre jeune corps la

profanation de l'autopsie, les curiosités abominables de la foule,

les descriptions de journaux, à cette chère mémoire, le scandale, la

honte... Quels accents vous avez trouvés pour me convaincre!...»

Perrelot hocha la tête. Le doute qui s'élevait en lui hésitait à

s'exprimer. Toutefois, les lèvres loyales ne purent le sceller plus

longtemps.

--«Je me suis souvent demandé depuis... Hélas! mon pauvre

Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons

écarté de la mère, il va éclater autour de l'enfant... Et qu'en

adviendra-t-il?»

L'autorité, qui haussait ce front de maître sous la neige des cheveux

encore drus, qui étincelait dans le regard, sembla fléchir. Pour la

première fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers

en face et lui dire: «Je n'ai fait que du bien», connut, à un faible

degré, mais combien intolérable pour lui, l'anxiété du jugement des

autres.

L'être de sensibilité, de délicatesse, qui se savait la cause d'un

tel malaise, en souffrit plus que lui-même.

--«Mon cher maître, je suis venu implorer votre pardon, me placer

sous votre volonté, sous votre main, surtout sous la direction de

votre conscience.»

Perrelot dit, avec une nuance de sécheresse:

--«Voyons...

--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La réalité dépasse toute

prévision. Je viens de découvrir, aujourd'hui même, l'innocence

absolue de Francine. «Victime plus que coupable,» disiez-vous

généreusement. Rectifiez: «Victime, et non coupable.» On l'a

assassinée à cause d'un secret, non par représailles amoureuses.

L'enfant n'était pas le sien.

--Que dites-vous!...

--Ce dont je suis sûr. Ce dont je vous donnerai les preuves.

--Inutile. Ma pensée y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant

sa forme pure: «C'est presque le corps d'une jeune fille.» Seulement,

par quels chemins êtes-vous arrivé?...

--Sa confession, que j'ai trouvée enfin. A peine reçue docteur, elle

fut amenée, les yeux bandés, en automobile, auprès d'une jeune femme,

qu'elle délivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva

seule, en pleine campagne, avec le nouveau-né dans les bras.

--A-t-elle soupçonné qui était la mère?

--Non.

--Et le père?

---Je le connais.»

Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais

allait droit au but, déclara aussitôt:

--«C'est le prince Boris Omiroff.

--Boris Omiroff!...» répéta le maître, avec une stupeur horrifiée.

«Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invités.

--Non!» cria Delchaume, se dressant.

Le ressort de fureur qui le jeta hors de son siège agit avec une si

brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il eût craint

des voies de fait immédiates, se leva à son tour, et crispa ses

doigts précis et solides d'opérateur sur le bras du jeune homme.

--«Pardon!» fit Delchaume. «Ç'a été plus fort que moi.»

Et il se rassit.

--«C'est d'ailleurs la première fois qu'il vient chez nous,» observa

le chirurgien. «Des amis ont demandé à ma femme une invitation pour

lui. Vous savez... la maison d'un opérateur un peu connu... c'est un

terrain neutre et international. J'ai coupé quelque chose à peu près

dans toutes les grandes familles de l'Europe.

--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.

--Il porte encore le bras en écharpe.

--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se

battre avec moi?»

Le vieux maître éleva les sourcils. Raymond perçut l'ironie presque

invisible.

--«Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se

dérober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager

de son mépris qu'il me refuse réparation. Et, comme, tout de même,

on aurait pu trouver ça étrange, il s'est offert un beau duel, pour

démontrer à la galerie qu'un Omiroff ne peut être soupçonné d'avoir

peur.

--En effet,» réfléchit Perrelot... «On m'avait raconté... Ne

l'aviez-vous pas provoqué au Pré Catelan, à la représentation de

gala?...

--Oui.

--Mais pourquoi le provoquer?

--Je le croyais l'amant pour lequel était morte Francine.

--Oh!

--Il n'est que son assassin.»

L'illustre praticien considéra son jeune ami longuement,

silencieusement. Demeurait-il figé de surprise? Ou bien son

expérience de la comédie tragique qu'est la vie, des complications

des êtres et des complications des circonstances, le laissait-elle

sans étonnement? Au bout d'un instant, il proféra:

--«Son assassin, dites-vous? Et aussi le père de l'enfant?

--Et aussi le père de l'enfant.

--C'est lui qui l'a fait enlever?

--Oui, c'est lui.

--Mais alors?..

--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher maître: au

nom de quel droit empêcherai-je un père de reprendre son fils?...

D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a renié,

abandonné.

--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui

avez pris.

Chacune son Rêve · 第 3 / 20 段