Mais il n'était plus question de Serge, né de père et mère inconnus.

Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense pitié pour la

morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine.

Reconnu par lui, François Delchaume était légalement son fils. Et on

le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlèvement ne s'en

cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff,

signait le crime.

Boris Omiroff...

Comme, tout à l'heure, l'image de l'enfant, voilà celle de

l'insultant ennemi qui s'évoquait... Raymond fixa mentalement sa

vision étonnée sur ce visage. Quel changement encore! La perspective

se transformait. Tout se déplaçait: les êtres, les sentiments, les

rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute

silhouette, la brutale beauté, il pouvait donc maintenant contempler

cela sans l'atroce évocation... sans que surgisse à côté, comme une

vapeur qui se condenserait, qui, peu à peu, prendrait une figure de

femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgré tout

l'effort de sa volonté, glisserait, caressante... caressée... entre

les bras... Ah! cela... c'était fini. Jamais plus!... jamais plus!...

Raymond en purifiait sa pensée... Ce prince abominable... elle ne lui

avait pas appartenu... «Pardon, Francine, pardon!»

Le haïssait-il moins?

Non. Sa haine évoluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre

se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi détestable

d'audace, de cruauté. L'homme, au pied du lit de l'accouchée, cet

homme de haute taille, despote arrogant,--c'était bien lui! Combien

reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre

inconnue, la chambre saccagée par son ordre, avec une victime

agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent à son autre victime, à

celle dont il avait dévasté la vie, en attendant que, plus tard, il

la fasse assassiner, à la douce Francine--qui se révoltait devant

l'odieux salaire,--pauvre enfant!

«Il expiera... Le châtiment l'atteindra. Et maintenant,» pensait

Delchaume, «je le tiens suspendu sur sa tête, ce châtiment. Ce que

je connais de la dernière nuit de ma malheureuse femme, joint à ces

révélations écrites... l'enlèvement de l'enfant... que de preuves!

A peine, à cette chaîne si bien reconstituée, manque-t-il quelques

chaînons... Le témoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de

lumière!...»

Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement.

Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des

explosifs, inculpée de complicité dans le complot contre la vie

d'Omiroff, précisément... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on?

N'aggraverait-il pas sa situation, à elle, sans profit pour

l'œuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au

souvenir de l'étudiante. Il reconstitua mot à mot ce qu'elle lui

avait appris. Avec quelles réticences, quel trouble effrayé, elle

insinuait ce dont Boris était capable! On eût dit qu'elle gardait des

secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance

mystérieuse?... Dévoilerait-elle la personnalité de la mère?...

Avait-elle été mêlée?... Cette jeune femme près du lit, si c'était

elle...

Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination

emportée. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane

ignorait tout de ce drame-là. Autrement, elle n'aurait pas pris le

change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume

était la maîtresse du prince, et la mère...

Dans cette folie, dans ce désordre, dans cette fièvre, Delchaume

s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrêt de l'auto, à la grille,

devant l'octroi, interrompit sa méditation effrénée, lui rendit le

sens du réel.

«Ah!» pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi

à toute vitesse, «je vais voir dans quelques heures le chef de la

Sûreté. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misérable Omiroff m'a

refusé la satisfaction d'un duel, je le livrerai à la justice comme

le malfaiteur qu'il est...»

Était-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa

résolution:

«Mais alors?... Il faudra reconnaître que l'enfant est à lui... qu'il

avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauvé,

que j'ai fait mien... Mon petit François... Petit François!...»

--«A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur?» demanda le

chauffeur.

Raymond hésita une seconde. A dix heures seulement, il avait

rendez-vous avec le chef de la Sûreté. Il n'en était guère plus

de six et demie. L'intention de tout à l'heure, en quittant

Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout

chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son cœur brûlant,

tourmenté, à cette amie délicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...

Noble créature... En ce moment, elle s'apprêtait à partir pour le

National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, étoile de la danse...

Et cependant, non. Son art, la poésie qu'elle y mettait, c'était

encore si bien elle!

«Je ne puis pas lui dire toute la vérité. Même si j'étais déterminé

à la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si

peu de chose, puisqu'elle me croit le père de François. Elle adore

cet enfant... Ce serait mal à moi de lui apporter brièvement,

brutalement, à l'heure où elle doit monter en scène, la nouvelle de

sa disparition... Quel chagrin elle en éprouvera!...»

Ces réflexions, rapides, s'ébauchèrent dans la pensée tumultueuse

de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune

docteur prononça presque tout haut:

--«D'ailleurs, j'ai mieux à faire...»

Puis, devant la mine interloquée de son conducteur, que lui révélait

la lumière d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse:

--«Rue du Général-Foy.»

Rentré chez lui, Delchaume, après un coup d'œil sur la liste des

clients venus à sa consultation, et qu'avait reçus son remplaçant,

refusa de dîner, s'enferma dans son cabinet de travail.

C'était l'ancien cabinet de Francine.

En ce ménage de deux docteurs, avant que la mort ne l'eût brisé,

la jeune femme gardait, pour la réception de sa clientèle--surtout

féminine,--la pièce la plus élégante, la mieux exposée. Au lendemain

de son veuvage, le mari au désespoir--amant plus que mari, et en

deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dépayser sa douleur,

ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Général-Foy,--le

cher appartement installé avec tant de soins, tant de goût, témoin

de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire

de son labeur, le cabinet de Francine, où il sentait flotter

plus constamment, plus près de lui, l'âme vaillante et tendre de

l'adorable compagne perdue.

Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaça sur son bureau, dans la clarté

de la lampe électrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source.

Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences

tragiques, interrompues par la tombée de la nuit, il contempla encore

l'extérieur de l'humble volume. Sur la couverture, à teinte jadis

vive, aujourd'hui fanée, aux dorures éteintes, il relut le titre:

LA GUIRLANDE DES MARGUERITES

Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots

étranges:

«Mon secret... dans la guirlande des marguerites, à Claire-Source.»

Qui donc ne s'y serait trompé comme lui? Dire qu'il avait fouillé la

corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se

fermaient sur le frémissant mystère, parmi les autres livres, dans la

petite bibliothèque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, où

flottait un si nostalgique parfum!...

La reliure soulevée montrait, collé à la feuille de garde, un

bulletin à vignette, mentionnant le prix d'excellence accordé à

l'élève Francine. Ensuite commençaient les biographies, illustrées

par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses

ou artistes,--célèbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient

été coupés et remplacés par une sorte de cahier d'une épaisseur

équivalente,--le manuscrit.

Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dévoré

plutôt,--deviné presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait

les mots. Le récit s'arrêtait d'ailleurs peu après le passage où

il avait dû fermer le livre, et à la suite duquel il avait bondi

hors de l'auto, pour être seul, pour tomber à genoux, pour exhaler

son transport dans la solitude. La fin de ce récit narrait, en

quelques mots, une coïncidence qui détermina, facilita, la résolution

prise par Francine de faire elle-même élever l'enfant. Une pauvre

brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la

garde-barrière, venait de perdre un bébé de quelques jours, qu'elle

commençait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu,

c'était doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait

à l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait

la circonstance et ajoutait:

_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrière,

à la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du

peu que je possède, et que j'augmenterai en exerçant la médecine, à

la condition qu'elle continue à servir de mère à l'enfant, au cas où

je viendrais à mourir. Je connais assez cette excellente créature

pour souhaiter cela au petit abandonné, s'il me perd._

_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le

soupçon qui, déjà, doit naître autour de moi, que je suis la mère.

Qu'importe!_

_J'ai dit à tous que j'avais trouvé ce pauvre ange sur le chemin,

contre notre grille, et je l'ai fait inscrire à la mairie de

Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de

famille, j'ai cherché sur le calendrier, où, juste à côté de Serge,

on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._

_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnête Favier, son

parrain. Par délicatesse, le brave homme m'a dit:_

_--«Puisqu'il vous appellera «marraine», docteur Francine, je ne lui

permettrai pas de m'appeler «parrain». Ça serait trop familier avec

vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-même...»_

_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_

_--«Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit cœur.»_

_Me voilà donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge,

et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la

maternité. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en éprouve une

espèce de joie, peut-être même un peu de fierté. Nul n'a le droit

de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stéphanie, elle,

sait à quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille

et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a duré une

trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et

bien qu'ayant coiffé sainte Catherine depuis longtemps, elle sait

qu'on ne recueille pas les bébés dans les choux, et que je ne

puis avoir mis celui-là au monde. Sa certitude me suffit. Quant à

mon futur époux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune

hâte..._

* * * * *

Les yeux de Raymond se voilèrent. Il repassa les dates... fit un

bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins

un mois, puisqu'on était en octobre. Non, elle ne le connaissait

pas encore. Mais lui... Il l'avait déjà vue. Déjà il rêvait d'elle.

Doucement... sans espoir défini, sans résolution prise. Il l'avait

rencontrée à des cours, dans les hôpitaux, parmi la suite attentive

de quelque maître fameux. De quelle séduction grave, profonde, elle

lui avait ravi le cœur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre

ans... C'est l'année suivante qu'ils se connurent davantage, et que

naquit leur grand amour.

Le jeune homme reprit sa lecture.

_Quant à mon futur époux_, écrivait alors Francine, _du moment que je

serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons

réciproquement éprouvé notre loyauté. Que je lui révèle l'histoire de

Serge, ou qu'il la découvre lorsque je ne serai plus, par ce document

que j'établis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma

conscience, et suivant les événements._

_Avant que j'aie à m'expliquer auprès d'un mari, Serge aura peut-être

retrouvé sa mère. Un remords peut venir au criminel. Il sait où me

trouver. Peut-être fera-t-il rechercher son fils. Peut-être un de

ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus

romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de

cette jeune créature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira

plus encore si elle vit... si elle sait..._

_Je crois avoir tout enregistré ici,--tout, jusqu'au moindre détail.

Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge.

Réussiront-ils à lui restituer un nom, une famille, une mère?...

C'est le secret de l'avenir et du destin._

_«Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus là, pense

tendrement à celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la

campagne désolée, par la dure nuit de novembre,--ta première nuit

en ce monde,--et qui a juré de t'aimer, de réparer pour toi, en la

faible mesure de sa tendresse, la fatalité de ta naissance._

Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--«O Serge...»

murmura-t-il... «Je le lui rendrai, à mon petit François, ce nom qui

est si bien le sien, ce nom que sa mère a balbutié, que mon admirable

Francine lui a donné. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je

me figurais...»

Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait à s'accuser

que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la

mémoire de Francine, même quand il subissait la douleur de croire

qu'un autre l'avait rendue mère.

Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte

de naissance, rédigé sur-le-champ, dans la netteté, la vivacité du

souvenir. Des notes suivaient, rapides, décousues, jetées au fur et à

mesure des puériles péripéties qui marquent la première croissance.

Une sorte de très bref journal, tenu par scrupule vis-à-vis de

l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit à savoir: la

mère de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-même...

Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premières

lignes, à cette espèce d'épigraphe où figurait son nom, et que sa

femme ajouta peu de jours après leur mariage. La date l'indiquait.

Maintenant il en comprendrait sans doute la portée.

_Raymond adoré, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes

mains de mon vivant, ou après ma mort, sans que j'aie pu t'en parler,

ne me blâme pas._

_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur

m'alanguit l'âme, que je n'ai pas la force, en ce moment,

d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te

faire cette révélation ou d'attendre encore._

_Ah! laisse... Je veux goûter pleinement la sérénité divine de ces

jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame

traversé, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et

me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant

rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une

responsabilité, peut-être d'un péril. J'entends encore une voix

cruelle qui me dit:--«Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez

jamais de ce que vous avez vu ici.»_

_Raymond tant aimé, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et

que je pense à toi, je deviens lâche._

_Hélas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace.

Quelque chose plane sur ma tête... Un œil méchant me suit...

Je désarmerai peut-être cette puissance invisible en me cachant

encore de toi. Il m'en coûte. Mais si, dans ta téméraire fierté

masculine, tu allais braver le mystère, montrer que tu sais, me

suggérer une autre attitude... Qu'en résulterait-il pour toi?... Et

n'exposerions-nous pas un petit être sans défense?_

_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi épuiser ma part de

bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser échapper

une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas

longtemps!..._

Un pressentiment!... C'était autre chose encore. C'était pire.

Les dernières pages du manuscrit expliquèrent mieux au jeune veuf

pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse

la chère créature de bonté, de douceur, qu'il adorait avec tant

de passion, vécut les derniers jours de sa courte vie! Près de

lui, alors même qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la

poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait

lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec

tant de calme! Héroïque petite martyre!...

Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci:

15 novembre.--_Ai-je rêvé?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie

de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je

doute... Non, ceci ne m'est pas arrivé. Une préoccupation trop vive,

la surexcitation d'un spectacle émotionnant, où je trouvais des

analogies avec la naissance de Serge, m'ont troublée, hallucinée..._

_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._

_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous

nous trouvions dans le couloir du rez-de-chaussée, au Vaudeville.

Mon mari se sépara de moi un instant pour prendre notre vestiaire.

Afin de ne pas être trop bousculée par la foule, qui s'écoulait, je

me rangeai contre la paroi, du côté du théâtre. La porte d'une loge,

restée entr'ouverte, céda un peu derrière moi. Je m'y enfonçai à

demi. Tout à coup, un chuchotement rapide, mais très distinct, entra

nettement dans mon oreille:_

_--«Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'était

trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le

secret.»_

_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des

paroles ne pénétra pas instantanément jusqu'à mon cerveau. Il

me fallut tout entendre pour que mon saisissement devînt de la

compréhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il était

trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'étais pressée

du côté du couloir ne pouvait avoir prononcé de telles phrases.

L'intérieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide.

Cependant quelqu'un pouvait encore y être caché, dans le noir. Car

l'orchestre, au delà, venait de s'éteindre._

_Mon cœur se mit à battre affreusement. Cette voix, avec ses

inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'élevait, grossissait,

réveillait d'étranges échos. Et soudain, je la reconnus!... C'était

la voix de la religieuse... de cette religieuse que je soupçonnai

d'être un homme déguisé, et qui me tint si rudement les bras dans la

voiture, durant la nuit du mystère._

20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, mariée, je ne suis plus

maîtresse du secret, que je le livrerai à l'autre moi-même... celui à

qui je voudrai dire tout?..._

_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout

apprendre à Raymond. N'était-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon

devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette

sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, étouffée,

dans la voiture... et qui est entrée ainsi en moi, l'autre soir, avec

un son faux et ouaté... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._

22 novembre.--_«Choisir... entre mon mari et mon filleul...»

Qu'est-ce que cela peut signifier?..._

23 novembre.--_ILS m'ont épiée, suivie?... Je suis liée à ces

malfaiteurs!... Je me croyais oubliée d'eux, avec l'enfant. Quelle

folie!... Ces gens qui ont eu la résolution, l'audace, l'habileté, de

faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout préparé, prévu,--sans une

erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur œuvre, ne point

la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._

_Quels intérêts puissants doivent être en jeu!..._

_Ai-je commis un crime en épousant Raymond sans le prévenir? Puissé-je

l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._

8 décembre.--_Une lettre anonyme, à présent, et qui m'est parvenue de

quelle façon!_

_Je prenais le train pour aller voir Serge, à

Saint-Rémy-lès-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, déjà en

route, je dépliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce

journal..._

_C'est affolant!_

_Je l'avais emporté de la maison... pris à Raymond, tout ouvert, et

replié par moi-même, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur

la banquette du fiacre, lorsque je m'arrêtai pour acheter des jouets

à Serge, en allant à la gare. Est-ce là qu'on a glissé le papier?_

_La voici, cette lettre anonyme._

Ici, intercalé dans le manuscrit de Francine, un carré de papier

écolier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait:

_«L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._

_«Précisons._

_«Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous épargne, vous et

l'enfant, malgré votre imprudence, le manque audacieux à votre parole

donnée. Car vous aviez juré de confier le marmot à l'Assistance.

Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. Ça dépasse les

bornes._

_«Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher

époux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen

de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-être un peu

radicalement, faites-y attention!_

_«Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit à

votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa

santé. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa

nourrice. Vous risqueriez gros à négliger le présent avis.»_

_Et c'était signé, dans les mêmes caractères impersonnels:_

_«Le chauffeur de l'auto qui vous a promenée dans la forêt de

Carnelle.»_

Aucun commentaire immédiat de Francine Delchaume ne suivait ces

lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq décembre sans rien ajouter.

Puis une nouvelle note:

Jour de Noël.--_Nous voici à Claire-Source, Raymond et moi. Notre

première fête de Noël!... L'hiver est brillant de neige et de soleil

rose, dans cette admirable campagne._

_Hélas!..._

_Tout à l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrés l'un

contre l'autre, le bien-aimé m'a dit:_

_--«Tu as froid?_

_--Non, mon amour._

_--Tu viens de frissonner... de trembler..._

_--Peut-être un coup de vent plus vif...»_

_Le vent... je ne le sentais guère avec ce cher bras autour de moi.

Mais je venais de reconnaître la grille, le mur bas, devant lesquels,

une nuit de novembre, j'ai promis à Serge, en sanglotant de pitié,

de sollicitude, que je serais une mère pour lui._

_«L'innocent!... Je lui ai voué une tendresse presque maternelle.

C'est un adorable petit être. Et je me serais attachée à lui, même

eût-il été moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutôt

que de trahir son petit cœur tendre, confiant, qui m'aime. Et je

mourrais aussi plutôt que d'exposer Raymond à quelque péril._

_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que

pour moi, comme je serais forte!..._

1er janvier.--_Encore à Claire-Source. Douce journée d'oubli,

d'amour..._

_Verrai-je ici, dans cette chère maisonnette, avec mon Raymond, un

autre 1er janvier?..._

Des notes moins significatives suivaient.

Francine continuait à rendre visite, de temps à autre, régulièrement,

à son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu à l'en empêcher.

Le petit garçon était toujours avec ses parents nourriciers, le

brave couple Favier, transplanté à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, là où

Delchaume le découvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,

avec sa clientèle, avec la nécessité de se cacher de son mari,

n'accomplissait pas très souvent le voyage,--guère plus de deux fois

par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque détail, sur

sa visite, sur la santé de l'enfant.

_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, écrivait-elle. Je

tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trésor._

Et Raymond se souvint de la prudente méfiance montrée par la

nourrice, lorsqu'il était allé chez elle, après la mort de sa femme.

Rien qui décelât la présence d'un bébé. Et quelle circonspection dans

les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas

réveiller. Brave créature!

Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait à

Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES

MARGUERITES, lorsque les deux époux venaient se reposer dans leur

retraite campagnarde.

Chacune son Rêve · 第 2 / 20 段