mots... laissons même les conventions que les hommes appellent des
lois...
--Hé!... Hé!...
--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma
tendresse pour l'enfant?...
--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient
à l'homme qui, suivant vous, a tué votre femme...
--Je tâcherai de vous expliquer tout à l'heure... Maintenant, il me
faut vous dire ce que je suis venu vous demander.»
Le célèbre professeur avança un visage attentif, darda un regard
divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs
souffrantes, où il allait enfoncer son bistouri.
--«Mon cher maître, ce matin, mon premier mouvement a été de prévenir
le chef de la Sûreté. Mais, ce soir, après avoir lu les révélations
de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqué, plus obscur,
que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse à la haute
police, ne pas l'éclairer entièrement?... La crainte de vous voir
mis en cause m'a troublé. Le médecin des morts rejettera sur votre
présence la discrétion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
femme. Il ne faut pas que votre personnalité apparaisse, surtout par
ma faute, dans une attitude équivoque, illégale... Et cependant,
puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empêche plus,
sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son
assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette
situation terrible.»
Sans hésiter, Perrelot riposta:
--«Voulez-vous qu'avant tout nous écartions les considérations qui
me concernent? Jamais la vérité ne m'a fait peur, Delchaume. Je me
suis dérobé à elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu!
ce que vous me demandiez était si naturel, presque si juste!...
Toutefois, vous le reconnaissez à présent, nous avons eu tort. Eh
bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me
cause des désagréments plus ou moins graves, ceci est secondaire.
Vous entendez... N'en parlons même plus. Encore une fois, la vérité
ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir à elle compense
les difficultés du chemin que j'ai à faire pour cela. Nommez-moi,
invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...
--Noble cœur... admirable maître...
--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses
en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sûreté:
«Cherchez-le-moi.»
--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un
assassinat. Je vais déposer contre lui une double plainte au Parquet.
--Je vous en supplie, Delchaume, ne séparons pas les questions.
L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous à un
procureur de la République pour vous faire rendre un enfant que vous
avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais
qui ne l'est pas, et qui a été repris, de votre propre aveu, par son
véritable père?
--Son père se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le
pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultère, non? Et, pour moi,
c'est un roman de l'adultère qui a coûté la vie à ma pauvre Francine.
--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisément un prince Omiroff?»
Le vieux maître avait dit cela doucement, d'un air où quelque âpreté
se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitôt, il décela
le motif de cette tristesse.
--«Quel malheur!... Un garçon comme vous, parti pour de tels
triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misères
de l'humanité! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
laisserez-vous dévorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de
votre génie!
--Ah! oui, j'en serai dévoré,» cria impétueusement Delchaume, «si,
comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice
volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle.
Un prince Omiroff!... Eh quoi!... même votre grand cœur loyal,
à qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang,
l'inviolabilité de ce prince étranger! Si je vous avouais tout...
Si je vous disais que j'ai rêvé d'un moyen plus expéditif, que j'ai
presque manié la bombe destinée à cet homme, l'engin fatal qui, l'été
dernier, déchiqueta ou livra ses inventeurs!
--Vous, malheureux!...»
Le chirurgien s'était levé. D'un élan instinctif, il courait aux
portes, tournait les clefs, rabattait plus hermétiquement les
tentures. Il entr'ouvrit même un instant pour explorer des yeux le
palier de l'étage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de
rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient
prolongeaient dans les murs des vibrations atténuées. Nul ne songeait
à épier ces deux hommes, qu'on supposait absorbés par la discussion
de quelque cas médical déconcertant.
Perrelot revint vers son jeune confrère. Il murmura:
--«L'affaire de la Petite-Barrerie?...»
Raymond, presque solennellement, inclina la tête.
--«Comment étiez-vous dans cette horrible aventure?
--La principale accusée, Tatiane Kachintzeff, cette fille de
vingt ans,--ah! si intéressante!... elle a vu,--vous m'entendez,
maître,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon,
la suivre à Paris, la faire monter dans une auto, le soir où
Francine revint chez moi blessée à mort. L'auto était une voiture
particulière... Le chauffeur avait le type d'un moujick...»
Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque
rudement:
--«Ainsi, vous déposerez une plainte contre ce prince russe, dont le
père occupa les plus hautes fonctions, dont le frère fut un des héros
de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme témoin une malheureuse
nihiliste, convaincue d'avoir joué une part active dans un complot
qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez à un
abîme, mon pauvre ami!...»
Il ajouta, devant le silence de Raymond:
--«Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de
fausser la valeur scientifique, sociale, que vous êtes.
--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son récit!... ce qu'elle a
souffert!...
--Sera-ce la venger?
--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...»
Encore une fois, le génial guérisseur prit l'expression dont
s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour
demander à Delchaume:
--«Dites-moi, en vous interrogeant à fond, en descendant jusqu'au
dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous
attache à cet enfant.»
Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise,
puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son
vieux maître le vit rougir légèrement, détourner les yeux.
--«Delchaume...
--Je... je réfléchis.
--Une réflexion vient de vous frapper déjà. Pourquoi ne me la
dites-vous pas?
--Parce qu'elle constate en moi un état d'âme trop récent...
--C'est celui-là qu'il importe de connaître.
--Mais, dès le début, tout inclinait ma tendresse vers ce petit
être... Ma pitié pour lui, mon désir d'exécuter le vœu de Francine,
sa propre grâce, à cet innocent... Il est adorable... Son isolement
dans la vie... le nom que je lui ai donné, et qui l'a fait mien...
Aujourd'hui, je me sens pris, lié... Je n'aimerais pas davantage mon
propre fils...
--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont
vous hésitiez à convenir avec vous-même.
--Ah! diagnostiqueur infaillible!» s'écria Raymond, qui ne put
s'empêcher de sourire. «Oui... j'hésite,--non pas à en convenir avec
moi-même, mais avec vous. Car c'est trop long à expliquer. Et, sans
explication, cela vous paraîtra si étrange...
--Racontez... sans explication.
--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne
retrouve pas mon fils adoptif.
--Une autre personne?... une femme?
--Une femme... oui.
--Une femme...» répéta encore le vieillard pensivement.
Il sembla peser en lui-même l'importance, les conséquences, de cette
nouvelle donnée, puis, tandis que son masque aigu et spirituel
s'éclairait d'une lueur de malice, il reprit:
--«Allons... Tout cela est moins désastreux que je ne le craignais.
Vous ne serez pas une force perdue.
--Je crois, mon cher maître, que vous vous lancez dans des hypothèses
inexactes.
--Mais non. Du moment qu'une femme est auprès de vous, une femme
qui se montre maternelle à l'enfant que vous élevez, une femme à
qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'êtes plus l'isolé,
en proie à une sombre folie de vengeance que je découvrais en vous
tout à l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf,
n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demandé d'abord. Mais c'est un
point élucidé: n'ayez aucun scrupule quant à mon rôle au lit de mort
de votre pauvre Francine. Je reviens entièrement à la vérité, très
volontiers, très haut, quoi qu'il en puisse advenir.»
Le grand chirurgien prononça ces mots du ton d'un homme qui conclut
une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur
un geste, suppliant de Delchaume.
--«Comment, mon cher maître!» s'écria celui-ci,«vous imaginez que
j'irai chercher des conseils auprès d'une femme si vous ne me donnez
pas les vôtres!
--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux à faire.
--De l'ironie!... Je ne la mérite pas.
--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la santé.
Tout à l'heure, je vous croyais malade....
--Comment?
--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise
Francine, quelque déchirement dont saigne votre cœur à la pensée de
ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de
vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait
d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
hypnotisiez devant une tombe, devant un mystère sanglant... Alors,
du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux
guérisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui
mettra au point vos chimères lugubres....
--Vous ne la connaissez pas.
--Mais si.
--Son influence peut être mauvaise.
--Mais non.
--C'est trop fort!
--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?
--Savez-vous, mon cher maître, pourquoi elle l'aime?»
Un franc sourire détendit la gravité du vieillard. Ses yeux adoucis
raillaient affectueusement Delchaume.
--«Non...non! Ce n'est pas à cause de moi,» protesta celui-ci.
Perrelot se tut, sans changer d'expression.
--«Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari
qu'elle a perdu.
--Comment cela se peut-il?
--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff,
frère du prince Boris.
--Une princesse Omiroff!...
--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir épousée, se vit retirer
son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre
nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a
de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'étoile du
National-Lyrique.
--Flaviana!...»
Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa
loge au National-Lyrique comme le célèbre professeur. Quel Parisien
prononcerait ce nom sans une prédilection charmée, un peu de fierté,
parce que la délicieuse artiste lui appartient, à ce Paris qu'elle
enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle
médisance n'a jamais eu prise sur la dignité de cette jeune vie.
Flaviana... Devant le vieux maître, l'apparition s'évoqua...
La créature ailée, dans l'envolement des jupes de tarlatane,
l'éblouissante légèreté, le style incomparable, qui fait de sa danse
un poème si personnel, un poème chaste. Et le long visage encadré des
bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.
--«Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que
Flaviana avait été la femme, ou la maîtresse, de Dimitri Omiroff.
--Sa femme.
--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?
--Oui, après une conduite si héroïque que le tsar lui a restitué
faveur, titres, biens...
--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?
--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il était
réintégré? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse
pour vivre, ne revendique rien.
--Il n'y eut pas d'enfant?
--Il y en eut un, qui vint au monde prématurément et ne vécut pas.
Ce fut une catastrophe causée par la brutale nouvelle de la mort du
mari, du héros... là-bas.
--Je comprends qu'elle ait reporté sa tendresse sur ce petit neveu...
--Elle ignore que Boris est le père.
--Pourquoi?
--Jusqu'à ce matin, je croyais à une faute de ma pauvre Francine. Je
n'avais pas à la révéler.
--Et ce soir?
--Ce soir, mon maître vénéré, je suis venu vous demander de me guider
dans ce labyrinthe.
--J'imagine que vous allez tout dire à Flaviana.
--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?
--Son chagrin?... à cause de l'enfant?...
--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connaîtra les liens
qui l'attachent à lui... Et elle sera terrifiée de le savoir aux
mains de Boris. Elle déteste et redoute son beau-frère.
--Vous lui devez cependant la vérité.
--Cette vérité vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de
faire apparaître au jour votre dévouement pour moi?... ce dévouement
qui vous entraîna...
--Nous avons tranché cette question.
--Enfin,... mêler une femme à cette histoire de sang... l'initier à
ma résolution de vengeance...
--C'est à cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une
femme comme celle-là... c'est notre meilleur guide, à nous autres
hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me
sens rassuré sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dépecé,
taillé, fouillé bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas
qu'une parcelle de notre admirable et misérable machine humaine garde
pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans
ma longue carrière, en procédant à une autopsie, j'ai effleuré de mon
scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un cœur de femme,
j'ai incliné toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable,
de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle
palpite, il y a les vibrations de l'infini. Là, se répercute ce que
nous pouvons connaître de plus profond du grand mystère de la vie.
Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le
vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.»
IV
DANS LES COULISSES
La répétition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les
auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
vérifier et faire recommencer des effets d'éclairage.
--«Les fonds sont trop bleuâtres de lune quand le fantôme de
la fiancée paraît,» dit quelqu'un. «Il ne se détache pas assez
nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'élève.»
Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise
pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait célèbre
le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule très
neuve, très personnelle, trouvait la mélodie sans y sacrifier ni la
pensée, ni l'enchaînement logique, ni le style. Cette mélodie ne
tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens,
pas plus qu'elle ne s'astreignait à la lourdeur piétinante du
_leit-motiv_ allemand. D'inspiration très française, l'œuvre était
d'une spontanéité, d'une fraîcheur ravissantes. Et quel sujet
essentiellement musical! C'était les _Elfes_ de Leconte de Lisle,
dont une imagination ingénieuse avait fait deux actes de ballet.
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.
Le premier acte montrait les fiançailles du chevalier, la jalousie
de la reine des Elfes, et tous les moyens de séduction inventés par
elle pour conquérir celui qu'elle aimait. Le second acte déroulait la
chevauchée nocturne, la traversée de la plaine féerique, la dernière
tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
avec le fantôme de sa fiancée:
«O mon chevalier, la tombe éternelle
Sera notre lit de noce, dit-elle.
Je suis morte, hélas!...» La voyant ainsi,
Lui-même, d'horreur, tombe mort aussi.»
Flaviana incarnait la reine des Elfes.
Comme la répétition s'achevait, les auteurs montèrent sur le plateau
pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.
Le jeune compositeur suffoquait, bouleversé de joie. Cette danseuse
à l'âme si profondément artiste, avait interprété son rêve en y
ajoutant une grâce divine. Il venait d'en avoir la révélation
complète, et il en tremblait d'émotion. Lorsqu'il fut près d'elle,
il voulut parler, ne le put pas, éclata en sanglots, tandis qu'il
baisait la main de l'étoile.
--«Merci,» dit Flaviana, avec son émouvant sourire. «On ne m'a
jamais fait un si grand compliment.»
Au fond de la scène, de petits rires étouffés fusèrent d'un groupe
tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frétillant de jambes et
de bras minces.
--«Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui éternue comme ça
sur la main.
--V'là ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'être sorti
de nourrice.
--Il a du talent, tu sais, le type.
--C'est pas une raison pour pleurer.
--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas?
Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez?» cria le régisseur,
qui, aussitôt, donna deux coups de sifflet.
Un hurlement partit:
--«Amenez la deuxième herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La
lumière... tout!»
Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous
le rayon d'un projecteur, son armure d'argent éblouissait. On avait
voulu donner le rôle à une femme. Mais le travesti déplaisait au
compositeur. «J'ai compris cela en drame,» dit-il, «je ne veux pas
des équivoques de music-hall.» L'interprète exultait. C'était un
jeune garçon, svelte, très doué, que les lauriers d'Illinski, le
Vestris russe, empêchaient de dormir.
--«Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine
chez la mère Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
soif,» demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce
petit monde.
Il s'adressait à une danseuse du premier quadrille, une grande
fillette de quinze à seize ans, de la figure la plus intéressante.
Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilité de
fleur rare, poussée trop vite. Ses traits, presque trop fins,
peu maquillés, semblaient mangés, pour ainsi dire, par deux yeux
immenses, où il y avait beaucoup de mélancolie, sinon de tristesse.
--«Merci, non,» répondit-elle avec douceur. «Vous êtes bien gentil,
Claudio, mais j'aime mieux pas.
--Vrai?... Oh! je vous en prie!...» insista le jeune homme,
désappointé.
--«Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio,» dit une coryphée en
riant. «Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mère Martin.
Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer.
C'est qu'elle ne plaisante pas, la mère Martin. Tout à l'heure, elle
lui a refusé crédit, à Chichette, pour des pastilles de menthe.
--Chichette me rase,» déclara Claudio.
--«Faudrait que tu aies de la barbe pour ça, morveux!» cria une voix
pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.
S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient
par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus
petites, dans ce qu'on appelait irrévérencieusement leurs «bains à
quat'sous». Un certain nombre prenaient le couloir qui mène chez la
mère Martin.
Derrière son comptoir, la bonne femme s'affairait à verser les sirops
et à débiter les bonbons que réclamaient tous ces petits museaux de
chattes.
--«Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette?» demandait-elle, la
main sur le bouchon du sirop d'orgeat. «Je ne vous sers pas avant de
les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas
qu'elle s'augmente. D'abord votre mère m'a défendu de vous faire
crédit.»
La petite jeta autour d'elle un regard navré. De voir les autres
boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.
Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.
--«Écoute, Chichette,» fit-il, en tirant la gosseline à l'écart, «je
nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.
--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.
--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?
--Bon! Vous v'là pincé, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le
marché. Ah! mince...
--Pas d'appréciation. Sais-tu quelque chose?
--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais déjà dans mes
meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mère
Martin, va!
--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?
--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas
repoussant... au contraire... tout à fait bath... Et galetteux!... La
marâtre à Bertile, mame Pageant, la fruitière de la rue du Rocher,
voulait arranger la chose. Elle a fait monter la môme dans l'auto du
type, le jour d'une promenade en forêt... Ça en a fait un raffût!...
--Comment ça?
--Ben, Bertile, d'abord, a sauté de l'auto. Elle s'est foulé ou cassé
quelque chose... Vous savez bien?... Elle est restée un mois sans
venir:
--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mêmes répétitions.
--Oh!... et puis...» continua la petite en s'étranglant de rire,
«c'est le père Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tapé sur
sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu être là!... Parce
que c'est sa seconde femme, celle-là... C'est pas la mère à Bertile.
--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.
--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis
qu'elle a toutes les chances. Sa petite mère du corps de ballet,
Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel
appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi
elle s'en fichait de vos générosités chez la mère Martin. Elle nous
dédaigne tous. Mademoiselle se voit déjà étoile.
--Je ne crois pas que Bertile soit méprisante,» murmura le pauvre
chevalier, qui rougit sous la visière d'or de son casque d'argent.
--«Oh!» fit Chichette, «qu'elle le soit ou non!... pour ce que ça
vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit
Claudio. Je vous en ai donné pour vingt-huit sous, il me semble.»
Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses légers chaussons
roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix
pointue:
--«Mon orgeat, mère Martin!... Donnez vite!... V'là Rothschild qui
s'amène!»
A la même minute, celle qui était l'objet de ces propos, descendait
vers le proscenium, où sa «petite mère», suivant la forme d'adoption
du National-Lyrique, s'attardait à causer avec le maître de ballet.
Bertile s'approcha de l'étoile, et, sans l'interrompre, se tint à
côté d'elle avec un petit air volontairement effacé, discret.
--«Tu m'attends, mignonne?» dit Flaviana en se tournant. «Reste...
J'ai fini. Nous remonterons ensemble.»
Elle lui parlait avec une tendresse de sœur aînée. Bien que cette
maternité pour rire des coulisses fût devenue presque effective
depuis que l'étoile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix
ans à peine qui séparaient leurs âges respectifs ne suffisaient pas
à mettre entre leurs deux cœurs si tendres la distance du respect.
Bertile avait dit:
--«Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler «petite
mère». Au théâtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au
National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers
sujets s'intéressent aux pauvres gosselines des petites classes,
comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce
serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi
vous appelle sa mère...
--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y
tromperait?» se récriait plaisamment Flaviana.
Un éloquent regard de la fillette vers le beau visage, presque
virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment
protesté, si la protestation eût été nécessaire.
--«Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma
chérie,» avait décrété la gracieuse créature. «Ainsi tu sentiras
moins qu'il te manque une famille.»