_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête,

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,

numérotés de 1 à 10._

CHACUNE SON RÊVE

OEuvres de Daniel LESUEUR

ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)

POÉSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets

philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »

LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisiveté._

_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »

Tome II: _Le Giaour._--_La Fiancée d'Abydos._--_Le

Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. »

Tome III: _Le Siège de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le

Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. »

ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)

MARCELLE. 1 vol. 3 fr. 50

UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50

AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 fr. 50

NÉVROSÉE. 1 vol. 3 fr. 50

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COMÉDIENNE. 1 vol. 3 fr. 50

AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 fr. 50

L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 fr. 50

FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 fr. 50

LE COEUR CHEMINE. 1 vol. 3 fr. 50

LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50

_Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50

-- -- LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50

_Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50

-- -- LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50

_Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50

-- -- MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50

_Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol. 3 fr. 50

-- -- MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50

L'ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50

NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50

LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50

_Du Sang dans les Ténèbres._--FLAVIANA, PRINCESSE.

Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50

DANIEL LESUEUR

DU SANG DANS LES TÉNÈBRES

Chacune son Rêve

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

_Tous droits réservés_

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.

CHACUNE SON RÊVE

I

MANUSCRIT DE FRANCINE

Novembre 1905.

_Je vais écrire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret

professionnel m'interdit de les révéler à qui que ce soit au monde.

Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la

responsabilité que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd

pour ma conscience, pour mon cœur._

_Je ne suis qu'une jeune fille, isolée, désarmée, intimidée devant

la vie, malgré le titre de docteur en médecine que je viens de

conquérir._

_Oh! oui... intimidée devant la vie. Combien je la trouve

impénétrable, déconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des

abîmes de passion, de mystère, de douleur,--peut-être de scélératesse

et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitôt et

à jamais devant moi. Combien elle me sera difficile à vivre, avec

la charge redoutable que j'ai assumée!_

_Il y a quelques jours à peine, j'étais encore presque insouciante,

malgré la gravité de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma

pauvreté, mes études ardues, sans distractions, sans loisirs, sans

joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'espérance. Je

touchais au but. Ce titre de docteur, à vingt-quatre ans, comme j'en

étais fière!... Avec ma volonté forte, dont j'éprouvais la vigueur,

ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret

avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du

succès, je ne doutais pas du bonheur._

_Mais aujourd'hui!..._

_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques

heures... tout s'est assombri, transformé. Quel drame ai-je traversé?

Qu'ai-je fait? Mon cœur se crispe. Une angoisse l'étreint._

_Alors, moi qui me sens faible, pour la première fois, à cause du

poids écrasant tombé soudain sur mes épaules,--moi qui n'ai personne

pour m'aider à le porter, ni mère, ni amie, ni confidente, ni fiancé,

moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le péril à nul

être au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet

blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique

confidence._

_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les détails, jusqu'aux plus

insignifiants, subsistent quelque part, impérissables? Ma mémoire

peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons

ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par

m'apparaître inconsistante et invraisemblable comme un rêve. Je me le

dois à moi-même. Et je le dois aussi à ce petit infortuné, qui, plus

tard, ne possédera pas de trésor plus précieux que mon témoignage._

_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sûre pour

qu'on ne l'y découvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il

n'y reste pas scellé à jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._

* * * * *

_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma

chambre d'enfant, de fillette, d'étudiante,--la chère petite chambre

de mes vacances, à Claire-Source._

_Claire-Source!... le joli nom. Il représente jusqu'à ce jour,--et

peut-être pour toujours,--la seule gaieté de mon existence. C'est la

maisonnette campagnarde de ma tante Stéphanie,--excellente vieille

fille, créature du bon Dieu, à qui je dois les petites douceurs, les

petites gâteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont,

sans elle, j'eusse été absolument dénuée._

_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos après la

soutenance de ma thèse._

_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais déjà

souhaité le bonsoir à ma tante, et je m'apprêtais à me coucher de

bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intéressait, lorsque

la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier,

où je rencontrai notre jeune servante, les yeux élargis d'effarement._

_--«Qu'est-ce que ça peut être, mademoiselle Francine? Je n'ose pas

descendre. J'ai peur!..._

_--En voilà une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir...

C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis

médecin.»_

_Je prononçai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil.

Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins

à tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques

avaient respecté le repos de mes nuits. Il est vrai que leur santé à

toute épreuve ne m'eût pas fait une carrière bien occupée, ni surtout

bien fructueuse, eussé-je eu l'idée, qui ne me vint jamais, de leur

réclamer des honoraires._

_Nous descendîmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin

tremblait aux mains de la poltronne._

_Devant notre modeste grille de bois, une auto était arrêtée: une

grande limousine, dont les phares étendaient un éventail d'éclatante

lumière, dont les vernis, les nickels miroitaient en dépit des

demi-ténèbres. Une voiture de grand luxe, à ce qu'il me sembla._

_Un homme en était descendu pour sonner. Un autre--le

chauffeur--demeurait sur le siège. Enfin, dans l'intérieur (je m'en

rendis compte presque aussitôt), se tenait une religieuse._

_--«Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur

Francine?» me demanda l'homme avec déférence._

_Visage banal, rasé, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais

quoi qui décèle quand même les attitudes du service. Il me fit

l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altérait

la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent à peine

appréciable,--provincial peut-être plutôt qu'étranger._

_--«C'est moi. Mais,»--me hâtai-je d'ajouter,--«je n'exerce pas

ici, sauf auprès des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes

confrères, à Parmain, à Beaumont?_

_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, près d'ici.

Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprès d'elle...

Une question d'humanité. Si vous jugiez qu'une autre intervention est

nécessaire, il serait toujours temps..._

_--Mais je ne suis pas sage-femme.»_

_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portière._

_--«Docteur,» commença-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette façon

de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent

nos décisions?) «Docteur... par la sainte charité chrétienne, ne

refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais

un peu, je ne crois pas à un cas compliqué... Mais la pauvre créature

est à bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs,

la bonté, la solidarité féminines, voilà ce qu'il nous faut... La

situation est délicate...»_

_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernière phrase._

_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre,

ne voyant qu'un vague paquet noir, et une étroite cornette blanche,

épinglée d'un voile également noir, dont l'ombre me dérobait

presque tout à fait son visage.) Cette religieuse, à l'intonation

papelarde, ne parvenait pas à m'émouvoir. Elle ne sentait pas ce

qu'elle disait, elle récitait une leçon. Mais quoi!... Ces femmes,

qui côtoient tant de misères, ne peuvent les partager toutes.

Celle-ci--garde-malade--était peut-être engourdie, hébétée de

veilles. Ce qu'elle proférait, machinalement, n'en était pas moins

la vérité. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus

atroces qui soient, compliquées de je ne sais quelles souffrances

morales,--souffrances trop faciles à deviner des maternités

clandestines, tragiques. Elle criait après la sympathie d'une autre

femme... Non pas après les soins vulgaires d'une professionnelle de

village, mais après la fraternité compréhensive d'une âme proche

de la sienne. La pitié parla en moi. Puis, d'autres sentiments

aussi. Ne sommes-nous pas des êtres trop complexes pour qu'aucune

de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort

le plus honorable le déclanchement de notre volonté. Que de causes

obscures dont nous nous plaisons à ignorer l'influence! Mais, comme

je veux ici tout dire, je dois reconnaître qu'une sorte d'attraction

romanesque s'ajouta, pour me décider, à l'entrain généreux. La mise

en scène nocturne, l'élégance de la voiture, le roman qui me serait

divulgué, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me

témoignait, même ce qu'il y avait d'un peu hasardeux à partir ainsi

dans les ténèbres, vers le mystère,--tout eut sa part dans la légère

exaltation où s'échauffa définitivement mon zèle secourable._

_--«Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de

voyage, ma trousse, et une écharpe pour jeter sur ma tête.»_

_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prévenir ma

tante._

_--«Allons-nous loin?» demandai-je._

_--«Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se préoccupe de

rien. L'auto sera à ses ordres pour le retour._

_--Vous entendez, Estelle, dites bien à ma tante qu'elle ne s'inquiète

pas.»_

_Enveloppée dans mon grand manteau, l'écharpe de gaze posée sur mes

cheveux, je montai dans la voiture._

_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y

suivait!... Cela ne me plut guère. Qu'il fût venu à l'intérieur

de la limousine avec l'infirmière, soit. Mais maintenant que nous

étions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--«dont madame le

docteur Francine»), il aurait pu s'asseoir à côté du chauffeur. La

température même ne lui aurait pas rendu trop pénible ce devoir de

respect. Car la nuit de novembre était tiède._

_J'abaissai la vitre à côté de moi. Un air moite, humide, mais sans

pluie, me caressa le visage._

_Je voulus demander quelques renseignements sur l'état de la personne

à qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le

temps, je laissai ma pensée s'évader au dehors, dans l'enchantement

triste de la nuit._

_Une vague clarté tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme

nous filions à toute vitesse vers Persan, c'était, de part et d'autre

de la route, la morne étendue des champs de betteraves, cultivées

pour les raffineries. Bientôt commença la petite cité ouvrière.

Quelle muette résignation, dans les ténèbres pâles, de toutes ces

humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique

fenêtre, leur échelle de poules montant à l'unique étage, dans le

carré de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!...

L'auto jetait sur chaque pauvre façade close le regard brutal de

ses phares. Et mon cœur se serrait,--comme à l'hôpital, quand le

chef de service, découvrant devant nous quelque tare humaine, sur un

pauvre corps de misère, y projette sa science et nous instruit, sans

se soucier des pudeurs et des épouvantes que brutalise l'impitoyable

clarté._

_Nous passâmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La côte fut montée,

la petite ville traversée en un éclair. Encore une route à travers

champs. Puis nous pénétrâmes dans la forêt de Carnelle._

_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurité, la

vraie solitude, le sourd abîme où nul cri ne serait entendu. Et j'y

étais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._

_La présence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle

pour lui poser enfin les questions nécessaires._

_L'intérieur de l'auto n'étant pas éclairé, je distinguais très

vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les

avais si peu, si mal vues, dans une si hésitante perplexité, que je

ne les imaginais pas davantage._

_--«Ma sœur,» commençai-je à voix basse, «voudriez-vous me donner

quelques indications sur la personne auprès de qui vous me conduisez?

Elle est jeune, m'avez-vous dit, très jeune?_

_--Vous en jugerez._

_--Vous ne savez pas son âge!... Est-elle primipare?» (Mais,

interprétant aussitôt le terme scientifique): «Est-ce son premier

enfant?»_

_L'infirmière ne répondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla,

au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avançait le pied

pour chercher celui de l'homme placé en face de nous sur un des

strapontins. Comme s'il eût attendu le signal, cet individu prit la

parole:_

_--«Mademoiselle,» me dit-il,--toujours avec le même ton déférent--«ne

vous alarmez pas. Madame la religieuse ici présente vous jurera,

comme je vous le jure moi-même, que vous n'avez rien à craindre.»_

_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort désagréablement.

Mais j'étais en pleine forêt nocturne, dans une auto qui faisait du

quatre-vingts à l'heure. Inutile, par conséquent, de bouger ou de

crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._

_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus

inquiétante._

_--«Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La

naissance à laquelle vous allez aider doit être entourée du plus

profond mystère. Des malheurs effroyables seraient le résultat d'une

indiscrétion, même la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre

sortie de cette forêt, de vous bander les yeux._

_--Jamais!... Comment!...» m'écriai-je, révoltée. «Et le secret

professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer

que j'y faillirais?_

_--Certes, non... mais enfin..._

_--L'intérêt même m'y oblige, voyons...» ajoutai-je. «Un médecin qui

ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrière.»_

_Vains arguments. Mes compagnons ne m'écoutaient pas, plaçant un

ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunité

de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un échange

de gestes, comme un signal. Aussitôt une étoffe opaque s'enroula

autour de ma tête, me couvrant le visage, si étroitement que je crus

suffoquer._

_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'étouffer. J'allais mourir...

Mais non. L'un d'eux dit à l'autre:_

_--«Je tiens bien. Tu peux dégager la bouche.»_

_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus

libre, me revint la faculté d'observer, alors que le son de cette

phrase persistait dans mon oreille._

_C'était la religieuse qui avait parlé. Du moins, j'en eus

l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout à coup

une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son côté

possédait une vigueur plutôt singulière pour une femme. Depuis cet

instant, je suis demeurée persuadée que la soi-disant porteuse de

cornette était un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve.

Après tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou

non droit à l'habit monastique, pour avoir rempli cette méchante

mission avec une semblable énergie._

_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans

un étau non moins solide. En même temps, il tordait et maintenait

l'étoffe dont j'étais aveuglée. Pour avoir plus de force, et mieux

prévenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'à

me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement

les miens. La fureur et l'écœurement de ce contact m'affolaient. Ces

violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang.

Mais que dire?... que faire?... Ils étaient les plus forts. Et, dans

l'angoisse de ces intolérables minutes, je n'avais qu'un espoir:

c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course

serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annoncé? Plût au ciel!...

Aveuglée, oppressée, impuissante, éperdue, je me sentais rouler dans

un abîme d'effroi. Et ce n'était pas la mort que je craignais le

plus._

_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la forêt de

Carnelle s'arrêta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roulé, à

cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me fût possible de

percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi

servirait de risquer même une appréciation? La voiture eût viré pour

retourner d'où nous venions, que je ne m'en serais pas aperçue. Quant

à la durée, nous ne l'estimons qu'à la mesure de nos sensations. Ce

qui me sembla d'interminables heures n'était peut-être que de rapides

minutes._

_Lorsque l'auto eut stoppé, les bras qui me maintenaient ne

desserrèrent pas leur étreinte. Au contraire, il me parut que

d'autres arrivaient à l'aide pour m'entourer, me traîner ou me

porter. Car, bien qu'on m'eût d'abord posé les pieds à terre, je ne

crois pas m'en être servie ensuite, pour gravir les perrons et les

étages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._

_Lorsqu'on m'enleva l'espèce de casque d'étoffe sous lequel je ne

différenciais même pas la lumière de l'obscurité, je demeurai un

instant éblouie._

_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon

premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement

subi. J'essayai de constater où je me trouvais et ce qui m'y

attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants

à recouvrer la netteté de leur vision, suffit pour que ceux que

j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais

pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se

trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._

_Cette chambre, largement éclairée à l'électricité, vaste et haute,

voûtée dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait

trois fenêtres, closes de volets intérieurs, et deux portes,

fermées,--peut-être à clef. Elle me fit un effet contradictoire,

d'opulence et de délabrement. Par ses proportions, par son décor

architectural, elle décelait une demeure plutôt somptueuse, un

château sans doute. Mais est-ce qu'une armée pillarde avait passé par

là? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les

murs étaient nus._

_Je consigne tout de suite une réflexion dont je ne m'avisai que plus

tard: c'est qu'on avait dû démeubler cette pièce lorsqu'il devint

indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet étranger n'en

gardât aucun souvenir distinct et caractéristique. A moins que ce ne

fût une précaution d'hygiène, pour établir autour de l'accouchée un

milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._

_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le

lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune

draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de

pharmacie, et des chaises fort ordinaires._

_Du lit s'échappait une plainte faible et continue, sans qu'on pût

discerner le pauvre être qui gémissait ainsi. Cette plainte exhalait

tant de souffrance découragée, qu'elle me perça le cœur._

_A côté du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._

_Si rapides qu'eussent été ces constatations, elles venaient après

une autre qui frappait aussi désagréablement mes sens que ma pensée.

Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphère. Moi qui venais de

suffoquer à demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante

impression. En même temps, je m'en alarmai comme médecin._

_--«De l'air... Il faut de l'air, ici,» m'écriai-je._

_La personne qui se trouvait près du lit ayant fait une espèce de

geste vague,--plutôt négatif,--je me dirigeai résolument vers une

des fenêtres, pour l'ouvrir moi-même. Les volets pleins qui s'y

appliquaient à l'intérieur résistèrent à tous mes efforts. Il en fut

de même aux deux autres croisées. Munis d'une fermeture hermétique,

ils ne bougèrent pas plus que le mur même. Cette constatation

m'incita à tâter les serrures des portes. Les portes étaient closes

aussi solidement que les volets._

_L'inquiétante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers

une petite sacoche suspendue à ma ceinture, où j'avais eu soin de

placer, ce soir-là, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un

revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou.

Je possédais toujours la sacoche, mais on en avait enlevé le

revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en étais pas

aperçue. Une exclamation indignée m'échappa._

_--«Où suis-je?» m'écriai-je, presque avec fureur, en revenant vers la

femme immobile. «Quel est ce guet-apens?_

_--Chut!...» fit-elle, posant un doigt sur ses lèvres, et me désignant

la forme torturée qui se convulsait sous les couvertures._

_Étrange chose... Extraordinaire instant._

_La femme... (une créature assez jeune, insignifiante, la

silhouette enveloppée d'une blouse d'infirmière)... son expression

soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa

mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire:

«Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien...» Ceci

me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrète

me suggéra: «Tu es médecin... agis... soulage.» Le lieu où j'étais,

ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait été faite,--tout

disparut, la peur aussi bien que la colère, la curiosité comme la

volonté d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir

professionnel et la pitié._

_Je me penchai vers le lit--sans même arrêter longtemps mes regards

sur cette femme, qui n'avait pas encore prononcé un mot, et dont la

seule attitude venait de m'impressionner jusqu'à changer mon état

d'âme. En écartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore

pu distinguer qui s'y trouvait._

_La personne qui gisait là portait une sorte de serre-tête, comme ceux

qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette.

Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un système compliqué de

rubans fixait à une robe de nuit à grande collerette pierrot où

s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule

masse d'où émergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'était

guère moins blanc que le reste. La seule couleur différente--je ne le

sus pas tout de suite--était celle des prunelles. Elles me parurent,

quand je les vis, très sombres, d'un brun velouté, peut-être

noires. Pour le moment, les paupières les recouvraient. Ces paupières

abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et

régulière qu'elle devait avoir été rognée avec des ciseaux, pour que

l'expression des yeux devînt ainsi méconnaissable. Dans le même but,

assurément, les sourcils avaient été rasés. Bien que la complexion

fût d'une brune, je ne pouvais préjuger de la nuance des cheveux,--du

moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,

étant données les fantaisies de coloration et de décoloration que

l'art capillaire facilite._

_Comment la reconnaître jamais?_

_Ce masque blêmi, sans expression, sans parure, dénué de sourcils,

presque de cils, étroitement encadré de ces blancheurs de linceul,

qui sait?... Dans l'éclat de la santé, de la vie, de la joie,

avec la grâce d'une coiffure seyante, c'était peut-être une image

de séduction. Des cœurs passionnés l'évoquaient peut-être en se

consumant de désir._

_Hélas!..._

_Les traits me parurent délicats, réguliers. La distinction se

marquait au galbe allongé de l'ovale, à je ne sais quoi de fin et

de fier, qui subsistait malgré cet affreux appareil, et malgré les

crispations de souffrance. Elle se décela également à l'élégance des

attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre

corps labouré par de terribles douleurs. Mais la disproportion des

jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien

que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par

leur développement et leur fermeté, à la gracilité fluette des bras.

On aurait dit qu'une gymnastique spéciale avait exercé les unes sans

jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent,

sinon toujours, cette espèce d'inachèvement ou de désharmonie, qui

force les sculpteurs à faire poser plusieurs modèles pour obtenir un

type complet de perfection plastique._

_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une très jeune

créature._

_L'état qu'elle présentait à un examen médical fût resté

incompréhensible si l'odeur du chloroforme répandue dans la chambre

ne l'eût expliqué. L'influence de cet anesthésique, administré à une

dose déraisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait à la

rendre inconsciente et à paralyser presque entièrement le travail de

la maternité,--du moins le travail volontaire, celui où l'organisme

se détermine sous l'éperon de la douleur._

_Inconsciente, elle l'était. Mais non insensible. Sa chair torturée

gémissait,--plaintif gémissement qui déchirait le cœur. Et, sans

doute, à cette lamentation physique, se mêlait le cri d'une détresse

obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne répartissait plus

la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle

peut-être, de l'âme angoissée._

_--«Qu'a-t-on fait!...» murmurai-je. «Sans l'intervention du

chloroforme, tout se fût passé normalement. Tandis qu'à présent le

pire est à craindre. Qui a osé appliquer ce stupéfiant avec une

prodigalité si coupable?»_

_Je levai les yeux vers l'infirmière. Non pour une réponse positive à

ma question, mais pour un éclaircissement quelconque, dont je pusse

tirer parti._

_Elle me considérait avec anxiété, sans répondre. Et comme je lui

dis encore quelques mots, renforcés par toute l'autorité dont

j'étais capable, en appelant à sa conscience pour me venir en

aide, elle finit par proférer des sons qui me furent totalement

incompréhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport

avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune

syllabe familière dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle

parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains

noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,

sous ma direction, à joindre aux miens ses efforts pour sauver la

malheureuse jeune mère et son enfant. Jouait-elle un rôle imposé?

Était-ce réellement une étrangère assez fraîchement débarquée de son

pays pour ne pas connaître un seul mot de français? Que sais-je? Pour

moi, dans le drame, elle n'était qu'une comparse très inférieure. La

chance voulut qu'elle eût une sensibilité compatissante, beaucoup

de bonne volonté, des gestes précis et agiles. Grâce à cette triple

disposition, elle coopéra très efficacement à l'œuvre de salut que

je m'efforçai d'accomplir, et dont, à certaines minutes, j'eus lieu

de désespérer._

_Combien dura cette œuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue

et moi disputâmes-nous à la mort l'autre inconnue,--presque cadavre

par la rigidité effrayante,--et appelâmes-nous désespérément à la

vie l'infortuné petit être, qui faillit avoir pour tombeau le sein

glacé où toute palpitation s'éteignait? Je ne sus pas quand la nuit

fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque

interstice des volets, je ne m'en aperçus pas. L'électricité nous

éclairait abondamment._

_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait être nécessaire

aux soins spéciaux que je prodiguai. Ma trousse était complète. Et,

pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai là, sur cette

table, où s'étalait tout un appareil d'infirmerie. La garde me

préparait tout, en personne d'expérience. C'était elle, probablement,

qui s'était munie de si prévoyante façon._

_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au

monde. J'évaluai plus tard, à peu près, la durée de notre effort,

de notre veille, de notre jeûne, et je ne m'étonnai plus de notre

excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du café très fort,

bien qu'une religieuse (une véritable, cette fois, ou celle de la

voiture?... je n'y fis pas attention) fût venue à deux reprises nous

apporter un plateau chargé d'aliments._

_Enfin, nous entendîmes crier, respirer, ce bébé, que j'accueillis

dans le monde avec une pitié infinie._

_C'était donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!...

Moi, si éloignée de son destin, amenée de force en cette chambre où

il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans

la vie sous de bien lugubres auspices._

_Sa mère n'avait pas conscience qu'il fût là. Les yeux clos,

peut-être pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de

posséder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort

ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse

n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalité terrible lui

arracherait ce trésor._

_Quel dommage! Il était si beau, ce nouveau-né! Robuste, solide, bien

constitué, le petit gaillard ne demandait qu'à vivre. Un peu noir de

suffocation à la première minute, il eut vite fait de mettre en jeu

ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perçants, et

ce qui éclaircit aussitôt son mignon visage._

_Je mis un baiser sur ce petit front._

_--«Pauvre enfant!» murmurai-je. «Au moins quelqu'un t'aura souhaité

la bienvenue. Et tu n'auras pas tout à fait été dépourvu de caresses

à ton premier jour._

_--Ainsi, c'est un garçon,» dit une voix d'homme._

_Je tressaillis de saisissement._

_Depuis que l'infirmière, après avoir lavé l'enfant, me l'avait mis

dans les bras pour s'occuper de la mère, je m'étais assise, accablée.

La réaction s'opérait en moi, après tant d'émotions et d'efforts.

Peut-être une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,

quelque chose m'avait échappé. Je ne saurais affirmer maintenant

rien de net sur l'entrée de cet homme. Ma compagne lui avait-elle

envoyé un message, un signal? S'était-elle absentée pour le prévenir?

Les cris de l'enfant l'avaient-ils attiré? Comment n'avais-je pas

entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions

insolubles, et, d'ailleurs, sans intérêt._

_Mais quel sursaut lorsque cette voix mâle me frappa! Je levai les

yeux._

_Un personnage de très haute taille, de forte carrure, s'approchait,

se penchait curieusement. Son désir de voir était si manifeste, que,

d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-né. Du moins,

mes mains firent ce geste. Ma pensée n'y prit point part. Elle se

tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour

observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._

_Un masque lui couvrait le visage, emprunté sans doute à un

accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrière le

miroitement des verres, et une espèce de bavolet tombait plus bas que

le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale.

Sa tenue était quelconque. Un costume de sortie, non pas un négligé

d'intérieur. Il parlait le français avec pureté, sans accent.

J'étudiai ses mains,--soignées, sans physionomie caractéristique, et

dépourvues de bagues._

_--«Vous êtes le père?» demandai-je._

_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_

_--«Grâce à vous,» dit-il, «cette femme et cet enfant sont sauvés..._

_--L'enfant,» soulignai-je._

_--«L'enfant seulement?» questionna-t-il avec un accent d'inquiétude._

_--«Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le

chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme...»_

_Il se détourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec

l'infirmière, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il

revint à moi, et, sans plus me parler de l'accouchée, il reprit:_

_--«On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mêmes précautions

qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de

désagréable pour vous, mais... impossible autrement._

_--Je ne veux pas qu'on me touche!» m'écriai-je avec véhémence. «Je me

banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous

êtes le maître ici, empêchez que des valets offensent une femme si

indignement.»_

_Pendant que je débitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'émouvoir,

sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse

de billets de banque:_

_--«Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste

rémunération..._

_--Non, monsieur._

_--Cependant..._

_--Non, monsieur._

_--Mais... des honoraires..._

_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicité. Je

ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._

_--Vous avez donné vos soins à Madame._

_--Comme je les lui aurais donnés au bord d'une route, dans une salle

d'hôpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous

gardez votre masque.»_

_Il se mit à rire... Un rire qui me fit un peu peur._

_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutiés... des mots

d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._

_--«Prenez garde,» repris-je. «Le moindre bruit l'agite. Et si la

fièvre s'en mêle...»_

_Il baissa la voix._

_--«Il faut pourtant que vous m'écoutiez, mademoiselle. Je ne puis

vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y êtes

entrée._

_--Qu'avez-vous à me dire?_

_--Ceci: je suis le maître de mon secret, et je n'entends pas qu'on

s'en mêle. Une indiscrétion vous coûterait cher._

_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur

professionnel._

_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que

vous avez vu ici._

_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pénible, et singulièrement

compromis par une application intempestive de chloroforme._

_--Silence!...»_

_Je me tus. Lui aussi._

_J'avais remis le nouveau-né à la garde. Elle l'habillait,

l'emmaillotait avec de grandes précautions. L'homme jeta un coup

d'œil de son côté, puis reprit, non sans hésitation, et tellement

bas que je l'entendis à peine:_

_--«Cet enfant... Il doit disparaître.»_

_Comme pour arrêter mon mouvement de révolte, il me saisit le poignet._

_--«On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pensée.

Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre à l'Assistance?_

_--Moi!_

_--Je vous connais, mademoiselle. C'est à bon escient que je vous ai

choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence.

Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une

église... la borne. Il m'en coûterait._

_--Quelle infamie!_

_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._

_--Je n'ignore pas que vous êtes un père infâme._

_--C'est là que vous jugez à faux, précisément.»_

_Un éclair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait être le mari sans

être le père. Il se vengeait. Atroce vengeance!_

_--«Vous volez un enfant à sa mère. Peut-on commettre un crime plus

abominable!_

_--J'ai fait venir un médecin, non un confesseur,» ricana-t-il. «Oui

ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?...»_

_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cessé de brûler dans la

cheminée. Au dehors, c'était novembre... Un frisson courut dans mes

veines._

_--«J'emporte l'enfant,» déclarai-je._

_--«Pour le remettre à l'Assistance?_

_--Qu'en puis-je faire d'autre, hélas? Je suis une jeune fille... et

sans fortune._

_--C'est bien sur cela que j'ai compté. Cependant, voulez-vous me

jurer?..._

_--Je le jure._

_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._

_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._

_--Alors... sur votre vie._

_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre

être, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!...»_

_Une lassitude, un dégoût, une horreur sans nom. J'avais le sentiment

d'être, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse.

Et pourtant... Que pouvais-je?_

_Avant de s'éloigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les

billets de banque. Je les repoussai avec plus d'écœurement que la

première fois._

_A peine avait-il quitté la chambre, que des gens s'y précipitèrent.

Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tête. Mais je me débattis si

violemment, et avec un tel cri, qu'une espèce de désarroi rompit

l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'élancer vers

l'infirmière et pour lui enlever l'enfant._

_--«Qu'on le laisse, au moins,» criai-je, «recevoir un baiser de sa

mère!»_

_Ceux qui étaient là comprirent-ils? Eurent-ils pitié? Je ne sais.

Mais ils m'accordèrent le temps de porter le petit être contre les

lèvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._

_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un éclair

de conscience. Peut-être le cri que j'avais jeté,--sans en modérer

l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher à l'anéantissement de

sa faiblesse et à la torpeur du stupéfiant, dont l'action n'était

pas encore dissipée. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide,

un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de

sourcils, et presque de cils, les rendaient effarées, hagardes. Elle

les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle?

Quelle suprême anxiété réveilla sa pauvre âme? Un balbutiement

s'échappa de sa bouche, lorsque j'en détachai la petite tête de son

enfant. Penchée sur elle, j'entendis très distinctement ce nom répété

à deux ou trois reprises:_

_--«Serge... Serge...»_

_Puis, plus clairement encore:_

_--«Mon Serge adoré!...»_

_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se

doutant, à mon attitude, que j'épiais avec ardeur les paroles qui lui

échappaient, mirent à cette scène la fin la plus brutale. Étouffée,

aveuglée, entraînée, je ne pressentis même pas ce qu'était devenu

l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La

crainte que j'eusse recueilli la clef de cette énigme changeait sans

doute à mon égard les dispositions prises._

_Un regret m'effleura le cœur. Et tandis qu'on m'installait,--sous

bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto

du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain

sur ma poitrine à la place vide du petit corps tiède que j'y avais

pressé._

_--«Oh!» me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-même,

«que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce à me le

confier?»_

_Le retour fut pareil à la dernière partie de l'aller. Je ne pus ni

bouger, ni rien voir. Toutefois, je perçus, sous mon bandeau, qu'il

faisait jour._

_«La nuit a été longue. C'est le matin,» pensais-je._

_Cette clarté--très vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua.

L'entrée de la forêt, sans doute, ou la gêne de ces étoffes

enroulées, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au

contraire, les ténèbres s'épaissirent. J'en fus troublée. Je ne

concevais pas ce que je devais constater tout à l'heure: le jour

avait passé. Le crépuscule, puis la nuit, lui succédaient._

_Encore une fois, il me fut impossible, même approximativement,

d'évaluer la distance parcourue._

_Le moment vint où l'auto s'arrêta._

_On m'en sortit, paralysée, engourdie d'avoir été maintenue longtemps

immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dégageât ma

tête, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait à toute

vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'étoffe

qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de

temps encore pour me reconnaître, pour identifier le lieu où l'on

m'avait amenée._

_La nuit était profonde, l'heure devait être avancée. Un grand

silence régnait sur la campagne. Le bruit même de l'auto ne me

parvenait plus. Personne autour de moi._

_D'abord, j'avais cru être assise sur un banc. Puis mes yeux,

s'habituant à l'obscurité, distinguèrent autour de moi des masses

blanchâtres. Je me rappelai avoir remarqué, non loin de notre maison,

des blocs de pierre, matériaux de construction, dont la disposition

s'évoqua devant ces formes identiques. Mais n'était-ce pas près d'un

terrain déjà enclos d'une grille?_

_Je me retournai. Voici la pâleur régulière du mur... les raies noires

des barreaux... Alors je me trouvais à deux pas de Claire-Source!_

_Avant de me lever, je tâtai de la main près de moi, car j'avais cru

me rendre compte qu'on y déposait ma trousse. Mes doigts en palpèrent

le cuir... Puis... qu'était-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.

Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains

tremblantes s'avancèrent... Étrange émotion... Je ne respirai plus...

Si l'enfant n'avait pas été là, j'eusse éprouvé une déception atroce._

_Mais il y était. Je serrai contre mon cœur cette vague chose

emmaillotée, ce petit être, plus seul au monde que je n'étais seule

dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._

_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craquèrent..._

_Comment dire l'exaltation, la mélancolie d'une telle minute?... Une

révélation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de

bouleverser ma jeunesse. Mon corps brisé de fatigue n'était pas

moins endolori que mon âme. La nuit de novembre, sinistre, sans

lune, que j'affrontais seule pour la première fois, me sembla pleine

d'épouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon cœur

l'enfant... l'enfant rejeté, inconnu. Le regard de sa mère, le seul

regard lucide de cette infortunée, le seul regard qu'elle poserait

jamais sur son fils, me perça de nouveau. Mes sanglots éclatèrent. Je

crois encore les entendre s'élever, sans écho, dans la dure nuit._

_--«Petit enfant... petit enfant...» murmurai-je. «Je t'aimerai,

moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne

t'abandonnerai pas.»_

II

VERS LA MORT

C'est en terminant cette première partie des confidences de

Francine, que Raymond Delchaume fit arrêter l'auto en pleine forêt

de l'Isle-Adam. Le décor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le

soir d'octobre enténébrait les espaces peuplés d'arbres. Déjà, sous

les futaies, le crépuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large

route, un peu de clarté pleuvait encore du ciel gris perle. A cette

clarté défaillante, Raymond, dans la voiture découverte, s'était

arraché les yeux pour lire, pour lire encore...

Maintenant, il savait.

Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dénouement effroyable.

Il avait reçu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois

ans, mon Dieu!... après cette sinistre aventure,--lorsqu'elle

rentra au nid de leur amour, éperdue, ensanglantée, mourante... Oh!

l'agonie presque muette... Les lèvres qui n'osaient parler,--dans

la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au même sort.

Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prière désespérée.

Quelle torture, le mystère de cette fin atroce! Enfin le voici donc

dévoilé!...

Ce qui montait du cœur de Raymond, ce qu'il devait à cette morte

innocente, à cette martyre, c'était le cri de délivrance, de

justification. Sa poitrine en éclatait. Comment ne l'eût-il pas

jeté à l'univers, ce cri, à la Nature, à la forêt recueillie, aux

premières étoiles... Voilà pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant

la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du désir

d'être seul. Et voilà pourquoi, lorsque se fut éteint le roulement

de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les

ténèbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une

joie plus déchirante que la douleur:

--«Francine!... ma Francine, à moi... toute à moi... Ce n'est pas ton

enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...»

«Ah!» soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant à mots décousus,

à voix haute, comme un insensé, tandis qu'il marchait sur la

route pâle, entre les profondeurs baignées de ténèbres,--«ah! ma

Francine... ah! bien-aimée... du moins je n'ai pas douté de toi,

de la beauté de ton âme... Tu sais... tu sais... j'ai été jusqu'à

l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'idée que tu

t'étais donnée à un autre!... l'idée surtout... oui... cela, c'était

pire... me rongeait... l'idée que tu ne m'avais pas avoué ton erreur,

ou ton malheur... que tu t'étais défiée de mon amour... Francine...

où que tu sois, dans l'abîme de la mort, dans l'abîme des choses

éternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne

le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, même ce qui

l'eût tué s'il n'avait été plus fort que la jalousie, plus fort que

l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir

traversé cette épreuve... de connaître seulement après des mois de

souffrance la vérité qui te justifie. Cette vérité... elle ne me rend

pas ta mémoire plus sacrée, plus chère... Et cependant... si... oh!

si... douce adorée!... Et elle me délivre!... Elle me délivre!...

Elle me délivre!...»

Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'égarement, le

désordre, d'une révélation qui bouleversait tout en lui.

Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomètres de route

avant la sortie de la forêt. Dans la même inconscience, il passait à

côté de l'automobile qu'il avait louée pour le ramener à Paris. Mais

le chauffeur guettait ce fantaisiste client.

--«Monsieur!... monsieur!... me voilà! Je suis là.

--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...»

Et, sautant dans la voiture:

--«Eh bien, allez... marchons.»

La course rapide, dans l'air vif, le restituait à son rêve. Toutefois,

une ordonnance, une logique, des déductions s'esquissèrent dans ce

net esprit.

Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles résolutions

prendre?

Le message posthume de Francine,--découvert le matin même, par un si

prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix,

dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment

critique.

Eh quoi!... ce manuscrit mille fois précieux, il était en partie la

cause d'une nouvelle fatalité. N'était-ce pas l'affolement de l'avoir

trouvé,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait

permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente

de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il désormais,

ce petit François?--le petit Serge de nounou Favier--Serge...

naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mère.

La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait

baptisé ainsi.

Chacune son Rêve · 第 1 / 20 段