Toporoo, après avoir préparé les boissons prescrites par Simon, vint les

présenter aux deux soeurs, et retourna dans son coin, où il se mit

à murmurer à mi-voix une chanson, comme eût fait une nourrice pour

endormir son enfant malade.

Tout à coup Annetje saisit la main de sa soeur, la pressa vivement, et

lui dit tout bas d'écouter les paroles que disait Toporoo, sur l'air

plaintif qu'elles lui avaient entendu chanter tant de fois.

Voici ce qu'il disait:

Elle était jeune, elle était belle;

Nulle ne l'égalait dans les bois,

Quand plus indomptable que le puma,

Son arc à la main, son carquois sur les épaules,

Elle faisait plier à peine la tige des hautes herbes,

Sous son pied plus léger que le pied de la biche,

Elle dort maintenant sous les hautes herbes,

Pourquoi la jeune fille a-t-elle quitté son vieux père?

Pourquoi la jeune fille a-t-elle abandonné son frère,

Et cet autre compagnon fidèle de son enfance,

Son frère naguère sa seule tendresse?

Pourquoi dort-elle aux pieds des arbres sous les hautes herbes?

Le visage blanc est venu dans le pays de la jeune fille.

Elle s'est dit: Il est grand, il est généreux,

Mais ne fût-il ni grand, ni généreux,

Je le sens, je l'aimerais comme je l'aime,

Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.

Il lui dit: Fille des bois, je ne puis t'aimer.

J'ai laissé dans mon pays un autre amour,

Rien ne peut me l'ôter de l'âme, c'est ma douleur et c'est ma vie.

Elle leva les yeux au ciel et disparut dans les ténèbres.

Elle dort au pied d'un arbre sous les hautes herbes.

--Toporoo a deviné notre secret, murmura Annetje.

--Eh bien! faisons comme la jeune fille, mourons, ma soeur!

--Oui, reprit Annetje, mais mourons sans que ni Simon, ni notre sainte

et bonne mère puissent deviner notre fatal secret, sans que rien ne

trouble la sérénité de leur bonheur.

Agathe poussa un gémissement.

--Est-ce donc moi qui dois t'exhorter au courage? moi qui partage tes

douleurs!

En ce moment Toporoo fit entendre quelques accords de l'instrument

bizarre qui servait à l'accompagner, et il chanta:

La jeune fille aime aux cieux!

Au ciel il n'y a ni jalousie ni haine!

Il y a de l'amour pour satisfaire chaque amour!

La jeune fille aime aux cieux.

La jeune fille aime aux cieux!

Elle s'est dit: Ici-bas les douleurs et les sacrifices!

Là-haut la fidélité qui ne finit jamais!

La jeune fille aime aux cieux!

Peu à peu l'effet des boissons préparées par l'Indien et la monotone

régularité de son chant finirent par faire tomber les deux soeurs dans

ce sommeil vague et pourtant plein de visions que produit la fièvre. A

travers ce sommeil elles entendaient la voix de Toporoo, et croyaient

voir la jeune Péruvienne, sa malheureuse soeur, se pencher sur elles et

leur dire à voix basse:

--Je l'ai aimé comme vous, comme vous je l'ai aimé jusqu'à mon dernier

soupir! Mais il n'a point vu couler une seule de mes larmes! Mais il n'a

point entendu un seul soupir s'échapper de ma poitrine. Dans mon amour,

je n'ai pas voulu lui donner le remords de ma douleur!

Le lendemain matin, quand les jeunes filles s'éveillèrent, l'Indien

se tenait encore assis à la même place et dans la même attitude. Il

s'approcha silencieusement d'elles, interrogea leur pouls, et fit signe

à Drinck de le suivre. Le gros chien s'étira paresseusement, secoua ses

oreilles et suivit Toporoo; maître Bob s'était élancé sur son dos, et

Psylla, encore engourdie, se tenait enlacée autour de son cou en guise

de collier.

Les jeunes filles s'agenouillèrent devant l'image de Notre-Dame d'Anvers

et prièrent avec ferveur. Elles cherchèrent ensuite, en baignant leur

visage d'eau fraîche, à faire disparaître la trace des larmes qu'elles

venaient encore de répandre, s'embrassèrent et se tinrent quelques

instants convulsivement serrées dans les bras l'une de l'autre. Puis

elles descendirent près de leur mère, qui se disposait à se rendre près

d'elles, et qu'avait retenue, jusqu'alors, la crainte de troubler leur

sommeil.

On peut juger de la joie de Thrée, en voyant calmes et debout, quoique

pâles encore, ses deux filles si gravement indisposées la veille.

--Chères imprudentes, leur dit-elle, pourquoi vous lever ainsi au point

du jour quand vous êtes souffrantes?

--Nous ne le sommes plus! répondit Agathe en souriant.

--Et puis, nous voulions vous accompagner à la messe, ajouta Annetje.

--Ne devons-nous point des remerciements à Dieu pour la journée d'hier?

interrompit avec amertume Agathe, dont Annetje serra la main.

Elles se rendirent toutes les trois à l'église, et toutes les trois

prièrent avec ferveur.

Quand elles furent de retour au logis, dame Thrée, dont l'émotion était

visible, s'assit, et prenant la main de ses filles qu'elle attira

doucement à elles:

--Mes enfants, leur dit-elle, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.

--Annetje échangea un regard avec sa soeur, qu'elle vit pâlir. Prête à

manquer de courage elle-même, elle sentit son coeur se briser.

--Allez! nous savons votre secret, ma mère, lui dit-elle en cachant son

visage dans le sein de Thrée et en attirant dans ses bras Agathe. Simon

vous aime et vous l'aimez! Que la bénédiction du Ciel descende sur votre

mariage!

--Merci! mes enfants, dit Thrée, en les couvrant de baisers. Cependant,

si cette union devait vous coûter un regret, un chagrin...

--Soyez heureuse, mère! reprit Agathe, qui s'était remise de son

trouble. Pouvons-nous demander autre chose à Dieu? Simon n'est-il pas

déjà un père pour nous? Ne lui devons-nous point la santé et la vie?

ajouta-t-elle avec ironie.

--Oui, soyez heureuse, mère! vous dont la vie n'a été pour nous, depuis

notre naissance, qu'un dévouement de tous les instants.

--Et maintenant, interrompit Agathe, viens, Annetje. Allons embrasser

Simon et le féliciter.

Elle entraîna sa soeur dans le jardin pour empêcher sa mère d'entendre

les sanglots qu'elles ne pouvaient plus réprimer.

Tandis qu'elles se réfugiaient dans la partie la plus touffue d'un

bosquet, derrière un grand massif d'arbres, elles entendirent Toporoo

qui de sa voix monotone et lente, chantait l'air qu'il leur avait dit la

veille:

«La jeune fille aime aux cieux!»

--Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre

sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la

lie!

Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les

bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon

père!

Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens,

du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée

officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés

à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que

pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle

vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas

même ses amis les plus intimes.

Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les

préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes

et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le

mariage d'une jeune fille.

A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la

Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les

jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries

transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table

damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La

vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la

renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire,

on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille,

et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place.

Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile.

Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent,

par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même.

La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion

mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et

trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces

pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu

qu'il s'en montrât le fidèle confident.

Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des

deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur

sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse.

En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur

désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui

commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère

en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais

l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette

âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne

troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière

et sans réserve.

Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent

trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur

fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de

la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils

trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête.

Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir

leurs félicitations.

Rubens embrassa Simon avec une tendresse toute fraternelle:

--Vous voici désormais heureux, mon ami! lui dit-il.

--Oui, mon cher Rubens, répondit Simon; oui, je suis heureux; je crois

à mon bonheur! Vous m'avez dessillé les yeux, et vos sages conseils ont

chassé de mon âme les funestes pensées qui l'obsédaient. Je m'abandonne

sans défiance à l'avenir, et je me sens aimé plus que je n'aime,

peut-être! Quelle que soit l'étendue de ma tendresse pour Thrée, il ne

peut m'être donné d'atteindre la sublimité de l'amour et du dévouement

de cette créature angélique.

Et cependant, Rubens, je suis triste et inquiet! Au milieu de mon

bonheur, je sens la main de la fatalité s'étendre mystérieusement sur

moi; son ombre sinistre glace mon coeur.

--Enfant! interrompit Rubens. Folle imagination, toujours ingénieuse

à se créer des chimères! Regardez, et dites-moi si vous n'êtes pas

coupable de vous livrer à de pareilles folies!

En ce moment, dame Thrée entrait, accompagnée de ses deux filles.

Elle avait quitté ses vêtements de veuve et portait le costume frison

dans toute son élégante simplicité. Un cap-oor d'une valeur extrême et

d'un goût exquis couronnait son beau front; l'ovale pur de son visage se

dessinait au milieu des flots de dentelles du voile qui retombait sur

ses épaules; enfin une sorte de veste en damas de soie verte, brodée de

même couleur, laissait voir ses bras admirables, et dessinait sa taille

que faisait valoir encore une jupe fort large de même étoffe. Cette jupe

descendait un peu moins bas que la cheville, de façon à faire valoir un

petit pied enfermé dans un soulier de soie à larges boucles d'or.

Quelque simple que fût ce costume, qui n'était autre que celui de toutes

les bourgeoises de la Frise, il formait avec les vêtements noirs et

hermétiquement fermés que Thrée portait d'habitude un contraste plein de

charmes.

Elle s'avança vers Rubens et ceux qui l'accompagnaient, leur fit une

révérence profonde, tendit la main en rougissant à Simon et se réfugia

entre ses deux filles. Simon s'approcha des deux jumelles:

--Mes enfants, leur dit-il, Dieu qui m'entend m'est témoin que je

mettrai tous mes efforts à vous tenir lieu du père que la volonté divine

vous a enlevé avant que vous fussiez nées. Si mon bonheur avait dû vous

coûter une seule larme...

--Il ne me cause que de la joie, mon père, interrompit Agathe, pâle et

cependant les joues enflammées par une ardente rougeur! Que Dieu bénisse

votre union comme nous la bénissons! N'est-ce pas, ma soeur?

Annetje voulut répondre, mais la voix expira sur ses lèvres, et elle ne

put faire qu'un signe d'assentiment.

--Allons! c'est assez nous attendrir, s'écria Rubens. Voyons, mes

enfants, que l'un de vous me donne la main, que l'autre en fasse de même

pour Simon, et que mynheer Borrekens ouvre la marche avec dame Thrée.

Celle-ci s'enveloppa dans les plis d'une longue faille de soie noire,

et le petit cortège sortit de la maison de mynheer Borrekens, pour se

rendre silencieusement à la paroisse voisine. L'obscurité commençait à

peine à se dissiper dans les rues: des ombres épaisses remplissaient

encore la nef de Saint-Jacques et la chapelle latérale, dans laquelle

devait se célébrer le mariage. A cette époque, surtout, les mariages de

veufs ou de veuves avaient lieu sans aucune espèce d'apparat, le matin

de très bonne heure et presque avec mystère.

Il n'y avait donc dans la chapelle qu'un vieux prêtre, confesseur de

dame Thrée, et deux diacres indispensables à l'accomplissement des rites

ecclésiastiques.

Le mariage fut consacré à la clarté tremblotante des cierges et au

milieu de l'église déserte: on n'entendait que la voix cassée du vieil

officiant, les répons graves des diacres et le bruit de leurs pas

sur les dalles de marbre de l'autel. Le vieillard adressa une courte

exhortation aux mariés, et célébra ensuite la sainte messe.

C'était, je vous l'assure, une cérémonie faite pour émouvoir même des

indifférents, que cet acte solennel de la vie qui s'accomplissait avec

tant de simplicité et de majesté à la fois!

Annetje et Agathe, abîmées dans leur douleur, purent pleurer sans que,

du moins, on vît leurs larmes.

Au moment du départ, elles relevèrent leurs têtes brûlantes qu'elles

avaient jusque-là tenues cachées et appuyées sur leur prie-Dieu: elles

reprirent silencieusement, avec le cortège, le chemin du logis.

La table se trouvait dressée dans la salle à manger, et fut servie comme

par enchantement, grâce à l'activité de la vieille Juive.

Après un déjeuner qui se passa gravement, et sans rien de la gaîté

ordinaire d'un repas flamand, on se leva de table; Rubens et les trois

autres témoins prirent congé des nouveaux mariés et de leur famille.

Annetje et Agathe vinrent s'agenouiller devant leur mère et devant

Simon. Thrée les pressa sur sa poitrine.

Simon l'imita et leur dit:

--Que Dieu m'entende et m'exauce! chères enfants! qu'il vous comble de

ses bénédictions, et vous donne le bonheur dont vous êtes si dignes.

Les jeunes filles se retirèrent, et Thrée considéra quelques instants,

en silence et avec attendrissement, Simon qui lui tendit les bras!

--Oh! dit-elle avec transport, me voici à jamais heureuse! Je défie le

sort maintenant, mon noble Simon!

Tandis qu'elle parlait ainsi, les jeunes filles traversaient en

pleurant, le jardin, et Toporoo chantait de sa voix plaintive:

La fille du Pérou, la fille au visage d'or,

Se penche sur les nuages du ciel.

Elle se dit: Comme moi, elles savent souffrir,

Mais, comme moi, elles savent aimer!

Le bonheur est au ciel!

CHAPITRE XIV.

LA VOCATION.

Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se

passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle

manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû

donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant

point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller

naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient

les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont

la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent

bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte

de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains.

Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les

douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée,

heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce

bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son

auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon

lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour.

Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à

l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure

sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui,

sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il

donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était

quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un

doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue,

il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres

causeries qui délassent si bien d'un rude travail!

Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles

souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer

gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur

visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles

se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé.

Là, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre

des larmes avec des prières.

Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de

Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença

à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en

ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme.

Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans

leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la

Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles

n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur

mère qui s'agenouillait derrière elles.

Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les

attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse:

--Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher,

je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette

souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez,

votre bonheur m'est plus précieux que la vie!

--Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje.

N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas?

--Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent

vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir?

--Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous

avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons

vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger.

--Méchantes, petites ingrates, qui doutez de votre mère! s'écria Thrée

en les entourant encore davantage de ses bras, parlez et parlez vite!

--Ce que nous avons à vous dire, mère, est bien grave. Voici plusieurs

mois que nous y réfléchissons. Nous avons prié, chaque jour, Dieu de

nous éclairer.

--Mais parlez, parlez, au nom du Ciel! vous m'effrayez!

--Ma mère, nous voudrions consacrer notre vie au Seigneur; nous

voudrions entrer en religion.

--Mais cela n'est pas possible! Vous me dites cela sans y avoir songé.

Mes enfants! me quitter! Vous séparer de votre mère! Abandonner cette

maison où vous êtes nées pour aller vous enfermer dans un cloître! Oh

cela n'est pas possible!

--Notre premier devoir est de vous obéir, ma mère. La crainte de vous

affliger nous avait empêchées jusqu'à ce jour de vous faire connaître

la vocation que Dieu a mise dans notre coeur. Si nous vous l'avons

confessée, c'est que vous nous l'avez ordonné, ma mère.

--Me quitter, m'abandonner! Comment une pareille idée a-t-elle pu vous

venir? Oh! je mourrais de désespoir s'il me fallait me séparer de vous!

Vous le savez bien! Allons, laissons-là ces idées folles! Que personne

que moi n'en sache rien! Votre grand-père en mourrait de douleur, et

Simon, celui que Dieu vous a donné pour remplacer votre père, Simon en

serait aussi malheureux que moi.

--Rassurez-vous, ma mère, reprit Agathe avec fermeté, tandis qu'Annetje

pleurait dans le sein de sa mère; rassurez-vous, nous serons ici les

seules à souffrir.

--Mais ne me parlez donc point ainsi, je vous le demande à genoux, mes

enfants! Ne pouvez-vous donc point servir le Seigneur dans le sein de

votre famille aussi bien qu'au fond d'un cloître!

--Dieu nous a appelées à lui! murmura Annetje.

--Dieu ne veut point de partage! reprit Agathe.

Thrée s'élança près de la fenêtre, l'ouvrit et respira quelques instants

l'air frais qui venait frapper son visage.

--Écoutez, dit-elle, après avoir réfléchi quelques instants; une telle

résolution ne saurait exiger de trop mûres réflexions. Si vous m'aimez,

je vous prie, mes enfants, de cacher à tout le monde ce que vous appelez

votre vocation. Dans trois mois, si vous persistez encore dans votre

résolution, je consulterai mon père, mon mari et notre ami dévoué

Rubens. Venez m'embrasser, essuyez vos larmes, et que Dieu daigne vous

éclairer!

Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels ni Thrée, ni Simon, à qui sa

femme avait confié le désir de ses filles d'entrer en religion, fissent

la moindre allusion à cette confidence douloureuse. De leur côté,

Annetje et Agathe gardèrent la même réserve. Rien en apparence ne

paraissait changé dans l'intérieur de cette famille, dont tout le monde

enviait le bonheur, et dans le sein de laquelle s'agitait sourdement,

hélas! le désespoir.

Les deux soeurs, comme d'habitude, passaient une heure à se promener

dans le jardin, tous les jours, après le dîner qui avait lieu à midi,

suivant l'usage de l'époque. Elles y retrouvaient maître Bob et Toporoo,

aux pieds duquel se tenaient assis Brinck avec la couleuvre Psylla entre

ses pattes. Toporoo, toujours accroupi au pied, d'un arbre, chantait

à mi-voix des airs indiens, mais sans les accompagner de paroles.

I! semblait avoir oublié et les douleurs des jeunes filles et les

consolations mystérieuses qu'il leur avait apportées. Retombé dans

l'impassibilité somnolente qui lui était ordinaire, il n'en sortait

que pour obéir à un ordre de Simon. Alors, il se levait brusquement,

exécutait avec une extrême vivacité ce que lui demandait le médecin,

revenait aussitôt reprendre sa place et recommençait à chanter.

Quand se furent écoulés les trois mois d'épreuves et de réflexions

imposés par Thrée à ses filles, celles-ci descendirent un matin chez

leur mère.

Thrée se tenait assise près de la fenêtre du parloir et paraissait

plongée dans une profonde et riante rêverie. Un petit bonnet d'enfant

qu'elle achevait de garnir de dentelles de Malines s'était échappé de

ses doigts et gisait sur ses genoux. Autour d'elle, on voyait étalés

tous les objets qui composent une layette de nouveau-né.

En effet, déjà de mystérieux tressaillements lui avaient révélé qu'elle

ne tarderait point à devenir mère une seconde fois, et la pensée des

joies saintes et sans nombre que la maternité lui préparait l'avaient

jetée dans la rêverie où la trouvèrent ses filles.

Pendant quelques minutes, elles restèrent là, debout et tremblantes,

sans que leur mère les aperçût. En les voyant, elle tressaillit et leur

présenta son front pour qu'elles y déposassent le baiser du matin. Les

deux jeunes filles, après avoir embrassé leur mère, se mirent à genoux

devant elle.

--Bénissez-nous, ma mère, dit Agathe, tandis que sa soeur fondait en

larmes; bénissez-nous! Les trois mois de silence et d'épreuve que vous

nous avez prescrits se sont écoulés. Loin de s'affaiblir, la vocation

que Dieu a mise dans notre coeur est devenue plus impérieuse.

Permettez-nous, ma mère, d'entrer au couvent et de consacrer notre

existence au culte du Seigneur.

--Ah! dit Thrée, vous ne savez point le désespoir que vous me causez!

Que voulez-vous que je devienne sans vous?

--Dieu ne vous abandonnera pas, ma mère, reprit Agathe. Il vous

tiendra compte du sacrifice que vous lui faites! Il vous comblera de

consolations, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, et en portant les

yeux vers la layette à laquelle travaillait sa mère.

Thrée jeta un regard de terreur sur les jeunes filles; la dernière

parole d'Agathe avait failli lui faire entrevoir leur fatal secret; mais

elle repoussa cette pensée comme impossible et folle!

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 9 / 11 段