grand-père le cruel dessein que vous avez arrêté. Je ne me sens point
le courage de lui porter un pareil coup. Allez! s'il consent à votre
départ, je vous réponds d'obtenir de votre beau-père qu'il ne s'oppose
point à la résolution que vous avez prise.
Agathe et Annetje sortirent en se tenant par la main, et se dirigèrent
vers le jardin où se trouvait mynheer Borrekens assis au soleil et,
comme d'habitude, dessinant avec sa canne des arabesques sur le sable.
--Ma soeur, dit Annetje en arrêtant Agathe, ma soeur, je n'oserai
jamais!
--Viens, ne manquons pas de courage à cette heure suprême! Viens!
--Ma soeur, il en mourra! Ce coup va le tuer.
--Ecoute, interrompit Agathe, je ne puis continuer à souffrir ce que
nous souffrons depuis un an! Je préfère la mort! N'es-tu donc pas comme
moi? Ne sens-tu pas mille pensées funestes s'éveiller dans ta tête,
allumer ton sang et agiter convulsivement ton coeur? Il y a des moments
où le désespoir me ferait blasphémer contre la volonté divine! Il y va
du salut de mon âme. Allons, viens!
--Ah! vous voici, mes chères filles, dit le vieillard de sa voix
chevrotante, et du plus loin qu'il les aperçut. Venez vous asseoir à mes
côtés! Mais qu'avez-vous donc? l'une de vous est pâle et l'autre a les
yeux pleins de larmes! Quel chagrin éprouvez-vous donc?
--C'est que nous craignons de vous faire de la peine, mon père!
--Ce serait la première fois de votre vie, vous qui êtes mon bonheur!
--Viens! fuyons! Ne lui dis rien! murmura Annetje.
Agathe saisit la main de sa soeur et la retint près d'elle.
--Mon père, dit-elle, nous venons vous prier de nous conduire au couvent
des Soeurs Clairisses de Malines.
--Et pourquoi donc faire? demanda le vieillard surpris.
--Nous désirons, ma soeur et moi, passer quelque temps dans la retraite.
Le vieillard allait lui adresser une objection; elle se hâta d'ajouter:
--Nous avons le consentement de notre mère, si vous nous accordez le
vôtre.
--Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends point, dit
mynheer Borrekens: je vais aller trouver votre mère.
Il se rendit, en effet, près de Thrée, et revint quelques instants
après, pâle et se soutenant à peine.
--Votre mère m'a tout dit! Puisque vous n'êtes plus heureuses près de
moi, dans la maison où vous êtes nées; puisque vous voulez que je meure
sans vous voir au chevet de mon lit funèbre, partez! Demain votre
beau-père vous conduira à Malines, et vous entrerez au couvent des
Soeurs Clairisses.
--O mon père! rétractez ces paroles sévères; dites-nous que vous nous
pardonnez! dites-nous que votre bénédiction nous suivra dans notre exil!
murmura Annetje.
Le vieillard fondit en larmes.
--Vous ne savez donc pas combien je vous aime! s'écria-t-il, à travers
ses sanglots. L'isolement dans lequel vous allez me laisser sera ma
mort!
A deux jours de là, une voiture attendait à la porte de la maison de
mynheer Borrekens, et les deux jeunes filles, enveloppées de grandes
failles noires, montaient silencieusement dans cette voiture. Annetje
fondait en larmes: l'oeil sec d'Agathe était brillant d'une lumière
fiévreuse. Sur le seuil, éclataient en sanglots Thrée et le pauvre
Borrekens.
Simon prit place dans la voiture en face des deux soeurs; le confesseur
de la famille, vieux moine aux traits vénérables, s'assit à ses côtés,
et la lourde machine, qui n'était autre chose qu'un chariot recouvert de
cuir, se mit brusquement en marche.
Disons, en passant, que cette voiture appartenait à Rubens qui l'avait
prêtée pour le voyage à Malines. A cette époque, Anvers ne comptait
point une seule voiture de louage; un coche faisait, tous les jeudis, la
route d'Anvers à Malines: c'était les seuls moyens de communication qui
existassent entre les deux villes.
Pressées l'une contre l'autre, Annetje et Agathe se tenaient la main
et priaient tout bas. Simon se laissait aller à ses rêveries et à sa
douleur. Car n'aimait-il pas, comme ses propres filles, ces deux enfants
qui allaient à jamais s'ensevelir dans un cloître?
Le moine disait son bréviaire.
Le soir commençait à envelopper la ville, lorsque la voiture s'arrêta
devant un grand édifice, sévère de lignes et sombre d'aspect.
--Nous voici arrivés! dit Simon de sa voix douce.
Les jeunes filles tressaillirent.
Simon, après un moment de silence, ajouta:
--Ecoutez-moi, chères enfants, écoutez la voix d'un ami, d'un père! Si
vous éprouvez la moindre hésitation, si vous ne sentez pas la main de
Dieu qui vous pousse irrésistiblement vers la vie monastique, étouffez
un vain sentiment d'orgueil, songez à votre mère qui pleure dans votre
chambre déserte! Songez à votre grand-père, pauvre vieillard, à qui
vous avez enlevé la plus grande des joies qu'il ait en ce monde: votre
présence.
Annetje ne put empêcher ses larmes de couler; Agathe laissa échapper un
soupir.
--Dieu n'est-il point partout, près du fauteuil d'un vieillard
malheureux comme dans un couvent? continua Simon.
--Mes enfants, dit le vieux moine, écoutez la voix de votre beau-père!
si quelque motif humain et non la volonté divine vous porte à prendre le
voile.
--Allons, un bon mouvement! s'écria Simon. Ramenez la paix et le bonheur
à la maison paternelle.
Et, par un geste affectueux, il prit la main des jeunes filles dans les
siennes comme pour mieux les retenir.
Elles se dégagèrent vivement.
--Dieu nous appelle! s'écria Agathe. Viens, ma soeur!
En achevant ces mots, elle se précipita hors de la voiture, sans
attendre que Simon lut descendu pour la soutenir. Annetje la suivit,
quoique avec moins de résolution; le moine descendit à son tour et
agita le marteau de la porte. Le bruit du coup qu'il frappa retentit
tristement dans le cloître, et fut répété par cent échos confus. Une
vieille tourière vint ouvrir.
--A la vue du moine elle fit une profonde révérence, et après avoir
échangé avec lui quelques mots à voix basse, elle l'introduisit et elle
introduisit ceux qui l'accompagnaient dans un parloir froid, humide,
dont les murs étaient couverts complètement par des boiseries de chêne.
Un crucifix, une image de la sainte Vierge et une tête de mort étaient
les seuls objets qu'on vît dans cette pièce d'un aspect lugubre.
Il n'y avait d'autres sièges que des bancs en bois de chêne comme le
revêtement des murs;
Quelques minutes s'écoulèrent et l'abbesse parut enfin.
C'était une vieille femme à l'aspect sévère, courbée par l'âge, et qui
ne pouvait marcher qu'à l'aide d'une canne. Elle fit en entrant une
profonde révérence au moine, et jeta un coup-d'oeil froid et scrutateur
sur les jeunes filles.
Le moitié emmena l'abbesse près de la fenêtre et eut avec elle une
conférence assez longue, pendant laquelle la religieuse ne cessa de
tenir les yeux attachés sur les deux soeurs. L'entretien terminé, elle
s'avança lentement vers elles en marquant chacun de ses pas du bruit de
son bâton.
--Mes filles, leur dit-elle de sa voix cassée, vous êtes bien jeunes
pour avoir pris irrévocablement une résolution aussi grave. Vous avez
dix-sept ans à peine! songez que votre existence peut être longue
encore! La vie coule lentement ici, et cette vie, ajouta-t-elle en
portant les yeux autour d'elle, serait bien austère pour celles dont
la vocation ne se trouverait point véritable. Nous étudierons votre
vocation. Mon père, bénissez ces jeunes filles.
Le vieux moine étendit la main sur la tête d'Annetje et d'Agathe, qui
étaient tombées à genoux, et il s'éloigna vivement ému.
Simon van Maast le suivit le coeur brisé et les yeux pleins de larmes.
Quelques instants après, Annetje et Agathe entendaient la porte du
cloître qui se refermait lourdement sur Simon, et qui les séparait à
jamais de leur famille.
Il était une heure avancée dans la nuit quand Simon rentra chez lui. Une
vive agitation régnait au logis, et une sage-femme se trouvait installée
dans la chambre de dame Thrée.
--Mon fils! s'écria mynheer Borrekens du plus loin qu'il aperçut son
gendre, c'est Dieu qui vous ramène et qui vous a inspiré la pensée de
revenir ce soir.
--Votre femme vient d'être prise de douleurs qui semblent annoncer une
prochaine délivrance.
Simon s'élança dans la chambre de Thrée. Au moment où il entrait, il
entendit la voix de Toporoo qui chantait:
Pourquoi sommes-nous les seuls,
Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
Toi qui es au ciel, ô belle fille du Midi!
Et vous autres, pâles filles du Nord!
Et moi, moi qui gémis sur la terre étrangère!
Moi qui pleure celle qui est mort et celles qui vivent!
Pourquoi sommes-nous les seuls,
Les seuls sur lesquels l'oubli n'ait point de pouvoir?
Le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel!
CHAPITRE XV.
LA FIN.
L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu
faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations
religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se
nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus,
et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.
Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur
beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir
dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de
pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les
entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque
les forces humaines.
Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa
tendresse habituelle.
Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures,
les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les
rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si
frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins
et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère
et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire
pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.
Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de
leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans
qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient
laissés à Anvers.
La règle le voulait ainsi.
Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat.
L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en
silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient
debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête
inclinée.
--Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente,
froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler
pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre
sainte maison?
Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme:
--Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce.
--Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
--Oui, ma mère!
--La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me
trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
Elles gardèrent le silence.
--Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre
ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère
spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous
une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point
encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le
voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux
vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et
je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta
sévèrement:
--Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais
interrogée. Ecoutez mes ordres:
Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est
d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour
laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra
plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au
Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le
souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter
vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous
avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette
maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine
au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans
votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte!
Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu
du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au
cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le
souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos
bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie
vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons
le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes
servantes.
Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna
sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et
les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter
leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles
étaient arrivées au couvent.
Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage
d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.
Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse
avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put
réprimer son attendrissement:
--Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un
peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la
joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi
ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que
votre départ a laissé derrière vous!
Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées
autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se
mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes
voyageuses, ne leur en était pas moins agréable.
Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis
que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire:
--Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur
bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant
ma mère et mon pauvre vieux grand-père!
--Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe.
Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la
force de les vaincre.
Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu,
et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée
par l'hiver.
Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les
airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on
vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer
la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait
cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en
tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante
sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta
immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la
neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt
elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait
le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs
cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se
trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux
aveuglés, comme lui, par la neige.
Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La
neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans
le lit de glace amoncelé sur le sol.
Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à
terminer.
Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui
elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées
silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main
de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui
annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions,
Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie,
tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur
l'épaule de sa soeur.
Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser
les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de
neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les
roues qui ne tournaient que lentement!
Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par
Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre
la porte principale de la maison.
--Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce
pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues
en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre
reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible
voyage.
Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude,
étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui,
et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une
légèreté pleine de joie et de trouble.
Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un
peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.
A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée.
--Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents
autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast.
--Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point,
laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise.
Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se
prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation
dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.
Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant
des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la
maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait
entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit.
Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au
milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de
gagner le corps principal du logis.
A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva
jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou
plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.
Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo:
c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il
disait:
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Le bonheur que vous nous donnez est payé!
Oui, il est payé par le désespoir!
Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu;
Un ange qui échangerait les félicités célestes
Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus,
Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras!
Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher!
Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
Vous ne savez pas que le malheur,
Oui, que l'exil et le malheur
Sont déjà votre ouvrage fatal!
Puisse le sort détourner de vous l'expiation,
La juste expiation des malheurs que vous avez causés!
Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!
--Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi
cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle
donc?
Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes
de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme
et les paroles de sa chanson:
Avez-vous du courage? Il vous en faut!
Demandez à la jeune fille au visage d'or,
Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
Se penche sur moi, pour me dire
Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
Avez-vous du courage? Il vous en faut!
Le courage vient du Ciel,
Et cependant la fille au visage d'or,
Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel!
Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion,
Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main
tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte
d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère.
De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent
avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par
la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense
cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier.
Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et
contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son
sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses
genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que
tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète
que celle d'Annetje et d'Agathe.
Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient
l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le
sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables
joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa
jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits
l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec
ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en
temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait
en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait
sur les genoux de mynheer Borrekens.
Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine
palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées,
regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident
frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir.
Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le
berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança
sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx.
En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour
de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait
devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et
mendier de lui un regard et une caresse.
Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse
l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et
baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du
berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps
les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle
venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait
profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant
l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en
bégayant des mots tendres et confus.
Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui
pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle
poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre
du parloir.
A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au
seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du
foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus
tendres de les rappeler à la vie.