Elles s'agenouillèrent devant cette image sainte, et se signèrent. Puis,

quand il fallut commencer les oraisons, toutes les deux hésitèrent, car

elles avaient l'habitude de réciter leurs prières ensemble et à voix

haute.

Agathe commença la première, après une courte hésitation, à prier tout

bas!

--O ma soeur, ma soeur, pas ainsi! s'écria Annetje éperdue: qu'est-il

donc survenu entre nous et pourquoi la désunion s'est-elle glissée entre

ton coeur et le mien?

--Prions Dieu, prions ensemble! dit Agathe d'une voix sourde. Tu

souffres du mal dont je souffre! Nous sommes trop habituées à éprouver

les mêmes sensations, pour qu'il en soit autrement. L'une de nous deux

ne peut être heureuse qu'au prix du malheur de l'autre. Oh! cette idée

me brûle le cerveau et me rendra folle! Prions, ma soeur, prions!

Elles prièrent comme d'habitude. Annetje mettait plus de ferveur en

s'adressant à Dieu; la voix d'Agathe avait des inflexions convulsives et

saccadées.

Leurs prières terminées, elles se déshabillèrent en silence, et comme

d'habitude Annetje présenta son front au baiser de sa soeur.

Agathe hésita quelques moments avant de déposer ses lèvres sur le front

d'Annetje.

--Mon Dieu, mon Dieu, n'aurez-vous point pitié de nous! murmura la

pauvre enfant.

--Oh! pourquoi la mort ne nous a-t-elle point frappées toutes les deux,

il y a un an! Nos coeurs n'auraient jamais connu ni le désespoir ni la

haine!

--La haine! s'écria Annetje éperdue, la haine, ma soeur! Oh! cela est

impossible, n'est-ce pas!

--La haine! répéta cruellement Agathe. Oui, la haine!

La nuit fut longue pour les deux infortunées en proie à une fièvre plus

dévorante que celle qu'avait guérie naguère Simon van Maast: ni l'une

ni l'autre ne ferma les yeux; ni l'une ni l'autre n'adressa une seule

parole à sa compagne. Lorsque les premiers rayons du jour commencèrent à

pénétrer dans leur chambre, ils les trouvèrent pâles, silencieuses, et

feignant toutes les deux d'être plongées dans un sommeil menteur.

Annetje prit doucement sa soeur dans ses bras:

--Agathe! lui dit-elle en sanglotant, Agathe! ma soeur bien-aimée,

embrasse-moi! laisse-moi t'embrasser!

--Non! répondit durement Agathe. Non! Pourquoi m'embrasseriez-vous,

puisque vous ne m'aimez point?

--Je ne t'aime point! O Sainte Vierge, vous l'entendez! Tu veux donc me

faire mourir de douleur, Agathe?

--Non, vous ne m'aimez pas! reprit Agathe, en s'arrachant des étreintes

de sa soeur. Si vous m'aimiez, vous prendriez pitié de mon désespoir!

vous renonceriez à cette folle passion qui a brisé notre tendresse!

--Tu me demandes un sacrifice au-dessus de mes forces; et toi?...

--Et moi, je ne veux point m'immoler pour vous! Vous le voyez bien, nous

sommes nées pour le malheur l'une de l'autre, pour nous haïr, pour nous

maudire, comme je vous le disais hier! Eh bien! haïssons-nous donc,

puisqu'il le faut, puisque ces horribles sentiments sont dans notre

coeur!

Annetje s'agenouilla silencieusement devant la sainte image de la Mère

de Dieu, et joignant les mains par un mouvement convulsif;

--O refuge des affligés! murmura-t-elle, ne nous abandonnez pas!

Venez-nous en aide! Ayez pitié de nous!

CHAPITRE XII.

UNE ENTRÉE PRINCIÊRE.

Tandis que sa soeur priait, Agathe se couvrait de ses vêtements avec

une agitation fiévreuse. Sans prendre le temps d'achever sa toilette du

matin, elle descendit au jardin, elle en parcourut plusieurs fois la

longue allée, la tête en feu et le coeur palpitant. Elle ne pouvait

respirer; ses yeux, gonflés de sang, n'y voyaient point. A diverses

reprises, Drinck, son favori, vint doucement gémir à ses pieds pour

obtenir une caresse qu'elle ne lui donna point, et elle passa plusieurs

fois sans remarquer la présence de Toporoo, qui, enveloppé dans un vaste

manteau de pelleteries, se tenait, suivant son habitude, assis au pied

d'un arbre et s'enivrait des parfums d'un tabaco, en murmurant ce chant

mélancolique:

«La fille du Mexique pleure au ciel et se voile le visage de ses ailes.

»Elle gémit de la douleur qui brise le coeur des soeurs qu'elle aime.

»Elle plaint leur erreur; elle les plaint de demander le bonheur à la

terre.

»Le bonheur n'est point sur la terre! Il est près de la fille mexicaine,

de la trépassée au visage d'or.

»Non, le bonheur n'est point sur la terre! Il est au ciel.»

Peu à peu la vivacité de sa marche apaisa la cruelle agitation d'Agathe,

et lui rendit la liberté de sa pensée. En entendant la chanson de

Toporoo, son coeur gonflé se rompit, et des larmes abondantes la

soulagèrent. Alors elle se rappela les cruelles paroles qu'elle avait

dites à sa soeur, et elle cacha dans ses deux mains son visage, rouge de

honte et de remords. Aussitôt, sans hésiter et pour ainsi dire d'un seul

bond, elle s'élança dans la chambre où priait encore Annetje, la prit

entre ses deux bras et la couvrit de baisers et de larmes. Longtemps

elles restèrent confondues dans une même étreinte.

--Toi! ma soeur! rien que toi! s'écria-t-elle. Toi seule, Annetje! ma

tendre Annetje! Arrachons de notre coeur l'horrible pensée que l'esprit

du mal y a jetée.

--Oui! dit Annetje; que rien ne puisse nous désunir! renonçons à lui!

Que l'une de nous ne soit pas heureuse au prix du bonheur de l'autre!

Heureuse! Y aurait-il du bonheur pour l'une de nous, en sachant sa

soeur mourante et désespérée? Jurons, aux pieds de Notre-Dame des

Sept-Douleurs, jurons de renoncer à lui!

--Ah! je n'en aurai jamais la force! murmura Agathe.

--Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la

sollicitent de sa miséricorde!

En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza

qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!

--Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix

chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la

ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère

du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le

bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier

Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de

portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le

grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il

est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de

messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre

les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du

prince, gouverneur général des Pays-Bas.

La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue

ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables

improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie

primesautier.

Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai

de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier

de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut

exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur

place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe

dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la

bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un

goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de

trop exagéré, même de nos jours.

Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque

consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement

leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla

d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour

orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres

qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment,

qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le

temps de dessiner.

Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne

rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.

Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif.

D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe,

ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des

distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée

fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr.

Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du

célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre

peintre qui les avait imaginées.

Enfin le grand jour arriva.

Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque

tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers

lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de

l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville.

Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les

compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent

leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête

de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours

écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira

son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout

retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval

de carton.

Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite

apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers

saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son

Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre.

Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui

présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient

se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les

Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui

disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le

lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du

temps n'ont point dédaigné de rapporter.

Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se

rendre au palais qui lui avait été préparé.

Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits

dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui

sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et

surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que

la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses

épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu

arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait

un peu.

A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des

Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi

parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans

les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.

Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe:

nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à

sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du

style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se

tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait,

en si peu de jours, improvisé tant de belles choses!

--C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait

d'art! répondit le magistrat.

--Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà

plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me

font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le

célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre

célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle

réception.

--Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le

retient en son hôtel.

--Eh bien! messieurs, allons lui rendre visite, reprit Ferdinand.

Et, interrompant la marche du cortège, il se dirigea vers la demeure de

Rubens avec une extrême vivacité et au milieu des acclamations de la

foule, charmée de voir honoré si dignement le grand peintre dont elle

était fière à tant de titres.

Arrivé devant l'hôtel de Rubens, Ferdinand jeta les rênes de son cheval

à un page et, suivi des plus illustres seigneurs qui faisaient partie de

son cortège, il se fit conduire à l'appartement de Rubens. Ce dernier,

à l'aspect inattendu du prince, voulut se lever du fauteuil où il se

tenait à demi-couché; Ferdinand l'arrêta, lui prit la main, et le

forçant à se rasseoir:

--Chevalier Rubens, lui dit-il, nous sommes d'anciens amis! Je vous ai

vu trop souvent à la cour de Madrid, pour n'avoir point apprécié votre

noble caractère. Je reviendrai vous visiter, si votre santé ne vous

permet point de m'honorer de votre société pendant mon séjour à Anvers.

Aujourd'hui, je n'ai voulu que venir vous remercier de la fête admirable

que vous avez inventée pour moi: j'appartiens, vous le savez, au

programme de cette fête. Demain, je serai tout à l'ami.

Ferdinand tint parole, et le lendemain matin, vers neuf heures, sans

suite, sans autre compagnie qu'un écuyer, il arriva chez Rubens, et

visita avec lui la magnifique galerie de l'artiste: car l'émotion

que lui avait causée la visite du frère du roi avait opéré une crise

heureuse dans la santé de Rubens, et fait disparaître son accès de

goutte.

Le prince avait annoncé en arrivant qu'il déjeunerait avec Rubens, et

Rubens, avec un tact exquis, n'invita à ce repas que le seul Simon van

Maast, qui entrait chez son ami au moment même de l'arrivée du prince.

--Monseigneur, dit-il à ce dernier, tandis que le médecin restait tout

étonné de voir son malade debout et guéri, permettez-moi de présenter à

votre Altesse Royale le docteur van Maast.

--Mynheer, interrompit le prince, je remercie le chevalier Rubens

d'avoir prévenu mon désir. Comme je sais que vous ne sortez de chez vous

que pour les malades qui ne peuvent venir vous trouver, je voulais aller

requérir de vous une faveur.

--Une faveur! répéta van Maast en s'inclinant. Votre Altesse Royale sait

que je suis humblement à ses ordres.

--Voici messire Rubens guéri: il me fera l'honneur d'assister demain à

un banquet que je compte offrir à la noblesse et à la bourgeoisie de la

bonne ville d'Anvers. Faites-moi le plaisir de l'accompagner. Je sais

les grands services que vous avez rendus aux Pays-Bas pendant l'épidémie

qui vient de ravager Anvers. Je connais votre désintéressement et votre

savoir. Les Pays-Bas doivent être et sont fiers de posséder deux hommes

tels que ceux dont je serre en ce moment la main.

Au même instant Hélène Rubens entra accompagnée de ses enfants, et ma

foi, comme dit le vieux Driasdust, il faut bien l'avouer, on se mit à

table.

Toutefois nous nous garderons de faire une description de ce déjeûner.

Disons seulement qu'il fut digne de madame Hélène, qui l'avait ordonné,

et que l'hospitalité flamande se déploya grande et glorieuse dans cette

improvisation gastronomique, comme le fit observer le prince Ferdinand.

Quelque brillantes, quelque savamment ordonnées que soient de nos jours

les fêtes publiques, peut-être restent-elles inférieures aux grandes

solennités qui se célébraient dans les Pays-Bas au seizième siècle.

Le banquet offert à la cité d'Anvers par le prince Ferdinand eut lieu

dans la citadelle, transformée en salle de festin. Des draperies

immenses et aux couleurs des Pays-Bas couronnaient cette petite ville,

et formant une tente de proportions inconnues jusqu'alors, abritaient

quatorze cents tables.

Autour de ces tables, disposées en deux cercles, et laissant au

milieu d'elles une sorte d'arène, on avait élevé des gradins dont les

amphithéâtres s'élevaient à douze ou quinze pieds au-dessus du sol;

enfin, au fond, sur une estrade recouverte de velours et surmontée d'un

dais de même étoffe, chamarré de toutes parts de crépines et de galons

d'or, on voyait la table destinée au prince, et dont le service ne se

composait que de dix couverts.

Dès le point du jour, la partie de l'estrade destinée au populaire fut

envahie par une foule empressée, joyeuse, revêtue de ses habits de

fête, et qui poussa des cris de plaisir lorsqu'elle vit circuler, de

quart-d'heure en quart-d'heure, des valets à la livrée du prince,

chargés d'énormes paniers, et distribuant à ceux qui en voulaient,

c'est-à-dire à tout le monde sans exception, des viandes froides et de

la bière.

Cependant, les tribunes réservées aux dames de la noblesse et de la

bourgeoisie s'étaient elles-mêmes remplies. Dame Thrée et ses filles

vinrent occuper les places qui leur étaient assignées près de la femme

du bourgmestre.

A midi sonnant, des fanfares se firent entendre, et le prince entra,

suivi de trois mille convives invités au banquet.

Suivant l'usage, les héraults s'approchèrent du prince pour recevoir

de sa bouche et proclamer ensuite les noms des convives qui devaient

prendre place à sa table.

Le premier que nomma le prince fut le chevalier Pierre-Paul Rubens!

--Le chevalier Pierre-Paul Rubens! répétèrent trois fois les héraults.

Un murmure de surprise et de joie s'éleva dans la foule.

Le peintre célèbre s'avança avec modestie, et lorsqu'il salua le prince,

en pliant un genou suivant l'usage, les applaudissements unanimes

de l'assemblée et du peuple, les cris de Vive le prince Ferdinand!

attestèrent combien ces honneurs rendus au grand artiste touchaient et

rendaient fière la population anversoise.

On attendait le second nom.

--Mynheer Simon van Maast! dit le prince.

--Mynheer Simon van Maast! crièrent les héraults de leur voix

retentissante.

Les mêmes acclamations qui avaient salué le nom de Rubens saluèrent le

nom de Simon, qui se rendit près du prince.

--Mynheer, dit Ferdinand en allant au devant du médecin et en le faisant

monter près de lui sur l'estrade, je m'estime heureux de pouvoir honorer

en vous la science et le dévouement, comme j'honore en la personne du

chevalier Rubens le génie de la peinture. Vous êtes tous les deux de

grands citoyens tels qu'un pays doit s'honorer d'en produire. Vous,

Simon van Maast, fils de vos oeuvres, orphelin, abandonné, qui vous êtes

fait un grand médecin à force de travail et de persévérance, vous venez

de couronner une carrière honorable et illustre, en vous dévouant au

salut de tous! Vous avez arrêté, seul, les progrès d'une épidémie

funeste! Merci au nom des Pays-Bas!

Les cris de la foule et les battements de mains interrompirent le

prince; l'enthousiasme fit oublier un instant le respect.

Quand le calme se fut rétabli, Ferdinand dit à Simon:

--Maintenant, à genoux, chevalier!

Et tirant son épée, il l'en frappa légèrement sur les deux épaules, lui

passa au cou une magnifique chaîne d'or qu'il détacha du sien, et donna

l'accolade à Simon.

Lorsque Simon releva la tête, ses premiers regards se tournèrent vers la

tribune où se trouvait la famille Borrekens.

Dame Thrée, absorbée par la grande scène qui se passait sous ses yeux

pleins de larmes, Thrée, éperdue de joie et d'amour, tendait les bras à

Simon.

Elle ne voyait pas ses deux filles, pâles, mourantes et qui défaillaient

à ses côtés.

Il fallut pourtant qu'elle revînt bientôt avec elles au logis. Ce que

l'on ne croyait d'abord qu'une émotion passagère et bien naturelle avait

pris un caractère grave. La fièvre s'était déclarée avec violence, et

dans les paroles entrecoupées des pauvres enfants se montraient déjà

quelques symptômes de délire.

Au milieu de la fête, Simon, prévenu par une lettre de Thrée, trouva

moyen de quitter, sans être remarqué, la table du prince: ce fut au

moment où le géant d'Anvers et sa femme entraient dans l'arène réservée

au milieu des tables; tournant gravement leur tête de dix pieds de haut,

et suivis de la baleine. Cette baleine est un monstre de carton et de

toile, portée sur les roues d'un chariot recouvert de draperies qui

tombent à terre. Sur le col de la baleine se tient un amour; dans son

ventre se cachent une dizaine de Jonas occupés à faire mouvoir et à ne

pas laisser manquer d'eau une pompe dont la lance sort par les évents du

cétacé, et que dirige l'amour. De là des flots de peuple arrosés, des

cris joyeux et des rires inextinguibles.

Disons, en terminant ce chapitre, que deux cents ans après la mort de

Rubens, la ville d'Anvers élevait une statue à ce grand homme, et pour

donner plus d'éclat à la solennité d'inauguration, renouvelait la fête

dont Rubens avait inventé et exécuté le programme pour la joyeuse entrée

du prince Ferdinand.

Cette fête n'eût point été complète sans les exhibitions naïves que nous

venons de décrire; sans les géants d'Anvers, la baleine, les chaloupes

et les autres accessoires de la vieille fête flamande.

Ces mannequins colossaux divertirent donc la ville à la grande

satisfaction de la foule au dix-neuvième siècle, comme au dix-septième,

le jour du banquet donné à la ville d'Anvers par le prince Ferdinand.

Seulement, le prince était oublié; le nom du peintre était plus

populaire que jamais.

CHAPITRE XIII.

ANNETJE ET AGATHE.

Tandis que la fête continuait au milieu de l'enthousiasme des

spectateurs à déployer ses pompes sans exemple jusqu'alors à Anvers,

dame Thrée, assise au chevet de ses filles, s'efforçait de calmer

la violence du mal qui les avait frappées et qu'elle attribuait aux

émotions auxquelles Annetje et Agathe avaient été exposées imprudemment.

Lorsque Simon fut accouru près d'elles, il resta épouvanté de la

violence d'un accès aussi peu prévu et du désordre qu'il avait déjà

produit en peu de temps.

Après avoir attentivement étudié l'état des jeunes malades, il emmena

Thrée dans la pièce voisine pour lui adresser quelques questions, et lui

indiquer la nature des soins à donner aux enfants.

Annetje et Agathe n'avaient point échangé entre elles un _seul_ mot

depuis leur évanouissement.

Assises l'une près de l'autre sur l'estrade de la fête, leurs regards

pleins de larmes attachés sur Simon, elles tremblaient à la fois de

douleur et d'amour, en voyant combien était noble et grand l'objet de

leur passion insensée.

Les yeux d'Agathe, en se portant avec jalousie sur Annetje, s'arrêtèrent

sur sa mère. A cette vue, elle put à peine réprimer le cri prêt à sortir

de sa poitrine, serra convulsivement la main de sa soeur, et folle,

éperdue, d'un mouvement de la tête, lui montra Thrée, sur la belle

physionomie de laquelle resplendissaient les caractères les moins

incontestables de l'amour et les enivrements d'une joie sans bornes.

Annetje se cacha le visage dans ses mains, et toutes les deux elles

perdirent connaissance.

Quand Simon et Thrée se furent, comme nous l'avons dit, éloignés, Agathe

passa son bras défaillant autour du cou d'Annetje, et posant sur son

front brûlant ses lèvres plus brûlantes encore:

--Ma soeur, dit-elle, ma soeur, combien Dieu nous punit sévèrement! Ah!

cet amour insensé qui avait jeté entre nous la haine et la discorde, il

faut maintenant le garder au fond de nos coeurs et l'y cacher avec plus

de soin encore. Oh! si nous pourrions le vaincre, l'étouffer! Mais, je

le sens, la mort seule l'anéantira, n'est-ce pas?

--Oui, la mort seule! répéta Annetje: mais, ma soeur, pas un mot, pas un

geste qui puisse nous trahir! Tout à l'heure, je suivais du regard Simon

et ma mère! Simon l'aime autant qu'elle l'aime. Ces paroles de notre

aïeul qui sont venues éveiller dans notre coeur des espérances

insensées, et qui nous ont rendues coupables, c'est à notre mère

qu'elles s'adressaient!

--Que Dieu nous soutienne et nous accorde la force d'aller jusqu'à la

fin de notre sacrifice!

En ce moment, Simon et Thrée rentrèrent, et la volonté des deux soeurs

parvint, non pas à diminuer leurs souffrances, mais du moins à les faire

paraître moins graves aux yeux de Simon. Celui-ci, avant de retourner à

la fête où son absence eût paru singulière, confia les jeunes filles à

la surveillance de Toporoo, son auxiliaire et son aide. Toporoo s'assit

dans un coin de la chambre des jeunes malades; Drinck s'installa à

ses pieds, Psylla entre les pattes de Drinck, et maître Bob se coucha

silencieusement sur l'angle d'un meuble, dans l'attitude d'une

cariatide.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 8 / 11 段