le portrait d'un magnifique pâté de cygne, tel que nous l'avons vu
exécuter, en réalité et en plein dix-neuvième siècle, d'après un
tableau de Mieris, et surtout d'après la tradition, chez un de nos amis
d'Amsterdan: cet ami joint à un grand savoir et à une haute position le
bonheur d'avoir à la tête de ses cuisines un grand maître d'hôtel; un
artiste aujourd'hui digne émule de Carême, dont il a été autrefois
l'élève favori.
Ce pâté se composait d'abord d'un piédestal en croûte dorée, damasquinée
et modelée de manière à faire honneur à nos plus habiles ornemanistes.
Sur le devant apparaissait un bas-relief que l'on aurait pu croire
ciselé par Dantan lui-même, et qui représentait les armes du Serment
des Arquebusiers; à droite se trouvait l'écu de Rubens, à gauche une
charmante figure d'Esculape, par allusion à van Maast.
Puis, au-dessus de ce piédestal, conçu avec un art merveilleux, se
trouvait la peau du cygne, si habilement appliquée sur les viandes, que
l'animal semblait encore vivant: les ailes déployées, il paraissait
prêt à prendre son vol; une couronne de pierreries, sur laquelle se
reflétaient les perles d'or de la lumière du banquet, scintillait
au-dessus de sa tête.
Enfin, fièrement dressé et empanaché de rubans, il portait au cou un
collier de fleurs à triple rangs, enfin une sorte de petit écu au
chiffre de Simon van Maast sortait de son cou.
Et que ne puis-je aussi vous décrire les délicieuses pâtisseries de
toutes les formes, de tous les goûts, façonnées par les mains des deux
jumelles, qui se piquaient d'entendre aussi bien qu'aucune jeune fille
d'Anvers l'art de façonner la pâte, de la dorer savamment aux ardeurs du
four, et de la combiner, de mille manières différentes, avec les fruits,
le miel et les confitures? Dès le point du jour, en corset et en jupon,
elles s'étaient enfermées seules dans la cuisine, et là, de leurs
charmants bras nus, elles avaient pétri la farine et préparé le dessert
comme cette jeune princesse des contes bleus qui finit par laisser, dans
un gâteau; une des bagues de ses beaux doigts en fuseaux.
Pour les vieux Flamands du seizième siècle, et un peu encore pour leurs
enfants d'aujourd'hui, il n'est guère de plaisirs aussi vifs que les
festins. Rubens lui-même, ce grand et noble génie, ne dédaignait point
quelquefois les jouissances d'un banquet. Ce fut donc en homme qui sait
apprécier la valeur artistique d'un pâté de cygne sauvage, qu'il découpa
d'abord de sa main, et avec une dextérité de maître, qu'il loua ensuite
en connaisseur émérite le petit monument élevé par les jeunes filles; il
y revint à deux fois et gaîment, tandis que chacun des convives suivait
cet exemple, et que dame Rockock, la femme du bourgmestre, déclarait
que de sa vie, elle qui se piquait de savoir faire les pâtés de cygne
sauvage, elle n'avait atteint à une pareille perfection.
C'était un spectacle charmant que cette fête de famille, où chacun
remettait au lendemain les choses sérieuses, pour se faire bon convive,
connaisseur gourmet et même un peu gourmand. Simon lui-même sentit son
coeur se réchauffer à cette gaîté naïve et franche; il retrouva un peu
des impressions de sa jeunesse en face des plaisirs du foyer; son front
s'épanouit, le rire ouvrit plusieurs fois ses lèvres. Il sentait dans
son coeur comme une chaleur douce.
Hélas! depuis longtemps, cette amère défiance, cette idée fixe tournant
presque à la folie, cette inquiétude maladive de la pensée, cédaient la
place dans son âme à ces trois dons divins qui résument le bonheur dans
l'éternité et qui le donnent sur la terre: la foi, l'espérance, et la
charité. Involontairement les mots de l'évangéliste: Aimez-vous les uns
les autres, revenaient sans cesse à sa pensée; ses regards n'osaient
chercher les yeux de Thrée, et cependant ils finirent par les
rencontrer. Grâce à l'intuition des coeurs qui aiment, elle lut jusqu'au
fond de l'âme de Simon, et le bonheur qu'elle en ressentit acheva de
dissiper les restes de préoccupation que n'avaient encore pu chasser
la gaîté de ses filles et les distractions de la fête. Sa beauté prit,
dès-lors, un caractère de sérénité tout a fait céleste.
Ce fut pour Simon l'apparition de l'ange qui chasse l'esprit des
ténèbres.
Cependant le repas se prolongeait, car dans les Pays-bas la bonne chère
est exquise, les vins sont délicieux et les causeries à table fort
prisées. Aussi onze heures venaient-elles de sonner à une grande
horloge, quand Rubens, tenant à la main une magnifique coupe
d'orfèvrerie, proposa la santé de mynheer Borrekens, élu sept fois roi
des Arquebusiers, et à qui les membres de cette illustre corporation
venaient encore de conférer le même honneur, ce qui était sans exemple
dans les fastes de l'institution.
Chacun répondit par des applaudissements et en vidant son verre.
Le vieillard se leva pour répondre: une vive émotion se lisait sur ses
traits vénérables, et à qui l'âge avait fait perdre un peu de leur
expression futée, pour leur donner un caractère plus imposant. Ses
beaux cheveux blancs, qui tombaient soigneusement peignés sur des joues
sillonnées de rides; ses yeux un peu éteints, moins par les années que
par le travail, le léger tremblement qu'avait pris sa voix jadis si
vibrante, sa taille courbée, avaient opéré une véritable transfiguration
dans toute sa personne.
Il se leva donc, et après avoir choqué son verre contre celui de tous
les convives:
--Dieu soit loué! dit-il, qui m'a donné cette bonne fête! Dieu qui
réunit autour de moi en ce moment, et mon ami le chevalier Rubens, et
mon autre ami mynheer le bourgmestre Rockock! et mes enfants! Et Simon
van Maast! Simon que la bonté divine m'a envoyé dans mes vieux jours,
pour remplacer le fils que j'avais perdu dans la force de ma vie! Oui,
ajouta-t-il, en prenant avec effusion la main de van Maast, oui, mon
fils! Mon coeur ne fait pas de différence entre toi et celui que j'ai
pleuré si longtemps! celui que je ne tarderai point, je le sens, à
bientôt rejoindre aux pieds de Dieu. Deviens le chef et le protecteur de
cette famille, et, le jour où je mourrai, je pourrai dire: Soyez béni,
Seigneur, je remets avec joie mon âme entre vos mains.
Simon, les yeux pleins de larmes, baisa la main du vieillard, qui se
jeta dans ses bras: il lui dit tout bas avec émotion:
--Je suis votre fils, et bientôt d'autres liens plus sacrés encore nous
réuniront, j'ose l'espérer.
Les joues de Thrée se couvrirent d'une pudique rougeur.
Agathe et Annetje pâlirent.
CHAPITRE XI.
LES DEUX SOEURS.
Le lendemain matin, au point du jour, selon les naïves et pieuses
habitudes de cette époque, deux hommes se trouvaient humblement
agenouillés devant une des petites chapelles latérales de l'église
de Notre-Dame d'Anvers. Confondus dans la foule des ouvriers et des
marchands qui venaient, ainsi qu'eux, commencer leur journée par la
prière, ce fut seulement au sortir et sur le seuil du porche que
l'artiste et le médecin se rencontrèrent.
Rubens, le sourire sur les lèvres, alla au devant de Simon, et passant
son bras sous le sien:
--Dieu soit loué, lui dit-il. Enfin, mon ami, la Providence va vous
récompenser de vos longues années d'épreuves et de tristesse. Thrée vous
aime, et hier le vieux Borrekens vous a laissé lire dans son coeur et
vous a révélé la joie qu'il éprouverait à vous nommer son fils.
Simon secoua tristement la tête. Et comme Rubens le regardait avec
surprise:
--Le coeur humain est fait de bien étrange façon! lui dit-il.
Maintenant, Pierre-Paul, maintenant que je suis aimé de Thrée, que son
père me tend les bras pour me nommer son fils, je me demande avec effroi
si non seulement j'apporterai le bonheur dans cette famille, mais encore
si moi-même je l'y trouverai.
Il se tut, et tous les deux marchèrent en silence l'un près de l'autre
et le front baissé.
Ce fut Simon qui releva la tête le premier.
--A tout autre qu'à vous, mon cher Pierre-Paul, je craindrais de montrer
les bizarres souffrances de mon âme, mais je ne vous cacherai rien!
Écoutez-moi donc, mon ami, écoutez-moi! Jeune encore, presque enfant,
Dieu a mis dans mon coeur l'amour de Thrée; la fatalité me sépara d'elle
et je me jetai dans une vie aventureuse, emportant avec moi l'image de
cette jeune femme. Au milieu des périls et des émotions que je trouvai
dans le Nouveau-Monde, elle était toujours là, devant moi, radieuse et
adorée. C'est ainsi que Pétrarque aimait Laure et notre vieux Dante sa
divine Béatrice.
Quand je revins en Europe, dans les Pays-Bas, je n'étais plus
l'enthousiaste qui en était parti quinze années auparavant; je ne
rapportais que son amour pieux pour Thrée. Il ne me restait rien de ce
jeune homme, de ses croyances, de ses idées. Il n'avait gardé que le
culte de la sainte idole! Les désenchantements des rêves de la jeunesse
s'emparent vite du coeur, dans une vie rude passée au fond de la
solitude des savanes, au milieu des sauvages, et de pis encore, des
soudards espagnols! Tout enfin, jusqu'aux études médicales auxquelles je
me suis livré avec l'exaltation particulière à mon caractère, ont fait
de moi un homme complètement différent. Dois-je associer, le puis-je
sans crime, le scepticisme à la foi naïve? mon désenchantement
aux illusions de Thrée? Dois-je la condamner au devoir pénible de
consolatrice et lui apporter, au lieu du bonheur qu'elle attend, la
triste mission de n'avoir que des douleurs à consoler, des douleurs
bizarres, mystérieuses, insensées peut-être! Les comprendra-t-elle, les
devinera-t-elle, même dans mon âme?
Rubens prit les mains de Simon dans les siennes.
--Pauvre fou, lui dit-il, ne voyez-vous point que ces chagrins qui
vous poignent ne sont autre chose que les conséquences inévitables de
l'isolement dans lequel vous vivez? Devant la tendresse de Thrée, devant
son sourire chaste et tendre, tous les fantômes nocturnes, comme dit
l'office du soir, s'évanouiront pour ne plus revenir! Vous n'avez
jusqu'à présent connu de l'amour que ses agitations fiévreuses, que son
anxiété maladive. Vous n'avez respiré que les parfums délicieux, mais
enivrants, de ses fleurs! maintenant vous en allez savourer les fruits.
Croyez-m'en, mon cher Simon, vous ne tarderez point à sentir vos idées
se modifier, votre front brûlant se rafraîchir, et les palpitations
de votre coeur devenir moins impétueuses. Telles sont les invariables
conséquences de la vie domestique dans notre vieille et sage patrie.
Peut-être ne rencontrerez-vous point chez Thrée une élévation de pensées
et des aspirations aussi hautes que dans votre propre imagination, mais
la tendresse et le dévouement sauront y suppléer et l'élèveront jusqu'à
vous. Telle était la simple et douce Isabelle Brandt, mon premier amour,
et que Dieu m'a enlevée avant le temps. Peut-être cette pauvre enfant
timide s'entendait-elle mieux à lire dans mon coeur qu'Hélène elle-même,
malgré la supériorité de l'éducation de cette dernière et l'éclat de son
intelligence! Croyez-m'en, Simon, le bonheur et le repos vous attendent
près de Thrée Borrekens.
A ces mots les deux amis se séparèrent, Rubens pour se rendre à son
atelier, Simon pour aller donner des secours aux malades que l'épidémie
ne cessait de frapper à Anvers.
Tandis qu'il s'acquittait noblement des devoirs de sa profession, Agathe
et Annetje, assises près de leur mère et penchées sur leurs carreaux
à dentelles, rêvaient toutes les deux, occupées d'une même pensée, et
écoutaient une voix mystérieuse qui semblait redire constamment à leurs
oreilles les paroles prononcées par leur grand-père, la veille à la fin
du souper.
Chacune de ces jeunes têtes les commentait à sa manière, c'est-à-dire de
la même façon.
Puis elles se regardaient ensuite avec inquiétude; sachant la
ressemblance de pensées que la nature leur avait donnée, plus encore
peut-être que la ressemblance de visage, elles cherchaient mutuellement
à deviner, non sans terreur, si toutes les deux n'étaient point sous la
même préoccupation.
Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux
soeurs.
Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour
de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à
chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle
eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces
émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par
un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du
soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver,
leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins
d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des
climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre,
dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du
nord.
Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa
tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck,
tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point
gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck
à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de
ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait
sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se
préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et
qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient
été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.
Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses
lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont
il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs
et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le
regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et
ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses
cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de
dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes
molles.
Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser
d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer
une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors
si diaboliques.
Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son _tabaco_: c'est
ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même
pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo
était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la
couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive
faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre
indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les
recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel
elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à
l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres
caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et
leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la
vieille Aziza une complaisance un peu servile.
Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant
à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles:
quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour
laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup
de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils
de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe,
avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se
voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il
en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent
animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus
habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de
l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient
entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à
Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il
la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en
l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même,
s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue
queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations
de l'ennemi.
En ce moment, Simon entrait dans le jardin.
--Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?
--Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira
si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima
ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de
quelques gouttes de sang.
--N'importe! dit Agathe. Tu me reconnais, Bob; il faudra que je
tourmente notre ami, pour qu'il apprenne aussi à me distinguer de ma
soeur!
--Et pourquoi donc apprendrais-je à vous distinguer de votre soeur,
méchante enfant? pour qu'au lieu de deux filleules je n'en aie plus
qu'une?
--Oui, mais du moins elle sera réellement la vôtre! reprit Agathe.
--Voilà bien un propos de jeune fille! N'occupez vous point toutes les
deux la même place dans ma tendresse? Mon coeur vous sépare-t-il l'une
de l'autre, vous que Dieu a faites si semblables? Vous qui ne vous
quittez jamais? Vous voudriez donc que, comme maître Bob, j'en aimasse
l'une davantage et l'autre moins? Agathe, je suis sûr qu'Annetje ne
pense point ainsi!
Annetje détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait
empêcher de couler sur ses joues.
--Voici déjà un heureux effet de vos paroles, Agathe! continua Simon:
vous faites pleurer votre soeur! Allons! trêve à ces enfantillages; je
ne saurais et je ne veux point vous reconnaître l'une de l'autre.
En achevant ces mots, il prit les deux soeurs par la main, les attira
dans ses bras, et déposa sur le front de chacune d'elles le baiser qu'il
leur donnait tous les soirs à son retour.
--Maintenant, fit-il, je ne saurais plus savoir laquelle de vous est
Annetje ou Agathe.
Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Annetje appela maître Bob,
qui s'était perché gravement sur une branche d'arbre pour regarder les
jeux de son maître et des jeunes filles. Agathe montra du doigt sa
soeur, et dit à Simon:
--Voici Annetje!
Simon rentra dans le pavillon, sans attacher d'autre importance à ce
badinage. Toporoo, qui continuait à humer lentement son _tabaco_,
suivit des yeux Agathe et Annetje.
Les deux soeurs, pour la première fois peut-être, marchaient l'une près
de l'autre sans tenir unis les deux bras qui n'en formaient qu'un seul
le jour de leur naissance. Pensives, la tête penchée sur la poitrine,
elles suivirent lentement la longue allée du jardin, et arrivèrent
sur le seuil du corps de bâtiment sans avoir échangé ni un mot, ni un
regard! Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans le parloir où leur heureuse
mère rêvait, avec une joie digne du ciel, à Simon, à Simon qui, tout à
l'heure, était venu lui dire:
--Thrée! Thrée! Rubens vient de m'ouvrir les yeux que je m'obstinais à
tenir fermés à la lumière. Oui, il a raison! Vous serez l'ange qui
me conduira vers le ciel; vous me réconcilierez avec la vie et avec
moi-même! Quand me permettrez-vous de vous mener à l'autel?
--Nous allons arriver aux premiers jours de Carême, dit-elle d'une voix
tremblante: Vienne Pâques, et vous demanderez à mon beau-père Borrekens
s'il consent à vous donner ma main. Vous lui direz que je vous aime,
Simon!
--Eh! pourquoi encore cette longue attente? Thrée! Pourquoi différer un
bonheur si grand pour moi?
--Parce que l'Eglise ne célèbre point de mariages pendant le Carême, mon
ami. Sans cela, pensez-vous que, moi-même, j'eusse voulu vous imposer
un nouveau délai? Sommes-nous donc si à plaindre, maintenant que vous
croyez à mon amour, comme j'ai toujours cru au vôtre, Simon?
Elle s'inclina et lui présenta pudiquement sa joue: puis elle posa
elle-même ses lèvres sur le front de Simon; ce fut le premier baiser
qu'ils échangèrent.
Le coeur de dame Thrée était tellement plein de félicité, qu'elle ne
remarqua point, à leur retour, la tristesse de ses deux filles.
Annetje et Agathe passèrent le reste de la soirée sans lever la tête,
sans échanger un regard, sans s'adresser une seule parole! Le coeur
douloureusement serré, la tête en feu, en proie à des souffrances et
à des sentiments inconnus, effrayées de ce qu'elles éprouvaient, et
néanmoins s'y livrant avec une frénésie concentrée, elles arrivèrent
ainsi à la fin de la soirée, tout entières à leur préoccupation.
Lorsque l'heure du souper sonna, et qu'il fallut s'asseoir à la table de
la famille, Simon remarqua leur pâleur et s'en inquiéta.
--Souffrez-vous donc, chers enfants, ou avez-vous éprouvé quelque
chagrin? leur demanda-t-il.
Annetje baissa la tête et ne répondit point; Agathe, les pommettes en
feu, répliqua hardiment et les yeux fixés sur Simon:
--Malades! tristes! Nous ne sommes ni tristes, ni malades, n'est-ce pas,
ma soeur? ajouta-t-elle avec ironie en se tournant vers Annetje.
Annetje tremblait de tous ses membres; c'était le premier mensonge
qu'elle entendait sortir des lèvres d'Agathe, le premier blâme qu'elle
se sentait le droit d'infliger à sa soeur.
Simon prit la main d'Agathe et la sentit brûlante et fiévreuse.
--N'avez-vous donc plus d'affection pour moi, Agathe, que vous manquez
de confiance à mon égard? demanda-t-il avec émotion à la jeune fille.
Annetje fondit en larmes; Agathe, pâle, tremblante, la tête droite, les
narines agitées par un mouvement convulsif, regarda sa soeur et Simon
avec un sourire amer.
--Si Annetje a quelque sujet de peine, qu'elle vous le confie! dit-elle
amèrement; quant à moi, j'ignore ce qui fait couler ses larmes.
--Mais vous n'en versez point, Agathe! c'est la première fois que vos
sensations sont différentes, et ce phénomène a le droit de m'alarmer.
--Interrogez Annetje! répéta-t-elle avec perfidie; quant à moi, je n'en
sais rien.
Quoique justement inquiet, Simon ne jugea point à propos de pousser les
choses plus loin; il profita de l'arrivée de mynheer Borrekens pour
aller au devant de lui, et laissa à elles-mêmes les deux soeurs, qui
sortirent sans s'adresser une parole.
--Ah! se dit Simon avec tristesse, elles ont deviné mon secret! Ce qui
les désole ainsi, c'est la pensée de me voir devenir le mari de leur
mère! Voilà bien la reconnaissance qu'on reçoit ici-bas! Elles me
doivent la vie: je les ai entourées de bonheur et de tendresse, et rien
qu'à la pensée de voir leur mère porter mon nom, par je ne sais quel
absurde préjugé, elles oublient tout ce que j'ai fait pour elles, et me
sacrifient à un père mort avant leur naissance! Je vais devenir pour
elles un beau-père; l'usurpateur de la place sacrée de leur père! Pauvre
Thrée! quel sera son chagrin quand elle lira dans les yeux de ses filles
les reproches que je viens d'y lire! Ah! je suis né pour ne jamais
connaître le bonheur, et frapper de fatalité tous ceux qui m'entourent!
Ce fut donc avec préoccupation qu'il écouta les bonnes paroles de
mynheer Borrekens, qui se félicitait que le bon Dieu lui rendit un fils,
et assurât un protecteur à Thrée et à ses filles au moment où celui
qui, jusque-là, avait veillé sur elles, ne tarderait point à se trouver
rappelé de ce monde.
Il fallut tout le bonheur dont se trouvait enivrée dame Thrée pour
qu'elle ne sentît point sa joie s'en aller, à la vue de la tristesse de
Simon.
Mais elle était aveuglée par la joie, et il était impossible qu'une
ombre se projetât dans cette radieuse félicité.
La soirée se termina donc comme d'habitude, entre Simon, Borrekens,
Thrée et Pierre-Paul Rubens, qui dessina un médaillon dans lequel
il réunit le profil du vieux Borrekens à la tête charmante de sa
belle-fille.
Pendant ce temps, les deux soeurs montaient silencieusement dans leur
chambre à coucher, chaste et simple réduit dont une vieille peinture de
Madone ornait seule les murs nus et blanchis à la chaux.