Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des

derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais

les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur

mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait,

on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé

par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que

Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence,

à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et

n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille

à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la

France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles

toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient

destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.

Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le

sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer

Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à

Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.

--Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien

apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent

l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la

sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour

l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur

que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.

--Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la

fièvre?

--Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre

l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec

l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous

en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami,

plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire:

Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans

mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et

les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie

par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai

rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il

frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre

sa puissance fatale.

--Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de

votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les

ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à

cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face

d'un pareil malheur!

Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il

prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il

distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la

charité de tous ses clients.

--La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les

maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son

ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus

sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours

à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas

encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas

chez eux.

Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore

essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables

à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé

une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants,

incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un

secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.

--Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône

est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon

contre la fièvre, ajoutait-il en riant.

C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins

fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop

copieuses.

--Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu

au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.

Aux riches, à la bourgeoisie un peu égoïste, à Anvers comme partout, il

répétait:

--Donnez, donnez beaucoup, donnez avec intelligence: savoir donner,

c'est centupler l'aumône.

Souvenez-vous qu'Ananias tomba frappé de mort pour avoir gardé une

partie de son bien! Pareil sort vous attend, si vous restez sourds à ma

voix; si vous ne dénouez largement les cordons de votre bourse pour en

verser le contenu dans le giron des malades, des convalescents, des

veuves et des orphelins.

Ces paroles prenaient une grande autorité dans la bouche du médecin

célèbre, qui comptait déjà tant d'enthousiastes parmi ceux qu'il avait

guéris, et qui d'ailleurs prêchait noblement d'exemple, et faisait bon

marché de son or et de sa vie.

Aussi, grâce aux efforts de Simon, l'épidémie, combattue par tous les

moyens possibles, commençait à faiblir et à reculer. Les victimes

devinrent moins nombreuses. Le fléau perdit de sa violence, et l'espoir

commença à renaître dans tous les coeurs.

Un soir que Simon, avec l'activité d'un homme qui veut énergiquement

accomplir la mission qu'il s'est donnée, sortait de l'église après y

avoir entendu le salut, il entrevit, en tournant le coin d'une rue, une

femme enveloppée de la faille noire, qui faisait à cette époque partie

indispensable du costume des Anversoises, et qui tenait le milieu, par

sa forme et son usage, entre le voile et le manteau.

A la vue de cette femme, une idée bizarre qu'il s'empressa d'accuser

d'absurdité passa par la tête de Simon.

Néanmoins, comme cette femme se dirigeait vers le quartier de la ville

où l'épidémie sévissait avec le plus de violence, Simon, dont la pensée

avait d'abord été de se diriger d'un autre côté, reprit avec l'inconnue

le chemin de ce quartier. Malgré l'obscurité qui semblait s'accroître à

chaque instant, malgré les vapeurs grises du brouillard qui s'élevait

lentement de l'Escaut et venaient se mêler aux ombres du soir, il

lui semblait reconnaître la démarche de cette femme et il se sentait

irrésistiblement emmené sur ses pas, quelque absurdes que fussent les

suppositions dont il se croyait le jouet. Comment penser en effet que

Thrée, car c'était elle qu'il croyait voir, sortît à pareille heure

et se rendit seule dans un quartier où la maladie sévissait avec une

violence regardée, peut-être non sans raison, comme contagieuse?

Cependant, et malgré les objections qu'il s'adressait, il n'en continua

pas moins à suivre la mystérieuse inconnue. Celle-ci entra dans le

marché au poisson, dont les vapeurs du soir augmentaient encore

les miasmes habituels. Simon se rappela le dégoût que ces odeurs

nauséabondes inspiraient à Thrée, sourit de l'erreur dont il avait été

un instant le jouet, fit un mouvement pour reprendre son premier chemin

et retourner sur ses pas. Après une courte hésitation, il n'en continua

pas moins à suivre l'inconnue.

Celle-ci disparut tout-à-coup devant une des maisons ou plutôt des

baraques en bois habitées par les familles des poissonniers. Simon

soignait une malade dans cette maison; il y entra presque sur les pas de

l'inconnue à la faille noire, et s'arrêta sur le seuil d'un petit hangar

qui s'ouvrait au fond d'une cour fangeuse et dont le sol humide se

trouvait détrempé par une eau fétide.

Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de

l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus

d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de

mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.

Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se

traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces

lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge

couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard

de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé,

luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses

efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les

haillons dont il les avait enveloppés.

La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre

logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.

--Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui

nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma

femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!

Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au

cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame

inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa

faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait,

non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle

s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre

indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait

simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en

applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche

qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse,

d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants

blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs,

pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon.

Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le

soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de

petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des

camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur

mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit

un sourire de consolation errer sur ses lèvres.

--Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite

dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin,

car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une

petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la

ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants

délivrés de cette maladie qui les abat si fort.

--Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit

retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes

enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!

--Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses

larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et

bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin,

continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van

Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et

prochaine.

--Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne

fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et

s'en va.

--Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.

--C'est que d'autres qui souffrent l'attendent, répondit doucement

Thrée; mais il n'est point de plus noble coeur que le coeur de mynheer

van Maast. Adieu, bon espoir, à demain!

--Mais, dit la vieille femme, quel bon ange vous a fait découvrir cette

triste maison? A voir vos mains blanches et délicates, on devine sans

peine que vous n'avez pas dû venir souvent dans ce pauvre quartier.

--Mon confesseur avait été témoin de votre détresse, il me l'a signalée.

Adieu, à demain!

--Nos prières et nos bénédictions vous accompagneront jusqu'à votre

demeure, dit la mère. Voici mes enfants qui dorment paisiblement!

Pauvres chères créatures, depuis longtemps je ne les avais point vus si

beaux!

Et elle se pencha avec effort pour embrasser le plus jeune.

Thrée s'enveloppa de sa faille, et sortit de la maison, un peu inquiète

de traverser ainsi la nuit, et seule, des quartiers qui lui étaient peu

familiers et que n'éclairait aucune lumière, si ce n'est parfois celles

qui s'échappaient de quelque porte entrebâillée.

Comme elle hâtait le pas, elle entendit une voix, la voix bien connue de

Simon qui lui disait:

--Attendez-moi, dame Thrée, nous retournerons ensemble au logis.

Elle s'arrêta confuse, interdite, honteuse de se voir ainsi surprendre

en flagrant délit de charité!

Elle n'en passa pas moins son bras sous le bras de Simon van Maast.

Son bras appuyé sur le bras de Simon, Thrée marcha quelque temps en

silence. Ce fut Simon qui parla le premier: encore ce fut-il d'une voix

émue.

--Comment pouvez-vous exposer imprudemment une existence aussi précieuse

que la vôtre? dame Thrée! demanda-t-il à sa compagne.

Elle leva sur lui ses grands yeux bleus, comme si la profonde nuit qui

couvrait les rues étroites et formées de hautes maisons lui eût

permis de voir van Maast et d'en être vue. Peut-être encore était-ce

l'obscurité qui l'enhardissait à les lever ainsi.

--Ma vie n'est pas plus précieuse que la vôtre, mynheer Simon,

et pourtant vous vous complaisez, non-seulement à vous exposer à

l'épidémie, mais encore vous passez les nuits sans sommeil! C'est

un véritable miracle que de vous voir debout, après les fatigues

surhumaines que vous avez supportées. Vous ne tenez compte, ni de vos

souffrances, qui se trahissent par votre pâleur, ni des inquiétudes de

vos amis, à qui vous n'avez plus même une heure à donner chaque jour!

--Je me trouve devant un grand devoir à remplir, et je suis seul au

monde!... tandis que vous, fille d'un vieillard, mère de deux jeunes

filles....

Thrée resta quelques minutes sans pouvoir répondre à Simon, tant elle se

sentait le coeur déchiré.

--Simon, lui dit-elle enfin avec douceur, et quand elle eut dompté

ses sanglots, Simon, il faut que vous ayez bien souffert ou que vous

souffriez bien encore, pour me tenir un pareil langage!

--Oui, je souffre, dit-il; oui, je souffre beaucoup! Dieu préserve votre

coeur du doute et de la défiance, chère Thrée!

--Vous n'avez ni le droit de douter, ni le droit de vous défier, Simon,

répondit-elle. Je vous vois si malheureux, que mon devoir est de vous

dire combien je vous aime et depuis combien de temps je vous aime! Cette

nuit profonde qui cache ma rougeur m'enhardit à vous ouvrir mon âme.

Simon, du jour où je vous ai vu, mon coeur vous a aimé. Je mentais,

quand, par devoir envers l'époux que je venais de perdre, et par amour

pour les orphelines que je nourrissais de mon lait, oui, je mentais,

quand je vous disais que je ne vous aimais pas! Que ce pieux mensonge

m'a fait souffrir, mon Dieu!

Il se fit un grand silence entre eux.

--Je ne doute point de vous, ma douce Thrée. Ce que vous me dites, je

l'avais lu dans vos yeux; c'est de moi-même que j'ai peur. Oui, mon

caractère est devenu si bizarre, si plein d'âpreté et d'injustice!...

--Et que m'importe, pourvu que tu m'aimes! s'écria-t-elle. Vois-tu,

Simon, je t'aime tant, qu'il faut que je puisse avouer mon amour à la

face du ciel! qu'il faut que je porte ton nom; qu'il faut que nos mains

soient unies, comme nos âmes, par un prêtre et aux pieds de Dieu.

En ce moment ils étaient arrivés à la porte de la maison de mynheer

Borrekens. Thrée, pour cacher son trouble et sa confusion, rabattit les

plis de sa faille noire sur son visage et courut se réfugier dans sa

chambre, où elle se jeta sur un prie-dieu et se mit en oraison.

Et cependant Simon ne se sentait point heureux! Cet amour profond et

ardent, cet amour qui avait résisté à l'absence, cet amour dont elle

venait de lui faire un aveu passionné, non, cet amour ne le rendait pas

heureux! Il ne diminuait en rien les symptômes du mal étrange dont

il souffrait à l'âme. Rentré dans le pavillon qu'il habitait, il ne

répondit point aux caresses de son chien, n'entendit pas les doux

sifflements de Psylla, qui levait tendrement sa tête vers lui pour lui

souhaiter la bien-venue, et repoussa de la main maître Bob, qui, après

avoir exécuté devant son maître ses plus brillantes cabrioles, venait

solliciter une caresse.

Ce fut par un geste de découragement qu'il répliqua à la vieille Juive

accourue pour prendre ses ordres. Quant à Toporoo, assis sur ses talons,

dans un coin du pavillon, il ne quitta point la natte qui lui servait

à la fois de siége et de coucher, et ne détacha point de ses lèvres la

pipe dont il humait la fumée.

Il se contenta de suivre de ses yeux, verdâtres et brillants comme ceux

d'un animal nocturne, chacun des mouvements de Simon.

Simon cacha son visage dans ses mains et demeura enseveli dans ses

idées.

--Oh! que je souffre! dit-il enfin. Que je souffre, mon Dieu! Ne

saurait-il donc plus y avoir du bonheur pour moi en ce monde? Seigneur,

venez à mon aide et ne m'abandonnez point! guérissez la plaie de mon

âme!

En ce moment le son lointain et plaintif d'une cloche se fit entendre

dans les airs et sembla répondre à la prière de l'affligé. Presque

aussitôt, et avant qu'il n'eût la tête relevée, deux voix douces et

caressantes l'appelèrent.

--Venez, Simon! venez vite, notre grand-père vous attend pour souper!

Et les deux soeurs entrèrent en courant: comme d'habitude, elles étaient

complètement vêtues de la même manière et elles se tenaient par la main.

--Je suis souffrant, répondit-il; permettez-moi, chères enfants, de ne

point souper avec vous ce soir.

--Là! que disais-je à ma mère! fit Agathe en croisant ses bras charmants

sur sa poitrine, et en prenant un air moitié fâché, moitié plaisant;

mynheer Simon ne nous aime plus!

--Petite folle! répondit Simon, sur les lèvres duquel l'attitude mutine

d'Agathe avait cependant amené un sourire.

--Et moi, mynheer, je partage l'avis de ma soeur à votre égard, riposta

l'espiègle Annetje. Je vous en préviens, je suis plus mécontente

peut-être que ma soeur et ma mère. De plus, je vous en avertis encore,

je ne partage pas leur faiblesse.

--Vraiment! fit-il presque désassombri par ces minois éveillés!

Non! non! je ne suis pas si bonne, moi! Voyons! ajouta-t-elle, en

frappant du pied avec énergie, une fois, deux fois, trois fois, mynheer

Simon van Maast, moi, Annetje Borrekens, je vous somme de me suivre!

--Si je refuse d'obéir.

--Voici comme on soumet les récalcitrants, dit-elle.

En même temps, après avoir échangé un regard avec sa soeur, elle saisit

Simon par la main droite tandis qu'Agathe lui prenait la main gauche, et

toutes les deux courant, haletantes, rouges de plaisir et riant comme

de petites folles qu'elles étaient, elles entraînèrent Simon et se

précipitèrent, avec lui, hors du pavillon.

Le gros chien et maître Bob trouvèrent la partie de leur goût et trop

joyeuse pour n'y pas prendre part. Drinck se plaça à l'avant-garde, et

l'écureuil, sans respect pour la collerette blanche d'Annetje, lui sauta

sur l'épaule, où il s'assit triomphalement.

CHAPITRE IX.

LE BOUQUET DE LA SAINT-SIMON.

Les jeunes filles ne ralentirent point leur course, en traversant le

jardin, ne permirent point au prisonnier qu'elles entraînaient de

s'arrêter quelques secondes dans l'antichambre pour respirer, et se

précipitèrent avec lui, brusquement, jusqu'au milieu du parloir, dont la

porte s'était ouverte tout à coup à leur voix. Simon, ébloui, se trouva

entouré d'amis qui tous, les mains pleines de bouquets, l'embrassèrent

et formèrent autour de lui un groupe joyeux et empressé.

S'il manquait beaucoup des convives réunis dans la même salle, seize ans

auparavant, on y voyait du moins les principaux acteurs de cette soirée

mémorable: Rubens, le bourgmestre Rockock et sa femme, enfin l'ancien

adversaire en éloquence de Simon, mynheer Ians Kniff, qui, tout en

continuant, par habitude, à dire du mal de son roi du Serment des

Arquebusiers, n'en trouvait pas moins de plaisir à venir prendre place à

la table de mynheer Borrekens, chaque fois que celui-ci l'invitait.

Quand on eut laissé à Simon le temps de serrer la main à tous les amis

de sa jeunesse et de se remettre de l'émotion que lui avait causée cette

surprise joyeuse, mynheer Borrekens, de sa voix chevrotante, demanda si

tout le monde se trouvait réuni et si l'on était au grand complet pour

pouvoir se mettre à table.

--Un instant, répondirent à la fois Agathe et Annetje, qui remplissaient

les fonctions importantes de maîtresses des cérémonies, un instant,

voici la reine de la fête qui arrive!

Une porte s'ouvrit à deux battants, et l'on vit entrer, portée sur un

riche fauteuil par deux domestiques de Rubens, en grande livrée, une

petite figure ratatinée, peinte, et qu'enveloppaient les plis d'une

magnifique robe de brocard. Les deux jeunes filles reprirent Simon par

la main aussi gravement qu'elles le purent, c'est-à-dire en tâchant

de ne point éclater de rire, et elles le conduisirent au devant de

l'étrange convive qui arrivait le dernier.

--Ingrat! lui dirent-elles à l'oreille, c'est donc ainsi que vous

méconnaissez votre commère, celle qui doit s'asseoir à votre droite, à

souper: Mlle Godecharles!

Et Agathe ajouta malignement avec l'audace d'un enfant gâté:

--Eh bien! marraine, n'embrassez-vous donc point votre compère, mynheer

Simon van Maast, que vous n'avez point vu depuis bien des années?

La vieille fille grimaça de la façon la plus risible, un sourire qui eût

fait horreur à un singe, et d'un effet si comique, qu'elle rendait la

plaisanterie des jeunes filles presque excusable, même à Anvers, où le

respect de la vieillesse se trouve dans les idées et la pratique

de tous. Cependant dame Thrée s'interposa doucement entre les deux

espiègles et la vieille demoiselle.

--Nous trouvons un grand honneur et un plaisir non moins grand à

recevoir votre visite, dit-elle. Certes, c'est une preuve d'amitié que

vous nous donnez, malgré votre grand âge et vos infirmités, que de vous

déranger ainsi de vos habitudes pour venir prendre place à la table de

vos amis et célébrer avec nous un anniversaire de famille! Merci encore,

chère demoiselle Godecharles, merci!

--Je n'en vais pas moins, malgré mes quatre-vingts ans et ma paralysie,

embrasser mon compère, dit Mlle Rose, car tel était le nom qu'elle avait

reçu le jour de son baptême: venez, mon jeune compère, venez!

Et elle présenta avec une coquetterie comique sa joue à Simon, qui

s'avança héroïquement, et s'acquitta de cette tâche avec un courage

digne d'Hercule et de ses douze travaux, comme dit tout bas Rubens aux

deux jumelles, déjà fort empêchées pour ne point mécontenter leur mère,

en laissant éclater les rires qu'elles comprimaient à grand'peine.

Cet épisode terminé, mynheer Borrekens offrit la main à la vieille

fille: deux valets la déposèrent près de Simon, Rubens conduisit dame

Thrée à sa place, et les deux jeunes filles s'appuyèrent en folâtrant

chacune sur le bras de van Maast.

--Pourquoi donc ces fêtes, ce souper, ces bouquets? leur demanda-t-il.

Je suis tout étourdi de cette surprise, et n'en puis deviner la cause.

--Voilà qui est un peu fort! dit Annetje: il ne sait pas qu'on célèbre

demain la fête de saint Simon son patron!

--Mais c'est votre fête! mon ami, reprit Agathe; votre fête, que nous

célébrons en grande pompe! Voilà qui est gentil! Il avait reçu nos

bouquets, il nous avait embrassées, et il ne savait pas que ce fût sa

fête.

--Maître Bob eût été plus malin! objecta Annetje, qui n'avait point

quitté l'écureuil, gravement couché sur l'épaule de la jeune fille, où

il se tenait dans l'attitude que l'antiquité donne à ses sphinx.

Quant à Drinck, il avait regardé de ces gros yeux bonaces le mouvement

inusité qui se faisait autour de lui, et avait fini par se coucher dans

un coin du salon qu'il quitta, en chien prévoyant, dès qu'il entendit le

bruit des assiettes. Alors il préféra occuper une place sous la table,

et placer sa grosse tête sur les genoux d'Agathe.

Ce que ne pouvait reconnaître personne, Simon et Borrekens lui-même,

maître Bob et Drinck le faisaient sans la moindre hésitation; Bob avait

adopté Annetje, et jamais il n'allait à Agathe avec le même abandon

qu'il témoignait à sa soeur. Drinck, au contraire, s'accommodait mieux

du caractère un peu moins turbulent d'Agathe: il préférait les caresses

aux jeux; maître Bob professait une doctrine tout opposée. Il lui

fallait du bruit, de la gymnastique, des courses à travers le jardin,

sur les arbres; il ne dédaignait même pas un peu de taquinerie, à quoi

pourtant il préférait les fruits, les noix et les confitures.

CHAPITRE X.

LE BANQUET DE LA SAINT-SIMON.

Van der Helst et les peintres hollandais ont laissé d'admirables

tableaux qui, mieux qu'aucune description, donnent une idée des repas

flamands et hollandais au dix-septième siècle.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 6 / 11 段