Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les
moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire
leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces
soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs
charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes
de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à
décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il
de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses
forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées
depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses
d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains
avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en
blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se
faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.
Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour,
Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob,
en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever
du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il
racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens
fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux,
l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une
flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les
animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait
chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.
Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit
dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables
souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.
Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait
encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une
civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation
européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se
trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin
extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la
hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans
un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu
avenantes à l'oeil.
--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle
cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité
desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.
Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille
avait éparpillés à ses pieds.
--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un
peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre
soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de
cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos
joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui
désolait tant votre mère.
Et comme elle le regardait avec surprise:
--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de
guérir la fièvre.
--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce?
demanda Rubens.
--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela,
j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que
Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.
--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?
--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si
la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre,
de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent
dompter, redeviendra invincible.
--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?
--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.
--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire
que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.
--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me
la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc
toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.
--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le
récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces
plaintes de Thrée.
Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais
forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre
de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses,
et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux
boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine
percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse
chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand
un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais
admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut
littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie.
Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes
épaules, et je l'emportai dans ma tente.
--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.
--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.
--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine
sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me
débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je
déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait
reposé sa tête sous ma tente.
Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs
lèvres la main de Simon.
Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul
j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que
les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais
de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine,
soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et
inébranlable: le vieillard fut sauvé.
Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.
La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener
avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir
autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre
qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort
problématique la guérison de ce pauvre homme.
Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un
bois.
La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard,
je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis
une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle
cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put
y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.
Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et
ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle
broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis
elle disparut légère comme une abeille.
Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces
commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma
tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.
L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une
forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait
résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une
grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se
mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du
globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque
la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au
capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac
et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer
tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions
autant d'or?
A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine
lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs
forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.
Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de
l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient
inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine
respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me
demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était
impuissante à leur donner.
Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre
camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six
hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les
soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés
sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même,
avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous
sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.
Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois
jours après nous restions six hommes vivants.
Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous
trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir,
et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon
eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse
qui caractérisent sa race.
Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir
me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune
Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en
fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque
nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si
promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre
que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne
action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur
reconnaissance.
Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons
une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les
accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par
enchantement.
Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses
visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans
le vase qui contenait mon eau.
Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre
s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence,
mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné
dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de
moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le
délire s'empara de moi.
Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une
jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon
visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la
cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à
mes côtés sur la même natte.
Il me montra le ciel et me dit en espagnol:
--Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que
les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.
Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux
enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.
Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la
cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu
l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.
--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu
seras mon époux et mon maître.
--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir
deux amours vrais!
Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.
Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba
constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette
entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec
les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le
veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.
Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la
demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture
était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer
les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs
favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était
réservée.
La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles
avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir
guéables.
Le vieillard me dit un jour:
--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon
fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le
tien.
Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et
le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans
notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent
aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.
Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement
revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain:
J'ai des adieux à faire, alléguai-je.
--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus
m'a chargé de vous remettre ce souvenir.
Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble,
la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et
me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa
maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.
Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent
admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.
Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si
triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.
--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du
visage pâle.
Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le
silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.
Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière
où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande
provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.
--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le
vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le
bonheur!
Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et
me fit signe de le suivre.
Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet,
s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans
que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la
physionomie de son père, une seule trace d'émotion.
Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une
de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent.
Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les
sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.
--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous
ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place,
continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées
sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en
juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.
--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.
--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.
C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes
formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.
Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans
l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il
faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en
évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris
une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter
au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente
permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était
accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme
étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et
dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art
de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient
ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient
les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau,
au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage
impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin,
maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne,
semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres,
sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.
Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait;
se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise
sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures,
et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des
Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire
de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures
de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers
temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en
traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur
la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes
et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté
antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle
avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des
bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en
comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune
fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se
décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur
son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les
lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant,
elle eût fait pitié même à une rivale.
Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé
l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent
sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition,
de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.
Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le
visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les
joues d'or de Toporoo.
Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait
ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans
interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte
d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait
le voyageur.
--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel,
continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau
habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul
n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les
Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes
à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur
inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile
pour l'Espagne.
Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus
nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué
que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux
fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait
joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands
tonneaux.
Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies
pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle
Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux
de toute espèce.
Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste
de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler
aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer
Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire
le plus le caractère.
Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez
soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du
récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que
la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la
caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en
étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et
agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.
Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie
intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et
d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont
toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance
qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de
l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les
gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses
mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de
défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés
dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre
et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et
il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la
réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le
bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond
qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans
hésiter, sacrifié sa vie.
CHAPITRE VIII.
UNE ÉPIDÉMIE.
On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais
brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent
la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent
point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population
et jettent partout la désolation et l'épouvante.
Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les
brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à
peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme
l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.
Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se
manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et
voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides
de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit
d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant
avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées
mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.
Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades
avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois
cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient
devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier
habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent
individus mouraient par jour.
Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut;
on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir
courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une
mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.