Simon ne cachait point sa haine pour les conquérants du Nouveau-Monde.

Il peignait sans voile leur cupidité effrénée, leur soif de l'or et les

moyens horribles devant lesquels ils ne reculaient point pour satisfaire

leur avarice. Agathe et Annetje maudissaient alors, dans leur coeur, ces

soudards sans foi, sans loi, sans pitié, et l'indignation fronçait leurs

charmants sourcils, tandis que leurs yeux se remplissaient de larmes

de compassion au récit des victoires des Espagnols. Simon venait-il à

décrire les costumes, les contrées, les cérémonies des Incas, parlait-il

de ces villes qu'il avait découvertes à Palenque, au milieu d'immenses

forêts, inconnues des Indiens eux-mêmes, qui n'étaient pas habitées

depuis quatre ou cinq siècles, et qui se composaient d'édifices immenses

d'un style étrange et d'un aspect féerique, elles battaient des mains

avec admiration. Dans les combats, elles le suivaient de blessé en

blessé, portant des secours aux Indiens comme aux Espagnols et se

faisant bénir par les vaincus comme par les vainqueurs.

Ces récits toujours nouveaux étaient une source inépuisable. Un jour,

Simon disait par quel hasard il était devenu possesseur de maître Bob,

en sauvant les petits écureuils qu'un oiseau de proie venait d'enlever

du nid maternel bâti dans le creux d'un rocher; une autre fois, il

racontait comment d'un chien féroce, habitué à dévorer les Indiens

fugitifs qu'on l'avait dressé à chasser, il avait fait le bon, le doux,

l'honnête Drinck. Il l'avait rencontré, percé d'outre en outre par une

flèche, et abandonné sur un champ de bataille. Miséricordieux pour les

animaux comme pour les hommes, il avait pansé le pauvre chien, l'avait

chargé sur le devant de sa selle et s'en était fait un ami dévoué.

Ces entretiens avaient lieu chaque matin, à moins qu'on ne se rendit

dans le pavillon habité par van Maast, pour y visiter les innombrables

souvenirs qu'il avait rapportés du Nouveau-Monde.

Un soir que Rubens, suivi des deux curieuses jeunes filles, parcourait

encore des yeux ces armes, ces costumes, ces reliques d'une

civilisation, inconnue, et presque aussi avancée que la civilisation

européenne, Agathe ouvrit étourdiment la porte d'une galerie, et se

trouva en face de deux ou trois cents sacs disposés, avec un soin

extrême, de manière à n'avoir rien à redouter de l'humidité. Avec la

hardiesse d'un enfant gâté sûr de l'impunité, elle plongea la main dans

un de ces sacs, et en retira une poignée d'écorces grisâtres et peu

avenantes à l'oeil.

--Voilà bien une idée de notre ami! dit-elle en rejetant loin d'elle

cette écorce et en secouant ses petits doigts roses à l'extrémité

desquels quelques grains de poussière demeuraient attachés.

Simon ramassa soigneusement les morceaux d'écorce que la jeune fille

avait éparpillés à ses pieds.

--Ne perdez point un seul morceau de ce bois précieux, dit-il. Sans un

peu de cette écorce, pauvre enfant, vous auriez succombé, avec votre

soeur, à la fièvre fatale qui vous consumait lentement. Sans un peu de

cette écorce, les couleurs charmantes qui commencent à renaître sur vos

joues, avec la santé, n'auraient jamais succédé à la pâleur mortelle qui

désolait tant votre mère.

Et comme elle le regardait avec surprise:

--Ce bois, continuait-il, est doué de la merveilleuse propriété de

guérir la fièvre.

--Comment en êtes-vous venu à découvrir la vertu de cette écorce?

demanda Rubens.

--Ce n'est point moi qui l'ai découverte, répliqua Simon. Sans cela,

j'eusse fait pour l'univers et pour la gloire de mon nom, autant que

Christophe-Colomb qui a deviné un monde nouveau.

--C'est donc au hasard que vous devez la miraculeuse panacée?

--C'est un don que j'ai reçu d'un ami. Ma provision d'écorce épuisée, si

la Providence ne daigne pas me faire trouver, à moi ou à un autre,

de quel arbre provient cette écorce, la fièvre que ses vertus savent

dompter, redeviendra invincible.

--Oh! cela doit être une histoire curieuse: contez-nous-la, mon ami?

--Vous êtes indiscrète, Agathe, observa doucement dame Thrée.

--Non! dit-il: j'aime trop la sincérité, pour chercher à faire croire

que les guérisons que j'opère sont dues à ma science et non au hasard.

--Cette pensée est loin de moi, Simon, et vous êtes bien injuste de me

la supposer! répliqua Thrée, les yeux pleins de larmes. Serez-vous donc

toujours ainsi pour moi? ajouta-t-elle avec tendresse.

--C'est une histoire bien simple, que celle dont Agathe veut avoir le

récit, continua Simon, sans répondre même par un regard aux douces

plaintes de Thrée.

Un soir, qu'en ma qualité de chirurgien de l'expédition, je me trouvais

forcé d'assister à un combat contre les Indiens, ou plutôt à un massacre

de ces malheureux, nus contre des combattants couverts de cuirasses,

et n'ayant que des arcs et des flèches pour répondre aux balles et aux

boulets de leurs ennemis, un vieillard tomba près de moi, la poitrine

percée d'une balle. Déjà, d'énormes chiens, dressés à cette affreuse

chasse, s'élançaient sur le malheureux pour le mettre en pièces, quand

un sentiment de pitié me fit chercher à sauver l'Indien dont j'avais

admiré la bravoure et le sang-froid pendant la bataille. Il me fallut

littéralement livrer combat aux molosses, pour leur enlever leur proie.

Enfin, je parvins à les écarter, je chargeai mon prisonnier sur mes

épaules, et je l'emportai dans ma tente.

--Oh! cela était bien! dit Agathe les yeux brillants de larmes.

--Vous êtes un noble coeur, fit Annetje en même temps que sa soeur.

--On ne voulait pas que nous fissions de prisonniers, et le capitaine

sous les ordres duquel je me trouvais insista pour que je me

débarrassasse du mien: ce fut l'expression dont il se servit. Je

déclarais alors que jamais je ne livrerai à la mort l'homme qui avait

reposé sa tête sous ma tente.

Les deux jeunes filles, par un mouvement simultané, portèrent à leurs

lèvres la main de Simon.

Je tins bon! On avait besoin de mes soins pour les blessés, car seul

j'avais trouvé le secret de combattre les effets fatals du poison que

les Indiens mettaient à la pointe de leurs flèches; enfin, je comptais

de nombreux amis dans notre petit corps d'armée. Le capitaine,

soudard brutal et emporté, dut néanmoins céder à ma volonté calme et

inébranlable: le vieillard fut sauvé.

Annetje et Agathe jetèrent un cri de joie.

La convalescence du blessé fut longue. Néanmoins, obligé de l'emmener

avec moi chaque fois que nous levions notre camp pour aller l'établir

autre part, le manque de repos entretenait chez le malade, une fièvre

qui empêchait la blessure de se cicatriser, et qui rendait fort

problématique la guérison de ce pauvre homme.

Sur ces entrefaites, nous vînmes établir nos tentes, sur le bord d'un

bois.

La nuit même de notre arrivée, tandis que je dormais près du vieillard,

je fus éveillé par un bruit léger. J'entr'ouvris les yeux et je vis

une jeune Indienne, agenouillée près de la couche du vieillard; elle

cherchait à le soulever et à l'emporter dans ses bras, mais elle ne put

y parvenir et se prit à pleurer silencieusement.

Après un moment donné au désespoir, elle se glissa hors de la tente et

ne tarda point à revenir. Elle apportait un morceau d'écorce qu'elle

broya entre ses doigts et qu'elle posa sur les lèvres du vieillard, puis

elle disparut légère comme une abeille.

Dès le lendemain la fièvre de mon prisonnier avait disparu. Ses forces

commencèrent à renaître, et à quelques jours delà, en rentrant sous ma

tente, je la trouvai déserte, le vieillard avait disparu.

L'endroit où nous campions était, comme je vous l'ai dit, voisin d'une

forêt et sur le bord d'un grand lac. Le capitaine qui nous commandait

résolut de passer un mois dans ces lieux, parce qu'on y récoltait une

grande quantité d'or. Chacun de nos hommes devint donc un mineur, et se

mit à recueillir l'or qu'on trouve presque natif dans cette partie du

globe. Déjà nous en avions amassé une quantité considérable, lorsque

la fièvre commença à frapper quelques-uns de nos soldats. Je parlai au

capitaine de la nécessité de quitter ces lieux, où le voisinage du lac

et les miasmes qui s'échappaient de ses eaux ne tarderaient point à tuer

tous nos compagnons; il me répondit en me demandant où nous trouverions

autant d'or?

A huit jours de là, tous mes malheureux camarades et le capitaine

lui-même gisaient mourants et dévorés par le mal qui brisait leurs

forées et qui chaque jour faisait de nombreuses victimes.

Seul, par une sorte de prodige, je résistais à l'influence de

l'épidémie, sans pouvoir me rendre compte d'un miracle que rendaient

inexplicable les fatigues que j'éprouvais, l'air putride que ma poitrine

respirait et le spectacle affreux de quatre cents infortunés me

demandant nuit et jour, à grands cris, des secours que ma science était

impuissante à leur donner.

Cependant, la fièvre allait semant de plus en plus la mort dans notre

camp. J'avais dû aider à se traîner à quelque distance les cinq ou six

hommes qui restaient seuls de notre corps d'expédition, afin de les

soustraire aux terribles émanations de centaines de cadavres amoncelés

sous un ciel brûlant, sur le bord du lac. Notre capitaine, lui-même,

avait fini par succomber aux atteintes de la fièvre, et se tordait sous

sa tente, blasphémant et maudissant la destinée.

Deux des sept malheureux qui avaient survécu moururent encore. Trois

jours après nous restions six hommes vivants.

Une nuit que je réfléchissais sur la terrible situation où nous nous

trouvions, je vis entrer dans ma tente un Indien; je feignis de dormir,

et je le vis jeter une poudre rougeâtre dans le vase qui contenait mon

eau: après quoi il disparut avec l'adresse et la légèreté silencieuse

qui caractérisent sa race.

Déjà, à plusieurs reprises, j'avais remarqué dans ce vase, sans pouvoir

me l'expliquer, un sédiment rougeâtre. La visite mystérieuse de la jeune

Indienne au vieillard mon prisonnier me revint en mémoire; il n'en

fallait plus douter, j'étais l'objet d'une protection cachée. Chaque

nuit, un Indien jetait dans mon eau un peu de cette poudre qui avait si

promptement guéri le vieillard de la fièvre. C'était à cette même poudre

que je devais de n'avoir point été frappé de l'épidémie. Ma bonne

action m'avait porté bonheur, et les Indiens m'en témoignaient leur

reconnaissance.

Aucun doute ne me resta à ce sujet, car je fis boire à mes compagnons

une partie de l'eau dans laquelle l'Indien avait jeté sa poudre, et les

accès de la fièvre qui dévorait ces infortunés s'arrêtèrent comme par

enchantement.

Toutes les nuits l'Indien, pendant une semaine entière, renouvela ses

visites dans ma tente et continua à mettre son puissant fébrifuge dans

le vase qui contenait mon eau.

Ce temps écoulé, il ne reparut point, et non-seulement la fièvre

s'empara de nouveau de mes compagnons qui entraient en convalescence,

mais je fus atteint moi-même de cette fatale maladie. Seul, abandonné

dans cette partie inconnue d'un autre monde, je vis expirer autour de

moi, jusqu'au dernier, les hommes qui avaient survécu au fléau; le

délire s'empara de moi.

Quand la raison me revint, je me trouvai dans une cabane inconnue: une

jeune fille veillait près de moi; un Indien que je reconnus pour mon

visiteur nocturne se tenait assis sur ses talons dans un coin de la

cabane et chantait à mi-voix; le vieillard que j'avais guéri reposait à

mes côtés sur la même natte.

Il me montra le ciel et me dit en espagnol:

--Le Grand-Esprit est là-haut: il veut que les méchants meurent et que

les bons vivent; les méchants sont morts, le bon vivra.

Pendant trois mois que dura ma convalescence, l'Indien et ses deux

enfants m'entourèrent de la sollicitude la plus vive.

Un matin que je revenais de la chasse dans la forêt où se trouvait la

cabane du vieillard, la jeune fille de mon hôte, qui parlait un peu

l'espagnol, accourut au devant de moi, belle de candeur et d'innocence.

--Simon, me dit-elle, je t'aime! veux-tu devenir le fils de mon père? Tu

seras mon époux et mon maître.

--J'aime dans mon pays, lui répondis-je, et le coeur ne peut contenir

deux amours vrais!

Elle se prit à pleurer et disparut dans la forêt.

Depuis cet entretien, elle ne se présenta plus à mes yeux, et se déroba

constamment à mes efforts pour la voir. Quand je parlais de cette

entrevue à son père et à son frère, ils me répondaient vaguement et avec

les circonlocutions familières aux Indiens, qui savent, quand ils le

veulent, mieux qu'aucune autre nation du monde, parler sans répondre.

Cependant, je n'en pouvais douter, la jeune fille vivait près de la

demeure de son père. Chaque jour, comme d'habitude, notre nourriture

était préparée de ses mains: je reconnaissais sa manière de disposer

les fruits que nous trouvions servis sur nos nattes. Enfin mes fleurs

favorites ornaient chaque jour la partie de la case qui m'était

réservée.

La belle saison revint. Les pluies cessèrent, et les torrents qu'elles

avaient formés perdirent de leur violence et commencèrent à devenir

guéables.

Le vieillard me dit un jour:

--Tu vas retourner dans ton pays: j'aurais voulu que tu devinsses mon

fils. Le Grand-Esprit en a décidé autrement, et mon fils va devenir le

tien.

Toporoo veut t'accompagner en Europe, se faire l'ombre de ton corps et

le bruit de ta voix. Il a raison: les Espagnols sont venus apporter dans

notre patrie la désolation et la guerre. Ceux qui veulent vivre doivent

aller chercher un autre pays. Vous allez partir tous les deux.

Surpris de cette brusque résolution, quoique je désirasse vivement

revoir l'Europe, je parlai de différer mon départ jusqu'au lendemain:

J'ai des adieux à faire, alléguai-je.

--Tous tes adieux sont faits, dit-il; celle que vous ne reverrez plus

m'a chargé de vous remettre ce souvenir.

Ce souvenir était maître Bob, que nous avions sauvé et élevé ensemble,

la jeune fille et moi. L'animal me reconnut, vint à moi gaîment et

me sauta sur l'épaule, comme il avait l'habitude de le faire avec sa

maîtresse. Mes yeux se remplirent de larmes.

Je détachai de mon cou un petit crucifix d'ivoire qu'elle avait souvent

admiré, et je voulus le donner à son père pour elle.

Un sourire inexprimable passa sur les lèvres du vieillard; sourire si

triste que mon coeur s'emplit de sombres pressentiments.

--Non! dit-il, non, la jeune fille n'a pas besoin de ce souvenir du

visage pâle.

Et je n'en pus tirer autre chose. A mes questions, il n'opposa que le

silence et l'impassibilité naturelle aux Indiens.

Une demi-heure après, nous arrivions sur le bord d'une petite rivière

où se trouvait, à gué, un radeau. Je reconnus sur ce radeau une grande

provision d'écorce et des paniers de palmiers remplis d'or.

--On souhaite d'ordinaire à ses amis la santé et la fortune, dit le

vieillard; moi, je te les donne! Que ne puis-je également te donner le

bonheur!

Comme il achevait ces mots, son fils Toporoo s'élança sur le radeau et

me fit signe de le suivre.

Le radeau se mit en mouvement. Le vieil Indien alluma son calumet,

s'assit sur ses talons, et se sépara pour toujours de son fils, sans

que je pusse distinguer ni sur les traits de mon compagnon, ni sur la

physionomie de son père, une seule trace d'émotion.

Seulement, Toporoo chantait, en langue mexicaine et à mi-voix, une

de ces chansons mystérieuses que vous lui entendez murmurer souvent.

Toporoo est à la fois un prêtre renommé pour sa sainteté parmi les

sauvages, et un poète dont ils admirent beaucoup les chants improvisés.

--Vous qui êtes jeunes, chères filleules, vous devriez étudier sous

ce maître habile la langue mexicaine, dit Rubens. A votre place,

continua-t-il, je voudrais me faire initier à la poésie de ces contrées

sauvages, poésie pleine de naïveté et de grâce, autant que j'ai pu en

juger d'après quelques traductions rapportées par des voyageurs.

--Dès ce soir, Toporoo sera mon maître! s'écria Agathe.

--Et le mien aussi! ajouta timidement Annetje.

C'était un tableau à la fois pittoresque et charmant que les groupes

formés, en ce moment, par L'auditoire de Simon.

Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans

l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il

faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en

évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris

une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter

au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente

permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était

accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme

étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et

dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art

de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient

ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient

les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau,

au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage

impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin,

maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne,

semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres,

sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.

Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait;

se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise

sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures,

et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des

Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire

de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures

de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers

temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en

traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur

la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes

et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté

antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle

avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des

bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en

comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune

fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se

décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur

son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les

lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant,

elle eût fait pitié même à une rivale.

Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé

l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent

sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition,

de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.

Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le

visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les

joues d'or de Toporoo.

Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait

ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans

interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte

d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait

le voyageur.

--Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel,

continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau

habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul

n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les

Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes

à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur

inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile

pour l'Espagne.

Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus

nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué

que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux

fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait

joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands

tonneaux.

Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies

pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle

Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux

de toute espèce.

Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste

de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler

aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer

Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire

le plus le caractère.

Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez

soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du

récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que

la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la

caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en

étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et

agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.

Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie

intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et

d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont

toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance

qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de

l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les

gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses

mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de

défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés

dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre

et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et

il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la

réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le

bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond

qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans

hésiter, sacrifié sa vie.

CHAPITRE VIII.

UNE ÉPIDÉMIE.

On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais

brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent

la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent

point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population

et jettent partout la désolation et l'épouvante.

Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les

brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à

peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme

l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.

Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se

manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et

voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides

de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit

d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant

avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées

mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.

Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades

avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois

cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient

devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier

habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent

individus mouraient par jour.

Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut;

on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir

courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une

mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 5 / 11 段