Simon se retira précipitamment dans le pavillon qui se trouvait à

l'extrémité du jardin et qu'il avait demandé à habiter. Il referma la

porte derrière lui et se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un de ces

grands fauteuils de l'époque, à dos ciselé, et qui tenaient à la fois de

la chaire et de la chaise.

--Elle ne m'a point reconnu! s'écria-t-il, en cachant son visage dans

ses mains. Elle ne m'a point reconnu! Son coeur ne l'a point avertie que

ces traits défigurés par le chagrin et par les fatigues étaient ceux

d'un ami de sa jeunesse; d'un ami qui, par amour pour elle, a quitté sa

patrie et est allé demander à l'exil une mort qu'il n'a pu y trouver.

Oh! de toutes les douleurs qu'elle m'a causées, celle-ci est la plus

poignante! Thrée, ingrate Thrée! Pourquoi ai-je quitté Leyde? Pourquoi

suis-je accouru lui tendre une main dévouée et consoler son désespoir?

L'ingrate! elle a fait retrouver des larmes à mes yeux qui n'en avaient

plus depuis longtemps.

En ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit et Thrée, les bras étendus,

courut à Simon et s'agenouilla devant lui.

--Simon! dit-elle, Simon!

Et elle cacha son visage en pleurs dans le sein de van Maast.

Il y a des joies que la langue humaine est insuffisante à exprimer.

Simon voulut parler, mais il ne put balbutier que des mots confus et

entrecoupés de sanglots.

Thrée était toujours à genoux.

--Simon, dit-elle, vous êtes devenu le père de mes enfants dont vous

avez sauvé la vie! Simon, je vous appartiens désormais, si vous voulez

de moi pour femme. Tenez, voici ma main! Nous irons à l'autel le jour où

mes enfants seront guéries.

Il l'écarta doucement de sa poitrine et la regarda avec tristesse.

--Oui, dit-il, la reconnaissance me vaudra ce que l'amour n'a pu

obtenir! Vous vous acquitterez de votre dette envers le médecin par le

sacrifice de votre amour à la mémoire de celui qui occupe votre coeur

tout entier!

--Oh! Simon! interrompit-elle, Simon! devriez-vous me dire des paroles

semblables!

--C'est que vous ne savez pas, madame, comme je vous aime! Non, vous ne

pouvez point le savoir! Autrefois, n'étais-je point aussi votre ami? Ne

vous voyais-je point tous les jours? N'avais-je point le droit de venir,

chaque soir, prendre place à vos côtés, et sinon de vous parler de mon

amour, du moins de vous contempler, d'entendre votre voix, et de vous

aimer en silence? Eh bien! je n'ai plus voulu de cette vie! J'ai préféré

l'isolement, le départ, l'exil loin de vous! Peut-on rester aux portes

du ciel quand on sait qu'elles resteront éternellement fermées? Non!

Thrée, interrogez votre âme: vous y lirez que vous n'avez pas plus

d'amour pour Simon que le jour où il vous quitta en vous disant, du

coeur, un adieu qu'il voulait et qu'il croyait éternel!

Elle détourna la tête et baissa les yeux. Les aveux les plus tendres

errèrent sur ses lèvres. Elle voulait lui dire quelle tristesse profonde

lui avait causée son départ et combien de larmes elle avait versées.

Tandis que son coeur et sa pensée s'élançaient vers lui, et eussent

voulu pouvoir le rappeler, la force mystérieuse et invincible de la

pudeur arrêtait les paroles sur les lèvres. Tout ce qu'elle put dire

furent ces mots:

--Simon, vous comprendrez un jour combien je vous aime!

--Que Dieu vous entende et vous bénisse, répondit-il. Et cependant,

Thrée, ma douce Thrée, je ne vous laisserai vous donner à moi que le

jour où mon amour, plein d'une défiance et d'une jalousie injustes,

peut-être, lira clairement dans vos regards et dans votre voix que vous

m'aimez comme je veux être aimé!

Elle essuya ses larmes, qui recommençaient à couler, et leva les yeux au

ciel.

--Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais

dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.

Puis, comme elle détournait la tête en silence:

--Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures,

qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses

et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours

encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux

que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus!

Maria! Ai-je bien fait d'accourir!

--Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller

chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.

--Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez

Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en

jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point

prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à

Anvers où j'avais tant souffert!

--Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout

entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées

que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous

démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après

avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.

Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce

moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur;

mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme,

il tenait les yeux fixés à terre.

Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit

la première.

--Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a

retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne

retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le

médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois

avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.

Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils

allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au

soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison.

Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout

de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.

--Mon père, dit-elle, voici notre médecin qui désire renouveler

connaissance avec vous.

Elle fit signe à Simon de venir prendre place à côté de son père.

--Je ne le connais que depuis un instant, répondit le vieillard, et

je l'aime comme un ami de ma jeunesse... s'il m'en restait encore,

ajouta-t-il avec un geste mélancolique, et en effaçant brusquement de

son pied les figures que sa canne avait tracées.

--Il nous apporte des nouvelles de Simon van Maast, continua Thrée.

Borrekens releva la tête.

--Simon! dit-il, Simon que j'aimais comme un fils! Il m'a fait bien du

mal! Pourquoi partir ainsi sans me dire adieu? sans me confier la cause

de cette résolution désespérée? N'étais-je pas là pour consoler ses

chagrins ou du moins pour les partager avec lui?

--Mon père, le docteur ne tous rappelle-t-il pas un peu les traits de

Simon?

Il fixa attentivement les yeux sur lui.

--Non, dit-il! Simon portait une longue et belle chevelure blonde; son

teint était blanc et délicat, comme celui d'un véritable enfant de la

Flandre.

--Quinze années changent donc bien un ami, mynheer, que vous ne tendiez

point la main à l'arquebusier qui a été assez heureux pour, un soir,

défendre votre bon droit et fermer la bouche à Ians Kniff?

--Par saint Christophe, notre glorieux patron! c'est lui, s'écria le

vieillard ému. Allons, il y a encore de bons jours dans la vieillesse!

en voici un qui me fera chanter Alléluia! Le bonheur est près du

désespoir et le rire près des larmes, comme dit le proverbe de notre

pays.

Ils se replongèrent bientôt tous les deux dans le passé, évoquant les

souvenirs des temps éloignés où ils s'étaient connus. C'était surtout

mynheer Borrekens qui parlait. Depuis bien des années sa belle-fille ne

l'avait vu, ni aussi causeur ni aussi joyeux. Il semblait rajeunir en

remémorant ainsi le passé: tel était l'entrain du vieillard, que Simon

lui-même sentit un instant sa tristesse et sa froideur se fondre à cette

chaude et entraînante gaîté. Thrée les regardait en souriant et se

sentait pleine d'espérance.

Tout à coup Simon tira de son sein une montre en or richement ciselée,

la consulta, et faisant un signe à mynheer Borrekens:

--Les enfants vont bientôt s'éveiller, dit-il, il faut que je prépare

pour le moment où cessera leur sommeil une boisson salutaire; j'ai

apporté avec moi tout ce qu'il faut pour la composer. Je vais me retirer

dans le pavillon et m'acquitter de ce soin.

--Avez-vous besoin de mon aide? demanda Thrée.

--Non! rendez-vous près des enfants; que leur réveil soit naturel et

qu'aucun bruit extérieur ne le provoque. Dès qu'elles cesseront de

dormir, ouvrez toutes les fenêtres, renouvelez à grands flots l'air de

l'appartement et prévenez-moi en m'appelant par trois cris de votre

sifflet d'argent.

Thrée, comme le lui avait prescrit Simon, alla s'asseoir au chevet de

ses enfants. Là, dans la demi-obscurité que donnaient les rideaux et au

milieu d'un silence que rien n'interrompait, si ce n'est la respiration

régulière et calme d'Annetje et d'Agathe, elle se mit à réfléchir aux

événements imprévus et si graves pour elle qui s'étaient succédé depuis

le matin. L'immense joie de tenir pour certain désormais le salut de ses

enfants fut la première idée qui s'empara d'elle; la seconde, il faut

bien le dire, fut la pensée que celui qui opérait le miracle était

Simon. Elle sentit son coeur se fondre de nouveau en évoquant, une à

une, les preuves de l'amour sans égal que Simon lui avait données depuis

quinze ans. Rien n'avait pu sur son amour, ni l'absence, ni le temps, ni

la perte de tout espoir.

Elle était encore tout entière à ces mêmes pensées, lorsqu'à-deux heures

de là, c'est-à-dire vers midi, un léger mouvement agita les couvertures

du lit.

Deux voix faibles se firent entendre à la fois pour prononcer ce nom de

mère, si doux en flamand comme dans toutes les langues.

Aussitôt, avec une foi aveugle, dame Thrée courut aux fenêtres, qu'elle

ouvrit toutes grandes, quoique les médecins qui jusqu'alors avaient

donné des soins aux jeunes malades eussent expressément défendu de les

exposer à un air vif, surtout de leur réveil et quand la fièvre les

avait baignées de sueurs.

Les deux jeunes filles s'étaient réveillées calmes et souriantes. Elles

saluèrent, par un cri de joie, le soleil qui de toutes parts inondait de

ses rayons leur chambre et leur chevet.

Thrée ne prit pas même le temps de les presser sur son coeur avant

d'appeler Simon. Comme il le lui avait prescrit, elle tira trois sons

aigus de son sifflet d'argent et revint aussitôt se livrer aux caresses

de ses filles.

--Ah! quel bonheur! dit Agathe. Il me semble que je renais à

l'existence. Ma tête ne brûle plus, ma poitrine respire à l'aise!

Notre-Dame soit bénie!...

--Que cet air frais, que ce soleil font de bien! Que je me sens

heureuse! Embrasse-nous encore, mère!

En ce moment Simon entrait; la mère et les deux jeunes filles, enlacées

par de tendres étreintes, formaient un groupe charmant. Il s'arrêta sur

le seuil pour le considérer quelques secondes.

A la vue du médecin étranger, les jeunes filles se glissèrent hors des

bras de leur mère, et, rouges et confuses, s'enveloppèrent dans les

draperies de leur lit.

Simon s'avança vers elles en souriant, et leur présenta une tasse d'or

dans laquelle brillait une liqueur vermeille.

--Buvez cette potion, qui est douce au goût, dit-il, et puis ensuite

vous quitterez cette couche brûlante où trop longtemps vous a retenues

la fièvre. Le grand air et l'eau fraîche sont les deux médicaments

héroïques de la nature. Ramenez donc vos cheveux avec soin sur votre

tête; épanchez des flots d'eau sur votre visage; prenez le bras de votre

mère: vous viendrez me retrouver ensuite dans le jardin, où j'ai

fait préparer pour vous des hamacs et une tente à la manière du

Nouveau-Monde.

Il en fallait beaucoup moins pour exciter vivement la curiosité de deux

pauvres enfants retenues captives depuis plus de deux mois, sur un

lit de douleur. Elles se hâtèrent d'obéir aux ordres de Simon, et une

demi-heure après, elles arrivaient dans le jardin, où quelques instants

avaient suffi à van Maast pour faire élever ce qui parut aux jeunes

filles un palais de fées.

En effet, une tente en tissus d'écorces d'arbres et semée de plumes de

toutes les couleurs avait été attachée à trois des arbres les plus hauts

du jardin, pour former une vaste et pittoresque draperie qui protégeait

contre les ardeurs trop vives du soleil trois charmants hamacs et une

sorte de lit de repos recouvert d'une immense peau de lion. Une figure

étrange se tenait accroupie près de ce lit de repos: c'était le Sauvage

à peau rouge que nous avons déjà vu à Leyde, nonchalamment étendu sur la

peau de lion; le magnifique écureuil dont il a été également question

dans le précédent chapitre se jouait avec son maître assis près de lui.

Tout à coup il se dressa, les pattes croisées sur sa poitrine, le nez au

vent et sa splendide queue déployée comme un étendard.

Le gros chien et le serpent n'avaient point été oubliés; le premier

dormait aux pieds de son maître; le second, roulé autour de son bras,

dardait sa langue noire et fourchue, comme pour interroger les lieux

nouveaux où il se trouvait transporté.

D'abord Annetje et Agathe s'arrêtèrent, surprises devant ce spectacle

inattendu; puis elles s'avancèrent timidement et inquiètes du gros

chien, de l'écureuil et surtout du serpent.

Mais, à un signe de son maître, le gros chien accourut en remuant la

queue, et vint lécher les mains d'Annetje et d'Agathe; le serpent siffla

doucement; l'écureuil, d'un seul bond, s'élança au sommet d'un arbre.

Après cinq ou six pétulantes cabrioles, il redescendit près de son

maître, prit dans ses deux pattes de devant, avec une adresse extrême,

une noix que lui présenta Simon, et se mit à l'ouvrir et à en manger le

contenu aussi gravement et aussi prestement qu'un singe.

Agathe s'enhardit à caresser le gros chien; Annetje s'assit sur la peau

du lion près de Simon, sans s'inquiéter du serpent et donna à manger à

maître Bob dont la gentillesse s'était déjà gagné les bonnes grâces de

la jeune fille.

Maître Bob, malgré sa familiarité, conservait complètement son

indépendance. C'était un ami et non un serviteur; il avait des

affections et des antipathies. Tandis que le gros chien du

Nouveau-Monde, malgré sa taille énorme, ses dents terribles et ses yeux

injectés de sang, obéissait au moindre mouvement de son maître, que la

couleuvre Psylla elle-même déroulait lentement ses anneaux à la voix de

Simon, se soumettait aveuglément à l'ordre que Simon lui donnait, Bob

n'en faisait un peu qu'à sa fantaisie, et se permettait souvent des

caprices. Se sentait-il en belle humeur, il jouait et se montrait

charmant et familier. Un visage, au contraire, lui déplaisait-il,

quelque incident l'avait-il contrarié, il boudait, restait dans un coin,

résistait à la voix qui l'appelait, et se refusait même aux caresses.

Le gros chien, qui l'eût écrasé d'un coup de dent, et Psylla, qui l'eût

avalé en dilatant un peu sa large gueule, étaient littéralement ses

esclaves, et il se montrait envers eux très souvent quinteux et despote.

Du reste, maître Bob ne se livrait que par intervalles, aux élans de la

pétulance particulière à sa race. Accroupi à la manière d'un sphinx, il

passait des heures entières dans cette attitude favorite, et ne donnait

d'autres signes de vie que de suivre, des yeux, son maître avec la

sollicitude la plus tendre.

Maître Bob ne contribua pas médiocrement aux plaisirs des deux bonnes

heures qu'Agathe et Annetje passèrent dans le jardin. Après tant de

souffrances et de réclusion, la convalescence avec ses sensations

ineffables, l'air pur et les tièdes et vivifiants rayons du soleil,

les enivraient réellement. Habituées d'ailleurs à l'existence un peu

monotone du gynécée flamand, tout ce monde nouveau qui s'ouvrait pour

elles ne pouvait manquer de parler vivement à leur imagination.

Aussi fut-ce avec un sentiment de tristesse et de regret qu'elles virent

Simon regarder le soleil qui commençait à baisser à l'horizon: c'était

le signal de la retraite.

Le lendemain, après une nuit d'un profond et doux sommeil, les heureuses

heures de promenades dans le jardin eurent lieu de nouveau. Seulement,

jugez de la joie des jeunes filles, elles commencèrent plutôt et se

prolongèrent davantage.

Grâce à un régime intelligent, à une surveillance de toutes les heures,

à une sollicitude infatigable, van Maast parvint en peu de temps à

triompher tout à fait de la fièvre qui consumait les deux charmantes

filles et qui les eût bientôt tuées. Rien ne saurait exprimer le bonheur

qu'il éprouvait à les voir renaître à l'existence, perdre peu à peu la

pâleur laissée sur leur visage par la maladie, et reprendre le teint

coloré et vivant de la jeunesse.

Ces progrès de la convalescence se montraient identiquement les mêmes

chez Annetje et chez Agathe. Van Maast ne pouvait se lasser d'admirer

l'identité complète des symptômes qui se manifestaient à fois chez les

deux soeurs. Il lui suffisait d'interroger le pouls de l'une d'elles,

pour savoir avec quelle activité plus ou moins grande circulait le sang

de l'autre.

Du reste, quoiqu'il passât une partie de la journée avec elles, il

n'était point encore parvenu à pouvoir distinguer la filleule de Rubens:

il prenait sans cesse l'une pour l'autre, malgré ses efforts pour les

reconnaître. Elles s'amusaient beaucoup de ses erreurs et se faisaient

un jeu de les multiplier et d'en rire aux éclats.

Tout, d'ailleurs, leur était nature à rire; le plus frivole incident

excitait leur gaîté, et dame Thrée se sentait le coeur rempli d'une joie

digne du ciel, quand elle voyait ses enfants qu'elle avait crues perdues

à jamais folâtrer dans le jardin, courir, leurs beaux cheveux au vent,

et rivaliser de légèreté avec maître Bob, qui ne dédaignait point de

s'associer à leurs jeux.

Mynheer Borrekens, le menton appuyé sur sa canne, les suivait des yeux

jusqu'à ce qu'une larme de joie vînt voiler les paupières et l'obligeât

à l'essuyer, sous peine de ne plus y voir. Dame Thrée avait repris

tout l'éclat de sa chaste et noble beauté. Quoiqu'elle comptât déjà

trente-trois ans, on l'eût prise plutôt pour la soeur que pour la mère

de ses filles, tant la fraîcheur de son teint avait d'éclat, sa taille

de souplesse et sa main de fraîcheur et de distinction.

Suivant la coutume flamande, elle n'avait jamais cessé de porter le

costume sévère des veuves frisonnes. Mais cette robe noire, cette ample

jupe, cette large collerette plissée qui retombait sur ses épaules et

laissait voir dans toute sa pureté un col remarquable de forme, semblait

combiné tout exprès pour mieux faire valoir les avantages de sa

personne.

Simon ne paraissait jamais s'apercevoir de la sollicitude et de la

tendresse qu'éprouvait près de lui dame Thrée.

Il agissait envers elle en frère plutôt qu'en amant; aussi près de lui

se sentait-elle presque timide et n'osait-elle point se livrer aux

inspirations de son coeur et aux élans de son caractère plein d'abandon.

Il n'en était pas de même d'Annetje et d'Agathe, les favorites de Simon,

qui n'étaient heureuses que près de lui, qui passaient toutes les

journées à ses côtés et qui disposaient de leur médecin avec tout le

despotisme que les femmes les plus douces savent trouver à l'occasion.

Il se laissait faire avec autant de satisfaction que de bonhomie,

retrouvait de la jeunesse pour se mêler à leur joie, et ne songeait de

son côté qu'à complaire à ses filleules, car faute de pouvoir distinguer

Agathe d'Annetje, il donnait à toutes les deux ce titre de filleules.

CHAPITRE VII.

HISTOIRE D'UNE ÉCORCE.

Le bruit de l'arrivée à Anvers du célèbre médecin de Leyde ne tarda

point à se répandre dans la ville et à y devenir le sujet de toutes les

conversations, d'autant plus qu'on voyait accourir de toutes parts, pour

lui demander des conseils, des malades de Leyde, de Delft, d'Amsterdam,

de Dordrecht, de Rotterdam et des autres villes de la Hollande

méridionale.

Peu à peu, les quartiers solitaires et assez pauvres, où venait aboutir

la porte extérieure du pavillon habité par Simon, s'étaient peuplés

d'étrangers qui louaient à un prix élevé un logement dans le voisinage

du médecin.

Chaque jour, des malades venaient consulter la science de ce personnage

célèbre, et recourir à sa poudre merveilleuse pour combattre la fièvre.

Van Maast ne refusait point sa porte à un seul d'entre eux, mais il leur

imposait ses conditions, comme il l'avait déjà fait à Leyde. Il fallait

que les malades se présentassent chez lui aux heures indiquées et

attendissent leur tour d'admission, sans distinction de rang ou de

fortune; enfin, il exigeait de la part des gens riches des honoraires

considérables qu'il distribuait tout entiers à ses clients pauvres.

Comme il guérissait, comme il savait seul triompher des nombreuses

fièvres que l'humidité du climat et le voisinage de l'Escaut ne

prodiguent que trop à Anvers, on acceptait toutes ces conditions,

quelque bizarres qu'elles fussent, et peut-être même à cause de leur

bizarrerie.

Les consultations avaient lieu depuis le point du jour jusqu'à onze

heures du matin. Si tous les malades n'avaient pu être admis près de

Simon, il consacrait encore une partie de la soirée à les attendre.

Mais la journée, depuis onze heures du matin jusqu'à huit, appartenait

exclusivement à la famille de Thrée. Il veillait attentivement à

prévenir le retour de la fièvre chez les deux soeurs, dirigeait

l'hygiène de leurs habitudes, et avait inventé une foule de moyens

ingénieux pour qu'elles fissent un exercice nécessaire à leur guérison

complète. C'étaient des courses, des jeux où la souplesse et l'agilité

des membres reprenaient un heureux développement. Maître Bob était de

toutes les parties, à la grande joie des deux jeunes filles, surtout

d'Annetje, dont il était devenu exclusivement le favori. Le gros chien

se montrait trop bon et trop facile; elle était trop sûre de lui pour

le rechercher; mais l'écureuil géant, avec ses caprices et son

indépendance, devenait, pour les jeunes filles, un objet constant de

sollicitude et d'empressement. La nature humaine est ainsi faite: la

difficulté rehausse son plaisir.

Rubens, de retour de son voyage à Leyde, manquait rarement à venir

passer une heure chaque jour après son dîner, près de ses filleules:

ainsi que van Maast, dans l'impossibilité de distinguer Annetje

d'Agathe, il leur donnait également ce titre à toutes les deux.

Une vive amitié n'avait point tardé à s'établir entre le peintre célèbre

et le grand médecin. Sous la forme un peu bizarre de ce dernier, Rubens

avait deviné une intelligence vaste, un esprit d'observation d'une

justesse presque infaillible, et, ce qu'il prisait encore plus que tout

le reste, un coeur noble et droit. Simon était en outre un des conteurs

les plus intéressants qu'eût rencontrés Rubens. Il avait beaucoup

voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu. Quoiqu'il aimât peu à parler,

surtout devant les étrangers, il se complaisait, dans l'intimité, à

conter ses voyages, à dire les pays inconnus qu'il avait visités et les

merveilles presque fabuleuses qu'il y avait admirées. Il s'exprimait

avec une grande simplicité, qui pourtant n'était point sans

enthousiasme, et se reprenait ardemment aux souvenirs du passé: alors on

voyait son oeil s'enflammer; sa parole devenait éloquente, et son visage

pâle se colorait d'une noble et passagère rougeur. Quand il en

était ainsi, Rubens l'écoutait avec admiration, le vieux Borrekens

tressaillait sur son fauteuil, et Thrée ne pouvait détacher ses

regards de dessus lui. Pour les deux jeunes filles, leurs âmes étaient

littéralement suspendues aux lèvres du voyageur. Elles riaient, elles

pleuraient, elles s'enthousiasmaient selon les sentiments qu'exprimait

Simon.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 4 / 11 段