--Faites venir Pitremann, lui dit-il.

Le domestique reître qui s'était montré si peu poli avec mynheer

Borrekens ne tarda point à venir.

--Vous allez monter à cheval sur-le-champ, et vous rendre à Leyde pour y

remettre cette lettre à son adresse et m'en rapporter la réponse. Allez,

et n'épargnez pas les chevaux.

--Que Dieu vous bénisse! s'écria le vieillard, qui voulut porter la main

de Rubens à ses lèvres, et à qui celui-ci tendit les bras.

Mynheer Borrekens se hâta de revenir chez lui conter cette bonne

nouvelle à sa fille. L'espoir et la consolation rentrèrent donc dans

cette maison désolée.

A quelques jours de là, le domestique allemand de Rubens revint harassé

de fatigue et tout couvert de poussière. Il rapportait à Rubens la

réponse du médecin de Leyde.

«Le plus célèbre peintre du monde, disait la lettre du médecin, excusera

son très humble serviteur de ne se point conformer au désir qu'il lui

exprime. Quitter Leyde pour Anvers, c'est abandonner trois ou quatre

cents malades qui réclament mes soins pour deux seuls qui m'attendent à

Anvers. Je prends pour juge de ma résolution la générosité et la justice

du chevalier Rubens.»

A la lecture de cette lettre, une légère rougeur couvrit le visage de

Rubens. Il n'était point habitué à voir résister à ses volontés. Toute

la journée il demeura pensif et soucieux. Hélène elle-même ne

put réussir à dérider le front de son mari et à l'arracher à la

préoccupation mêlée de dépit qui le rendait distrait et presque sombre.

Le lendemain Rubens annonça que le bourgmestre de Leyde l'avait depuis

longtemps sollicité de peindre un tableau pour son hôtel-de-ville, et

qu'il comptait se mettre en route dès le lendemain pour Leyde.

Hélène Froment, tendrement attachée à son mari, et qui d'ailleurs aimait

à prendre sa part de l'admiration et de l'enthousiasme qui accueillaient

partout Rubens, déclara qu'elle l'accompagnerait dans cette excursion de

quelques jours.

Rubens se mit donc en route avec la suite nombreuse dont il était alors

d'usage de se faire accompagner. Cette suite se composait de trois ou

quatre de ses élèves favoris, d'une quinzaine de domestiques, et des

femmes d'Hélène. Tous, Hélène elle-même, voyageaient à cheval. A cette

époque, on ne connaissait point d'autres carrosses que des espèces de

litières non suspendues et mal closes par des rideaux qui rendaient

beaucoup plus fatigants les voyages en voiture que les voyages à cheval.

Rubens et sa suite mirent près d'une semaine pour arriver à Leyde.

Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on s'y rend en peu d'heures.

Au grand étonnement de ceux qui l'accompagnaient, la première visite de

Rubens ne fut point pour le bourgmestre de Leyde: l'artiste célèbre se

rendit sur-le-champ, et sans prendre le temps de changer de costume,

chez le médecin américain.

Quoique la nuit commençât à tomber, une foule nombreuse encombrait

encore le seuil de la maison. A la vue du grand seigneur qui arrivait,

quelques-unes de ces bonnes gens se rangèrent pour le laisser passer,

mais une vieille femme qui faisait la police parmi les visiteurs, et qui

assignait à chacun sa place, s'opposa à ce que Rubens fût privilégié.

--Mon maître l'a dit, chacun est égal devant la maladie, dit-elle.

--Je suis Pierre-Paul Rubens, objecta le peintre célèbre, et je viens

tout exprès d'Anvers pour consulter votre maître. Veuillez le prévenir.

--Mynheer, répliqua la vieille juive, mon maître ne me pardonnerait

point de lui avoir fait perdre quelques minutes de son temps, même pour

l'illustre peintre dont chacun, dans les Pays-Bas, même les pauvres gens

comme moi, connaissent le nom et le répètent avec respect. En me tirant

de la misère, pour me mettre à la tête de sa maison et me rendre aussi

heureuse que j'étais à plaindre, c'est la première leçon qu'il m'a

enseignée.

--Eh bien! soit, j'attendrai, répondit gaîment Rubens, qui se mit

à regarder avec curiosité la singulière maison dans laquelle il se

trouvait.

C'était un de ces logis à pignon pointu, à façade de bois et qui

forment auvent au-dessus des trois ou quatre marches de marbre bleu

qui conduisent à la porte d'entrée. Cette porte ouvrait sur un grand

corridor qui servait d'antichambre et que meublait un triple rang

de bancs en chêne, sur lesquels s'asseyaient pauvres ou riches, et,

confondus sans distinction de rangs, ceux qui venaient consulter le

médecin tout-puissant contre la fièvre.

Tout était vieux, dans ce corridor, et même un peu abandonné. On n'y

trouvait pas la propreté fanatique des maisons des Pays-Bas, et l'on

reconnaissait à mille détails qu'une autre femme qu'une Hollandaise

était chargée de la direction domestique de ce logis.

Peu à peu la foule s'écoula, et le tour d'admission de Rubens arriva.

Nous ajouterons, pour rester historien véridique, que la vieille juive,

tout en ne se mettant point en contradiction flagrante avec les ordres

de son maître, s'arrangea de façon à abréger de beaucoup cette attente.

Nous dirons encore que deux pièces d'or, glissées dans la main de la

digne enfant d'Israël, contribuèrent, autant que le grand nom de Rubens,

à faciliter ces transactions de conscience.

Quoi qu'il en soit, la nuit enveloppait complètement la ville de

Leyde, quand la vieille juive vint annoncer à Rubens que son maître

l'attendait.

CHAPITRE V.

LE CABINET DU MÉDECIN.

Un Indien, vêtu d'un costume étrange, à moitié sauvage et à moitié

hollandais, un homme à la peau rouge, à la tête rasée bizarrement et au

visage tatoué, fut l'introducteur que la vieille juive donna à Rubens

pour le conduire près du médecin. C'était l'Indien dont s'entretenait

toute la ville de Leyde, que le médecin avait ramené avec lui du

Nouveau-Monde, et qui n'avait point médiocrement contribué à attirer

l'attention sur son maître.

L'art médical, à toutes les époques, a aimé à s'entourer de mystères;

aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècles, beaucoup de médecins

rédigent leurs ordonnances en latin, et presque tous se servent de

signes inconnus au vulgaire pour écrire le poids des médicaments

prescrits. On comprendra donc que le médecin de Leyde, soit pour se

conformer à cet usage, soit pour tout autre motif, aimât à s'entourer de

serviteurs d'une nature à part.

Si telle était son intention, il faut avouer qu'il avait réussi au delà

de toute espérance; rien ne ressemblait plus à une sorcière que la

vieille juive et à un démon que l'Indien.

Celui-ci, après avoir jeté sur Rubens un regard furtif de son oeil

perçant, prit une lampe de cuivre et se mit à marcher devant l'artiste,

qu'il emmena, à travers un long corridor, jusqu'à une grande chambre

dont il fit lentement et en silence tourner la porte sur ses gonds.

Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il

eût jamais vu.

Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour,

devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés

et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce

moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les

différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois

bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets

lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les

murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur

les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu

l'appartement.

Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de

nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes

inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour

former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux

couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de

bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques

qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de

l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de

toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui

n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des

habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux

étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre

immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux;

déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes

plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns

d'entre eux avaient construit leurs nids.

Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la

bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait

de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de

ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de

riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit

par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens

que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des

malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de

complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur

l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de

Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du

meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les

moindres mouvements de son maître.

Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel

animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du

petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue

abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge

et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle

entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.

Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte

sur l'épaule de son maître; celui--ci prit, dans un magnifique plat de

porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:

--Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour

parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi

à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.

L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le

bras de celui qui lui parlait.

Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait

d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait

dans la chambre.

--Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite,

savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de

mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!

--Cette démarche m'honore, et je n'en suis point digne, répondit le

médecin; je rougis de vous avoir mis dans la nécessité de me l'adresser,

et cependant pardonnez-moi ces paroles: Je ne puis me rendre à vos

désirs. Oui, je serais heureux de satisfaire à vos voeux, j'en prends le

Ciel à témoin. Faites venir à Leyde le malade à qui vous prenez un si

vif intérêt, et je lui donnerai mes soins, comme à mon propre frère.

--Ce sont deux pauvres jeunes filles mourantes et qui ne pourraient

supporter les fatigues d'un pareil voyage; sans cela, croyez-vous que je

ne vous les eusse point amenées avec moi?

--Écoutez-moi, seigneur Rubens, et croyez-en mes paroles; en toute autre

ville qu'à Anvers, je fusse accouru à votre premier signe. Si je traite

avec quelque dédain les grands de ce monde, je respecte la royauté du

génie et je m'agenouille devant elle! Mais revoir Anvers! jugez si

cela m'est possible, puisque j'ai refusé de m'y rendre, lorsque vous,

Pierre-Paul Rubens, vous m'y appeliez.

Pendant qu'il parlait ainsi, Rubens regardait avec une profonde

attention le médecin de Leyde. C'était un homme jeune encore et au front

chauve; la barbe blonde qui couvrait sa poitrine formait un contraste

bizarre avec son teint noir et brûlé par les fatigues et par le soleil

du Nouveau-Monde. Rubens lut dans les rides qui sillonnaient avant le

temps le front de l'inconnu des chagrins profonds, de ces chagrins qui

décident de la destinée d'un homme. Tout à coup, une pensée illumina

le front de l'artiste célèbre, jaillit de ses yeux en éclairs et fit

imperceptiblement tressaillir tout son corps d'un mouvement électrique.

--Je n'insisterai point, dit-il, et je vais retourner à Anvers; je dirai

à la pauvre mère de mes filleules qu'elle n'a plus qu'à préparer le

linceul de ses enfants.

Ces mots parurent produire sur le médecin le même effet que la pensée

subite venue à Rubens avait produite sur l'illustre peintre: il

tressaillit, à son tour, de tous ses membres et la pâleur se fit sentir

sous son teint basané.

--Pauvre Thrée Borrekens! ajouta Rubens en suivant des yeux; l'effet

qu'allaient produire ces nouvelles paroles; pauvre Thrée!

Le médecin pâlit plus visiblement encore, se leva avec précipitation et

se mit à marcher à grands pas.

--Thrée Borrekens! répéta-t-il en se portant les mains au front! elle,

mon Dieu!

--Cessons de feindre, interrompit Rubens d'une voix grave: je vous ai

reconnu, mynheer Simon van Maast! Vous tenez entre vos mains l'existence

de ma filleule, de la vôtre et de dame Thrée! Décidez! Doivent-elles

vivre ou mourir?

--La revoir! Elle qui m'a fait m'exiler des Pays-Bas! Elle qui a été

sans pitié pour mon amour et mon désespoir! Elle que j'aime encore

malgré le temps et l'absence!

--Vous viendriez, dit Rubens, si vous aviez vu comme moi les larmes

que lui a coûtées votre départ mystérieux! si vous aviez vu comme moi

l'expression indicible de tristesse que produisent sur ses traits votre

nom ou votre souvenir évoqués par hasard. Vous seriez au regret d'avoir

désespéré si vite, et vous tiendriez à peu près pour certain qu'elle

vous paierait par son amour du salut de ses enfants.

--Vous ramenez dans mon coeur des sensations que je croyais à jamais

éteintes, s'écria Simon. Je veux partir, cette nuit même, à l'instant,

pour Anvers.

--Ne différez point votre départ; suivez cette bonne inspiration, lui

dit Rubens. Quant à moi, je ne tarderai point à vous rejoindre à Anvers;

nous sommes de vieilles connaissances, et j'espère que nous deviendrons

bientôt de vieux amis.

Le médecin siffla: l'Indien et la juive se hâtèrent d'accourir; il leur

adressa quelques mots dans une langue inconnue. La vieille leva

les mains au ciel avec stupéfaction, et ne put retenir des paroles

d'étonnement. Aucune émotion n'agita les traits impassibles de l'Indien.

Il attacha ses yeux sur Simon, l'écouta, sortit, et cinq minutes après,

ramena devant le seuil de la maison deux chevaux sellés.

Simon van Maast passa la main sur le dos de son gigantesque écureuil,

dit quelques paroles doucement au serpent qu'il appela du nom de Psylla,

et qui lui répondit par un léger sifflement, puis il fit un signe à son

chien qui le suivit.

Quelques instants après, Simon van Manst, accompagné de l'Indien et du

chien, partait à franc étrier pour Anvers.

Il marcha jour et nuit jusqu'à son arrivée devant la maison de dame

Thrée.

C'était au point du jour: le vieux Borrekens revenait de la messe, et

l'on pouvait encore voir sur ses paupières les traces des larmes qu'il

avait répandues en demandant à Dieu de lui être en aide.

Il regarda avec surprise l'étrange cavalcade qui s'arrêtait devant la

porte.

Simon van Maast mit pied à terre; son coeur battait avec tant de

violence qu'il put à peine prononcer ces mots:

--N'est-ce point dans cette maison que demeure mynheer Borrekens?

--Précisément, répondit le vieillard, en déchaperonnant sa tête chauve:

que désirez-vous de mynheer Borrekens? C'est lui qui a l'honneur de vous

recevoir.

--J'arrive de Leyde où le chevalier Rubens est venu demander mes soins

pour vos enfants.

--Dieu veuille que vous n'arriviez pas trop tard! répondit Borrekens

en secouant tristement la tête. Vous allez voir un spectacle bien

douloureux.

En achevant ces mots, il introduisit le médecin dans le parloir où,

quinze années auparavant, Simon van Maast avait vu Thrée pour la

dernière fois.

Elle était encore là, mais pâle, mais brisée par la douleur. Agenouillée

devant le lit où reposaient ensemble ses deux filles, elle priait avec

tant de ferveur et de désespoir qu'elle n'entendit point entrer son père

et l'étranger.

--Voici le médecin de Leyde! dit Borrekens.

A ces mots, elle tressaillit, se leva précipitamment et courant à Simon:

--Vous êtes mon dernier espoir! dit-elle. Vous tenez entre vos mains ma

vie! plus que ma vie; la vie de mes enfants! Par Notre-Dame-d'Anvers

sauvez-les! et tout ce que je possède est à vous.

--Dieu seul est le véritable médecin, répondit dame Simon van Maast à la

fois triste et satisfait que Thrée ne l'eût point reconnu. Je ne suis

qu'un humble instrument de la volonté divine; prions-la donc, pour

qu'elle nous vienne en aide.

Il se mit à genoux et prononça à voix basse une courte prière.

Mynheer Borrekens et dame Thrée s'associèrent à cette prière, avec

quelle émotion, on le comprend!

Le médecin se releva ensuite, s'approcha du lit des deux jeunes filles,

écarta le rideau qui les voilait et les considéra pendant quelques

minutes avec attendrissement.

Elles paraissaient plongées dans un profond assoupissement. Quoique

la mort étendît déjà sur leur front l'ombre de sa fatale main, elles

étaient encore d'une indicible beauté.

Simon interrogea légèrement le pouls d'une des soeurs, se pencha sur ses

lèvres pour étudier la nature de son souffle, et appuya son oreille sur

sa poitrine pour compter les pulsations de son coeur.

Ensuite il emmena dans une pièce voisine la pauvre mère, qui suivait

avec angoisse les moindres mouvements de celui qui tenait entre ses

mains la vie de ses enfants.

Il l'interrogea longuement sur la nature des souffrances qu'éprouvaient

les jumelles, et lui demanda comment les premiers symptômes s'étaient

manifestés.

Quand elle eut satisfait à son désir:

--La maladie de vos enfants cédera, je l'espère, au remède que j'ai

rapporté du Nouveau-Monde, dit-il. Cependant, il est nécessaire que je

ne quitte point cette maison avant que la convalescence ne soit arrivée.

Pourriez-vous me donner un logement chez vous?

--Cette pièce voisine du parloir...

--Je ne veux point occuper votre chambre, interrompit-il. Quelque utile

que soit le médecin à un enfant malade, sa mère lui est encore plus

nécessaire. J'occuperai le pavillon qui se trouve au fond de votre

jardin.

Mynheer Borrekens regarda avec surprise ce médecin qui connaissait si

bien la distribution d'une maison où il n'était jamais venu.

Quant à dame Thrée, tout entière à ses enfants, elle ne prit garde à cet

incident que pour donner sur le champ l'ordre de préparer le pavillon et

d'y installer le médecin.

Celui-ci, qui était revenu au chevet d'Annetje et d'Agathe, s'informa de

l'heure à laquelle se déclaraient les accès de fièvre des jeunes filles.

--Tous les trois jours, vers sept heures du matin, répondit dame Thrée.

C'est aujourd'hui le jour fatal.

Le médecin tira la montre qu'il portait à sa ceinture, la déposa sur une

table et sortit ensuite de son sein une boîte d'or.

Il y puisa un peu d'une poudre jaunâtre qu'il pesa scrupuleusement à

l'aide de petites balances également en or, jeta la poudre dans un

gobelet plein d'une eau préparée que lui apporta son serviteur indien,

et se penchant sur le lit des jeunes filles, il leur fit boire, à

chacune, la moitié de la liqueur que contenait le gobelet.

Il tira ensuite un livre de son sein, s'établit dans un fauteuil au

chevet du lit, et commença sa lecture, après avoir, par un geste

expressif, recommandé impérieusement le silence à Thrée.

Celle-ci se plaça aux pieds du lit de ses enfants, et détachant de

sa ceinture un rosaire, se prit à le tourner dans ses doigts et à en

compter les perles de bois noir. A mesure qu'elle avait égrené un des

nombreux _Ave Maria_ de cette guirlande de prières, elle reportait

avec anxiété ses yeux sur le lit de ses filles.

Aucun des symptômes de la fièvre qui devait les frapper à l'heure

habituelle ne commençait à se manifester.

Toutes les deux dormaient d'un calme et profond sommeil. Le doigt

brûlant de la fièvre n'avait point imprimé sur les pommettes de leurs

joues son empreinte de pourpre; la sueur ne découlait pas de leurs

fronts; des frissons de glace ne parcouraient point leurs membres et

n'arrachaient point de gémissements à leurs poitrines oppressées! Il y

avait bien longtemps qu'elles n'avaient dormi d'un semblable sommeil.

Ivre de joie et de reconnaissance, dame Thrée se glissa doucement vers

le médecin qui venait d'opérer si promptement ce miracle inespéré et

voulut lui baiser la main. Il la retira vivement et montra le ciel,

comme pour dire qu'au ciel seul devait revenir la reconnaissance.

Après un long sommeil de plusieurs heures, les deux soeurs se

réveillèrent: au lieu de se sentir brisées par les étreintes fatales

de leur mal, et de tomber dans un accablement pire, peut-être, que les

transports même du délire de la maladie, elles éprouvaient un bien-être

indicible: leur oeil, moins languissant, chercha leur mère, et elles lui

tendirent les bras en souriant. L'heureuse Thrée les étreignit contre sa

poitrine, en versant des larmes de joie.

--Soyez béni, pour le bien que vous me faites! dit-elle au médecin.

Soyez béni! Ma vie, ma fortune, tout ce que je possède, est à vous!

Il secoua la tête par un mouvement plein de tristesse et de doute.

--Ne parlons point du salaire avant que l'oeuvre ne soit achevée,

répondit-il. La reconnaissance du malade pour le médecin décroît avec la

maladie et disparaît en même temps qu'elle.

--Voulez-vous, par des paroles si injustes, diminuer la joie que vous

m'avez donnée? demanda Thrée, les yeux pleins de larmes.

--Laissons-là cet entretien, interrompit-il: songeons à vos enfants!

Trouverai-je, dans le voisinage, une maison à louer ou à acheter? Pour

que j'aie le temps d'achever la guérison de ces deux enfants, il me faut

plusieurs mois, et je ne veux quitter Anvers qu'après avoir achevé cette

oeuvre, si la Providence me permet de la mener à bonne fin.

--Le pavillon que vous avez choisi vous-même ne vous convient donc plus?

Toute notre maison vous appartient.

--Pour me loger dans ce pavillon, il faudrait que j'y fisse faire

quelques changements nécessaires à mes habitudes un peu bizarres...

--Mon père est riche et sera heureux de se conformer à vos moindres

désirs! Une porte de ce pavillon communique avec la rue voisine, et vous

laissera toute liberté. Mais, par pitié! ne quittez pas mes enfants!

Certes, ma reconnaissance pour vous est bien grande, et cependant il

s'y mêle un sentiment que je ne puis définir. Il me semble que je vous

connais depuis longtemps. Vos traits, votre voix, votre démarche,

éveillent en moi de vagues souvenirs. Je crois retrouver en vous un

ancien ami perdu.

--Je ne suis pourtant qu'un étranger pour vous, reprit Simon, qui ne

put se défendre de mettre dans ces paroles un peu d'amertume; oui, un

étranger que vous oublierez, que vous ne reconnaîtrez plus dans quelques

années, lorsque les chagrins et les fatigues auront courbé sa taille et

flétri son front de rides encore plus profondes!

--Vous ne pensez point cela de moi? vous ne le pensez point, n'est-ce

pas?

--Deux de mes domestiques doivent arriver demain de Leyde, madame; ils

savent mes habitudes et disposeront tout comme je le désire dans le

pavillon que vous voulez bien me prêter. Je vais prendre maintenant

quelques instants de repos.

Il examina attentivement les jeunes filles, interrogea de nouveau leur

pouls et leur haleine et porta avec une respectueuse tendresse leur main

à ses lèvres.

--Vous ne les embrassez point, vous qui leur donnez une seconde fois la

vie?

--Non, dit-il, non! Il ne faut pas que je les aime! Les affections,

ici-bas, sont trop peu durables pour que l'on doive s'appuyer sur elles.

Elles se brisent sous l'imprudent qui a foi dans leur solidité et le

font tomber dans un abîme de désespoir!

En achevant ces mots il se retira dans le pavillon.

Thrée le suivit longtemps des yeux.

--Oh! c'est lui! c'est bien lui! dit-elle. Mon coeur l'a reconnu plus

promptement encore que mes yeux!

CHAPITRE VI.

CONVALESCENCE.

Les Filleules de Rubens, Tome I · 第 3 / 11 段