PIERRE DE VILLERGLÉ.

Vers le commencement du mois de novembre 1855, le comte Pierre de

Villerglé possédait l'une des écuries les plus belles et les mieux

composées qu'on pût voir dans le faubourg Saint-Honoré: son cheval

favori, _Calembour_, avait gagné le prix du Jockey-Club aux courses du

printemps. Le comte occupait un vaste appartement au rez-de-chaussée

d'un magnifique hôtel bâti par un fermier général, rue du Miromesnil. Il

passait pour très-riche, et l'était réellement, bien qu'il eût écorné

son patrimoine d'un demi-million pour se mettre sur un pied convenable

dans le beau monde de Paris. M. de Villerglé était d'une bonne noblesse

de province: l'écusson de sa famille, issue de l'Anjou, figurait dans la

salle héraldique des croisades au musée de Versailles. A tous ces

avantages, il joignait une santé à l'épreuve de toutes les veilles et de

toutes les intempéries. A trente-quatre ans, âge où nous le rencontrons

dans la vie, il était grand, maigre et brun, avec des traits

irréguliers, une forêt de cheveux noirs, de belles dents, et quelque

chose de déterminé dans la physionomie qui n'était point déplaisant. Il

avait la voix sonore et le geste un peu brusque. Quelques vieilles dames

du faubourg Saint-Germain, auxquelles il était attaché par des liens de

parenté éloignée, et qui avaient traversé la cour de Louis XVIII, où se

retrouvaient, mais effacés déjà, comme un écho et un reflet des moeurs

élégantes et polies de Trianon, disaient de leur petit-neveu qu'il

n'avait pas tout à fait les manières d'un grand seigneur. C'était, il

est vrai, moins sa faute que celle du temps où il vivait. Si Pierre

n'était pas un gentilhomme dans le vieux sens du mot, c'était un

véritable et parfait _gentleman_. On ne pouvait voir en lui ni un aigle,

ni même un esprit d'élite; mais tel qu'il était, brave à toute épreuve,

avec un coeur droit et loyal, Pierre donnait la main à bien des gens qui

ne le valaient pas.

Au moment où notre récit commence, Pierre venait de rentrer chez lui. Il

pouvait être neuf heures du matin. Par un mouvement machinal, il chercha

un flambeau sur la cheminée et se mit à rire en voyant un clair rayon de

soleil qui passait par une fente de la persienne et pétillait sur le

tapis. Il ouvrit la fenêtre et la lumière pénétra à flots dans sa

chambre. La pendule sonna, et Pierre pensa que l'heure était peut-être

venue de se mettre au lit. Il jeta un cigare qu'il avait à la bouche,

se coucha et tira les rideaux; mais le sommeil ne vint pas. Pierre avait

beau changer de position et s'obstiner à tenir les yeux fermés, rien n'y

faisait. L'impatience le prit, il se leva. Un grand feu flambait dans la

cheminée; il poussa un fauteuil tout auprès, s'y jeta et alluma un

second cigare. Tout en fumant, il récapitula dans sa pensée tout ce

qu'il avait fait depuis la veille. Jamais journée n'avait été plus

bruyamment employée. Le matin, il avait suivi une chasse à courre dans

la forêt de Saint-Germain: le cerf s'était fait battre trois heures; son

briska l'avait ramené à Paris, et il avait assisté à une poule d'essai à

Longchamp. Un poulain sur lequel il comptait beaucoup avait perdu; une

pouliche, sur laquelle il ne comptait pas, avait gagné. Il avait dîné au

club, et vers huit heures il s'était rendu à l'Opéra, où il avait

encouragé de ses applaudissements la rentrée d'une danseuse qui avait

quelques bontés pour lui. Pendant la soirée, on avait causé politique et

chorégraphie. L'Autriche avait été fort malmenée dans cette

conversation, et il avait été décidé d'un commun accord qu'on ne pouvait

pas regretter Fanny Elssler quand on avait la Rosati. Vers minuit,

Pierre s'était trouvé, lui sixième, à souper au café Anglais. Le souper

fini, on avait taillé un baccarat, et Pierre avait gagné quatre cents

louis. A trois heures, il saluait sa protégée à la porte de la maison

qu'elle habitait rue de Provence, et, au lieu de prendre le chemin de

son hôtel, il avait repris le chemin du club. On y jouait encore, et il

joua. La chance lui fut de nouveau favorable; il ne voulut pas se lever

avant que ses adversaires fussent las de perdre, et six heures sonnaient

quand tombait la dernière carte. Les joueurs avait grand'faim; on leur

apporta des viandes froides, et ils déjeunèrent. Les bougies brûlaient

encore que le jour était venu. On se sépara en se donnant rendez-vous à

la porte Maillot pour un pari qui avait surgi entre deux convives, et un

coupé, dont le cheval dormait à moitié, avait ramené Pierre, rue de

Miromesnil.

Cette revue faite, Pierre n'y trouva pas grand plaisir. Toutes ces

courses, toutes ces chasses, tous ces paris, tous ces jeux, tous ces

soupers, il les connaissait par coeur. C'était comme une route dont il

avait franchi chaque étape plus de cent fois. Malheureusement il ne

voyait pas de terme à ce voyage, et il ne pouvait se défendre d'un

secret effroi à la pensée de recommencer encore et pour longtemps un

chemin si souvent parcouru. Il lui semblait que chaque jour était d'une

déplorable monotonie, malgré l'apparente activité d'une existence toute

pleine de bruit. Il éprouvait quelque chose comme un ennui profond, sans

savoir d'où provenait cet ennui et sans voir surtout par quels moyens il

en combattrait les lassitudes et les abattements. Il ne lui manquait

rien, et cependant tout lui faisait défaut. Il voyait devant lui une

longue série de fêtes et de distractions dont le retour périodique ne

lui paraissait pas de nature à l'égayer beaucoup, et il ne savait que

faire pour échapper à cette quotidienne tyrannie. Était-il donc condamné

à la subir toujours? «Si je m'amuse encore trois ans comme ça,

murmura-t-il, c'est à périr.» Ses yeux tombèrent sur la cheminée, où

l'on voyait un paquet de billets de banque et quelques poignées de

pièces d'or qu'il y avait posés en rentrant. C'était là le plus clair

résultat de ses occupations de chaque jour; quelquefois il y en avait

plus, quelquefois il y en avait moins. C'était le flux et le reflux.

Quant au plaisir ou au chagrin qu'il en retirait, c'était la moindre des

choses.

Remontant ainsi la pente de ses souvenirs et de ses impressions, Pierre

se rappela que l'an dernier, à pareille époque, la personne dont il

entourait la carrière dramatique de soins et de bouquets se nommait

Augustine. A présent elle avait nom Aglaé. Il n'y voyait pas d'autre

différence. Était-ce bien la peine de changer? Mais la mode le voulait,

et il fallait obéir à la mode. «C'est bien maussade!» reprit Pierre en

secouant la cendre de son cigare.

Un jour il avait surpris chez cette Augustine, vers laquelle sa pensée

le reportait, un ami intime dont la présence ne s'expliquait pas ou

s'expliquait trop bien. La jeune femme se cacha le visage entre les

mains. «Ah! dit-elle, je vois bien que vous ne me pardonnerez jamais!

--Monsieur le comte, s'écria son ami, je suis à votre disposition.»

Pierre aurait bien voulu se fâcher; mais le coeur n'y était pas, et tous

ses efforts ne réussirent pas à le mettre en colère. «Si c'est pour

dîner avec moi que vous vous mettez à ma disposition, dit-il à son ami,

la circonstance est heureuse; j'ai justement quatre personnes qui

m'attendent au café de Paris. Vous ferez le cinquième: touchez là.»

Cette réponse indiquait assez la réplique qu'il fit à la belle. Elle fut

du dîner.

Pierre n'eut pas besoin de descendre bien avant dans son coeur pour

reconnaître que, dans une circonstance pareille, il agirait avec Aglaé

comme il avait agi avec Augustine. Il en éprouva une sorte de tristesse.

«A quoi bon alors?» reprit-il.

Ce n'était pas la première fois que Pierre se surprenait dans une

semblable disposition d'esprit. Déjà, à plusieurs reprises, il avait

senti une sorte de malaise, un embarras, une fatigue dont les effets

devenaient de plus en plus profonds à mesure qu'ils étaient plus

fréquents. Il en cherchait la cause et ne la trouvait pas. Les amis

auxquels il avait parlé de ce malaise avaient haussé les épaules.

«Allons souper, disaient ceux-là.--Jouons,» disaient ceux-ci. Et il

soupait, et il jouait, et il n'était pas guéri. L'écurie et les chevaux

non plus n'étaient pas un remède; quant à l'Opéra, où il allait

consciencieusement trois fois par semaine, il ne lui apportait aucun

soulagement.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Pierre fût un homme blasé,

ou qu'il eût perdu ses illusions; il aimait ce qu'il aimait, le hasard

voulait seulement qu'il n'aimât pas ce qu'il faisait. Pour des

illusions, il n'en avait jamais eu; il ne connaissait pas la chose, s'il

connaissait le mot. Pierre était entré dans la vie par une porte droite,

et il n'avait pas donné dans le travers de la mélancolie. L'influence de

son frère aîné, qui était un homme d'un grand sens et d'une grande

fermeté, avait décidé de son admission à l'École de Saumur, malgré

l'opposition forcenée d'un oncle, le marquis de Grisolle, qui ne

comprenait pas qu'un fils de Villerglé servît le gouvernement de

Juillet, et voulait que la famille entière se retirât héroïquement dans

ses terres. La chose faite, le marquis n'entretint plus qu'un rare

commerce de lettres avec sa soeur, la comtesse de Villerglé, et laissa

son neveu passer, en qualité de sous-lieutenant, au 4e hussards,

alors en garnison à Fontainebleau. Un peu plus tard, le jeune Pierre fut

envoyé sur sa demande en Algérie, et il eut bientôt l'occasion de

noircir son épaulette toute neuve dans les rangs du 1er chasseurs

d'Afrique. Il prit part à toutes les expéditions où ce brave régiment

se trouva mêlé pendant une période de dix années, et assista à la

bataille de l'Isly. Il était alors capitaine et avait la croix. Il ne

faisait que de rares apparitions à Paris, où son plus long séjour, après

une blessure qui lui valut un congé de convalescence, ne fut pas de plus

de six semaines. Il était en passe d'être nommé chef d'escadron, lorsque

la révolution de Février éclata. Cette révolution coïncida

malheureusement avec la mort de son frère aîné, qui lui laissait une

fortune considérable, et dans lequel Pierre s'était habitué à voir un

guide et un conseiller. Le marquis de Grisolle en profita pour revenir à

la charge, et, tout en se réjouissant d'une catastrophe qui donnait

satisfaction à ses longues rancunes, il lui montra la société livrée à

des clubistes qui allaient tout mettre à sac. Il lui fit voir, partant

pour l'Afrique et armés de pouvoirs extraordinaires, des généraux de

faubourg, frères cadets des Santerre et des Ronsin de la première

république. Un Villerglé voudrait-il courber son épée devant de pareils

émissaires? M. de Grisolle écrivit tant de lettres et fit si bien, que

Pierre envoya sa démission au ministre de la guerre et revint à Paris,

où tout d'abord le nom de sa famille et le souvenir de son frère le

firent accueillir dans le meilleur monde. Le soin de recueillir la

succession qui venait de lui échoir et de mettre toutes ses affaires en

ordre occupa ses premiers loisirs. Quand l'empire des moeurs et des

vieilles habitudes eut apaisé la tourmente révolutionnaire, il monta sa

maison et ses écuries, et bientôt il devint l'un des hôtes les plus

zélés de Chantilly et de la Marche. Il y avait cinq ou six ans que cela

durait, quand Pierre se laissa aller un matin à cette rêverie dont nous

venons de suivre la pente avec lui.

Il regarda par la fenêtre et vit dans le jardin un ouvrier qui réparait

un vieux mur dégradé. Le pauvre homme, à cheval sur le faîte,

travaillait de bon coeur et chantait à tue-tête.

«Est-il heureux! dit Pierre; il n'ira pas au Bois, ni aujourd'hui, ni

demain, ni jamais!»

Il se retourna et donna un coup de poing sur un meuble qui était près de

là. Ce coup de poing fit tomber un paquet de lettres que son domestique

avait posées sur ce meuble. Pierre en ramassa une au hasard et l'ouvrit.

La lettre était de son régisseur, et lui apprenait qu'une maison qu'il

avait du côté de Dives, en Normandie, menaçait ruine. Les murailles

étaient crevassées, et il pleuvait au travers du toit. Il fallait bien

huit ou dix mille francs pour mettre la maison en état, et le régisseur

n'osait pas prendre sur lui une dépense aussi considérable. Cette

maison, qu'on appelait dans le pays la Capucine, rappelait de bons

souvenirs à Pierre. Pendant quelques années, à l'époque des vacances, il

allait y rejoindre sa mère et son frère, qui s'y rendaient à cause du

voisinage de M. de Grisolle. C'étaient alors de grandes parties de pêche

et de chasse où il trouvait un plaisir extrême. Que de courses en

bateau! que de promenades sur les falaises! Il revit la mer comme dans

un rêve, la mer, les dunes, le lourd clocher de Dives, les pommiers si

souvent mis au pillage, la rivière et le canot qui obéissait si

lestement à la rame, les marais d'où s'envolait la bécassine, les

pêcheurs et leurs filets, et il se sentit chaud au visage. «Si je

rendais visite à la Capucine?» se dit-il.

Une heure après, et sans chercher le temps de dire adieu à personne,

Pierre avait pris le chemin de fer du Havre. Un paquebot le conduisit à

Trouville, d'où un méchant cabriolet le mena tout droit à Dives. Son

domestique était tout ahuri et se donnait au diable pour comprendre le

motif de ce départ si brusque. «Certainement ce n'est pas à cause de

Mlle Aglaé.... Qu'est-ce donc?» se disait-il.

Quand il arriva à la Capucine, où personne ne l'attendait, Pierre eut

quelque peine à se pouvoir loger. La maison était mal assise sur ses

fondements. Il fit porter ses malles dans un pavillon qui dépendait du

corps de logis principal: le pavillon n'était pas grand, et il était

assez mal meublé; mais Pierre déclara qu'il s'y trouvait à merveille et

s'y installa. Son domestique grelottait rien qu'en entendant souffler

le vent par les portes mal fermées. Le régisseur voulait qu'on mît au

pillage toutes les auberges du pays pour préparer le dîner de M. le

comte. Pierre se fit apporter une omelette, un jambon, un pot de cidre,

dîna de fort bon appétit, se coucha et dormit les poings fermés dans un

lit à baldaquin, dont les draps étaient de toile bise et les rideaux de

serge.

Au point du jour, il ouvrit les volets. La vue était magnifique. La

rivière coulait à une portée de fusil dans la prairie et tombait dans la

mer, au pied d'une grande falaise dont les tons noirs et fauves se

mariaient avec les teintes vertes de l'Océan. A gauche, la tour carrée

et l'église trapue de Dives dominaient le bourg, dont les maisons basses

étaient entourées d'une ceinture de vergers. Des collines à demi boisées

fermaient ce côté de l'horizon, où l'on voyait, par une échancrure, le

commencement de la vallée d'Auge. Tout en face, les dunes échelonnaient

leurs mamelons, derrière lesquels on entendait battre la mer. De ce

côté-là, on distinguait le clocher neuf de Cabourg et les cabanes de

pêcheurs dispersées le long des prés. Le ciel était rempli de nuées

grises, le vent soufflait avec violence: Pierre sortit pour voir la mer.

Trois jours après son arrivée à Dives, tout le monde dans le pays savait

que M. le comte de Villerglé était à la Capucine. Une bande d'ouvriers,

maçons, menuisiers, couvreurs, s'était emparée de la vieille maison et

se hâtait de la mettre en état de résister à tous les ouragans de

l'hiver. On avait cru d'abord, et le régisseur tout le premier, que

Pierre ne comptait pas rester plus d'une semaine à la Capucine; mais

quand on apprit qu'il avait fait arranger le pavillon de fond en comble

et nettoyer une écurie pour des chevaux qu'il attendait de Paris, on

comprit que son intention était d'y demeurer quelque temps. Le fait est

que Pierre se plaisait chaque jour davantage dans cette solitude. Il

partait dès le matin, vêtu d'un épais caban, et battait la campagne dans

tous les sens, un jour sur la grève, le lendemain dans la vallée. Il

retrouvait un à un tous les sentiers qu'il avait jadis parcourus, et

c'étaient pour lui comme des découvertes nouvelles. Le vent ni la pluie

ne le pouvaient arrêter. Quand la bise balayait la grande plage qui

longe les dunes de Cabourg, il se promenait pendant de longues heures,

aspirant avec délices l'écume salée qui volait au-dessus du flot. S'il

avait un fusil, il tirait les mouettes et les cormorans; s'il n'en avait

pas, il allumait un cigare et regardait les vagues. Le bruit de la mer

lui faisait oublier l'Opéra. Souvent il montait en bateau et s'essayait

à manier, comme autrefois, la voile et l'aviron. Quelques-uns des

pêcheurs avec lesquels il avait fait ses premières excursions dans la

haute mer étaient alors mariés et pères d'une demi-douzaine de marmots.

Il avait renouvelé connaissance avec eux, et s'amusait à tendre des

lignes de fond comme au temps où il était écolier. Quand son domestique

le voyait revenir tout trempé par une bourrasque, il croyait de bonne

foi que son maître était devenu fou. «Eh! Baptiste, disait Pierre, jette

une bourrée au feu et va chercher une bouteille de vin vieux.... Le curé

dîne avec moi.»

Toutes les lettres que Pierre recevait de Paris étaient systématiquement

empilées sur un coin de la cheminée, et jamais il n'en ouvrait aucune,

quelle qu'en fût d'ailleurs l'écriture. Il craignait trop d'y trouver

quelque chose qui l'aurait engagé à retourner à Paris. Les enveloppes

les plus fines et la cire la plus parfumée ne pouvaient rien contre

cette frayeur que lui inspiraient le bois de Boulogne, le foyer de la

danse à l'Opéra et les boulevards. Pierre ne savait pas s'il était

heureux à Dives, mais tout au moins savait-il qu'il ne s'ennuyait plus.

Le marquis de Grisolle, qui habitait un vaste château du côté de Caen,

fut bientôt informé de l'arrivée de M. de Villerglé à la Capucine. Il le

pressa de venir passer quelques jours chez lui, et il mit tant

d'insistance dans son invitation, que Pierre dut céder. La présence d'un

jeune homme qui a fait une certaine figure à Paris ne manque jamais de

produire une véritable sensation dans une ville de province. Pierre,

qu'on savait en outre maître d'une fortune bien assise au soleil,

excita partout un vif sentiment de curiosité. M. de Grisolle donna

quelques grands dîners à cette occasion et ses salons furent pleins.

Pierre fut l'objet d'un empressement dont les témoignages excessifs

l'offusquèrent un peu. Quelques dames qui avaient des filles à marier

déclarèrent qu'il était tout à fait charmant, et les invitations ne lui

manquèrent pas. Il en accepta d'abord deux ou trois; mais quand il vit

que de dîners en dîners et de visites en visites son oncle le condamnait

à faire le tour du département, il prétexta une affaire urgente, et prit

la fuite. Il n'avait pas quitté Paris pour devenir le lion du Calvados.

Cette fuite soudaine diminua les éloges dont le concert s'élevait autour

de lui, et la critique se réveilla.

Pierre n'avait pas de parti bien arrêté. Les premiers froids venaient de

se faire sentir, et il était poursuivi dans sa retraite par les lettres

de son oncle, qui s'était mis en tête de lui faire épouser une héritière

du pays. Baptiste espérait que ces menaces et le vent du nord

chasseraient son maître de la Capucine.

Un matin qu'il faisait fort doux pour la saison, Pierre se promenait à

cheval. En passant du côté de la fontaine de Brécourt, il entendit

par-dessus une haie les sons d'un piano. Ces sons partaient d'une maison

tapissée de rosiers blancs et tout entourée de gros pommiers. Les

fenêtres de cette maison, tournée du côté du midi, étaient ouvertes, et

un vent léger en agitait les rideaux. Pierre écouta et reconnut une

saltarelle de Rossini. Il lui parut même qu'elle n'était pas mal

exécutée. Comme il se dressait sur ses étriers pour regarder par-dessus

la haie, le piano se tut, et une voix fraîche lui cria d'entrer. Au même

instant, une jeune fille parut à l'une des croisées du rez-de-chaussée,

et le salua d'un petit signe de tête amical.

«Très-bien! dit M. de Villerglé; mais la porte, où est-elle?»

La jeune fille descendit lestement les degrés du perron et lui montra

une porte à claire-voie qui était de l'autre côté du jardin. «Bonjour,

compère,» lui dit-elle aussitôt qu'il eut mis pied à terre.

Pierre se retourna tout étonné. «Compère!» reprit-il.

La jolie Normande, qui tenait le cheval par la bride, haussa les épaules

gaiement. «Ah! mon Dieu! dit-elle, que vous avez peu de mémoire! Cette

maison, ces gros pommiers, ce puits là-bas, et ce noyer dans le coin

avec un banc de bois, tout cela ne vous dit rien?... Regardez-moi donc

bien en face.»

M. de Villerglé avait devant lui une jeune fille avenante et fraîche,

dont le visage souriant lui montrait deux rangées de dents blanches et

des joues roses qu'éclairaient deux grands yeux bruns tout pétillants

de malice et de gaieté. Il avait bien un vague souvenir d'avoir vu

quelque part des traits à peu près semblables à ceux-ci; mais où et

quand? C'est ce qu'il ne savait pas.

«Je suis donc bien changée?» reprit sa compagne.

Tout à coup Pierre poussa un cri: «Ah! dit-il, Louise, ma petite

commère!

--Enfin, ce n'est pas malheureux! Eh! oui, Louise Morand.... Ah! c'est

bien moi, reprit-elle.... Je suis un peu grandie, n'est-ce pas?...

--Pardine, ma commère, il faut que je vous embrasse, s'écria Pierre.

Êtes-vous grande! êtes-vous belle!»

Louise rougit très-fort.

«Embrassez-moi tant que vous voudrez, mais prenez garde à mes violettes;

vous en avez déjà écrasé quatre ou cinq,» dit-elle.

Après que Louise eut confié le cheval à une fille qui ramassait des

herbes dans le jardin, Pierre lui prit le bras.

«Ça! dit-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue me voir à la Capucine?

--Dame! pourquoi monsieur de Villerglé n'est-il pas venu me voir au

Buisson? répondit-elle.

--Savais-je seulement que vous étiez au pays?

--Voilà justement ce que je vous reproche; il allait vous en souvenir.

--Un petit mot est vite écrit!

--Une visite est bientôt faite!

--Si bien que, si le hasard ne m'avait pas conduit de ce côté, jamais je

n'aurais eu de vos nouvelles?

--C'est votre faute; pourquoi ne m'avez-vous pas reconnue l'autre jour à

l'église? J'avais une robe neuve, et j'ai toussé en passant près de

vous.

--Oh! je laisse une petite fille, et je retrouve une femme. Tout le

monde tousse, et la robe n'est pas un signalement.

--Tiens! c'est un écolier qui part, et c'est un millionnaire qui

revient. Pouvais-je me jeter à votre tête?»

Louise avait réplique à tout.

«Bon! j'ai tort, répliqua M. de Villerglé; me pardonnerez-vous?

--C'est déjà fait, dit Louise. Et maintenant que la paix est signée,

parlons de nos affaires. Quelqu'un qui vous a vu autrefois à Paris m'a

dit que vous aviez un bel uniforme. Vous n'êtes donc plus officier?»

Pierre raconta en quelques mots sa vie. Quant à l'histoire de Louise,

elle n'était ni bien longue ni bien accidentée. Son père, professeur de

rhétorique au collége de Caen, avait quitté l'enseignement depuis

quelques années, et s'était retiré à Dives, où il vivait du produit

d'une petite métairie et de quelques économies qu'il avait faites

pendant sa laborieuse carrière. Il avait la goutte, et passait la

meilleure partie de son temps à traduire de vieux auteurs latins qu'ils

avait traduits cent fois. Louise prenait soin de la maison, et faisait

de la musique à ses moments perdus.

«Il me semble que vous ne jouez pas mal du piano, dit Pierre.

--Bah! répliqua-t-elle, j'ai les doigts rouillés par l'aiguille et le

dé.»

Elle fit faire le tour de son petit domaine à M. de Villerglé.

«Cet herbage est à nous, reprit-elle, ainsi que les trois vaches que

vous y voyez. Là est un champ qui nous a donné beaucoup de pommes de

terre cette année. Nous avons encore un enclos et un bout de pré sur la

colline.... Faut-il que vous soyez ingrat! Comment n'avez-vous pas

reconnu les gros pommiers où vous avez pris tant de pommes?

--Le Buisson a fait peau neuve; les murailles, qui étaient noires, ont

été recrépies à la chaux, et, au lieu des volets de bois gris, voilà de

belles persiennes vertes!

--C'est mon père qui a eu cette idée-là.... Il y a eu pour cent écus

d'embellissements.»

Louise conduisit Pierre sur le banc qui était sous le noyer, et d'où la

vue s'étendait sur la plaine.

«Voulez-vous une poire? dit-elle; j'en ai de fort belles.»

Elle partit en courant, et revint un moment après avec une assiette

couverte de fruits.

«Prenez, reprit-elle, la Capucine n'en produit pas de meilleures.

--A propos, dit Pierre en avalant un quartier de la poire que venait

d'éplucher Louise, qu'est devenu notre filleul?

--Dominique? Ah! ne m'en parlez pas! Je ne me doutais guère, alors que

je tenais ce petit homme sur les fonts baptismaux, qu'il deviendrait un

pareil garnement.

--Eh bon Dieu! qu'a-t-il donc fait?

--Pas grand'chose, si vous voulez, mais rien de bon. Il braconne du

matin au soir. Pas un lapin qui soit en sûreté avec lui!

--Quel âge a-t-il donc?

--Seize ans, pardine! C'était en 1839 que j'étais votre commère.... je

n'étais pas plus haute que ça, et vous étiez déjà un grand garçon.

--Attendez! Ce Dominique n'est-il pas un gros joufflu qui a des cheveux

blonds tout frisés qui lui tombent sur les yeux? Sa tête est comme une

broussaille.

--Précisément. Oh! le travail ne le maigrit pas!

--Eh bien! mon garde l'a arrêté ce matin au moment où il ramassait un

lièvre pris au collet. Ah! le petit drôle est mon filleul?

--Ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore un lièvre chez vous. Quand

je lui fais des observations: «C'est bon, marraine, me dit-il; M. de

Villerglé et moi nous sommes de vieux amis.» Et le lendemain il

recommence.»

Pierre se mit à rire. «Bon! dit-il, je donnerai ordre qu'on m'amène

Dominique.»

Vers le soir, M. de Villerglé pensa à retourner à la Capucine et demanda

son cheval.

«Je ne vous retiens pas à dîner, dit Louise, vous voyez que mon père n'y

est pas; il est allé au marché de Troarn pour vendre deux boeufs, et je

ne sais pas quand il rentrera.... Mais demain, si vous voulez, je vous

promets un poulet rôti et des beignets de ma façon.

--J'accepte les beignets,» dit Pierre, et il partit.

A dater de ce jour-là, les relations de la Capucine et du Buisson

devinrent quotidiennes. On rencontrait presque tous les matins M. de

Villerglé sur la route de Brécourt. Louise, comme la plupart des

Normandes élevées à la campagne, savait monter à cheval, et le père

Morand lui permettait de faire de longues promenades avec son ancien

élève. Ce père Morand était une espèce de vieux philosophe qui se

comparait volontiers aux sages de la Grèce. Parce que l'âge et les

infirmités l'avaient obligé de renoncer à son emploi, il disait qu'il

avait fui la corruption des villes pour cultiver en paix dans la

campagne les belles-lettres et la vertu. Il affectait un langage

austère dont le tour et les maximes trahissaient un homme habitué à

faire de Tacite et de Sénèque sa lecture favorite. En sa qualité de

républicain, il méprisait les richesses, et grondait sa servante pour un

peu de crème répandue. Au fond, c'était un bon homme qui ne vivait que

pour sa fille. La première glace rompue, et le maître de la Capucine

ayant rendu aux hôtes du Buisson le dîner qu'il en avait reçu, le vieux

professeur ouvrit à Pierre sa porte à deux battants, et ne put résister

au plaisir de dire en parlant de lui: «C'est mon élève, le comte de

Villerglé!...»

Vers le milieu du mois de janvier, Baptiste acquit la certitude que son

maître ne quitterait pas de sitôt la Normandie. On meubla la Capucine,

dont les réparations étaient terminées, et Pierre fit venir deux

voitures de Paris. Dominique était à son service. Le lendemain de sa

conversation avec Louise, il avait fait venir le petit gars, qui n'avait

point bronché en sa présence. Il tortillait son bonnet de laine entre

ses doigts et riait à demi en regardant son parrain d'un air déterminé.

«Ça, parrain, lui dit Dominique, je m'attendais bien à ce que vous me

feriez appeler; mais, si c'est pour me faire des sermons, foi de

Normand, c'est inutile.

--Il faut pourtant que ça finisse, répondit M. de Villerglé.

--Je n'en sais rien.... c'est plus fort que moi.... Quand je vois une

bête, je cours dessus.... Si j'avais ma tête au bout du bras, je crois

bien qu'elle partirait comme une pierre.»

Cet air de résolution et cette franchise ne déplurent pas à M. de

Villerglé. La mine éveillée de ce braconnier imberbe lui revenait aussi.

«Écoute, dit-il à Dominique, si tu me promets de te bien conduire et de

ne plus tendre de collets, je te donnerai un fusil. Tu te promèneras ça

et là dans mes terres; si tu rencontres des lapins, je ne te défends pas

de les tuer, et à vingt ans tu seras garde.»

Les yeux de Dominique brillèrent.

«Un fusil à deux coups? dit-il.

--Oui.

--Dame! parrain, ne plus braconner, c'est dur; c'est un fameux plaisir,

allez, que d'attendre le passage d'un lièvre quand il sort du bois, de

tendre un piége dans la coulée et de voir au petit jour si la bête est

prise. Le coeur vous bat drôlement.... On a un oeil sur le collet et un

oeil dans la plaine pour voir si le garde ne vient pas.... Mais puisque

vous y tenez et que vous êtes mon parrain, eh bien! soit, j'y consens.»

Pierre vit bien, à la quantité extraordinaire de lapins qu'on apportait

à la Capucine, que Dominique se promenait consciencieusement sur ses

terres.

Lorsque M. de Villerglé avait pris le parti de se dérober par la fuite

aux invitations de la société aristocratique de Caen, il avait promis à

M. de Grisolle de retourner le voir à son château; il ne pouvait à

présent se décider à tenir sa promesse. Un jour il en était empêché par

une visite à faire au haras de Dozulé, où l'on procédait à une vente

d'étalons; une autre fois il avait une entorse: mais rien par exemple ne

retardait la visite qu'il faisait chaque jour, et souvent deux fois par

jour, à ses amis du Buisson. Dominique, qui comprenait les choses sans

qu'on lui en parlât, disait de tous ces prétextes que sa marraine les

tenait dans sa main. Le soir, quand Pierre suivait les bords de la Dives

pour rentrer à la Capucine, il comparait quelquefois par la pensée la

vie qu'il menait dans cette retraite à celle qui si longtemps l'avait

agité à Paris, et il s'étonnait du repos qu'il y trouvait. C'était même

plus que du repos, c'était un profond apaisement, une quiétude parfaite,

que ne troublait même pas l'ombre d'un regret. Le lansquenet, l'Opéra,

la Maison d'Or, tout ce tumulte et ce bruit des jours passés, lui

semblaient autant de chimères auxquelles le réveil l'avait fait

échapper. Quelque chose cependant lui manquait encore, mais il ne

pouvait pas dire quoi; il croyait que c'était l'habitude.

Un jour après la messe, où Louise avait voulu que son compère allât

chaque dimanche, M. de Villerglé entendit une bonne femme qui parlait

du mariage de Mlle Morand. «C'est une affaire conclue,» disait la bonne

femme. Pierre la regarda et n'osa pas l'interroger. Il rentra pour

déjeuner et trouva tout mauvais. Il avisa Dominique, qui s'en allait son

fusil sur l'épaule, et lui ordonna de rester à la maison; il était

fatigué, disait-il, de l'entendre brûler sa poudre aux mouettes. Il

alluma un cigare, et le cigare ne brûla pas. Tout marchait de travers ce

jour-là. Certainement Pierre n'avait rien à voir au mariage de sa

commère, qui avait bien le droit de donner son coeur au premier venu;

mais enfin il aurait été poli de l'en prévenir. «Je vais le lui dire,»

murmura-t-il.

Il sauta sur un cheval et courut au grand galop vers le Buisson. Quand

il fut à l'angle du chemin derrière lequel on voyait la maisonnette, il

s'arrêta court. Le coeur lui battait un peu. Louise vint au-devant de

lui.

«Voilà une heure que je vous attends! dit-elle. Et notre promenade?»

Pierre s'excusa; il avait eu dix lettres à écrire, puis il avait craint

de la déranger.

«Moi? reprit-elle; vous savez bien que le dimanche tout est en ordre à

la maison avant midi.»

Elle noua les brides de son chapeau, jeta son châle sur ses épaules, et

sortit. Pierre marchait derrière elle d'un air bourru. Il coupait les

branches à coups de houssine.

«Çà! dit Louise, qu'avez-vous donc? On dirait que vous mâchez des

épines.

--Dame! répondit Pierre, ce n'est pas que je vous en veuille, mais enfin

vous auriez bien pu me dire que vous alliez vous marier.»

Louise partit d'un éclat de rire.

«Et qui vous a conté cette belle nouvelle? dit-elle alors.

--Ce n'est donc pas vrai? s'écria Pierre.

--Mais, mon pauvre compère, m'est avis que le premier à qui je

demanderais conseil, si je devais me marier, c'est vous.

--Oh bien! je ne vous le conseillerai pas de sitôt; n'êtes-vous pas

heureuse ainsi?»

Pierre se souvint de Dominique, qu'il avait laissé à la maison fort

triste sur un banc.

«Bon! pensa-t-il, demain je lui ferai cadeau d'une belle poire à

poudre.»

Il avait pris le bras de Louise sans y penser.

«Eh! reprit-elle, il faudra pourtant bien que ça finisse par là; mon

père se fait vieux, je vais sur mes vingt-deux ans, je ne peux pas

rester seule au Buisson.

--Bon, dit Pierre, vous avez le temps.»

Quand il revint à la Capucine, Pierre ne trouvait plus que de bons

cigares dans son étui.

«Eh! eh! dit-il à Dominique, qui rôdait devant la maison, j'ai vu tantôt

un lièvre qui sortait du petit bois de chênes du côté du père

Marteau.... Va te mettre à l'affût, tu l'auras.»

Le père Morand eut un accès de goutte. Il avait beau citer les anciens

et parler de Zénon, on voyait qu'il souffrait beaucoup. Il maugréait

parfois comme un païen, et sa philosophie avait des impatiences

terribles. Louise avait pour lui mille tendresses et mille soins; elle

était active, gaie, complaisante, et ne le quittait pas d'une minute.

Elle lisait à voix haute ses auteurs favoris et prenait des notes sous

sa dictée. Un peu de pâleur était le seul indice qu'on eût de sa

fatigue. Son humeur n'en était ni moins prévenante ni moins enjouée.

Pierre lui tenait fidèle compagnie. Un soir que le père Morand avait été

comme un dogue à la chaîne, Pierre prit la main de Louise en s'en

allant.

«Je vous admire, dit-il.»

--Oh! c'est mon enfant,» répondit-elle.

Après qu'il avait passé la journée au Buisson, Pierre, pour se délasser,

prenait un fusil et allait avec Dominique se mettre à l'affût des

canards sauvages. Les lettres qu'on lui écrivait de Paris continuaient à

s'empiler sur sa cheminée; mais, aguerri déjà, il en ouvrait au hasard

quelques-unes et s'étonnait qu'on pût s'intéresser aux débuts d'une

danseuse nouvelle et aux luttes de quatre chevaux anglais courant sur

une pelouse.

Lorsque la convalescence du père Morand fut en bonne voie, Pierre et

Louise recommencèrent leurs promenades. Un matin qu'ils suivaient un

sentier dans la vallée de Beuzeval, M. de Villerglé demanda à Louise si

elle était toujours décidée à se marier.

«Décidée? répondit Louise; est-ce qu'on sait? Encore faut-il bien être

deux, pour que la chose soit possible.

--Eh bien! commère, le mari est trouvé; c'est moi.»

Louise regarda Pierre et se mit à rire.

«Ce n'est pas sérieux, ce que vous me dites là! reprit-elle.

--Mais si!... c'est très-sérieux.... Si vous m'acceptez, pardine! vous

serez ma femme dans huit jours.

--Comme vous y allez!...Vous m'aimez donc?

--Apparemment.

--Mais, compère, vous ne m'en avez jamais rien dit.

--Il fallait bien attendre que ce fût venu pour vous en parler.

--C'est tout de même singulier, reprit Louise, une fille comme moi et un

monsieur comme vous.

--Ce monsieur trouve le pays charmant, et de grand coeur il y passera

sa vie avec vous. Est-ce dit? J'ai juré de ne plus remettre les pieds

dans Paris.... Vous êtes d'une humeur qui me plaît, et je suis fait aux

manières du bonhomme Morand. Si ça vous va, donnez-moi la main.

--Dame! répondit Louise, la chose pourrait certainement s'arranger....

mais il y a Roger.

--Quel Roger?

--Un beau garçon qui m'aimait beaucoup et à qui je le rendais un peu....

Il est parti.

--Ah! et où est-il?

--Si loin, que ce n'est pas lui qui dansera à la noce! Ce Roger, un beau

et brave garçon, soit dit sans vous fâcher, compère, était capitaine au

long cours. Le premier navire qu'il a commandé a péri, le second tout de

même. C'est en Amérique qu'il a fait naufrage.

--Bon! il est mort.

--Pauvre Roger! que c'est méchant!... Les dernières nouvelles que nous

en avons eues étaient datées de la Havane. Depuis lors il ne nous a plus

écrit. Je crois bien qu'il m'a oubliée.

--Et vous? reprit Pierre d'une voix un peu tremblante; y pensez-vous

toujours, et ne vous consolerez-vous pas de l'avoir perdu?

--J'y pense comme à un ami qu'on regrette de ne plus voir. Quant à ne

jamais me consoler, c'est beaucoup dire.--Cela étant, je ne vois rien

qui s'oppose à notre mariage.

--Je vois bien, mon compère, que vous parlez sérieusement, et, quoique

je n'eusse jamais pensé à devenir comtesse, il faut que je vous réponde.

J'ai pour vous une bonne amitié, bien sincère et bien vraie: j'ai appris

à vous aimer depuis que vous êtes revenu au pays; mais si vous demandez

quelque chose de plus, je suis votre servante et vous tire ma révérence.

--Le reste viendra avec le temps.

--Je le désire, et ferai de mon mieux pour que cela vienne. Je ne vous

promets pas de ne jamais plus penser à Roger, comme cela m'arrive toutes

les fois que le vent souffle. La mer est si terrible!... Cela dit, ma

confession est faite. Mon père me presse de faire un choix. Deux ou

trois jeunes gens du pays m'ont demandée, un fermier de Varaville, qui a

quelque bien, et le premier clerc du notaire de Touques. L'un ne me

convient pas plus que l'autre. Vous, c'est différent, je vous connais.

Donc allez voir mon père, et, s'il dit oui, vous n'aurez plus qu'à me

mener à l'église.»

Le soir même, M. de Villerglé causa avec le père Morand. M. de Villerglé

avait contre lui sa noblesse, ce qui choquait les principes du vieux

professeur. Il avait un titre, des parchemins, et les anciens ne

connaissaient pas ces choses-là. Cependant, comme la philosophie

voulait qu'on s'accommodât des imperfections humaines, le bonhomme donna

son consentement. Pierre embrassa Louise sur les deux joues: «Pardieu!

ma commère, il n'y a plus moyen de s'en dédire, vous voilà ma femme!»

dit-il avec ravissement.

La nuit était magnifique, et il prit par le plus long pour rentrer chez

lui. Il lui semblait qu'il avait vingt ans. «Bon! dit-il, j'aurai

beaucoup d'enfants, et j'élèverai des boeufs.»

Pierre avait fait venir, on le sait, deux voitures de Paris. Il en mit

une à la disposition de Louise. Dès le lendemain, on les vit ensemble à

Dozulé, où c'était jour de foire, et, à partir de ce moment-là, ils ne

cessèrent pas de se montrer partout, bras dessus bras dessous. On savait

que la noce devait se faire après le carême. Une voisine qui avait connu

le capitaine au long cours hocha la tête et fit la moue: «Les

hirondelles sont parties.... Adieu, Roger,» dit-elle.

Ces courses, ces emplettes, ces promenades, ces arrangements intérieurs

qui bouleversaient la Capucine, toute cette pastorale plaisait fort à M.

de Villerglé. Il se souvenait de Paris et riait de tout son coeur. «Je

voudrais bien voir la figure que je ferais si j'étais à l'Opéra,

disait-il, et qu'on vînt m'apprendre que je me marie avec une petite

Normande de Cabourg!»

Toute cette joie était partagée par la famille Morand; seulement Louise

se montrait moins gaie qu'on n'aurait pu le supposer, faisant un mariage

qui était bien au-dessus de tout ce qu'elle pouvait espérer. Quant au

professeur, il ne parlait jamais de Pierre qu'en disant: «Mon gendre M.

le comte!» Ce dernier mot semblait même ne pouvoir sortir de sa bouche,

tant il était gros. Un soir, M. de Villerglé le surprit en train de

feuilleter de gros volumes et des liasses de vieilles chartes sur

lesquels il prenait des notes.

«Eh! eh! dit le professeur, les Villerglé étaient aux croisades, mais il

y avait un Morand dans l'armée de Guillaume le Bâtard!».

Les bans allaient être publiés, lorsqu'un matin Pierre vit arriver

Louise à la Capucine. Elle était fort pâle et tout effarée:

«Qu'y a-t-il? s'écria Pierre.

--Ah! dit-elle, il y a que Roger est arrivé.»

Madame Rose; Pierre de Villerglé · 第 24 / 27 题