Mme Rose était rentrée seule à la maison d'Herblay. Le premier moment
d'effusion passé, elle raconta à M. de Francalin quels motifs l'avaient
ramenée si peu de jours après sa lettre. Le soir même du jour où elle
avait écrit, un homme qu'elle croyait avoir vu à Herblay avant son
départ pour la Belgique s'était présenté chez M. de Réthel. Mme Rose
était assise auprès d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin où M. de
Réthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait animé. Quelques
mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu'à Mme Rose;
elle comprit bientôt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le
plan était proposé à M. de Réthel. Elle était heureuse néanmoins de voir
que le comte se défendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs
s'abaissait et s'élevait avec des alternatives de vivacité et
d'emportement. On voyait que la conversation s'échauffait. Tout à coup
l'étranger s'arrêta: «Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne
nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous.» Plus prompte que
l'éclair, la main de M. de Réthel tomba sur le visage de cet homme.
«Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous
n'êtes pas un traître!
--Eh bien! répondit M. de Réthel, j'irai si loin que pas un de vous
n'osera me suivre!»
«Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose.
«Vous avez tout entendu, me dit M. de Réthel quand il rentra, je n'ai
donc rien à vous expliquer.» Sa voix était brève et impérieuse comme
celle d'un homme qui a peur des contradictions. «Qu'allez-vous faire à
présent?» lui dis-je. «Demain, je vous le dirai; ce que je sais
seulement, c'est que l'honneur me défend de reculer.» L'honneur! où le
plaçait-il, mon Dieu! Ce n'était déjà plus le même accent et le même
regard; l'homme des anciens jours venait de reparaître. Le lendemain, il
resta dehors toute la journée. Je le vis à peine quelques minutes.
«Dormez,» me dit-il le soir; «j'ai affaire dans la ville, je rentrerai
un peu tard.» Il m'embrassa et sortit. A mon réveil, j'appris que M. de
Réthel était parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de
retourner à Herblay. «Au moins n'y serez-vous pas seule,» disait-il. Il
ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas
perdu une minute pour regagner Paris, où je n'ai pu trouver aucune
trace de l'arrivée de M. de Réthel; comprenant bien que toutes mes
recherches seraient inutiles, je me suis rendue à Herblay. Je ne croyais
pas y revenir de sitôt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant
je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai
découvert les noyers du village et le toit de ma maison.»
Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace
des épreuves qu'elle subissait depuis déjà longtemps. Elle devina ce qui
se passait en lui et sourit. «La campagne me remettra,» dit-elle.
Dès le jour même, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le
petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. «Il m'a
promis de me mener à la guerre, dit-il d'un air déterminé, je n'entends
pas qu'il m'oublie.»
Mme Rose l'embrassa. «Il m'a chargé de voir comment tu courrais,»
répondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au
loin dans une prairie. Jacques s'élança à la poursuite des oranges, et
Tambour courut après Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient
dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la
campagne.
«Ah! je me sens renaître!» dit Mme Rose.
On était alors en plein été. Le bleu du ciel était éclatant; la rivière
prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les
coins qu'elle avait parcourus; elle était comme un voyageur qui revient
dans sa patrie après une longue absence. Elle était allée prendre du
lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis;
elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'était là que la pluie
l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de
vent avait emporté son mouchoir, que Tambour avait été chercher dans
l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La première fois
qu'elle mit le pied sur _la Tortue_, elle fut prise d'une joie folle.
Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les
mères travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui
était blanchisseuse de son état.
«Eh! mère Thibaude, lui dit-elle, voilà des petits que je vous
confie.... Gardez-moi tout ça et donnez leur une bonne miche de pain
pour leur goûter.
--Eh! bonté du ciel! où voulez-vous que je le prenne, ce pain-là? dit la
mère Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle eût la main brusque.
--Donnez toujours, répondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et
c'est moi que cela regarde.»
Quand elle vit tous les enfants rassemblés autour d'un grand panier
rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et
voulut qu'on ajoutât une grande jatte de lait à ce régal. Les enfants
se pressaient autour d'elle comme des poussins.
«Je prétends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui
restera sera pour votre peine, mère Thibaude.»
Tout compte fait, c'était un petit revenu bien clair pour la
blanchisseuse.
«Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit
Georges.
--Ah! répondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins
que mon souvenir y reste.»
Malgré le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaieté qui la
faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pensée
constante préoccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander à
Gertrude si le piéton n'avait rien apporté pour elle. Elle cherchait
souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de
Canada lui faisait croire que le pêcheur savait quelque chose. Elle
l'interrogea.
«Dame! répondit Canada, on m'a raconté que M. de Réthel était à Paris.
--On vous l'a raconté seulement?» dit Mme Rose.
Canada cligna de l'oeil en regardant de côté et d'autre d'un air
embarrassé.
«Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien à moi que vous cacherez la
vérité?
--Eh bien! dit le pêcheur vaincu, je puis vous dire à vous, mais à vous
seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux après votre retour; il a
vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il eût une
blouse comme un ouvrier. Il s'est caché pour vous regarder, tandis que
vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Réthel était pâle à faire
peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir là-bas s'il me faisait appeler,
et m'a glissé deux ou trois pièces d'or dans la poche, comme c'est son
habitude.»
Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant
sur lui ses yeux humides:
«Me promettez-vous, en retour de l'amitié que je vous ai toujours
montrée ainsi qu'à tous les vôtres, de me prévenir s'il vous appelle?»
Canada se mordait les lèvres en hésitant: «C'est manquer à ma parole,
dit-il.
--Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle.
--Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez
donné du pain quand je n'en avais pas?»
Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin à Herblay. «J'ai une
lettre de M. de Réthel, dit-il; la voici.» Et il tira mystérieusement un
papier du fond de sa poche. Cette lettre, très-brève, engageait Canada à
se trouver à Paris le jour même. Mme Rose regarda le pêcheur.
«Que pensez-vous que cela veuille dire?» lui demanda-t-elle.
Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: «On ne peut pas
savoir, dit-il enfin; le plus sûr est d'y aller.
--Oh! c'est bien à quoi je suis décidée. Savez-vous seulement où est M.
de Réthel? reprit Mme Rose qui déjà avait jeté un châle sur ses épaules.
--Oh! pour ça, oui!»
Sans perdre une minute, Mme Rose écrivit deux lignes à M. de Francalin
pour lui annoncer son départ. «Demain vous aurez de mes nouvelles,»
ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ à Paris
avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la
route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redouté était
proche. Elle ne savait même pas si elle arriverait à temps pour essayer
un effort suprême. Une sorte de fièvre l'agitait; elle regardait à tout
instant par la portière pour voir si Paris était encore loin.
Le pêcheur prit un fiacre à la barrière et poussa droit à la rue du
Faubourg-Saint-Denis.
«C'est ici, dit-il en arrêtant le cocher devant une maison d'assez
pauvre apparence; demandez à présent M. Laforêt.»
Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant.
«Montez!» lui dit cet homme qui l'examina curieusement.
Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le coeur lui battait à
l'étouffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernière
folie, la plus périlleuse de toutes? Canada la suivait à grand'peine. Il
lui cria de s'arrêter devant une porte située au troisième étage, et
frappa trois coups d'une certaine façon. M. de Réthel ouvrit lui-même. A
la vue de sa femme, il fronça le sourcil et regarda Canada.
«C'est elle qui l'a voulu, dit le pêcheur; est-ce qu'on ne se jetterait
pas à la rivière, si elle l'exigeait?»
Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les
jambes de Canada et sauta sur M. de Réthel. Malgré la gravité de la
situation, le comte ne put s'empêcher de sourire.
«Si M. de Francalin était ici, ce serait comme à la Maison-Blanche,
dit-il.
--Il va venir, répliqua Mme Rose; il se joindra à moi pour vous supplier
de renoncer à toute entreprise nouvelle.
--Ah! pourquoi êtes vous venue? J'espérais vous éviter cette dernière
secousse.»
Il y avait dans le visage du comte un mélange d'attendrissement et de
résolution qui frappa Canada lui-même. Mme Rose s'empara des mains de
son mari.
«Si vous m'avez aimée un jour, écoutez-moi, je vous en prie, dit-elle
d'une voix suffoquée; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrêter?
n'aurez-vous donc pas pitié de moi?»
Tous les traits de M. de Réthel se contractèrent.
«Ah! quelle femme Dieu m'avait donnée! s'écria-t-il en l'embrassant avec
violence.
--Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre
estime, prouvez-le moi en restant!...»
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une horloge voisine. M. de Réthel
boutonna sa redingote par un mouvement fébrile.
«Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois à un résultat sérieux.
Je vais tout tenter pour dégager ma parole; si je réussis, vous ferez de
moi ce que vous voudrez.
--Vous me le jurez?
--Je vous le jure.»
Les amis du comte étaient dans une pièce voisine. Il y passa; Mme Rose
s'assit sur une chaise, la tête entre les mains. Toute sa vie lui revint
à l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutté; elle allait vaincre
peut-être. C'était une existence toute nouvelle qui allait commencer.
Quelques larmes tombèrent de ses yeux.
«Eh bien! dit-elle en relevant sa tête par un mouvement de fierté,
j'aurai fait mon devoir.»
Au bout d'un quart d'heure, étonnée du silence qui régnait partout, elle
s'approcha de la porte par laquelle le comte était sorti. Elle prêta
l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup léger, puis deux;
personne ne répondit. Effrayée déjà, Mme Rose poussa la porte. La pièce
dans laquelle elle pénétra était vide; un papier plié en forme de lettre
était sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de
Réthel lui déclarait qu'il était lié par un serment. Une lutte pouvait
seule le dégager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'être
tout à elle. Il l'engageait, en finissant, à se rendre rue de Clichy où
elle serait en sûreté et où Canada lui porterait des nouvelles.
L'écriture de cette lettre était rapide et violente comme celle d'un
homme pressé. La tête de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec
accablement. «Ah! pourquoi l'ai-je quitté?» dit-elle.
Une porte était dans le coin de cette pièce qui donnait sur un escalier
noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue était déjà toute
en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la
direction qu'avait prise M. de Réthel. Elle se décida alors à obéir à la
recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hâta d'envoyer
un exprès à Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus
vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir.
Elle avait le visage collé aux vitres. Sa pensée revenait sans cesse au
séjour qu'elle avait fait à Bruxelles pendant un mois. Elle se
reprochait comme un crime de n'avoir pas entraîné M. de Réthel au bout
du monde.
«Ah! répétait-elle à tout instant, j'aurais peut-être été malheureuse,
mais il eût été sauvé!»
Vers midi, une voiture s'arrêta à la porte, et M. de Réthel en descendit
soutenu par Canada. Il avait été frappé de deux coups de feu, l'un à la
jambe, l'autre à la poitrine. Mme Rose le reçut plus pâle qu'une morte,
mais ferme et active comme une soeur de charité.
«Je me reproche de vous avoir trompée, dit Olivier. Et pourquoi?...
--Oublions tout cela et que Dieu vous sauve!» répondit-elle.
Un médecin vint, amené par Canada. M. de Réthel le pria de lui dire la
vérité, rien que la vérité.
«L'une des blessures est grave, très-grave, répondit l'homme de la
science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la
fièvre arrive, je ne réponds de rien.
--Merci,» dit M. de Réthel.
Il demanda à Mme Rose si M. de Francalin était prévenu. Sur sa réponse
affirmative, il la remercia.
«J'aurais été fâché de partir sans le revoir,» dit-il.
Une heure ou deux après, Georges entra. M. de Réthel se souleva sur le
coude pour le recevoir.
«Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir à la Maison-Blanche?
Il y a une destinée,» dit-il en souriant à demi.
Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans
un espoir qu'elle ne partageait pas.
«Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit
Olivier; mais voilà M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir
pour Bruxelles, j'avais déjà fait mon testament.»
Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espèce de gémissement,
et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement.
«Tambour! s'écria-t-il.
--Voilà ce que je craignais,» dit Canada en frappant du poing sur un
meuble.
Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et léchait sa main. Une
longue traînée de sang partait de la chambre voisine, où on l'avait
enfermé, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien
avait reçu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres;
Georges s'agenouilla auprès de lui.
«Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et
moi, nous étions bons amis; il a voulu me suivre; le coeur m'a manqué
pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'émeute; il a attrapé une
balle. Comme nous portions M. de Réthel, j'ai senti quelque chose qui se
frottait contre mes jambes; c'était Tambour, il pouvait à peine se
traîner; un camarade l'a pris et l'a porté là. Ce n'est pas que je
veuille rien dire contre M. de Réthel; mais la blessure de ce pauvre
chien, ça m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions là-bas
comme des camarades!»
Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait
faiblement la queue toutes les fois qu'on prononçait son nom. Il
regardait son maître, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le
prit, il voulut se lever, posa sa tête entre les genoux de M. de
Francalin, lui lécha la main une dernière fois et tomba mort.
Un instant Georges resta la tête cachée entre ses mains. Il avait le
coeur gros.
«Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez été chasseur, vous
me comprendrez!
--Moi, dit le comte, j'ai pensé au chagrin que vous auriez en voyant
tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour.»
M. de Réthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe
qu'il désirait garder le silence. Son bras était hors du lit, et
quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le
mur. Vers le soir, une fièvre ardente se déclara. Olivier tourna le
visage du côté de la chambre, dans laquelle on avait allumé deux
bougies. «C'est fini,» dit-il tranquillement.
Mme Rose lui demanda comme une grâce qu'on fît venir un prêtre.
«Faites, dit-il; n'ai-je pas juré que, la lutte terminée, je vous
appartiendrai tout entier?»
Quand le prêtre eut été ramené par Canada, qui était allé le chercher à
Saint-Louis-d'Antin, M. de Réthel voulut que tout le monde se rangeât
autour de son lit, et fit signe à Mme Rose d'approcher.
«Moi que le démon de l'orgueil et de la révolte a perdu, je vous demande
pardon de tout le mal que je vous ai fait,» dit-il d'une voix haute et
claire.
Mme Rose se mit à pleurer.
«Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'étais vivant et
debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je
croyais que vous m'en voulez encore.
--Non, dit Mme Rose.
--Eh bien! dit alors M. de Réthel, laissez-moi vous adresser une prière.
Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez
adoptée. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous
souvient d'un soir où il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis
senti remué jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes
bras.... Ah! je pensais à un autre enfant.... Me le promettez-vous?
--Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait.
Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front.
«A présent, laissez-moi tous,» ajouta-t-il.
Au bout d'une demi-heure, le prêtre se retira. M. de Réthel était tombé
dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononçait des paroles
confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux,
on y voyait le feu de la fièvre mêlé aux ombres de la mort. Mme Rose
était agenouillée au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant
à peine respirer. Canada regardait M. de Réthel, dont l'agonie se
prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout à coup.
«Canada! s'écria-t-il, la mort vient, mets-moi debout!»
Canada obéit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux
tout grands ouverts et le front haut; puis sa tête s'appesantit, et il
s'affaissa lourdement dans les bras de Canada.
Mme Rose se mit à genoux et pria longtemps, le front caché dans les plis
du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main à Georges.
«Madame de Réthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui
qui n'est plus. A présent, j'ai besoin d'être seule,» dit-elle.
M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de
Bois-Fleury avait conduite à Beauvais, et dont la santé avait été
ébranlée par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois,
étant à la Maison-Blanche, il reçut une lettre par laquelle Mme de
Bois-Fleury le prévenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement
d'air et un climat plus doux ayant été recommandés à sa compagne. Elle
ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oubliées, il
les trouverait dans un an à Rome ou à Beauvais.
Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: _Au revoir_! écrits de la
main de Mme Rose.
Georges porta ces deux mots à ses lèvres avec un élan passionné. Il
courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait
serré le ruban donné par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta
la lettre de Mme de Bois-Fleury.
«Un an! encore un an! ô mes chers trésors, aidez-moi donc à passer cette
année,» dit-il.
Puis, se ravisant tout à coup: «Jacob, s'écria-t-il, vite, préparez mes
malles; demain nous partons pour l'Italie.»
* * * * *