VIII

Mme Rose était rentrée seule à la maison d'Herblay. Le premier moment

d'effusion passé, elle raconta à M. de Francalin quels motifs l'avaient

ramenée si peu de jours après sa lettre. Le soir même du jour où elle

avait écrit, un homme qu'elle croyait avoir vu à Herblay avant son

départ pour la Belgique s'était présenté chez M. de Réthel. Mme Rose

était assise auprès d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin où M. de

Réthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait animé. Quelques

mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu'à Mme Rose;

elle comprit bientôt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le

plan était proposé à M. de Réthel. Elle était heureuse néanmoins de voir

que le comte se défendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs

s'abaissait et s'élevait avec des alternatives de vivacité et

d'emportement. On voyait que la conversation s'échauffait. Tout à coup

l'étranger s'arrêta: «Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne

nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous.» Plus prompte que

l'éclair, la main de M. de Réthel tomba sur le visage de cet homme.

«Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous

n'êtes pas un traître!

--Eh bien! répondit M. de Réthel, j'irai si loin que pas un de vous

n'osera me suivre!»

«Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose.

«Vous avez tout entendu, me dit M. de Réthel quand il rentra, je n'ai

donc rien à vous expliquer.» Sa voix était brève et impérieuse comme

celle d'un homme qui a peur des contradictions. «Qu'allez-vous faire à

présent?» lui dis-je. «Demain, je vous le dirai; ce que je sais

seulement, c'est que l'honneur me défend de reculer.» L'honneur! où le

plaçait-il, mon Dieu! Ce n'était déjà plus le même accent et le même

regard; l'homme des anciens jours venait de reparaître. Le lendemain, il

resta dehors toute la journée. Je le vis à peine quelques minutes.

«Dormez,» me dit-il le soir; «j'ai affaire dans la ville, je rentrerai

un peu tard.» Il m'embrassa et sortit. A mon réveil, j'appris que M. de

Réthel était parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de

retourner à Herblay. «Au moins n'y serez-vous pas seule,» disait-il. Il

ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas

perdu une minute pour regagner Paris, où je n'ai pu trouver aucune

trace de l'arrivée de M. de Réthel; comprenant bien que toutes mes

recherches seraient inutiles, je me suis rendue à Herblay. Je ne croyais

pas y revenir de sitôt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant

je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai

découvert les noyers du village et le toit de ma maison.»

Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace

des épreuves qu'elle subissait depuis déjà longtemps. Elle devina ce qui

se passait en lui et sourit. «La campagne me remettra,» dit-elle.

Dès le jour même, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le

petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. «Il m'a

promis de me mener à la guerre, dit-il d'un air déterminé, je n'entends

pas qu'il m'oublie.»

Mme Rose l'embrassa. «Il m'a chargé de voir comment tu courrais,»

répondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au

loin dans une prairie. Jacques s'élança à la poursuite des oranges, et

Tambour courut après Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient

dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la

campagne.

«Ah! je me sens renaître!» dit Mme Rose.

On était alors en plein été. Le bleu du ciel était éclatant; la rivière

prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les

coins qu'elle avait parcourus; elle était comme un voyageur qui revient

dans sa patrie après une longue absence. Elle était allée prendre du

lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis;

elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'était là que la pluie

l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de

vent avait emporté son mouchoir, que Tambour avait été chercher dans

l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La première fois

qu'elle mit le pied sur _la Tortue_, elle fut prise d'une joie folle.

Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les

mères travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui

était blanchisseuse de son état.

«Eh! mère Thibaude, lui dit-elle, voilà des petits que je vous

confie.... Gardez-moi tout ça et donnez leur une bonne miche de pain

pour leur goûter.

--Eh! bonté du ciel! où voulez-vous que je le prenne, ce pain-là? dit la

mère Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle eût la main brusque.

--Donnez toujours, répondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et

c'est moi que cela regarde.»

Quand elle vit tous les enfants rassemblés autour d'un grand panier

rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et

voulut qu'on ajoutât une grande jatte de lait à ce régal. Les enfants

se pressaient autour d'elle comme des poussins.

«Je prétends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui

restera sera pour votre peine, mère Thibaude.»

Tout compte fait, c'était un petit revenu bien clair pour la

blanchisseuse.

«Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit

Georges.

--Ah! répondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins

que mon souvenir y reste.»

Malgré le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaieté qui la

faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pensée

constante préoccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander à

Gertrude si le piéton n'avait rien apporté pour elle. Elle cherchait

souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de

Canada lui faisait croire que le pêcheur savait quelque chose. Elle

l'interrogea.

«Dame! répondit Canada, on m'a raconté que M. de Réthel était à Paris.

--On vous l'a raconté seulement?» dit Mme Rose.

Canada cligna de l'oeil en regardant de côté et d'autre d'un air

embarrassé.

«Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien à moi que vous cacherez la

vérité?

--Eh bien! dit le pêcheur vaincu, je puis vous dire à vous, mais à vous

seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux après votre retour; il a

vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il eût une

blouse comme un ouvrier. Il s'est caché pour vous regarder, tandis que

vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Réthel était pâle à faire

peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir là-bas s'il me faisait appeler,

et m'a glissé deux ou trois pièces d'or dans la poche, comme c'est son

habitude.»

Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant

sur lui ses yeux humides:

«Me promettez-vous, en retour de l'amitié que je vous ai toujours

montrée ainsi qu'à tous les vôtres, de me prévenir s'il vous appelle?»

Canada se mordait les lèvres en hésitant: «C'est manquer à ma parole,

dit-il.

--Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle.

--Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez

donné du pain quand je n'en avais pas?»

Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin à Herblay. «J'ai une

lettre de M. de Réthel, dit-il; la voici.» Et il tira mystérieusement un

papier du fond de sa poche. Cette lettre, très-brève, engageait Canada à

se trouver à Paris le jour même. Mme Rose regarda le pêcheur.

«Que pensez-vous que cela veuille dire?» lui demanda-t-elle.

Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: «On ne peut pas

savoir, dit-il enfin; le plus sûr est d'y aller.

--Oh! c'est bien à quoi je suis décidée. Savez-vous seulement où est M.

de Réthel? reprit Mme Rose qui déjà avait jeté un châle sur ses épaules.

--Oh! pour ça, oui!»

Sans perdre une minute, Mme Rose écrivit deux lignes à M. de Francalin

pour lui annoncer son départ. «Demain vous aurez de mes nouvelles,»

ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ à Paris

avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la

route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redouté était

proche. Elle ne savait même pas si elle arriverait à temps pour essayer

un effort suprême. Une sorte de fièvre l'agitait; elle regardait à tout

instant par la portière pour voir si Paris était encore loin.

Le pêcheur prit un fiacre à la barrière et poussa droit à la rue du

Faubourg-Saint-Denis.

«C'est ici, dit-il en arrêtant le cocher devant une maison d'assez

pauvre apparence; demandez à présent M. Laforêt.»

Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant.

«Montez!» lui dit cet homme qui l'examina curieusement.

Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le coeur lui battait à

l'étouffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernière

folie, la plus périlleuse de toutes? Canada la suivait à grand'peine. Il

lui cria de s'arrêter devant une porte située au troisième étage, et

frappa trois coups d'une certaine façon. M. de Réthel ouvrit lui-même. A

la vue de sa femme, il fronça le sourcil et regarda Canada.

«C'est elle qui l'a voulu, dit le pêcheur; est-ce qu'on ne se jetterait

pas à la rivière, si elle l'exigeait?»

Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les

jambes de Canada et sauta sur M. de Réthel. Malgré la gravité de la

situation, le comte ne put s'empêcher de sourire.

«Si M. de Francalin était ici, ce serait comme à la Maison-Blanche,

dit-il.

--Il va venir, répliqua Mme Rose; il se joindra à moi pour vous supplier

de renoncer à toute entreprise nouvelle.

--Ah! pourquoi êtes vous venue? J'espérais vous éviter cette dernière

secousse.»

Il y avait dans le visage du comte un mélange d'attendrissement et de

résolution qui frappa Canada lui-même. Mme Rose s'empara des mains de

son mari.

«Si vous m'avez aimée un jour, écoutez-moi, je vous en prie, dit-elle

d'une voix suffoquée; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrêter?

n'aurez-vous donc pas pitié de moi?»

Tous les traits de M. de Réthel se contractèrent.

«Ah! quelle femme Dieu m'avait donnée! s'écria-t-il en l'embrassant avec

violence.

--Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre

estime, prouvez-le moi en restant!...»

En ce moment, neuf heures sonnèrent à une horloge voisine. M. de Réthel

boutonna sa redingote par un mouvement fébrile.

«Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois à un résultat sérieux.

Je vais tout tenter pour dégager ma parole; si je réussis, vous ferez de

moi ce que vous voudrez.

--Vous me le jurez?

--Je vous le jure.»

Les amis du comte étaient dans une pièce voisine. Il y passa; Mme Rose

s'assit sur une chaise, la tête entre les mains. Toute sa vie lui revint

à l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutté; elle allait vaincre

peut-être. C'était une existence toute nouvelle qui allait commencer.

Quelques larmes tombèrent de ses yeux.

«Eh bien! dit-elle en relevant sa tête par un mouvement de fierté,

j'aurai fait mon devoir.»

Au bout d'un quart d'heure, étonnée du silence qui régnait partout, elle

s'approcha de la porte par laquelle le comte était sorti. Elle prêta

l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup léger, puis deux;

personne ne répondit. Effrayée déjà, Mme Rose poussa la porte. La pièce

dans laquelle elle pénétra était vide; un papier plié en forme de lettre

était sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de

Réthel lui déclarait qu'il était lié par un serment. Une lutte pouvait

seule le dégager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'être

tout à elle. Il l'engageait, en finissant, à se rendre rue de Clichy où

elle serait en sûreté et où Canada lui porterait des nouvelles.

L'écriture de cette lettre était rapide et violente comme celle d'un

homme pressé. La tête de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec

accablement. «Ah! pourquoi l'ai-je quitté?» dit-elle.

Une porte était dans le coin de cette pièce qui donnait sur un escalier

noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue était déjà toute

en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la

direction qu'avait prise M. de Réthel. Elle se décida alors à obéir à la

recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hâta d'envoyer

un exprès à Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus

vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir.

Elle avait le visage collé aux vitres. Sa pensée revenait sans cesse au

séjour qu'elle avait fait à Bruxelles pendant un mois. Elle se

reprochait comme un crime de n'avoir pas entraîné M. de Réthel au bout

du monde.

«Ah! répétait-elle à tout instant, j'aurais peut-être été malheureuse,

mais il eût été sauvé!»

Vers midi, une voiture s'arrêta à la porte, et M. de Réthel en descendit

soutenu par Canada. Il avait été frappé de deux coups de feu, l'un à la

jambe, l'autre à la poitrine. Mme Rose le reçut plus pâle qu'une morte,

mais ferme et active comme une soeur de charité.

«Je me reproche de vous avoir trompée, dit Olivier. Et pourquoi?...

--Oublions tout cela et que Dieu vous sauve!» répondit-elle.

Un médecin vint, amené par Canada. M. de Réthel le pria de lui dire la

vérité, rien que la vérité.

«L'une des blessures est grave, très-grave, répondit l'homme de la

science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la

fièvre arrive, je ne réponds de rien.

--Merci,» dit M. de Réthel.

Il demanda à Mme Rose si M. de Francalin était prévenu. Sur sa réponse

affirmative, il la remercia.

«J'aurais été fâché de partir sans le revoir,» dit-il.

Une heure ou deux après, Georges entra. M. de Réthel se souleva sur le

coude pour le recevoir.

«Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir à la Maison-Blanche?

Il y a une destinée,» dit-il en souriant à demi.

Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans

un espoir qu'elle ne partageait pas.

«Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit

Olivier; mais voilà M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir

pour Bruxelles, j'avais déjà fait mon testament.»

Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espèce de gémissement,

et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement.

«Tambour! s'écria-t-il.

--Voilà ce que je craignais,» dit Canada en frappant du poing sur un

meuble.

Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et léchait sa main. Une

longue traînée de sang partait de la chambre voisine, où on l'avait

enfermé, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien

avait reçu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres;

Georges s'agenouilla auprès de lui.

«Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et

moi, nous étions bons amis; il a voulu me suivre; le coeur m'a manqué

pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'émeute; il a attrapé une

balle. Comme nous portions M. de Réthel, j'ai senti quelque chose qui se

frottait contre mes jambes; c'était Tambour, il pouvait à peine se

traîner; un camarade l'a pris et l'a porté là. Ce n'est pas que je

veuille rien dire contre M. de Réthel; mais la blessure de ce pauvre

chien, ça m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions là-bas

comme des camarades!»

Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait

faiblement la queue toutes les fois qu'on prononçait son nom. Il

regardait son maître, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le

prit, il voulut se lever, posa sa tête entre les genoux de M. de

Francalin, lui lécha la main une dernière fois et tomba mort.

Un instant Georges resta la tête cachée entre ses mains. Il avait le

coeur gros.

«Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez été chasseur, vous

me comprendrez!

--Moi, dit le comte, j'ai pensé au chagrin que vous auriez en voyant

tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour.»

M. de Réthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe

qu'il désirait garder le silence. Son bras était hors du lit, et

quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le

mur. Vers le soir, une fièvre ardente se déclara. Olivier tourna le

visage du côté de la chambre, dans laquelle on avait allumé deux

bougies. «C'est fini,» dit-il tranquillement.

Mme Rose lui demanda comme une grâce qu'on fît venir un prêtre.

«Faites, dit-il; n'ai-je pas juré que, la lutte terminée, je vous

appartiendrai tout entier?»

Quand le prêtre eut été ramené par Canada, qui était allé le chercher à

Saint-Louis-d'Antin, M. de Réthel voulut que tout le monde se rangeât

autour de son lit, et fit signe à Mme Rose d'approcher.

«Moi que le démon de l'orgueil et de la révolte a perdu, je vous demande

pardon de tout le mal que je vous ai fait,» dit-il d'une voix haute et

claire.

Mme Rose se mit à pleurer.

«Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'étais vivant et

debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je

croyais que vous m'en voulez encore.

--Non, dit Mme Rose.

--Eh bien! dit alors M. de Réthel, laissez-moi vous adresser une prière.

Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez

adoptée. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous

souvient d'un soir où il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis

senti remué jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes

bras.... Ah! je pensais à un autre enfant.... Me le promettez-vous?

--Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait.

Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front.

«A présent, laissez-moi tous,» ajouta-t-il.

Au bout d'une demi-heure, le prêtre se retira. M. de Réthel était tombé

dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononçait des paroles

confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux,

on y voyait le feu de la fièvre mêlé aux ombres de la mort. Mme Rose

était agenouillée au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant

à peine respirer. Canada regardait M. de Réthel, dont l'agonie se

prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout à coup.

«Canada! s'écria-t-il, la mort vient, mets-moi debout!»

Canada obéit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux

tout grands ouverts et le front haut; puis sa tête s'appesantit, et il

s'affaissa lourdement dans les bras de Canada.

Mme Rose se mit à genoux et pria longtemps, le front caché dans les plis

du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main à Georges.

«Madame de Réthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui

qui n'est plus. A présent, j'ai besoin d'être seule,» dit-elle.

M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de

Bois-Fleury avait conduite à Beauvais, et dont la santé avait été

ébranlée par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois,

étant à la Maison-Blanche, il reçut une lettre par laquelle Mme de

Bois-Fleury le prévenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement

d'air et un climat plus doux ayant été recommandés à sa compagne. Elle

ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oubliées, il

les trouverait dans un an à Rome ou à Beauvais.

Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: _Au revoir_! écrits de la

main de Mme Rose.

Georges porta ces deux mots à ses lèvres avec un élan passionné. Il

courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait

serré le ruban donné par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta

la lettre de Mme de Bois-Fleury.

«Un an! encore un an! ô mes chers trésors, aidez-moi donc à passer cette

année,» dit-il.

Puis, se ravisant tout à coup: «Jacob, s'écria-t-il, vite, préparez mes

malles; demain nous partons pour l'Italie.»

* * * * *

Madame Rose; Pierre de Villerglé · 第 23 / 27 题