«Eh bien! dit-il, il s'en ira comme il est venu.
--Ah! le pauvre garçon, il est si malheureux!
--Vous l'aimez encore!
--Pardine! je l'ai bien senti en le voyant.»
C'était le premier cri, le cri parti du coeur. Pierre en fut bouleversé.
Louise se sentit émue à la vue du chagrin qu'elle avait causé.
«Il ne faut pas que cela vous désole, reprit-elle, on n'est pas maître
des ces premiers mouvements; mais vous avez ma parole, et je la
tiendrai.... C'est toujours votre femme qui vous parle.»
Deux larmes s'échappèrent des yeux de Louise.
«Mais enfin d'où vient-il? s'écria Pierre.
--Vous savez qu'il était à la Havane, où il cherchait à s'employer. Il
avait perdu à peu près tout ce qu'il avait, et n'osait plus nous écrire.
Enfin il trouve à s'embarquer sur une goëlette qui allait à la
Nouvelle-Orléans; la goëlette est rencontrée par un ouragan qui la jette
à la côte: un navire ramène Roger à Honfleur. A peine débarqué, il
apprend que je vais me marier. C'est au temps où courait ce bruit dont
vous m'avez parlé: il s'agissait de vous et non d'un autre comme vous
l'avez cru. Voilà mon Roger qui perd la tête; il quitte Honfleur, et
vient à Dives pour me faire ses adieux. Au moment d'entrer au Buisson,
le courage lui manque, et il s'en allait sans m'avoir vue, quand je
l'aperçois.... Je l'ai appelé, il s'est arrêté, et j'ai couru à lui.
Est-il changé, mon Dieu!»
Louise pleurait en achevant.
«Vous ne m'en voulez pas? reprit-elle; il partira demain, et je sens
bien que je ne le verrai plus!
--Et s'il ne part pas?
--Ça ne m'empêchera pas d'être votre femme.»
Pierre prit la main de Louise.
«Bon, dit-il, je verrai Roger.»
M. de Villerglé ne savait pas encore ce qu'il ferait. Il sentait bien
qu'il aimait Louise, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait pas
la disputer à Roger. Roger était pauvre et malheureux, il avait donc
tous les avantages. Cependant Pierre comprenait bien aussi qu'il
n'aurait pas le courage de la céder sans lutte. Il ramena Louise au
Buisson, et s'enferma avec le père Morand.
Le père Morand n'était pas troublé par l'arrivée inattendue de Roger; il
ne voyait rien là qui fût de nature à modifier ses résolutions. Il avait
tendu la main cordialement au capitaine, l'avait prié de vider un verre
de cidre avec lui, et c'était tout. Si Roger voulait rester pour la
signature du contrat, c'était bien; s'il voulait s'en aller, on lui
souhaiterait bon voyage, après quoi le curé chanterait la messe. Quant
aux craintes que Pierre laissait entrevoir, un homme habitué à vivre en
compagnie des Grecs et des Romains pouvait-il se laisser attendrir par
les larmes? Si Louise était assez folle pour aimer encore Roger, c'était
un détail, et elle épouserait M. de Villerglé.
«Épouser une fille contre son gré! dit Pierre: quel diable de coeur me
croit-on?»
Quand il quitta le Buisson, Louise avait les yeux rouges. «Bon! dit-il,
vous allez voir que ce sera à moi de vous consoler!»
Le lendemain, il se promena de tous côtés jusqu'à ce qu'il eût rencontré
Roger.
«Ma foi, monsieur, puisque le hasard nous a conduits l'un vers l'autre,
dit-il, vous plaît-il que nous causions cinq minutes?»
Roger y consentit de grand coeur. En le cherchant, Pierre n'avait pas de
projet bien déterminé. Il était poussé par une sorte d'instinct. Selon
que l'entretien tournerait, il voulait lui offrir de se battre au
pistolet à dix pas pour en finir, ou de partir sur un beau trois-mâts
dont il le prierait d'accepter la cargaison.
M. de Villerglé avait passé deux ans au collége de Caen en compagnie de
Roger: il le reconnut au premier coup d'oeil. Il avait devant lui un
jeune homme blond, de bonne mine, qui avait l'air doux et triste.
«Ah! c'est vous! dit-il; c'est étonnant que ce nom de Roger ne m'ait
rien rappelé! Il paraît donc que vous aimez Louise?
--Pourquoi me parler d'une chose qui ne peut me mener à rien? répondit
Roger. J'imagine que vous êtes assez généreux, tout le bonheur étant à
vous, pour ne pas vous railler de mon chagrin.
--Dieu m'en garde! j'aime trop Mlle Morand pour ne pas comprendre tout
ce que vous devez éprouver.»
Pierre alluma un cigare et prit un sentier qui menait sur les dunes. Il
aspirait violemment la fumée et donnait de grands coups de talon dans le
sable.
«Çà, reprit-il, quoique je sois votre rival, ne voyez pas en moi un
ennemi.... Parlez-moi donc comme si nous étions encore au collége de
Caen. Pourquoi n'avez-vous pas écrit à Louise depuis plus de six mois?
--Eh! le pouvais-je? Rien ne me réussit. Il suffit que je mette le pied
sur un navire pour qu'il périsse. C'est un miracle que je sois arrivé à
Honfleur. J'avais entrepris tous ces voyages dans l'espérance de gagner
quelque argent. Quand je me suis vu sans ressources, le courage s'en est
allé. Le vieux père Morand aurait pu croire que je demandais la main de
Louise pour le bien qu'elle a. Il sait compter, le père Morand, malgré
les belles phrases qu'il tire de ses livres. Quand on m'a dit que Louise
allait se marier, je me suis mis en route pour Dives sans savoir ce que
je faisais; mes jambes allaient comme d'elles-mêmes. Je voulais la voir
une dernière fois et puis m'embarquer. Cette fois, le naufrage eût été
le bienvenu.
--Et vous n'avez pas pensé à me tuer? dit Pierre.
--Moi! et de quel droit l'aurais-je fait? Pourquoi me soupçonnez-vous
capable d'une si méchante action? Savais-je seulement si Louise vous
aimait? Fallait-il la punir par un malheur de l'affection qu'elle
m'avait montrée? Dieu m'est témoin que je n'y ai jamais songé. C'est
bien assez que je sois malheureux sans que Louise partage ma mauvaise
fortune. Avec vous, elle n'aura rien à désirer.... Je m'en irai
tranquille de ce côté-là.
--Mais enfin, depuis quand l'aimez-vous, pour tant l'aimer?
--Depuis toujours.... Cela a commencé quand elle était toute petite.
Tenez, il vous souvient du jour où elle fut marraine de Dominique. Elle
avait sept ans: je la vois encore avec sa robe blanche. Moi j'avais à
peu près votre âge. J'éprouvai je ne sais quel horrible mouvement de
jalousie, quand je vous vis à côté d'elle dans l'église.... J'avais une
envie folle de sauter sur vous. Depuis lors ça n'a fait qu'augmenter.
Mon Dieu! j'ai été jeune comme tant d'autres, j'ai couru le monde, et
Louise n'était pas auprès de moi; mais je pensais à elle, et je vivais
dans l'espoir qu'elle serait un jour ma femme. A présent c'est fini.
--Qui sait?» dit Pierre en serrant la main de Roger.
Pierre se promena sur le bord de la mer une partie de la nuit. Il ne
pouvait séparer Louise de Roger par la pensée, et il se sentait
horriblement triste. «Ah! disait-il, si c'est là ce qu'on appelle
l'amour, je m'en souviendrai.»
Comme il rentrait au petit jour à la Capucine, il rencontra Dominique
qui fredonnait, son fusil sous le bras. Depuis que le mariage de Louise
avec M. de Villerglé avait été décidé, Dominique portait un habit de
garde dont il se montrait très-fier. «Eh! monsieur, cria-t-il, à quand
la noce?»
Pierre ne répondit pas et courut dans sa chambre, le coeur serré. Il
tomba sur un fauteuil, le visage couvert de larmes. «Est-ce bête?
dit-il; je pleure comme un enfant!»
Mais Pierre n'était pas homme à pleurer longtemps. Il frappa du pied
violemment. «Ce n'est pas le moment de larmoyer, dit-il; il faut agir et
faire son devoir.»
Là-dessus il sortit et marcha droit devant lui comme un soldat qui va au
feu. Bientôt après il était au Buisson. Louise vint à sa rencontre.
«J'ai prié toute la nuit, dit-elle; je viens d'écrire à Roger.... Il
quittera le pays.
--Vous êtes un brave coeur, répondit Pierre; mais cette lettre est
partie?
--Il y a une heure.
--Et le père Morand est-il là?
--Oui.... il règle ses comptes pour le mois.
--Bon!... j'ai à lui parler.... Attendez-moi dans le jardin.»
Pierre poussa la porte et s'assit auprès du vieux professeur, qui essuya
promptement sa plume.
«Bonjour, mon cher comte. Prenez-vous quelque chose ce matin? dit le
philosophe.
--Allons droit au but, répliqua M. de Villerglé. J'ai beaucoup réfléchi
depuis trois jours.... Ce mariage que nous avons projeté vous paraît-il
possible?
--Et quel empêchement y voyez-vous, s'il vous plaît?
--J'en vois un, et cela suffit: votre fille aime Roger.
--Le capitaine! la belle affaire! Est-ce que je ne suis pas le père
Morand? s'écria le professeur en frappant du poing sur un livre. Il y a
dans l'histoire de nobles exemples dont je saurai m'inspirer, et, comme
Brutus....
--Il ne s'agit point de Brutus, et nous sommes en Normandie, s'écria
Pierre à son tour. Laissons Rome en paix, et pensons à votre fille. Je
n'ai pas le droit de la rendre malheureuse pour une parole qu'elle m'a
donnée!
--C'est-à-dire que vous reprenez la vôtre. On m'avait bien dit que le
marquis de Grisolle vous ménageait une riche héritière, Mlle de
Fourquigny.... A présent, vous méprisez notre alliance.... Voilà qui est
tout à fait d'un gentilhomme.»
Pierre sauta sur ses pieds.
«Mordieu! dit-il, si vous n'étiez pas le père Morand!...»
Il fit quatre ou cinq pas dans la chambre et se rassit. «Bon, reprit-il,
fâchez-vous; moi je ne me fâche pas.... Souvenez-vous bien seulement que
le mariage et moi nous sommes brouillés à tout jamais.
--On verra, murmura le professeur.
--En attendant, continua Pierre, Louise est là qui pleure. Il faut se
dépêcher.... Qu'avez-vous à objecter contre Roger?...
--Un beau mari, qui perd tous les navires qu'on lui confie!
--Il ne naviguera plus.
--Et qui n'a ni sou ni maille!
--Ça me regarde.
--La belle alliance qu'un M. Roger! d'où ça vient-il?
--Pardine! d'Honfleur, comme je viens de Paris!»
Le père Morand murmurait encore, mais il était ébranlé. Pierre sortit un
instant. «Allez chercher Roger,» dit-il à Louise.
Louise se sauva à toutes jambes. Pierre la suivit un instant des yeux et
retourna auprès du père Morand, un peu triste. «A-t-elle couru!» se
dit-il. Il contint son émotion et recommença bravement à discuter la
question du mariage. Après une heure de conversation, la victoire lui
resta.
«A la bonne heure, et voilà qui est parler, reprit M. de Villerglé après
qu'il eut arraché le consentement du père Morand; votre fille restera
près de vous, et vous serez choyé par vos deux enfants. Je me charge de
la dot, et, grâce à Roger, il y aura toujours du vin vieux dans le
cellier.
--A la bonne heure, dit le philosophe, il faut bien qu'un père fasse
quelque chose pour ses enfants.»
Pierre entendit marcher sous les fenêtres et reconnut le pas léger de
Louise; quelqu'un l'accompagnait. Le coeur lui battit un peu. Il quitta
le père Morand et descendit dans le jardin. «Louise, dit-il, vous pouvez
prendre le bras de Roger: c'est votre mari.»
Louise devint toute blanche et sauta au cou de Roger.
«Ah! mon Dieu! est-ce bien possible?» dit-elle.
Le bonheur l'avait transfigurée. En la voyant si belle et si tendre,
Pierre ne put s'empêcher de faire un retour sur lui-même et de penser à
tout ce qu'il venait de perdre. Il se retourna et cacha sa tête entre
ses mains.
«Ah! dit Louise en courant vers lui, que je suis égoïste!
--Non, vous êtes heureuse!» répondit Pierre.
M. de Villerglé retourna chez lui dans la soirée. La Capucine lui parut
un désert. A présent que le mariage de Louise et de Roger était arrangé,
qu'allait-il faire? Les choses où il avait trouvé le plus de plaisir le
laissaient tristes. Ces mêmes sentiers qu'il avait parcourus avec tant
de charme lui semblaient mornes; il se promenait comme une âme en peine,
et la plage ne le retenait pas plus que la vallée. Louise n'était plus
là pour égayer sa promenade. Sa voix et son sourire, il les avait
perdus. Il se sentait redevenu tel qu'il était au moment où il avait
pris si brusquement la résolution de quitter Paris. Cet état
d'abattement ne cessait que lorsqu'il avait à s'occuper de Louise et de
Roger, à qui il voulait constituer une petite fortune. Il leur destinait
la Capucine et toutes ses dépendances. Prévenue de ses intentions,
Louise eut la délicatesse d'accepter sans hésiter. «Nous vous devons
trop pour vous rien refuser,» lui dit-elle. Elle était quelquefois
attristée du chagrin où elle le voyait, et lui témoignait sa
reconnaissance et son affection de mille manières. «Pourquoi ne
resteriez-vous pas avec nous? lui dit-elle un jour; le pays vous plaît,
et on vous y aimera de tout son coeur.»
Élever des boeufs, c'était bien avec Louise; mais Louise donnée à un
autre, le pays ne plaisait plus tant à M. de Villerglé. «Faudra-t-il
donc que je retourne à Paris et que je recommence à jouer?» se disait
Pierre. Il enviait le sort de Dominique, qui battait les halliers en
chantant. Les jours lui paraissaient interminables; il en portait les
vingt-quatre heures comme un pauvre sa besace. Au plus fort de cet
ennui, un soir qu'il était au Buisson, lisant un journal, il poussa un
cri:
«Suis-je bête! s'écria-t-il.
--Qu'est-ce?» demanda Louise.
Mais Pierre ne l'écoutait pas. Il prit son chapeau et sortit en
courant. «Demain, vous aurez de mes nouvelles,» dit-il. Aussitôt qu'il
fut à la Capucine, il donna ordre à Baptiste de préparer sa voiture et
d'y mettre sa malle.
«Au point du jour nous partons,» dit-il.
Au moment où Pierre quitta le Buisson, Louise ramassa le journal qu'il
avait laissé tomber. Roger le parcourut. «Je n'y vois rien,» dit-il.
Louise, qui lisait par-dessus son épaule, soupira et posa le doigt sur
un passage du journal où l'on rendait compte d'un combat qui avait eu
lieu en Afrique. «Ah! dit-elle, si j'en crois mes pressentiments, nous
ne verrons pas M. de Villerglé de longtemps.»
Le lendemain, au petit jour, poussée par un instinct secret, elle courut
vers la Capucine. Il faisait un froid vif, et le brouillard couvrait la
campagne. Au travers de la brume, elle entendit le roulement d'une
voiture qui fuyait sur la route de Trouville. Elle voulut s'élancer dans
cette direction, mais la voiture passa rapidement sans que personne
reconnût Louise. Elle étendit les bras et resta appuyée contre un arbre
le coeur serré. «Il est parti, et il ne m'a pas embrassée!» dit-elle.
C'était bien en effet la voiture de M. de Villerglé. Quand il fut
parvenu au sommet de cette côte d'où la vue s'étend sur la vallée d'Auge
et découvre un vaste et beau paysage que la mer borne à l'horizon,
Pierre fit arrêter le postillon et descendit. Le vent avait chassé le
brouillard, on voyait au loin la tour de Dives, et la rivière qui
brillait aux rayons du soleil levant; une maison blanche se montrait
derrière un bouquet d'arbres d'où s'échappait un mince filet de fumée.
Ses yeux se mouillèrent en la regardant. Il resta quelques minutes à
cette place, jetant les yeux de tous côtés et les ramenant toujours vers
cette maison où si souvent Louise l'avait attendu. On aurait dit qu'il
en voulait emporter l'image dans son coeur. Le postillon fit claquer son
fouet, et les chevaux battirent du pied. Ce bruit arracha Pierre à sa
muette et longue contemplation. Il sauta dans la voiture. «En route!»
dit-il brusquement. Les chevaux partirent, et, un moment après, un coude
du chemin lui cacha la maison et la mer.
A quelque temps de là, un soir, à la Capucine, où elle s'était établie
avec Roger, Louise reçut une lettre timbrée de Constantine.
«Une lettre de Pierre!» dit-elle en battant des mains.
Elle l'ouvrit à la hâte, et voici ce qu'elle lut:
«Ma chère petite commère,
«Vous doutiez-vous que j'étais en Afrique, à six cents lieues de
vous, dans un affreux coin de terre, chez les Kabyles? C'est une
idée qui m'a pris subitement un soir que j'étais au Buisson, quand
j'ai poussé ce fameux cri qui vous a tant étonnée. L'idée venue, je
suis parti sans vous dire adieu; j'aurais craint de vous laisser
voir tout mon chagrin.... Vous étiez si heureuse!
«Qu'aurais-je fait au pays? Votre présence aurait-elle comblé le
vide immense où m'avait jeté votre perte? Assurément non! Vous
m'aviez désaccoutumé de l'isolement. Fallait-il retourner dans cet
hôtel de la rue Miromesnil, où l'ennui a failli m'étouffer?
Qu'avais-je fait pour mériter une si triste fin? C'est alors que la
lecture d'un journal m'a tout à coup rappelé l'Algérie et la vie
d'autrefois. J'ai senti comme le souffle de la guerre passer sur
mon visage, mon sang a coulé plus vite, et j'ai revu comme dans un
rêve, passant avec la rapidité de la foudre, mes vieux chasseurs à
cheval, les clairons, les drapeaux, les fanfares et tous ces
régiments hâlés qui faisaient ma famille au temps jadis. L'odeur de
la poudre venait de me monter à la tête! Quelques heures après,
j'étais au Havre, et le chemin de fer me ramenait à Paris. Le
ministre, chez qui je suis tombé comme une bombe, a bien voulu me
rendre mes épaulettes. On parlait d'une expédition, et j'ai laissé
là mes amis pour courir à mes soldats.
«J'étais à peine débarqué, que l'expédition s'est mise en marche.
J'ai senti l'odeur connue des lentisques, j'ai vu les spahis
courant comme des chèvres sur les collines; cette agitation, cette
activité, ce premier tumulte du départ, me rappelaient mille
souvenirs qui fouettaient mon sang.... J'avais la poitrine gonflée.
Ah! quelle joie, chère commère! Il faisait un temps superbe. Les
baïonnettes étincelaient au soleil, et l'on entendait partout le
long frémissement des bataillons qui marchent. Avec quels
transports n'écoutais-je pas tous ces bruits! Mon escadron était à
l'avant-garde. Dès les premières montagnes, les balles nous ont
salués. Mon cheval s'est mis à piaffer.... Le clairon a sonné la
charge, et nous sommes partis!... Ah! je ne m'ennuyais plus! je
crois même que je vous ai un peu oubliée, commère.
«Le soir nous avons bivouaqué sur un plateau. Le temps s'est gâté;
et il s'est mis à pleuvoir. Je me suis endormi en regardant l'ombre
des sentinelles qui se promenaient le long des feux. Quand je me
suis réveillé, j'avais les pieds dans l'eau et la tête sur un
caillou.... Jamais je n'ai passé de meilleure nuit. Le front me
cuisait un peu. Le yatagan d'un Arabe avait coupé le cuir de mon
képi. A Paris, je croirais que je suis blessé; ici, c'est une
égratignure. Dominique est avec moi. Rien n'a pu le déterminer à me
quitter. Dominique a eu le bras éraflé par une balle.
«Si vous me demandez quand nous nous retrouverons, je n'aurai rien
à vous répondre. Que sais-je? Qu'irais-je faire en Normandie? Vous
revoir? Eh! mon Dieu, votre souvenir est trop près de moi pour que
j'y joigne encore votre présence! Vous n'êtes pas malheureuse,
n'est-ce pas? Donc je reste au régiment. Et puis que vous dirai-je?
je me sens bon à quelque chose, utile à mon pays; cela me relève à
mes propres yeux et rachète l'oisiveté ridicule où j'ai vécu trop
longtemps. Le marquis de Grisolle, mon oncle, peut me déshériter à
présent.... je n'ai plus besoin de sa fortune.
«Le soir, au coin du feu, quand vous serez seule, pensez à moi. On
ne sait pas ce qui peut arriver. Votre pensée me rendra peut-être
visite au moment où je dirai adieu à tout ce que j'aime ici-bas, et
tout, c'est vous. Il me semble que je sentirai cette pensée
s'arrêter sur moi, et mon dernier souffle vous en remerciera.
«N'allez pas croire au moins que je sois malade: c'est la mort d'un
camarade qui vient de rendre l'âme qui m'a fait écrire ces quatre
lignes. Le pauvre garçon arrivait de France; une balle l'a jeté par
terre ce matin. Quant à moi, commère, je me porté comme un chêne;
n'ayez donc pas peur.
«Adieu, chère Louise; votre vieux compère vous embrasse et envoie
une poignée de main à Roger. Je retiens votre premier enfant; je
veux être son parrain. Tâchez que ce soit un garçon, nous
l'appellerons Pierre, et j'en ferai un capitaine.»
La lettre finie, Louise s'essuya les yeux et posa sa tête sur l'épaule
de Roger. «Que Dieu le protége! c'est lui qui nous a faits ce que nous
sommes,» dit-elle.