VII

M. de Francalin revit Mme Rose dans la journée. Il ne lui cacha rien de

ce que M. de Réthel lui avait dit, sauf cependant ce qui avait trait à

la prière qu'il lui avait adressée de se trouver à Paris le vendredi

suivant. Ce récit fit venir quelques larmes aux yeux de Mme Rose.

«Ah! dit-elle, s'il avait voulu, nous aurions pu être heureux!»

Un singulier sentiment de jalousie perça le coeur de Georges. «Vous le

regrettez donc bien? dit-il.

--Je le devrais,» répondit Mme Rose.

Ce mot si simple désarma M. de Francalin; il prit la main de Mme Rose et

la baisa.

«Oh! je vous la laisse à présent, reprit-elle; n'êtes-vous pas son ami?»

Georges comprit tout ce qui se passait dans cette âme si chaste et si

ferme. Le séjour de M. de Réthel à Herblay et à la Maison-Blanche avait

créé entre Mme Rose et lui des relations dont la pensée même du péril

était écartée par la confiance.

«Maintenant que je vous connais mieux, dit-il, si j'avais pu vous obéir

quand vous m'avez envoyé à Beauvais, je ne vous aurais pardonné jamais.»

Mme Rose sourit.

«Oh! je pensais bien que vous ne vous marieriez pas, répondit-elle.

--Et si cependant je l'avais fait?

--Eh bien! j'aurais prié pour vous dans un coin de l'église, et vous ne

m'auriez plus revue.»

Georges réfléchit un instant.

«Et si, par impossible, M. de Réthel revenait à vous, guéri de cette

fièvre qui le ronge?» reprit-il.

Mme Rose le regarda bien en face.

«Répondez vous-même; que devrais-je faire? dit-elle.

--Le suivre et m'oublier, répondit Georges avec effort.

--Donnez-moi votre main, Georges; je le suivrai et ne vous oublierai

pas.»

Mme Rose lui raconta qu'elle avait failli la veille se rendre à la

Maison-Blanche; deux fois elle avait traversé la rivière pour le faire.

La crainte de compromettre M. de Réthel l'avait retenue; mais elle ne se

croyait pas dégagée par le départ du comte, et elle était résolue à tout

tenter encore pour l'arracher de l'abîme. «J'ai eu ces derniers jours

une lueur d'espoir, dit-elle; sa fuite ne l'a pas éteinte.»

Ces entretiens se prolongèrent pendant trois jours. Georges et Mme Rose

revirent ensemble les mêmes lieux qu'ils avaient parcourus si souvent.

Les fleurs avaient succédé à la neige, mais ce sourire de la nature

n'avait point de reflet dans leur coeur. Il y avait entre eux plus

d'intimité et moins d'expansion. Ils étaient tout à la fois unis et

séparés. Tambour, qui s'étonnait de n'avoir plus de lettres à cacher

dans sa fourrure, égayait ses loisirs par de nouvelles luttes contre le

taureau noir, quelque temps négligé. On ne voyait plus Canada que par

intervalles. Quand il ne maraudait pas sur la rivière, y cherchant

quelque canot à perdre pour le sauver, en fouillant dans son lit pour y

trouver des pierres et du sable, et çà et là quelques débris de

cargaisons naufragées, le pêcheur était à Paris. Ces absences

inquiétaient Mme Rose, qui prévoyait une catastrophe.

Un soir, c'était le jeudi, Georges et Mme Rose se promenaient sur la

route où pour la première fois M. de Francalin l'avait vue, peu

d'instants après qu'il eut tiré la petite Jeanne de la Seine. Georges

devait partir le lendemain.

Mme Rose regarda les bateaux qui étaient sur la rive.

«Vous souvient-il du jour où je vous aperçus sortant de l'eau?

Etiez-vous pâle! dit-elle. C'est singulier! si la petite Jeanne et son

frère Jacques n'avaient pas failli se noyer, je ne vous aurais peut-être

jamais connu. J'ai fait une petite aquarelle de cette scène. Voulez-vous

la voir?

--Volontiers,» dit Georges, qui trouvait dans cette proposition le moyen

de prolonger l'entretien.

On prit aussitôt le chemin d'Herblay.

«Je vous dois bien une peinture en échange d'une autre que vous avez

brûlée.... Si la mienne vous plaît, je vous la donnerai,» reprit Mme

Rose en baissant les yeux, et toute rouge du souvenir qu'elle évoquait.

Georges lui pressa le bras sans répondre. Quand on fut dans la petite

maison d'Herblay et tandis que Georges regardait l'aquarelle, Mme Rose

posa sur la cheminée une miniature qu'elle avait tirée d'une boîte.

«Trouvez-vous ce portrait bien ressemblant? dit-elle. Voyez, je n'y suis

déjà plus gaie.»

M. de Francalin poussa un cri. Cette miniature signée d'un nom célèbre

rendait admirablement les traits de Mme de Réthel. «C'est le regard,

c'est l'expression, c'est la vie,» dit-il.

Au bout de quelques minutes, Mme Rose lui enleva le portrait des mains

en badinant. «Laissez cela, reprit-elle, cette peinture ferait tort à

mon aquarelle, et c'est pour mon aquarelle que vous êtes venu.»

Georges soupira.

«Vous avez raison; si je regardais plus longtemps ce portrait, l'envie

me prendrait de vous le dérober.»

Il descendait la côte un quart d'heure après, portant le dessin dans un

carton, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui l'appelait. Il se

retourna et aperçut la petite Jeanne qui courait de toutes ses forces

après lui. «Eh! parrain, arrêtez-vous,» criait l'enfant qui donnait par

habitude le nom de parrain et de marraine à Georges et à Mme Rose. La

petite Jeanne arriva tout essoufflée; elle tenait dans sa main une boîte

qu'elle présenta à Georges. «Tenez, parrain, reprit-elle, voici une

boîte que marraine m'a dit de vous remettre.... Elle veut que vous

m'embrassiez et acceptiez la boîte en souvenir de moi.... J'ai bien

répété la chose trois fois pour ne pas l'oublier.»

Georges ouvrit la boîte et reconnut le portrait de Mme Rose; il était

entouré d'une bande de papier sur laquelle on lisait ces mots: _Si vous

vous mariez, brûlez-le; si je pars, gardez-le_.

«Oh! oui, je t'embrasserai! s'écria Georges qui prit l'enfant dans ses

bras. Va! je n'aurais qu'un morceau de pain qu'il serait pour toi!»

Après qu'il eut assez mangé la petite Jeanne de baisers, Georges la

laissa tout étonnée au milieu du chemin, et prit sa course, serrant ses

deux mains sur sa poitrine, contre laquelle il pressait le portrait.

«Enfin j'ai quelque chose d'elle, donné par elle!» disait-il ivre de

joie.

Lorsque Georges arriva le lendemain à Paris, une sourde agitation

régnait dans la ville. Valentin, qu'il rencontra, lui dit qu'il courait

mettre son uniforme, et qu'on craignait des troubles pour la journée.

Georges passa chez lui; on n'y avait vu personne. Il sortit et remarqua

des groupes qui se formaient çà et là. Deux heures après, le tambour

battait le rappel dans toutes les rues, et les boutiques se fermaient

précipitamment. Un régiment de ligne défilait silencieusement sur les

boulevards. Il entendit des cris au loin, et ne douta plus que le

mouvement dont M. de Réthel lui avait parlé ne fût au moment d'éclater.

Il retourna dans son appartement de la rue de Clichy, et attendit plein

d'anxiété.

Il n'y était pas depuis une heure, que Mme Rose entra tout à coup.

«Ce n'est pas moi que vous attendiez, je le sais, dit-elle; quelques

mots de Canada m'ont tout appris.... Je viens pour sauver M. de Réthel,

et vous m'y aiderez.»

Georges lui serra la main.

«Je ne vous remercie pas, reprit-elle; vous m'avez dit que je pouvais

compter sur vous, et j'y compte.»

Jamais M. de Francalin ne lui avait vu un regard si ferme et

l'expression du visage si résolue. Elle s'assit près de la fenêtre et

regarda dans la rue.

«Dans une heure, avant même, il sera ici, continua-t-elle; il faut que

dans une heure tout soit prêt pour notre départ.»

Georges devint pâle à ces mots.

«Bien, dit-il, tout sera prêt.»

Mme Rose se leva par un mouvement spontané, et lui jeta les bras autour

du cou.

«Embrassons-nous, mon ami, dit-elle d'une voix dans laquelle tout son

coeur palpitait, et maintenant que le passé soit mort entre nous.... Un

homme est en péril; je suis sa femme, pensons à lui.

--Que faut-il faire?» demanda Georges.

Mme Rose lui apprit alors que le mouvement projeté avait échoué par

l'hésitation de ceux qui l'avaient commencé; on ne manquerait pas d'en

poursuivre les principaux instigateurs, et M. de Réthel était gravement

compromis.

«Il faut donc qu'il quitte la France, poursuivit-elle; mais pour la

quitter il faut un passe-port.... Je ne sais que vous qui puissiez me le

procurer.»

Georges réfléchit une minute.

«Ce passe-port, je l'aurai, répondit-il; mais êtes-vous bien sûre que

M. de Réthel consentira à partir?

--Oui, si nous savons profiter du premier mouvement.... Je sens en moi

quelque chose qui me dit qu'il m'écoutera.»

Comme elle parlait, un violent coup de sonnette retentit dans

l'appartement; on ouvrit, et M. de Réthel parut en riant aux éclats. Il

ne manifesta aucun étonnement en voyant Mme Rose, et lui tendit la main

après avoir salué Georges, qu'il remercia de son exactitude.

«Quelle fuite! quelle déroute! dit-il.... On a commencé par de beaux

discours, on a fini par une course au clocher.

--Oui, dit Mme Rose froidement, et cette course au clocher, dont vous

riez, pourrait bien finir à la Conciergerie pour quelques-uns.

--Je le sais,» répliqua M. de Réthel.

Mme Rose craignit qu'un projet nouveau ne se cachât sous l'apparente

tranquillité de cette réponse.

«Ainsi, dit-elle, vous consentiriez à coucher en prison, à subir la

flétrissure d'un jugement?

--Oh! reprit M. de Réthel, on peut toujours ne pas être pris vivant.

--Ah! s'écria Mme Rose avec élan, on peut surtout ne pas chercher dans

le suicide un refuge contre une folie! J'ai toujours été votre amie

fidèle, j'ai donc bien le droit de vous donner un conseil, et peut-être

me devez-vous de l'écouter.»

Toute la feinte gaieté du comte était tombée. Il se promenait par la

chambre inquiet et le regard fiévreux; mais à la voix de sa femme il

s'arrêta court, et avec la courtoisie d'un gentilhomme il s'inclina

devant elle.

«Parlez, dit-il.

--Vous pouvez partir, reprit-elle, et changer contre le repos cette vie

d'angoisse et d'agitation.... Vous pouvez assurer ma tranquillité, et je

vous la demande.... Ce que j'ai suffira amplement à tous nos besoins; ce

sera comme une nouvelle existence que vous commencerez, et peut-être y

trouverez-vous plus de douceur que vous ne le pensez. Essayez de la

patience et de l'isolement. Il est digne de votre courage de le tenter.»

Mme Rose parlait avec une singulière animation. Elle avait cette

éloquence que donnent la conviction et le dévouement; tout suppliait en

elle, le regard, la voix, l'accent, et ce rayonnement des traits

qu'aucune expression ne peut rendre. Le visage de M. de Réthel

s'attendrit.

«Mais pour partir, encore faut-il un passe-port, dit-il. Qui me le

procurera?

--Moi,» dit Georges.

Le comte lui tendit la main.

«Je cède,» dit-il noblement.

Georges ne perdit pas une minute. Il avait cru remarquer qu'une vague

ressemblance existait entre Valentin et M. de Réthel; s'il obtenait du

comte le sacrifice de ses longues moustaches, cette ressemblance

devenait presque réelle. Il courut chez son ami, et l'emmena à la

préfecture de police sans lui laisser le temps de respirer.

«Çà, lui dit-il, tandis que la voiture roulait sur le quai, tu vas

prendre un passe-port pour Bruxelles.

--Moi?

--Oui, et tu me le remettras.»

Valentin sourit.

«Bon! tu enlèves Mme Rose,» s'écria-t-il.

Le coeur de M. de Francalin se serra.

«Justement, reprit-il; tu auras grand soin de demander ce passe-port

pour M. et Mme Des Aubiers.»

Le chef de bureau, qui connaissait Valentin, donna ordre qu'on délivrât

le passe-port sur-le-champ.

«Je ne vous savais pas marié, dit-il en souriant à Valentin.

--Qu'est-ce que cela fait?» répondit celui-ci d'un air fat.

Cette petite expédition, dans laquelle le beau capitaine ne voyait

qu'une affaire de galanterie, le remplissait de joie.

«Si le pays te plaît, dit-il à Georges en le quittant, tu me

l'écriras.... j'irai te rejoindre avec Juliette.»

Chaque mot de Valentin entrait comme une flèche dans le coeur de

Georges; mais il voulait prouver à Mme Rose qu'il était digne d'elle.

Tout fut organisé promptement pour le départ, et dès le lendemain ils

gagnèrent tous trois la Belgique. Quand ils eurent passé la frontière,

Mme Rose soupira.

«Oh! Herblay!» murmura-t-elle tout bas.

Le comte et sa femme s'installèrent dans une petite maison des

faubourgs, du côté de Laeken. Cette maison avait un jardin avec une

sortie sur la campagne. Georges y demeura deux jours. Quand il partit,

M. de Réthel lui donna une vigoureuse poignée de main.

«Vous avez donc voulu une part dans mon amitié?... Merci, dit-il.

--Maintenant serez-vous heureux? dit Georges.

--Dieu est le maître,» reprit M. de Réthel, les yeux tournés du côté de

la France.

Quand M. de Francalin se retrouva seul à la Maison-Blanche, il fut saisi

d'un abattement profond. La pensée du sacrifice ne le soutenait plus.

Les campagnes qu'il avait tant aimées lui parurent un désert. Il y

cherchait partout Mme Rose et revoyait partout son image. Au moment de

son départ de Bruxelles, Mme Rose lui avait recommandé de mettre en

location la petite maison d'Herblay.

«Je le ferai si vous le voulez absolument,» dit-il.

Elle comprit sa pensée et n'insista pas. Le plus grand plaisir de

Georges, à présent qu'il ne la voyait plus, était de retourner dans

cette maison et de passer de longues heures, un livre à la main, dans la

pièce qu'elle animait autrefois de sa vie. Il revoyait les objets qui

étaient à son usage, la lampe qui avait éclairé son travail, le fauteuil

où elle s'asseyait près de la fenêtre, l'écheveau de fil ou de soie

encore enroulé autour de la bobine, la tapisserie tendue sur le métier

et piquée d'une aiguille, le vase tout plein de fleurs fanées, le livre

entr'ouvert à la page à demi parcourue, le buvard et l'encrier placés

sur un petit bureau qu'elle avait apporté, et qui datait du temps

qu'elle était jeune fille. Mme Rose avait laissé un petit châle suspendu

à une patère; son panier à ouvrage était sur le coin de la cheminée;

quand Georges regardait longtemps ces objets, une étrange inquiétude

s'emparait de son esprit; il arrivait à croire qu'elle était dans la

maison, il entendait le bruit léger de ses pas dans le corridor, et, si

un aboiement sonore de Tambour le tirait de sa rêverie, il courait à la

porte et l'ouvrait, croyant qu'elle allait entrer.

Les seules personnes qu'il vît alors étaient la Thibaude et Canada. Il

visitait la Thibaude journellement et s'efforçait de remplacer Mme Rose

auprès de la petite Jeanne, à laquelle il donnait cent bagatelles au nom

de sa marraine. Jacques non plus n'était pas oublié, et il avait force

chevaux de bois. Quant à Canada, il n'avait pas de plus fidèle compagnon

sur la rivière. Chaque jour M. de Francalin l'aidait à jeter ses filets

et à retirer ses lignes. Avec une délicatesse que l'éducation n'enseigne

pas, le pêcheur n'était jamais le premier à lui parler de Mme Rose; mais

il répondait volontiers aussitôt que Georges commençait. Cette

persévérance à aimer une femme que peut-être il ne reverrait plus

touchait Canada et le surprenait surtout.

«Monsieur Georges, lui dit-il un jour, comptez-vous l'aimer longtemps

comme ça? Vous voilà en âge de vous marier, ce me semble?

--Je n'y puis rien, répondit Georges; Mme Rose a emporté mon coeur.»

Canada se gratta l'oreille.

«C'est drôle tout de même, reprit-il; j'ai été amoureux il y a quelque

vingt ans, et ça tenait dur.... Un jour, je m'aperçus que la Louison,

une grande brune qui avait des joues comme des pommes d'api, me trompait

pour un meunier de la Frette.... Je pleurai pendant tout un jour comme

un benêt.... J'en avais le col de ma chemise tout mouillé.... Le soir,

je rencontrai mon rival.... Ah! dame! je ne l'avais pas cherché, mais il

fallait voir comme mes poings allaient!... La chose faite j'entrai au

cabaret et j'en sortis gris comme un tonneau. Le lendemain, c'était fait

de l'amour et de la Louison.... j'y pensais comme à une pipe de l'an

dernier.»

Au bout d'un mois de cette vie solitaire que rien n'avait interrompue,

pas même une visite de Valentin, trop occupé de sa candidature au grade

de chef de bataillon pour songer à Georges, qu'il avait à peine entrevu

à son passage à Paris, M. de Francalin reçut une lettre timbrée de

Bruxelles. Il courut se cacher à Herblay pour la lire.

«C'est encore moi, mon ami, et je viens vous donner des nouvelles de

personnes qui ne vous oublient pas. Un jour ne se passe pas sans que

votre nom soit prononcé; une heure se passe-t-elle sans que vous pensiez

à nous?

«Notre vie est ici très-tranquille jusqu'à présent. Quelques lectures,

des promenades dans la campagne, deux ou trois petites excursions dans

les villes curieuses qui nous entourent, la remplissent. M. de Réthel

paraît se soumettre, sans trop de chagrins, à cet exil auquel je l'ai

condamné. Il lit beaucoup; les journaux de Paris l'émeuvent quelquefois.

Il sort alors, et se fatigue à marcher. Sa promenade favorite est le

champ de bataille de Waterloo, où il va souvent à cheval. Quand il

rentre, il est plus calme; mais ce caractère primesautier a des

révoltes si rapides! Il lui faudrait de nouvelles habitudes, et elles

ne sont pas encore nées.

«Ces temps-ci, peut-être partirons-nous pour un voyage en Suisse par le

Rhin. Si M. de Réthel se trouve bien de cette course, nous pousserons

jusqu'en Italie ou dans le Tyrol. Le voisinage de Paris m'effraye. Il

nous vient parfois des visites dans le goût de celles que nous recevions

à Herblay; elles agitent mon malade et diminuent dans son esprit les

bienfaits de l'isolement. Je veux l'en éloigner. J'ai pensé sérieusement

à le mener en Amérique. C'est mettre l'Océan entre les boulevards et

lui; mais là-bas j'aurais peur qu'il n'enrôlât une troupe d'aventuriers

et ne partît pour le Texas ou Mexico. Et puis j'hésite à faire ce grand

voyage. A mon âge, le coeur se serre à la pensée de quitter la France et

tout ce que j'y aime.

«Le nom d'Herblay s'est rencontré sous ma plume.... Cher Herblay! y

retournerai-je jamais?... En visitez-vous quelquefois les doux paysages?

Toute campagne me paraît triste auprès de celle-là. Quand je ferme les

yeux, il me semble la voir; les moindres accidents du coteau et de la

rive, la fumée du village, le clocher de pierres grises, le rideau noir

de la forêt, tout se reflète en moi. Je vois _la Tortue_ sur l'eau, je

vois Canada la perche ou l'aviron à la main, je vois la queue blanche de

Tambour qui furette, je l'entends qui jappe.... Vous souvient-il de

votre dernier mot à M. de Réthel? «Serez-vous heureux maintenant?...»

Ah! que je sais de gens qui le seraient à peu de frais! Un petit coin de

l'horizon leur suffirait, et ils laisseraient le reste de la terre aux

ambitieux....

«J'en étais là de ma lettre quand l'arrivée de M. de Réthel m'a

interrompue. Il revenait de la ville, où il avait rencontré une de ses

vieilles connaissances de Paris. M. de Réthel avait dans les yeux

quelque chose que je connais et que je redoute: j'y lisais les

mouvements impétueux de son coeur. Je l'ai questionné, il m'a répondu

par monosyllabes; mais comme j'insistais: «Ce n'est rien, m'a-t-il dit,

c'est un assaut, j'en viendrai à bout!» Il a mis une grande douceur dans

ces paroles, avec un regard douloureux qui me navrait. Les larmes me

sont venues aux yeux. «Quel mal je vous fais!» a-t-il repris. Ah! c'est

sur lui que je pleure! Sera-t-il toujours le maître des furieux assauts

qu'il essuie? Donnez-moi un conseil, mon ami; que dois-je faire? Faut-il

partir, et partir au plus tôt? Mais quel but indiquer à cette activité

farouche, à cet âpre besoin d'agitation? quel aliment calmera cette

fièvre? Je suis reconnaissante à M. de Réthel des efforts qu'il fait

pour se vaincre: on y sent une âme généreuse en révolte contre mille

passions. Hélas! j'ai bien peur que les passions ne soient les plus

fortes!

«Ne croyez pas, à ce langage, que mon espoir soit perdu et mon courage à

bout. Non, je lutterai, et n'épargnerai rien pour m'assurer la victoire.

Ma conscience me crie bien haut qu'il ne faut pas céder. Elle n'est pas

non plus sans me faire quelques reproches. Peut-être ai-je senti trop

profondément une blessure qu'il eût été d'une femme vaillante et droite

d'oublier; sous le coup de cette blessure, j'ai abandonné M. de Réthel

et l'ai livré sans défense à toute la furie de ses instincts. J'étais

une barrière, j'ai détruit cette barrière par ma fuite! Encore

aujourd'hui, n'ai-je pas des tressaillements douloureux quand je songe

au passé? Ah! que Dieu m'assiste pour que je triomphe de moi-même et de

lui!

«Si nous partons, mon ami, vous le saurez; si nous quittons l'Europe,

vous viendrez à Bruxelles: c'est bien le moins que je vous embrasse une

dernière fois, si la mer doit nous séparer.»

Le trouble dans lequel cette lettre jeta M. de Francalin est

inexprimable. Il la relut dix fois, et toujours il voyait l'Océan entre

Mme Rose et lui. Il voulait partir pour la Belgique, et craignit de le

faire de peur de la contrarier. Canada, qui le rencontra, n'osa pas lui

parler, tant il avait le visage attristé. Georges allait et venait de la

Maison-Blanche à Herblay, repassant en esprit chaque mot de cette lettre

où sa vie était comme suspendue. Quel conseil pouvait-il donner à celle

qui poussait vers lui un cri de détresse? Et lui-même n'était-il pas

décidé à partir pour l'Amérique, si Mme Rose y fuyait?

Cet état de fièvre dura trois jours. Le quatrième au matin, Georges prit

le chemin d'Herblay. Ses pieds l'y conduisaient d'eux-mêmes. Comme il

montait la côte les yeux à terre, Tambour partit comme une flèche en

aboyant. Georges leva les yeux et vit au loin les fenêtres de la petite

maison d'Herblay toutes grandes ouvertes au soleil. L'idée que Mme Rose

était peut-être de retour lui vint au coeur. Il poussa un grand cri et

se mit à courir; puis il s'arrêta, n'osant plus marcher. «Si c'était

encore un rêve!» pensa-t-il. Cependant les rideaux s'agitaient

joyeusement, chassés par la brise. Tambour aboyait toujours. Georges

s'élança vers la maison. Une femme était sur la porte qui lui tendait

les mains. Georges les prit et fondit en larmes.

Madame Rose; Pierre de Villerglé · 第 22 / 27 题