Les yeux ont leurs habitudes, qu’ils prennent de la nature des objets
qu’ils voient le plus souvent. Ici, l’œil est toujours à cinq pieds des
ondes de la mer, et l’aperçoit sans cesse. Quant à la couleur, à Paris
tout est _pauvre_, à Venise tout est _brillant_: les habits de
gondoliers, la couleur de la mer, la pureté du ciel que l’œil aperçoit
sans cesse réfléchie dans le brillant des eaux. Le gouvernement,
encourageant la volupté et éloignant des sciences, le goût des nobles
pour avoir de beaux portraits, telles sont les autres causes du
caractère de l’école de Venise. Comparez le ciel de l’entrée d’Henri IV,
et le ciel des Noces de Cana de Paul Véronèse.
* * * * *
Pendant que leurs maris et leurs amans sont à la pêche, les femmes de
Malamorio et de Palestrina chantent sur le rivage des stances du Tasse
et de l’Arioste; leurs amans leur répondent du milieu des eaux par la
stance suivante.
* * * * *
«La volupté, me disait le comte C***, et le peu d’habitude de lire, font
qu’on accorde si peu d’attention, qu’il faut dans la prose italienne
tout expliquer avec le plus grand soin. Au moindre sous-entendu qui
n’est pas palpable, on ferme le livre comme obscur; de là
l’impossibilité du piquant. Je ne connais pas chez nous une seule phrase
dans le genre des _Lettres persanes_.»
Ce même comte me fait une observation que je n’approuve pas, mais que je
rapporte pour montrer combien ce peuple, qui a des passions et qui n’a
point eu de Louis XIV, est plus près de la nature. Il me montrait à
Trévise, qui par parenthèse a la physionomie d’une synagogue, il me
montrait, pour me le faire admirer, un tableau de cet excellent
coloriste _Paris Bordone_. Hérode écoute froidement saint Jean qui le
prêche avec tout l’enthousiasme de l’inspiration; mais un grand chien
_barbone_ qui est couché aux pieds du roi, et un petit chien de Bologne
qu’on aperçoit sous le bras d’Hérodias, aboient au prophète. En effet,
tous les êtres animés correspondent par le langage des yeux: cela
rappelle saint Bernard prêchant en latin aux Germains qui n’y
comprenaient pas mot, et les convertissant par milliers. De nos jours,
Kant a recommencé ce miracle.
* * * * *
Je rencontre à Venise, chez lady B., une jeune Anglaise, héritière de
huit cent mille livres de rente, qui est partie toute seule de Londres
pour venir ici voir son père. Un de ses tuteurs s’est opposé à une idée
si singulière; l’autre, par respect pour la liberté, lui a remis mille
guinées qu’elle a placées en or effectif dans son sac à ouvrage. Elle a
pris des habits fort simples, et toute seule, sans savoir dix mots de
français, est montée dans la diligence. De diligence en diligence, et
toujours toute seule, elle est arrivée à Venise, d’où son père s’était
embarqué trois jours auparavant pour Constantinople. Tant de tendresse
filiale méritait un plus heureux hasard. Elle a écrit à son père pour
lui demander la permission d’aller le joindre. C’est une personne assez
jolie et de la plus admirable simplicité; j’ai eu un vrai plaisir à
faire la conversation avec elle. Cette course exige plus de courage que
pour un homme faire deux ou trois fois le tour du monde. J’indique cette
jeune Anglaise à nos _beaux_ de Paris; certainement elle épousera qui
saura lui plaire, et elle a déjà d’assuré plus de huit cent mille livres
de rentes.--De pareils traits me font aimer la nation anglaise.
* * * * *
Rien de singulier comme des familles anglaises de l’_high life_, parlant
toujours de la santé de Son Excellence ou de l’honneur qu’on a eu d’être
présenté à Son Altesse, et cela avec un ton de respect religieux,
ridicule en France même au faubourg Saint-Germain. Les _fashionables_
anglais sont plus efféminés que la plus aimable petite maîtresse du
temps de madame Dubarry: une araignée les fait évanouir.
* * * * *
Sur les tableaux d’apparat dont j’ai vu une quantité prodigieuse à
Vérone et Vicence: un tableau d’apparat comme l’entrée d’Henri IV est la
peinture d’une comédie; un tableau _d’idéal_ comme Énée et Didon, est la
peinture de ce qu’il y a de plus intéressant et de plus vrai dans le
cœur humain.
* * * * *
Conversation étonnante avec deux nobles piémontais à Dezenzano,
promenant sur le lac de Garde. Si j’étais roi, tous mes ambassadeurs
seraient Piémontais; c’est le peuple le plus sagace de l’univers. Tout
ce qui est frivole ne les arrête pas un instant, ils mettent
sur-le-champ le doigt sur la plaie; en cela, bien supérieurs aux
Français qui s’amusent à chercher les facettes épigrammatiques. L’un
d’eux rajeunit dans son dialecte par une expression plus belle que
Tacite, tant elle montre de _disinganno_ de tout, cette vieille vérité:
le gouvernement de la grande île de Madagascar est aussi illibéral et
plus, que celui d’aucun petit royaume despotique; seulement, il est
forcé à plus d’hypocrisie. Il finit par cet excellent mot de M. Say:
_Jugez un gouvernement par ceux qu’il place._
* * * * *
A Venise, V... ne voulait pas applaudir Mozart parce qu’il est All***d:
on voit l’esprit général que je suis loin d’approuver.
* * * * *
Il y a à Venise un Anglais qui a enlevé sa belle-sœur et l’a ensuite
épousée. Cette petite plaisanterie lui a coûté trente mille livres
sterlings[60]; il a remercié dans les journaux le mari malheureux de lui
avoir fourni cette occasion de prouver son amour. A Venise, aucune
Anglaise ne reçoit cette dame; mais comme elle est aimable, on la
rencontre dans toutes les sociétés italiennes. Jamais imagination la
plus glacée ne pourra se figurer les détails de l’_intérieur_ de ces
deux amans passionnés. Il n’y a pas le moindre nuage, mais bien des
détails de froideur et d’apparente indifférence, qu’une Française ne
supporterait pas une demi-journée, fût-ce d’un roi. Je sais ce dont je
parle à n’en pas douter, et je ne puis rassasier mon étonnement;
j’attribue cela à la morgue nationale. Un Anglais se croirait déshonoré
si un être quelconque pouvait croire qu’il est nécessaire à son bonheur.
[60] Il est ignoble de prendre cet argent: on en fait un hôpital qui,
par son nom, perpétue la vengeance.
A Vérone, l’on m’a montré de loin un des deux marquis Pindemonti.
C’étaient deux nobles de terre ferme; l’un avait plus de culture: il est
mort depuis peu; l’autre a plus de génie naturel: je pense que ce sont
de ces poètes dont le mérite ne s’étend pas au delà de la langue qu’ils
ont écrite. Je n’ai pas eu la patience de lire toutes les tragédies
d’Hyppolite Pindemonti. J’ai trouvé, ce me semble, une scène ou deux
dans sa Geneviève: c’étaient des gens du meilleur ton, fort aimables et
fort aimés des dames.
MILAN, _15 juillet, dans le jardin anglais de la Villa B***_.--J’ai
traversé Padoue sans m’arrêter; je n’avais pas envie de parler. Je me
retrouve à Milan depuis huit jours, mais je suis mort pour les arts; ce
qui me plaît me fait mal: à peine les intérêts les plus sérieux de la
politique ont-ils quelque prise sur moi. Je vous ai juré de ne pas vous
ennuyer des cris de la philosophie contre le despotisme; je n’ai rien à
vous dire. J’ai lu le _Déserteur_ de Sedaine. Je comprends qu’on déserte
et qu’on aime à dire: _Oui, je déserte!_
MILAN, _le 16 juillet 1817_.--Je ne manque pas une soirée au théâtre de
la Scala, et j’y retrouve ces sensations délicieuses que j’avais, à
Bologne, augmentées de tout le charme des regrets.
Ce soir, j’ai vu la première représentation de la _Gazza ladra_ (la Pie
voleuse), musique de Rossini; de la _Mirra_, ou la Vengeance de Vénus,
ballet héroïque de Viganò; et de la _Magie dans les bois_, ballet
comique: tout cela a été donné le même jour. Je manque de termes pour
exprimer le plaisir que m’ont fait les décorations. MM. Peregò,
Landriani, Fuentès, Sanquirico, sont des peintres, et de grands
peintres. Chaque décoration, peinte à la colle, n’est payée que vingt
sequins (240 fr.); mais l’administration s’engage à en demander vingt
chaque année à chacun de ces messieurs. Ce soir, jour de _prima recita_,
toutes les femmes étaient en grande parure dans les loges; c’est-à-dire
les bras et la gorge nus, avec de grands chapeaux garnis de plumes
immenses et très-belles: il faut cela, autrement l’on ne serait pas
aperçu du parterre. Le silence a été extrême; l’on ne fait pas de visite
_la prima sera_. J’ai remarqué la très-mauvaise disposition du parterre;
il est si horizontal, que l’on ne peut pas voir les jambes des
danseuses: on devrait imiter celui de l’Opéra de Paris.
Les premières représentations sont toujours le samedi au théâtre de la
Scala, parce que le vendredi est le jour de repos. Il n’y a pas de
spectacle les jours anniversaires de la naissance et de la mort des
derniers souverains de l’Autriche, ce qui déplaît fort.
Le spectacle de ce soir a duré cinq grandes heures, et tout était
nouveau.
Rossini a voulu se rapprocher du fracas de la musique allemande. Avec
une imagination aussi audacieuse que brillante, et les inspirations d’un
génie vraiment original, quelque genre qu’il prenne, il est sûr de
plaire, pourvu qu’il veuille accorder un peu d’attention à son ouvrage.
On l’a fort applaudi; les motifs de ses airs sont nobles, l’idée
dominante, chose si nécessaire à la musique pour qu’elle puisse être
comprise; l’idée dominante est admirablement rappelée dans les morceaux
d’ensemble; il les conduit en homme supérieur. Les phrases qu’il rejette
feraient la fortune d’un compositeur ordinaire; mais il se méfie trop du
public, sans cesse il sacrifie à la manie de briller les choses qui ne
sont que raisonnables et justes; ainsi, telle phrase de chant qu’il met
dans la bouche d’un jardinier, ne serait point trop peu brillante pour
le comte Almaviva ou tel autre jeune seigneur de la cour. On a couvert
d’acclamations un terzetto, un duetto et un quintetto. Les commencemens
de ces morceaux sont superbes; mais pour plaire aux amateurs du genre
savant, la _stretta_ n’est plus dramatique: c’est un morceau de
symphonie qu’on dirait volé à Beethoven. Les sons les plus étranges sont
combinés et amenés avec beaucoup d’adresse, mais certainement n’ajoutent
rien à l’expression des paroles passionnées que prononcent les
personnages.
Pour arracher les suffrages des amateurs du style noble qui, par tous
pays, sont ceux qui en sont le plus loin dans la nature, Rossini annonce
l’arrivée de _Gianetto_, par exemple, le soldat, fils du fermier et
amoureux de la servante, comme l’entrée de César ou d’Alexandre.
Du reste, cet opéra a le défaut des grands maîtres: les personnages sont
toujours en scène. Madame Belloc ne quitte pas le théâtre; les terribles
accompagnemens à l’allemande ne peuvent étouffer sa voix et encore moins
celle de Galli. Dès que les accens admirables de ce grand acteur se font
entendre, ils couvrent toutes les parties, orchestre comme chanteurs.
Galli fait un père malheureux; on retrouve l’acteur étonnant qui a fait
verser tant de larmes dans _l’Agnèse_ (c’est le caractère de Lear) et
dans le prince hongrois de la _Testa di Bronzo_. La jeune _Galianis_,
avec sa belle voix de contr’alto, qui n’a que cinq ou six notes, mais
d’une force et d’une pureté étonnantes, a été extrêmement applaudie;
elle a une figure aussi belle que son chant. Un débutant, le signor
_Ambrosi_, a fait beaucoup de plaisir; c’est un homme de la société.
Mais il y avait trop de plaisirs. Je suis mort de fatigue, ce qui m’a
empêché de rire d’un usage français et ridicule qui s’introduit ici.
Après la pièce, lorsqu’on a demandé les acteurs, _Galli_ et _Rossini_ se
sont embrassés tendrement sur la scène.
MILAN, _le 17 juillet_.--Ce grand poète muet, Viganò, n’a point suivi
les traces d’Alfieri dans sa _Mirra_. L’action commence par le choix
d’un époux que Cynire destine à Mirra; peu à peu cette fille malheureuse
paraît en proie à son fatal amour, et sa mort trop prévue termine
l’action. Malgré le malheur du sujet, jamais spectacle ne fut plus plein
de vie; quand on en sort, on est poursuivi par dix ou douze ensembles de
groupes qui remplissent l’imagination comme le souvenir de beaux
tableaux. A chaque représentation, on aperçoit de nouveaux détails
enchanteurs; le mouvement des masses frappe par la singularité, l’ordre,
la variété; et, quoique tout surprenne, rien ne semble sortir de la
nature. L’œil le plus accoutumé à ce qu’il y a de plus sublime dans le
_beau pittoresque_, ne peut s’empêcher de reconnaître le génie d’un
grand peintre. Les spectateurs s’attendaient à un plaisir extrême; ils
n’ont eu que les sensations que comporte ce sujet malheureux. On peut
juger si Viganò a travaillé _con amore_; la _Pallerini_ faisait le rôle
de Mirra.
Il a dirigé la distribution des couleurs dans les vêtemens qui sont
magnifiques; et ce qui est bien plus rare, qui font plaisir à l’œil.
Tout le monde convenait hier, et encore plus ce soir, que jamais on
n’avait vu une si piquante variété réunie à tant d’harmonie; mais
quelque grand que Viganò ait été dans le coloris des costumes, M.
_Sanquirico_ me semble le surpasser par ses divines décorations. Elles
sont telles, que ce soir nous remarquions que personne ne peut même
imaginer rien de mieux: c’est la perfection d’un art.
Au milieu de l’enthousiasme excité par cette belle production
pittoresque, la musique a paru faible, les pas de danse n’ont pas semblé
réunir la grâce à la nouveauté. Les amateurs regrettaient Paris, non
certes pour l’action des ballets qui, négligeant le dramatique, ennuient
bientôt et ne peuvent se comparer à ceci, même pour un instant. Mais si
Paul, Albert, Mlle Bigotini, Mlle Bias, paraissaient dans le ballet de
ce soir, il offrirait l’ensemble parfait de ce que l’état actuel de
l’art peut offrir de plus enchanteur. Les femmes, palpitantes d’intérêt
pour les souffrances de la pauvre Mirra exposées avec un art si
charmant, imposaient silence ce soir, même aux doux commentaires de la
galanterie. A la lettre, on ne respirait pas dans les loges.
Du reste, on était fort en colère contre Rossini et Viganò, qui, tout
occupés de leurs plaisirs, font attendre le public depuis deux mois. Ils
sont aimables, et ne peuvent jamais se résoudre à refuser une
_villegiatura_ aux _Colli di Brianza_, ou sur les lacs.
* * * * *
J’ai été présenté ce soir au respectable comte Moscati, le d’Aubenton de
l’Italie. Milan, dans ses beaux jours, avait plusieurs hommes célèbres
qu’elle se plaisait à comparer aux nôtres. Le comte Paradisi, président
du sénat, était le prince de Bén***; le général Teulié, le Desaix; le
comte Dandolo, si connu par le perfectionnement des vers à soie, le
Chaptal de l’Italie; Monti, célèbre par l’éloquence noble et délicate de
ses adresses, était le comte Fontanes; l’archevêque de Ravenne,
Codronchi, grand-aumônier, rappelait, par son esprit et l’adresse de sa
conduite, monseigneur de Boulogne. L’éloquence et les talens
justifiaient ces parallèles flatteurs pour les deux nations; du reste,
la France n’a eu ni un homme aussi vertueux que Melzi, ni un ministre
aussi fort, dans le sens despotique du mot, que le comte Prina.
Désormais Milan est lié à la France par la chaîne des opinions, et la
force de cette chaîne est incommensurable; cette sympathie est d’autant
plus solide, qu’elle a été précédée par une jalousie bien prononcée. A
notre dernière retraite d’Italie, le comte Grenier ayant eu occasion
d’envoyer un colonel de mes amis au général autrichien, ce colonel
français, qui le croirait! eut besoin d’invoquer le secours des housards
ennemis pour traverser des villages qui se trouvaient sur sa route et
qui voulaient l’écharper. J’ai vu sa calèche percée de cent coups de
fourche; le lieu de la scène était les bords du Pô, près de Plaisance.
J’oubliais la dernière représentation du _Mahomet_ de Winter: c’est une
imitation de Mozart; l’ouverture est superbe. L’opéra languit faute de
chant; l’auteur a soixante-dix ans et est allemand. Il y a un _terzetto_
singulier: Zopire prie pour ses enfans au fond du temple, Séïde arrive
pour le mettre à mort accompagné de Palmire. On a fait répéter ce
terzetto avec transport; les Milanais trouvent ce _chant_ superbe; il
n’y en a pas, ce n’est que de l’harmonie. La magnifique voix de
Zopire-Galli fait la basse, la voix claire de mesdames Bassi et Festa,
sur le devant du théâtre, forme une opposition frappante.
L’accompagnement de violoncelle et de cor ébranle l’âme, une décoration
magnifique et sombre achève de donner la couleur au sujet.
Galli chante au premier acte: _La Patria sara sempre illesa_. On
applaudit avec fureur; les larmes me viennent aux yeux.
Je vais passer quelques heures à Bergame, à cause de la belle vue; je
prends ma route par Monza, Monticello et Montevecchia. On peut courir
les deux mondes sans trouver rien de comparable.
A Bergame, on a encore la fureur des musiques d’église. J’ai cru voir
les Italiens de 1730.
Les beautés de la musique d’église sont presque toutes de convention,
et, quoique Français, je ne puis me faire au chant à tue-tête. Rien ne
coûte aux Bergamasques pour satisfaire leur passion; elle est favorisée
par deux circonstances, le célèbre _Mayer_ habite Bergame ainsi que le
vieux _Davide_. Marchesi et lui furent, à ce qu’il me semble, les
_Bernin_ de la musique vocale, des grands talens destinés à amener le
règne du mauvais goût. Ils furent les précurseurs de madame Catalani, et
Pachiarotti, le dernier des Romains.
Mayer eût pu trouver un sort plus brillant, mais la reconnaissance
l’attache à ce pays. Né en Bavière, le hasard l’amena à Bergame, et le
chanoine comte Scotti l’envoya au Conservatoire de Naples, et l’y
soutint plusieurs années; dans la suite, on lui offrit la chapelle de
Bergame, et, quoiqu’elle ne soit que de douze ou quinze cents francs,
les offres les plus brillantes n’ont pu l’attirer ailleurs. Je lui ai
ouï dire à Naples, où il a fait la cantate de Saint-Charles, qu’il ne
voulait plus voyager: en ce cas, il ne composera plus. Il faut toujours
en Italie que le compositeur vienne sur les lieux étudier la voix de ses
chanteurs et écrire son opéra. Il y a quelques années que
l’administration de la _Scala_ offrit dix mille francs à Paisiello; il
répondit qu’à quatre-vingts ans l’on ne courait plus les champs, et
qu’il enverrait sa musique. On le remercia.
Mayer, comme on voit, est dû à la générosité d’un amateur riche; il en
est de même de Canòva, il en est de même de Monti. Le père de Monti ne
lui envoyant plus d’argent, il allait quitter Rome en pleurant; il avait
déjà arrêté son _veturino_. L’avant-veille, il lit par hasard quelques
vers à l’Académie des Arcades. Le prince Braschi le fait appeler:
«Restez à Rome, continuez à faire de beaux vers; je demanderai une place
pour vous à mon oncle.» Monti fut secrétaire des commandemens du prince.
Il trouva dans une maison un moine, général de son ordre, homme plein
d’esprit et de philosophie. Il lui proposa de le présenter au prince
neveu: il fut refusé. Cette modestie si singulière piqua le prince; on
usa de stratagème pour lui amener le moine, qui bientôt après fut le
cardinal Chiaramonti.
Le patriotisme est commun en Italie; voyez la vie de ce pauvre comte
Fantuzzi de Ravenne, que l’on m’a contée à Bergame; mais ce patriotisme
est dégoûté de toutes les manières et obligé de se perdre en niaiseries.
A Bergame, Mayer et Davide dirigent une musique d’église; on leur donne
un _oro_, c’est-à-dire une pièce d’or.
Le comte P*** me dit: «Bologne est la ville la moins avancée dans le
_marasme_; elle mérite d’être la capitale d’Italie. Si à la résurrection
de ce pays on met la capitale à Rome, tout est perdu; les plus lâches
intrigues attacheront la gangrène au gouvernement. Le peu d’énergie
qu’il y a à Rome est dans les femmes qui rappellent souvent la
_Simpronia_ de Salluste.
MILAN, _le 17 juillet_.--L’on me présente à M. Morosi, directeur de la
monnaie: c’est un homme de génie dans le genre de M... L’hôtel de la
monnaie de Milan l’emporte sur tous ceux de l’Europe, Paris y compris,
non seulement par la simplicité des procédés, mais encore pour la beauté
des espèces frappées. Les bords et le _champ_ de la pièce étant relevés,
les empreintes dureront deux ou trois siècles de plus que les nôtres. Ce
matin, 17 juillet 1817, l’on fabriquait des pièces de cinq et de
quarante francs. Quel a été mon étonnement d’y voir encore l’effigie du
ci-devant roi d’Italie! L’empereur François, étant venu à la _Zecca_ (la
Monnaie), trouva le portrait fort ressemblant, et en fit compliment au
graveur. Le millésime de ces monnaies est 1814.
VILLA MELZI, _sur le lac de Como, le 18 juillet 1817_.--Pour redoubler
ma mélancolie, il fallait que je fusse engagé par cette jolie
_contessina Valenza_, dont j’ai connu le mari à Smolensk, à
l’accompagner sur les lacs. Rien dans l’univers ne peut être comparé au
charme de ces jours brûlans d’été passés sur les lacs du Milanais, au
milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner
leurs branches dans les ondes.
Ce matin, à cinq heures, nous sommes partis de Como dans une barque
couverte d’une belle tente bleu et blanc. Nous avons visité la _Villa_
de la princesse de Galles, la _Pliniana_ et sa fontaine intermittente;
la lettre de Pline est gravée sur le marbre. Le lac devient en cet
endroit sombre et sauvage; les montagnes se précipitent presqu’à pic
dans les eaux. Nous avons doublé la pointe de _Balbianin_, non sans
peine; nos dames avaient peur: cela est d’un aspect aussi rude que les
lacs d’Écosse. Enfin, nous avons aperçu la délicieuse plage de
_Tramezzina_ et ses charmantes petites vallées qui, garanties du nord
par une haute montagne, jouissent du climat de Rome; les frileux de
Milan viennent y passer l’hiver; les palais se multiplient sur la
verdure des collines et se répètent dans les eaux. C’est trop de dire
_palais_, ce n’est pas assez de les appeler des maisons de campagne.
C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse,
particulière aux trois lacs et aux _Colli di Brianza_. Les montagnes du
lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les
villages, placés à mi-côte, paraissent de loin par leurs clochers qui
s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le
lointain, et les petites vagues du lac retentit dans les âmes
souffrantes. Comment peindre cette émotion! Il faut aimer les arts, il
faut aimer et être malheureux.
A trois heures, nos barques s’arrêtent dans le port (Darsena) de la casa
_Sommariva_, vis-à-vis la Villa Melzi. Nos dames avaient besoin de
repos; trois officiers italiens et moi nous avions tourné au sombre;
nous laissons le reste de la troupe, nous traversons le lac en dix
minutes, nous voici dans les jardins de la Villa Melzi, nous voici à la
_Casa Giulia_, qui donne sur l’autre branche du lac; vue sinistre. Nous
nous arrêtons à la _Villa Sfrondata_, située au milieu d’un bois de
grands arbres, sur le promontoire escarpé qui sépare les deux branches
du lac: il a la forme d’un ⅄ renversé. Ces arbres bordent un précipice
de cinq cents pieds, donnant à pic sur les eaux. A gauche, sous nos
pieds, et de l’autre côté du lac, nous avons le palais Sommariva; à
droite, _l’orrido di Belan_; et devant nous, dix lieues de lac. La brise
apporte de temps en temps jusqu’à nous les chants des paysans de l’autre
rive. Nous avons ce soleil d’à-plomb de l’Italie, et ce silence de
l’extrême chaleur; seulement, un petit _venticello_ de l’est vient de
temps en temps rider la face des eaux. Nous parlions littérature, peu à
peu nous discutons l’histoire contemporaine; ce que nous avons fait, ce
que nous aurions dû faire, les folles jalousies qui nous divisèrent.
«J’étais là à Lutzen.--Et moi aussi.--Comment ne nous sommes-nous pas
vus? etc., etc.»
Une conversation montée sur ce ton de franchise ne laisse pas
dissimuler. Après trois heures rapides, passées au bord des précipices
de la Villa Sfrondata, nous voici à la Villa Melzi. Je m’enferme dans
une chambre du second étage; là, je refuse mes yeux à la plus belle vue
qui existe au monde après la baie de Naples; et arrêté devant le buste
de Melzi, tout transporté de tendresse pour l’Italie, d’amour de la
patrie et d’amour pour les beaux arts, j’écris à la hâte le résumé de
nos discussions.
On ne peut plus, au milieu de la grande révolution qui nous travaille,
étudier les mœurs d’un peuple sans tomber dans la politique. La
révolution, qui commença en 1789, finira en 1830 par l’établissement
universel des deux chambres, aussi bien en Europe qu’en Amérique. Les
Français seront alors regardés comme les fils aînés de la raison[61].
Tout le monde est jaloux de la France; grande preuve de supériorité, et
peut-être la seule bonne, puisque la flatterie ne saurait la
contrefaire. A Paris, la partie plate de la nation est la seule qui
s’agite, la seule qui paraisse; de loin, on nous juge par nos Tracy, nos
Gouvion-Saint-Cyr, nos Grégoire, nos Lanjuinais, nos de Broglie.
[61] Par les profusions de Pitt qui, en 1794, sauvèrent
l’aristocratie, tout Anglais qui n’a pas cent louis de rente est
condamné, par sa naissance, au plus inévitable malheur. La faim qui
moissonne les ouvriers de Birmingham, en 1817, nous venge des
horreurs de _Commune-affranchie_. (Voir les Discours de M.
Brougham.) Si les nations réfléchissaient, elles feraient
banqueroute au plus vite, et déclareraient que les dettes
contractées par un prince ne sont pas obligatoires pour son
successeur.
L’Italie morale est un des pays les plus inconnus; les voyageurs n’ont
vu que les beaux-arts et n’étaient pas faits pour sentir que les
chefs-d’œuvres viennent du cœur. Je voudrais parler de la littérature;
mais je n’ai pas le temps. Le savant Ginguené, malgré sa bonne volonté,
était encore un produit de l’ancienne éducation et n’est pas à la
hauteur de son sujet. Sismondi est tiraillé par deux systèmes opposés:
admirera-t-il Racine ou Shakespeare? Dans ses perplexités, il ne nous
dit pas de quel parti est son cœur: peut-être n’est-il d’aucun parti.
Son livre devait être _l’Esprit des Lois_ des gouvernemens successifs de
l’Italie, et il y a eu dans ce pays-ci beaucoup plus de gouvernemens que
de lois, et le gouvernement y a toujours eu la couleur du gouvernant.
Le caractère italien, comme les feux d’un volcan, n’a pu se faire jour
que par la musique et la volupté. De 1650 à 1796, il a été écrasé par la
masse énorme de la tyrannie la plus soupçonneuse, la plus faible, la
plus implacable. La religion, venant au secours de l’autorité, achevait
de l’étouffer: de là, la défiance; tout ce qui paraissait de lui n’était
pas lui.
Le 14 mai 1796 fera une époque remarquable dans l’histoire de l’esprit
humain. Le général en chef Buonaparte entra dans Milan; l’Italie se
réveilla, et pour l’histoire de l’esprit humain, l’Italie sera toujours
la moitié de l’Europe[62].
[62] Après la chute de ce grand peuple inconnu dont nous ne savons
autre chose, sinon qu’il exista, l’Étrurie, la première, cultiva les
arts et la sagesse; l’Italie a de plus l’âge d’Auguste et le siècle
de Léon X. La peinture, la musique, la sculpture ne peuvent
peut-être exister que là. Un jour l’Amérique méridionale, après deux
siècles de gouvernement représentatif, ayant le soleil, la liberté
et les richesses, pourra rivaliser avec la terre du génie. Les
cruautés de 1817 donnent de l’énergie aux Péruviens.
Mais ici je ne puis parler; mon portefeuille peut être saisi. Comment
s’est-elle réveillée? Quelles circonstances ont influé sur les pas de
géant qu’a faits ce jeune peuple? Quels hommes ont réglé son destin?
Quand Buonaparte entra à Milan, l’archiduc Ferdinand d’Est, prince
faible, et aussi bon que peut l’être un homme faible, y était le timide
préfet du conseil aulique de Vienne. Une digue se rompait-elle, il
fallait écrire à Vienne, et quand au bout de deux mois la somme
nécessaire était allouée, le dommage était centuplé; le conseil aulique
le savait mieux que personne: mais l’esclave est tellement vigoureux
qu’on ne saurait trop l’enchaîner.
Joseph II, tête étroite, élève de Raynal, venait de supprimer les moines
et d’ôter à la noblesse tous les priviléges dont elle jouissait comme
ordre. Toute l’armée italienne se composait alors de quatre-vingt-seize
gardes de ville, habillés en rouge, qui faisaient le service dans Milan.
Cette capitale du plus riche pays de l’univers comptait quatre cents
familles à cent mille livres de rente, et vingt à un million, qui ne
savaient que faire de leur opulence. Tout était à vil prix à Milan, et
un Italien n’a pas le quart des besoins d’un habitant de Paris. Ainsi,
le général prince Belgiojoso, qui s’était gorgé d’or au service
d’Autriche, faisait jeter tous les matins vingt livres de poudre dans un
cabinet, et venait s’y promener un masque sur la figure; il prétendait
que c’était la seule manière d’être poudré convenablement; ensuite il
passait dans son sérail, où de jeunes danseuses, vêtues comme la Vénus
de Médicis, exécutaient des ballets devant son excellence. Parini se
moquait de lui dans _Il Matino_, satire digne de Pope. Le prince voulait
le faire bâtonner, le gouverneur le protégeait. A côté de Parini,
Beccaria et Verri éclairaient l’Europe. Le soir, princes, savans,
littérateurs, millionnaires, tous se trouvaient au théâtre. Marchesi,
l’enchanteur, ravissait tous les cœurs. Les femmes portaient à la fois
cinq portraits de Marchesi; un à chaque bras, un au cou suspendu à une
chaîne d’or, et deux sur les boucles de chaque soulier. Jamais les
riches d’aucun pays n’ont mené une plus douce vie. Toutes les passions
haineuses étaient exclues, presque pas de vanité, et comme alors les
nobles étaient bonnes gens, le peuple partageait leur bonheur.
Chaque métairie en Lombardie produit du riz, du fromage et de la soie,
dont on vend pour des sommes considérables; outre cela elles ont toutes
les productions des nôtres: c’est un pays inruinable, et tout y est pour
rien.
Cette tranquillité voluptueuse commençait à dégénérer en apathie quand
le coup de tonnerre du 14 mai vint réveiller les esprits. Les
tranquilles Milanais ne pensaient pas plus à la France qu’au Japon.
Ce peuple, si loin de nous par les idées, crut à la liberté et s’en
trouva plus digne que nous. Le corps législatif de Milan refusa à
Buonaparte, dans tout l’éclat de sa puissance (en 1806, je crois), une
loi essentielle (l’enregistrement). Jamais corps législatif français
n’osera seulement regarder en face une telle inconvenance. Celui du
royaume d’Italie ne fut plus convoqué, et Buonaparte chercha là, comme
en France, à masquer le despotisme par le culte de la gloire. A Marengo,
l’Italie n’avait qu’un seul homme qui osât marcher au canon (le général
Lecchi)[63]. Neuf ans après à Raab, elle avait une armée de soixante
mille hommes, aussi braves que les Français. Elle avait un almanach
royal aussi gros que le nôtre, et tout plein de noms italiens.
[63] Son combat à Varallo, avec la légion de Rohan.
Les routes étaient et sont vingt fois plus belles qu’en France. Tout
s’organisait, tout marchait, les fabriques se multipliaient, le travail
se mettait en honneur; tout ce qui avait de l’intelligence faisait
fortune. Le moindre garçon pharmacien, travaillant dans
l’arrière-boutique de son maître, était agité de l’idée que, s’il
faisait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte.
Ce ressort, si approprié aux temps modernes, égalait par sa puissance
celui qui porta jadis les Romains à l’empire du monde. Sous le
gouvernement de _Melzi_, le royaume d’Italie fut plus heureux que ne l’a
jamais été la France. Il marchait franchement à la liberté. Melzi aima
tendrement cette source de tout bonheur; mais il avait les défauts de
l’éducation ancienne: il manquait de vigueur. Il ne profita pas de
l’année de sa vice-présidence pour créer de nouveaux intérêts: au reste,
le pouvait-il? Je le crois, car Buonaparte n’eut jamais de plan fixe; il
était alors occupé de la France. Washington lui-même eût été embarrassé
sur le degré de liberté politique qu’il convenait de confier à un peuple
coupable de tant d’égaremens, qui avait si peu profité par l’expérience,
et qui au fond du cœur nourrissait encore tous les sots préjugés donnés
par une vieille monarchie: c’étaient les ilotes de cette monarchie qui
avaient fait la _terreur_.
Au reste, aucune des idées qui auraient occupé Washington n’arrêta
l’attention du César moderne; ses vues étaient toutes personnelles et
égoïstes. Donner d’abord au peuple français autant de liberté qu’il en
pouvait supporter, et graduellement augmenter l’importance du citoyen à
mesure que les factions auraient perdu de leur chaleur, et que l’opinion
publique aurait paru plus éclairée, n’était pas l’objet de sa politique;
il ne considérait pas combien de pouvoir on pouvait confier au peuple
sans imprudence, mais cherchait à deviner de combien peu de pouvoir il
se contenterait: la preuve qu’il avait la force nécessaire pour établir
la liberté, c’est qu’il put empêcher les réactions.
Tandis qu’il était plongé dans ce problème, pour peu que l’Italie lui
eût fait peur, elle était libre. Melzi ne vit pas qu’une nation n’a
jamais que le degré de liberté auquel elle force.
Buonaparte, rassuré, leva le masque et marcha au despotisme; il essayait
en Italie les mesures qu’il voulait pratiquer en France[64].
[64] L’histoire du royaume d’Italie, de 1794 à 1814, est le plus beau
sujet des temps modernes: l’idéal s’y joint au positif.
Melzi vint pleurer la patrie dans la belle _Villa_ où j’écris: il ne
fallait plus qu’un instrument, et le comte _Prina_ devint le
Vasconcellos de son maître. Ce Piémontais fut un grand homme, plus grand
que Colbert; car, comme lui, il a exécuté presque tout ce qui s’est fait
de grand sous un despote, et cela, malgré les intrigues de la cour du
vice-roi et tout le Conseil-d’État. Colbert est mort laissant d’immenses
richesses; lorsqu’on eut tué Prina, le 21 avril 1814, on fut bien étonné
de ne lui trouver pour trésor que les deux tiers des appointemens qu’il
avait reçus[65].
[65] Le comte Mareschalchi m’a dit que toutes les pièces relatives aux
assassins de Prina se trouvaient, en 1817, dans les archives de la
police de Milan. On sait leurs noms et leurs motifs.
Mes jeunes officiers reprochent amèrement aux Français de ne pas leur
avoir donné la liberté; mais cela s’accordait-il avec les intérêts du
maître? Les États sont entre eux comme les particuliers: depuis quand
voit-on un homme faire la fortune d’un autre à-propos de botte? Tout ce
qu’on peut espérer de mieux _c’est que les intérêts s’accordent_.
Quant à moi, je pense que Buonaparte n’avait nul talent politique; il
eût donné des constitutions libérales, non-seulement à l’Italie, mais
partout, et mis des rois illégitimes comme lui, mais pris dans les
familles régnantes. A la longue, les peuples l’auraient adoré pour ce
grand bienfait. En attendant qu’ils le comprissent, leur force se serait
usée à arracher une liberté complète et non à envahir la France[66].
[66] On sent que, dans cette supposition, il ne pouvait être question,
pour l’usurpateur, du grand principe qui assure maintenant le
bonheur des peuples: la légitimité. On parle de ce qu’il y avait de
mieux à faire dans une position mauvaise en soi.
Le prince Eugène, si aimable dans le salon de la Malmaison, fut _petit_
sur le trône d’Italie. Il dit une fois à son quartier-général, sur
l’Izonzo, qu’il _se moquait des poignards italiens_: ce propos n’était
que la plus grande sottise possible. D’abord il n’y avait pas de
poignards; un seul Français a été assassiné depuis 1800; et en second
lieu, quand ils auraient hérissé toutes les mains, depuis quand
gouverne-t-on un peuple en l’insultant? Ce prince aimable, galant avec
les dames, de la plus belle bravoure, et quelquefois général, avait si
peu de _racines_ dans l’opinion, que, depuis la chute de sa maison, il
est venu passer trois jours à Milan. Il y fait autant d’effet qu’un lord
anglais qui traverse la ville pour aller à Rome.
Il était dans son caractère d’être toujours mené; deux ou trois
aides-de-camp avaient cet honneur, et ces messieurs étaient Français. Ce
qu’il y a d’heureux c’est que ces Français si odieux n’aient jamais rien
fait de bas ni de déshonorant.
Après la bataille de Leipsick, un homme de génie pouvait préparer en
Italie les élémens d’un trône; après l’abdication de Fontainebleau, il
pouvait y monter; mais il fallait ouvrir le parapluie et parler
constitution: les meneurs du vice-roi étaient même au-dessous de cette
idée. Pour lui il ne fut que chevalier français, le plus brave et le
plus loyal des hommes; il avait offert à son bienfaiteur l’armée
d’Italie, que celui-ci eut l’aveuglement de refuser (fév. 1814).
Après l’abdication, le vice-roi songea enfin à la couronne. Il s’imagina
qu’elle était entre les mains des sénateurs de Milan, et envoya un homme
à lui acheter chez _Manin_, le premier bijoutier de la ville,
quarante-deux tabatières de vingt-cinq louis chacune pour corrompre les
quarante-deux sénateurs: cette manœuvre adroite fut sue dans Milan un
quart d’heure après, et... Ici mon copiste me regarde en riant:
Monsieur, le temps présent est l’arche du Seigneur[67].
[67] A cette époque (avril 1814), le prince avait encore une
très-bonne ligne militaire. On vient de me répéter ces faits sur
tous les tons. Je ne puis y croire. L’homme qui, après la retraite
de Moscou, a fait la campagne de Magdebourg, et, avec une faible
avant-garde, a arrêté le débordement des Russes et des Prussiens
furieux, doit être supérieur au rôle politique qu’on lui fait jouer
ici. Le vice-roi n’a jamais été parmi nous qu’un marquis français,
disent mes officiers.
Le hasard ayant interrompu en 1814 la marche de ce jeune peuple, que va
devenir le feu sacré du génie et de la liberté? S’éteindra-t-il? et
l’Italie se remettra-t-elle à faire des sonnets imprimés sur du satin
rose pour les jours de noce? Toutes mes pensées, tous mes regards ont
été pour la solution de ce grand problème.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il n’y a point eu d’émigration et presque pas d’acquéreurs de domaines
nationaux. Là, comme parmi nous, la fusion des nobles avec la nation
était à moitié faite en 1807. Ce fut Buonaparte qui leur apprit qu’ils
étaient quelque chose de mieux que de grands propriétaires. Maintenant
que la guerre est déclarée, elle ne peut finir que dans la Chambre des
Pairs.