L’Italie peut être éloignée de la gloire et du bonheur par des moyens
dont on ne peut que parler. Telle est l’âme de ce peuple, que dès qu’il
sera heureux, il produira des chefs-d’œuvres, et voilà pourquoi il est
plus près de mon cœur que les Américains, par exemple, qui, depuis
qu’ils sont heureux, ne produisent que des dollars.
Une cause peut éloigner les Italiens de la perfection, et empoisonner
pour eux les bienfaits de la poudre à canon: c’est le _pédantisme_. Dans
les arts de la pensée il faut étudier l’art, et sur-le-champ abandonner
le maître et être soi-même. Les auteurs italiens, qui sont presque tous
prêtres, veulent à toute force continuer le Dante et Virgile: cela fait
deux sectes de pédans. Les pédans d’_idées_: Verri, Micali, etc.; les
pédans de style: Botta, Giordani, Rosmini, etc.
L’Italie reprochera toujours à son père de ne pas lui avoir donné une
école polytechnique, où l’on n’eût admis que des jeunes gens nobles pour
la plupart, et ayant douze cents francs de rente; on leur aurait
enseigné Jérémie Bentham, Adam Smith, Say, Tracy, Cabanis, Malthus,
Montesquieu; on les eût fait lire Corneille, Shakespeare, Molière,
Schiller, Racine, Rousseau, Helvétius, Voltaire, Bossuet et les grands
poètes nationaux.
Croit-on que les républiques du Mexique et du Pérou vont s’amuser à se
traîner lentement de préjugé en sottise, et de sottise en erreur moins
grossière, sur tous les progrès de notre lente civilisation, où chaque
vérité a été achetée par dix ans de travail de l’auteur, et ensuite par
six mois de Bastille?
Non; leurs écoles se transporteront sur-le-champ à la _frontière_ de la
science. Pourquoi apprendre la physique dans _Nollet_, si on peut la
voir dans _Biot_? Leur jeune énergie partira du point où la vieille
Europe est arrivée haletante de fatigue et rendue. Or, voilà ce que les
pédans Italiens ne veulent pas; ils prétendent qu’il ne faut rien
apprendre que dans des auteurs nés en Italie et y habitant[68].
[68] _Pallas quas condidit arces
Ipsa colat; nobis placeant ante omnia silvæ._
On voit que ce principe du mauvais goût est dans Virgile.
Montesquieu disait de la Henriade: _Plus Voltaire est Virgile moins il
est Virgile._ Le grand génie qui entraîne les Italiens dans l’erreur,
fut celui de tous les hommes qui l’abhorra le plus. Personne ne fut plus
lui-même que Le Dante; mais comme Alfieri manquait un peu d’esprit, il
n’a pas vu cela, et à sa suite se précipite toute la jeunesse italienne.
L’Italie, ne pouvant plus espérer cette école polytechnique qui aurait
mis la noblesse du côté des idées libérales, il lui faut faire son
éducation, mais la faire avec _les gens les plus différens d’elle-même_.
Cela facilitera le moment _du départ_[69].
[69] Terme de chimie.
Elle est du midi, il lui faut des maîtres du nord; elle est éminemment
catholique, il lui faut des maîtres protestans; elle a dans le sang
trois siècles de despotisme, il lui faut des maîtres constitutionnels:
tout cela lui indique l’Écosse et l’Angleterre. Les Français lui
ressemblent trop; elle ne doit prendre que les livres indispensables
pour ne pas tomber dans la philosophie ridicule de la _sympathie_, qui
donne pour base à nos volontés autre chose que le _plaisir du moment_. A
cela près, le régime anglais est le seul sain pour les Italiens, parce
qu’après avoir appris à exprimer leurs idées et à tirer des pensées des
circonstances qui les entourent, dominés par les différences de climat
et d’organisation, ils enverront un jour leurs maîtres à tous les
diables[70], et oseront être eux-mêmes.
[70] Voilà ce que j’appelle l’opération du départ.
Or, c’est ce qui n’arrivera jamais tant qu’ils étudieront Horace et
Virgile; Le Dante et Machiavel sont surtout dangereux. Ces hommes
immortels ont vécu dans une république, et comme c’est tout ce
qu’ambitionne l’Italie, les jeunes gens ne peuvent, sans une force
d’originalité bien rare à vingt ans, renoncer à les imiter.
Une nation n’est heureuse que quand il n’y a plus d’autres intérêts
contradictoires dans son sein que ceux nécessaires au maintien de la
constitution. Elle n’est éclairée que quand il y a des millions de gens
médiocres instruits suivant des méthodes judicieuses; enfin, elle n’a
jamais que le degré de liberté que la fermeté de son caractère et ses
lumières forcent à lui donner. L’Italie est plus près de la liberté,
parce qu’elle est infiniment moins dupe de l’hypocrisie; elle croit tous
les hommes en pouvoir méchans, et leur dit: Prouvez le contraire. Elle
doit tendre à se donner rapidement des lumières. Pour cela, il faut
commencer par souffrir la vérité. Tous les livres imprimés dans ce beau
et malheureux pays, depuis l’an 1600, peuvent se réduire à dix volumes.
Voilà la triste vérité qu’il faut que les jeunes Italiens supportent;
mais ils n’en sont pas encore à ce premier pas. Je crains bien que
pendant cinquante ans encore ce mot n’excite que de la colère; il est
dur de se dire à vingt ans: _Tout ce que je sais m’a été enseigné par
des gens qui avaient le plus pressant intérêt à me tromper. Il faut
refaire toutes mes idées sur tout._
RIVA, _le 20 juillet_.--Nouvelle conversation avec mes officiers
italiens, dans le bateau[71]. Milan l’emporte sur Bologne. Comme
individus, les Bolonais l’emporteraient peut-être, mais
[71] Il faut remettre toute idée claire sur l’histoire d’Italie,
depuis vingt ans, au jour où les délits de la presse seront jugés
par douze jurés ayant chacun trente mille livres de rente.
Jusque-là, restons dans le vague. Voyez l’ouvrage de M. Benjamin
Constant sur les jugemens de 1817.
1º Milan est plus grande ville (cent trente mille âmes), et partant,
beaucoup plus de sottises y sont méprisées, et l’exemple des temps
passés y a moins de force. Il y est déjà ridicule de parler de ses
affaires d’intérêt.
2º Milan a été quatorze ans la capitale d’un vaste royaume; on y a vu
les grandes affaires de près et le jeu des passions. Pendant ce
temps-là, Bologne était _jalouse_; il est vrai que, dans cette mauvaise
carrière, elle montrait de l’énergie, elle se révoltait (1809).
3º Milan est près de la Suisse qui fournit des livres à la haute
société; il y a un exemplaire du _Morning-Chronicle_ qui coûte trois
mille francs au moins au noble qui le fait venir. Il y a dix ans, on
n’eût pas trouvé deux personnes qui lussent les journaux; actuellement,
on voit les domestiques qui vont les chercher au bureau, les lire dans
les rues.
L’éducation de quatorze ans (1800 à 1814), donnée par hasard sous un
despote qui ne craignait au monde que l’éducation, y avait produit des
héros. Qu’aurait-ce été de l’éducation donnée par un prince philosophe?
Tout ce qui est grand a des droits particuliers sur le cœur de ce
peuple. Beaucoup plus méfiant que le Français, il est meilleur juge de
la grandeur dans ses princes. Un demi-siècle de l’ordre de choses qui
l’a si rapidement élevé en quatorze ans, n’aurait pas remué une autre
nation. La Lombardie se regarde pour le degré de liberté publique comme
une appendice de la France; on y suit avec le plus vif intérêt les
discussions de nos Chambres.
La fièvre du mécontentement brûle ce pays-ci comme tous les autres;
cependant, je les ai priés de considérer trois petites choses:
1º Dans tout le royaume d’Italie, depuis 1814, il n’y a eu que
vingt-trois personnes d’arrêtées;
2º Il n’y a pas eu l’ombre d’une réaction, pas une goutte de sang. Le
gouverneur _Bellegarde_ jetait les dénonciations au feu;
3º Ils ont pour gouverneur un homme d’esprit de l’école de Joseph II,
c’est-à-dire nullement dupe des prêtres et des nobles. Un curé de Milan
s’avise de faire faire des miracles par un jeune homme; le gouverneur,
voyant le but des miracles, les envoie tous deux en prison. Je pense
bien, leur dit-il publiquement, que demain l’on vous trouvera en
liberté; ce petit miracle de plus ne vous coûtera rien, et sera
très-utile pour confondre les incrédules; quant à moi, je m’engage à ne
plus vous faire arrêter.
Il est vrai que tous les deux mois, quatre-vingt-cinq chariots chargés
d’argent partent pour Vienne sous bonne escorte, et que la Lombardie ne
jouit plus de l’espèce de constitution que lui avait donnée
Marie-Thérèse.
PLINIANA, _le 21 juin_.--Nous voulons revoir la Pliniana; il y fait si
frais! La contessina A*** me parle des arts; mon attention est tellement
absorbée, que si l’on m’eût demandé _où êtes-vous?_ je n’aurais su que
répondre.--La femme qui a eu quatre amans, et qui a aimé passionnément,
ne sait pas en France, parce que personne ne le lui a dit, qu’elle est
tout près des arts, et qu’il faut jeter au feu, au plus vite, tous les
traités pédantesques qu’impriment les gens de l’académie.--Mais je
prévois une objection invincible. Quelle est en France la femme qui a eu
quatre amans?
En France, défaut d’originalité par le despotisme du _ridicule_ et d’une
grande capitale. Ici, Brescia, qui est à vingt lieues de Milan, ne songe
pas plus à imiter Milan que Philadelphie. Toutes les familles, toutes
les aventures galantes, se connaissent d’une ville à l’autre; mais pas
la moindre trace d’imitation.
MONTICELLO, _23 juin_.--De Como, nous allons à Lecco; mauvais voyage: le
paysage ne signifie rien. Nous venons à Monticello; vue admirable de la
_Casa Cavaletti_. Je n’ai jamais rien rencontré de semblable; à
l’horizon, on aperçoit le dôme de Milan, et plus loin, une ligne bleue
dessinée dans le ciel par les montagnes de Parme et Bologne. On est sur
une colline; à droite, vue superbe, plaine fertile et rochers, deux ou
trois lacs; à gauche, autre vue magnifique, et qui, dans tous ses
détails, est l’opposé de la première; des collines, la _Madona de
Montevecchia_; en avant, on a cette belle Lombardie avec tout le luxe de
sa verdure et de ses richesses, un horizon sans bornes, et l’œil se perd
à trente lieues de là, dans les brouillards de Venise: c’est la
contre-partie de la vue de San Michele in Bosco. Dans ce ciel immense,
on aperçoit souvent une noire tempête avec ses tonnerres mugissans dans
un coin de cinq à six lieues, tandis que tout le reste est serein. On
voit la tempête s’avancer, reculer, s’anéantir, ou, en peu de minutes,
elle vous environne. L’eau tombe à torrens; des tonnerres affreux
ébranlent les édifices; bientôt l’admirable pureté de l’air vient
augmenter les plaisirs. Tout cela vient de nous arriver depuis deux
heures; maintenant, nous distinguons les fenêtres d’une maison à huit
lieues d’ici.--Politesse noble du propriétaire, ancien écuyer du roi
d’Italie. Nous sommes arrivés chez lui comme une bombe, comme des enfans
qui s’approchent d’une image.
_24 juin._--Nous couchons à Monza. Mauvaise architecture du palais,
jardin insignifiant. Nous allons à Varèse, petite ville, dont toutes les
maisons se sont, depuis dix ans, transformées en palais.
Nous allons au _Casino_.--Politesse extrême des habitans de Varèse; ils
nous mènent à une _Accademia_ que madame Grassini donne à ses
compatriotes. Elle chante _Ombra adorata aspetta_, et le duetto
_Svenami_ des Horaces: on pleure, et le cœur applaudit. Il y avait là
les plus jolies femmes de Milan, entr’autres madame Litta, née à Gênes,
d’une famille alliée dans le treizième siècle à celle de B***. Superbes
figures des officiers italiens; pâleur extrême, grands yeux noirs,
moustaches et cheveux châtains, cravates noires, traits antiques,
simplicité et bonhomie dans les manières, dont on ne peut pas avoir même
l’idée en France. Je vois qu’ils sont presque tous _in servitù_, mot du
pays fort expressif. Chacun est avec sa maîtresse.--Je suis présenté à
ce brave général Severoli qui a perdu une jambe contre cet indigne
Murat, quand il attaquait son bienfaiteur; je vois le général
Bertoletti, si connu en Espagne; Monti, le plus grand poète
d’Italie[72]; le jeune Melzi, héritier d’un grand nom, et, dit-on, digne
de son oncle.
[72] Outre la _Basvigliana_, on lui doit la meilleure traduction de
l’_Iliade_ qui existe, et quatre volumes de beaux vers qui un jour
seront bien étonnés de se trouver ensemble.--Ce n’est pas par
modestie que Virgile voulait, en mourant, qu’on brûlât son _Énéide_;
les plus beaux morceaux en étaient déjà connus. Quelle différence
pour sa gloire si tout ce qu’il y a de faible manquait!--Pour bien
écrire l’italien, il faut commencer par savoir supérieurement le
latin. Voilà deux idées que je dois à ma présentation à ce grand
poète. Il m’a paru avoir la haine la plus orthodoxe pour le genre
_romantique_; et quand il a été grand, il a été romantique. Il nous
dit un sonnet sur les désastres de la campagne de 1813, où il
rappelle l’idée de Judas, treizième apôtre. On voit que l’auteur a
été élevé à Rome. Né dans un pays plus généreux, il eût quelquefois
fait parler son âme.
Milan est la capitale de la littérature en Italie. Mais au dix-neuvième
siècle, qu’est-ce qu’une littérature sans liberté? On y imprime beaucoup
de livres de médecine, et de temps en temps quelque traduction du
français. On a osé y faire paraître, mais avec bon nombre de notes
atténuantes, Tracy, Schlegel, Corinne, l’Allemagne. Il y a deux journaux
littéraires; cela est aussi amusant que le Magasin encyclopédique: les
hommes sont très-supérieurs aux livres.
Le soir, nous montons à la _Madonna-del-Monte_: ce sanctuaire doit avoir
coûté bien des millions. J’écris ceci à l’auberge de _Berinetti_: nous
sommes fort bien. En montant, plusieurs ânes se sont abattus sur ces
pavés glissans, et nos dames ont fait des chutes qui n’ont été que
plaisantes: nous nous arrêtions à tout moment à quelqu’une des quinze ou
vingt chapelles, pour nous retourner et jouir de la vue. Ensemble
magnifique; au coucher du soleil, nous apercevions sept lacs.
Croyez-moi, mon ami, on peut courir la France et l’Allemagne sans avoir
de ces sensations-là. Parmi nous, il y a deux Français qui s’ennuient,
car personne n’écoute leur esprit; un Anglais qui à tout moment tire son
carnet et arrête les paysans pour avoir l’orthographe précise du nom de
l’endroit; cinq ou six officiers à demi-solde, silencieux; et cinq
femmes, dont deux au moins de la beauté la plus noble, la plus simple,
la plus touchante. N’ayant pas le temps d’être amoureux d’aucune
d’elles, je le suis de l’Italie. Je ne puis vaincre ma mélancolie de
quitter ce pays. Je vois d’ici le Lac-Majeur sur les bords duquel
m’attend ma calèche.--Partie charmante, parce qu’à l’exception de nos
gens _aimables_, nous sommes à notre aise ensemble.
Ce soir, Berinetti nous a dit qu’un des frères du couvent touche de
l’orgue. Nous passons deux heures dans son église, nous lui indiquons
quelques morceaux de Mozart. Voilà de ces sensations que j’allais
chercher à Naples, et qui rendent muet pendant huit jours.
_25 juin._--Nous pénétrons dans un couvent noble, situé sur ce rocher
isolé.--Politesse de madame _Staurenghi_, l’abbesse, je crois. Les
marches, dans l’intérieur du couvent, sont en marbre noir: je remarque
qu’elles sont presque entièrement usées par les souliers de corde de ces
pauvres religieuses. Que de beaux yeux ont brillé en vain et perdu leur
éclat dans cette pompeuse prison!--Nous allons pêcher du _pesce persico_
sur le lac de Varèse, de là à _Palanza_. Nous prenons une barque, et
nous voici aux îles Borromées.
A Palanza, sur le Lac-Majeur, je rencontre un exilé. Admirable
modération de ses idées; il est vingt fois moins exagéré que les gens du
pays.--On devrait faire en France des lois qui considérassent le citoyen
par la _quantité d’impôt_ qu’il paie. Ainsi, tout homme payant mille
francs pourrait publier un pamphlet par an, sans être soumis à d’autre
justice que celle du jury. En suivant cette idée, on pourrait parvenir à
diminuer le nombre des procès; on protégerait le citoyen contre sa
propre colère.--On pourrait ne soumettre qu’au jury les journaux publiés
en langues étrangères.
ILES BORROMÉES, _28 juin_.--Nous y sommes depuis deux jours; je n’en
puis rien dire, sinon qu’on m’y eût appris que je venais d’obtenir le
plus beau grade, que je ne me serais pas seulement donné la peine
d’ouvrir la lettre.
Nous allons voir le colosse de Saint-Charles près d’Arona. Au retour, je
prends une barque et je vais à _Belgirate_, à un quart d’heure des îles;
j’y trouve ma calèche, et je passe le Simplon comme un enfant.
GENÈVE, _2 juillet 1817_.--A Genève j’ai été réveillé par les ridicules
de la liberté. Est-ce qu’ils n’ont pas fait dire à M. Roum, un des
membres célèbres du parlement d’Angleterre, qui discutait dans les
sociétés la liberté de la presse dont les journaux de France étaient
pleins, qu’il ferait bien de se modérer? Les termes de l’Avertisseur
officiel étaient ce que j’ai vu de mieux depuis la déclaration de feu
Tartufe.
GENÈVE, _3 juillet 1817_.--La pruderie des femmes est un article
incroyable à force de ridicule et d’ennui. J’ai remarqué qu’elles disent
exactement la même chose à chacun des étrangers qu’on leur présente.
Etre aimables pour elles, c’est répéter la formule d’amabilité que leur
a montrée leur bonne: rien ne peut les faire sortir de ce cercle; elles
croiraient manquer à la vertu. Ainsi, vivacité, naturel, aperçus
nouveaux, laisser-aller, qui font le charme de la société, tout cela est
pétrifié à Genève. Je viens de m’apercevoir que c’est la caricature des
Anglaises. Pour comble d’insipidité, la conversation est toujours
guindée sur les grands sujets de liberté, d’amour, de bonheur
domestique, de peinture des passions, etc., et là-dessus ces dames ont
leur leçon faite et apprise par cœur, qu’elles vous débitent, toujours
la même. Il faut voir la mine qu’on vous fait si vous vous avisez d’être
naturel dans ces discussions interminables. L’autre jour, pour avoir
admis la possibilité de l’amour hors du mariage, à la soirée de la
maison P., madame C***, qui m’avait présenté, m’a fait de gros yeux;
toutes les demoiselles ont rougi: j’ai vu que j’avais dit une sottise
que j’ai raccommodée de mon mieux, et assez mal. Or, comme on voit, la
possibilité de l’amour hors du mariage est en effet une chose inouïe.
Il faut toujours discuter les grands intérêts de la vie, et être
toujours hypocrite dans la discussion. Là-dessus je dis: A la bonne
heure se gêner à la cour où l’on gagne des titres ou du pouvoir; mais se
gêner à Genève!
Les femmes y sont belles; mais cette incroyable pruderie, dont personne,
je crois, n’a parlé, se retrouve jusque dans l’air des visages: cela
donne aux figures un fond de froideur et de désintérêt qui repousse la
sympathie. Je prends pour bonnes toutes ces vertus de Genève; c’est la
ville où il y a le moins de maris trompés, et je ne voudrais pas pour
tout l’or du monde être marié à Genève. Malgré mon horreur pour la vie
morale de Naples, je la préférerais à celle de Genève; il y a au moins
du naturel.
_4 juillet._--On vient de me raconter que le grand et le petit Conseil
de la république s’étaient assemblés pour prendre en considération les
malheurs qui pourraient trouver leur source dans le manque de
subsistances. La question a été débattue séparément dans les deux
Conseils, avec cet esprit de calme et de prudence, et cette liberté de
pensées qu’on trouve si rarement ailleurs que dans les républiques. Les
magnifiques Conseils n’ont point dédaigné les lumières du siècle; ils
ont consulté un ouvrage justement célèbre (Malthus) qui a trouvé un
digne traducteur dans le corps si respectable des professeurs de Genève;
ils ont surtout cherché à se garantir de cet esprit de légèreté qui a
causé tant de malheurs chez une nation voisine[73]. Après trois semaines
de délibérations assidues, le grand Conseil considérant qu’il est urgent
de pourvoir à la disette, a décrété qu’à compter de ce jour le spectacle
serait fermé[74].
[73] Ce sont les propres termes de la proclamation aux habitans de la
partie du pays de Gex, réunie à la république.
[74] Historique.
Considérant de plus que ce n’est pas tout faire que d’assurer l’arrivage
des grains, mais qu’il faut encore donner à la classe ouvrière et
malheureuse les moyens de s’en procurer à des prix qui ne soient pas
au-dessus de ses moyens présumés, les Conseils ont décidé que le
fastueux monument en brique élevé à la mémoire de J.-J. Rousseau, dans
la rue où il est né, serait démoli sans délai.
Que cette rue, nommée Jean-Jacques Rousseau pendant l’usurpation,
reprendrait le nom ancien et si respectable de _rue du Chevelu_.
GENÈVE, _le 5 juillet_.--Je voudrais bien savoir quel est le voyageur
qui a dit le premier qu’il y avait de la liberté en Suisse. A Genève, à
Berne, vous avez quatre cents surveillans, dont chacun veut faire parade
de son pouvoir. Si vous les choquez par la manière de mettre votre
cravate, ils vous persécutent. Chose ridicule à dire! Je crois qu’on est
plus libre à Paris (août 1817): je ne dis pas en province. Nos
philosophes ont assez déclamé contre cette ville de _boue et de fumée_.
Quelle voix éloquente s’élèvera pour nous montrer que les grandes villes
forcent l’homme et les gouvernemens à plusieurs vertus[75]? Dans les
arts le vrai beau ne peut naître que là. Je n’oublierai jamais la
musique de Genève; c’est un des spectacles les plus singuliers que m’ait
donné mon voyage: ces jeunes femmes posant leur tricot, s’approchent du
piano, et se mettent à chanter les _duo passionnés_ des grands maîtres!
[75] Le _style_ du mérite d’un homme suit la proportion du nombre
d’habitans de sa ville. Un homme simple et grand comme Roum est
perdu dans une ville de dix mille âmes. Un sot vernissé doit au
contraire chercher une telle ville: son habit répond pour lui.
_6 juillet._--On me raconte qu’il y a eu cet automne, sur les bords du
lac, la réunion la plus étonnante; c’étaient les états généraux de
l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un
R** qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin
de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande
assemblée? A mes yeux ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance
politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les
académies de l’Europe pâliraient[76]. Je ne vois pas ce qu’elles ont à
opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévôt, les
Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les
Schlegel, les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et
des arts devant mesdames Necker-Saussure, de Broglie, de Staël.
[76] L’Académie française est une loi contre la liberté de la presse.
Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Copet.
Voltaire n’a jamais eu rien de pareil. Il y avait sur les bords du lac
six cents personnes des plus distinguées de l’Europe. L’esprit, les
richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir
dans le salon de la femme illustre que la France pleure[77]. On osait
plaisanter un grand prince.
[77] Lorsqu’on ne peut éteindre une lumière, on s’en laisse éclairer.
_8 juillet._--J’ai trouvé à Genève le même patriotisme d’antichambre
qu’en Italie. A propos de leur lac, ils se fâchent dès qu’on veut le
mettre à sa place; c’est-à-dire fort au-dessous des lacs du Milanais, et
même du lac de Thoun.
LAUSANNE, _10 juillet_.--Je trouve plus d’idées nouvelles dans une page
anglaise que dans un _in-octavo_ français. Rien ne peut égaler mon amour
pour leur littérature, si ce n’est mon éloignement pour leurs personnes.
Si vous faites une prévenance à un Anglais, il en profite pour placer un
signe de hauteur. Timides, en société, avec tout ce qui passe pour
supérieur, ils sont presque insolens avec tout ce qui a l’air de céder.
Il faut être juste: il y a chez ces gens-là un principe de malheur; ils
tirent du venin des choses les plus indifférentes. Ce sont les plus
insociables des hommes, et peut-être les plus malheureux. En Italie,
l’affaire de Gènes a commencé à en dégoûter; leur incroyable mesquinerie
achève de les faire mépriser, même des garçons d’auberge[78]. Si j’entre
dans des détails bas, ce sont les couleurs du tableau. A Naples, ils se
faisaient dire des sottises tout haut par les garçons du restaurateur
_Villa_, en leur offrant gravement, après dîner, un sou ou deux. A
Monza, ils se font montrer la _couronne de fer_: ce qui exige un petit
cérémonial, et occupe deux gardiens pendant une demi-heure; ils donnent
vingt-cinq centimes. Je viens de lire ce passage de ma lettre à quatre
Anglais de l’_high life_, en les priant d’attaquer la véracité de mes
assertions: ce qu’ils n’ont pu faire. Pour être considéré d’un Anglais,
il faut jouer au plus froid. Lavater seul indique ce procédé; on le lit
sur leurs figures de bois. L’Anglais est comme le provincial en France:
ne jamais paraître intéressé, par ce qu’on lui dit[79].
[78] Si c’est un devoir d’être poli, il est niais de ménager les
insolens. M. Scott, lord Blainey, le prêtre Eustace ont dit sur les
Français des choses plus fortes, et qui ne sont pas fondées sur des
faits. Eustace appelle le Musée du Louvre une écurie. Cela va bien
aux gens qui ont placé leurs pauvres marbres d’Elgin sous un
hangard.
[79] Ils font trop de mouvement pour avoir beaucoup d’esprit.
--Toute ville au-dessous de cinquante mille âmes n’est pas digne de mon
attention. Il faudrait y passer trois mois pour arriver jusqu’au vrai
mérite, s’il y en a. Les habitudes repoussent le voyageur. La seule
démarche _désoccupée_ des gens d’une petite ville me conduit à la poste
pour demander des chevaux. Ils n’ont pas de motif pour agir vite.
Lausanne est la seule exception pour moi.
LAUSANNE, _le 20 juillet 1817_.--Avant de quitter tout-à-fait, du moins
par mes souvenirs, la terre du génie, pour m’enfoncer dans le sombre
septentrion, il faut que j’écrive deux ensembles d’idées; 1º une étude
faite d’après une bande de voleurs du pays de Naples; 2º l’état du
Parnasse musical italien. Je n’ai pas le temps d’écrire l’enterrement de
la princesse _Buoncompagni_, à Rome, et mon étonnement mêlé d’horreur,
lorsque je trouvai à l’église des Apôtres cette jeune et superbe femme
de dix-neuf ans, avec du rouge, couchée sur son catafalque, et entourée
de sept à huit prêtres à moitié endormis, vers les minuit.
L’Église cherche tous les moyens d’augmenter l’horreur de la mort. Elle
a réussi, du moins pour moi. La mort qui sur le champ de bataille ne
m’avait jamais paru qu’une porte ouverte ou fermée, et qui tant qu’elle
n’est pas fermée est ouverte, me poursuit d’une image horrible depuis
que j’ai vu cette figure céleste avec son rouge. Que dirais-je de
l’horreur du lendemain, lorsqu’à la nuit tombante je la vis portée dans
les rues, étendue sur un lit de repos, et toujours la tête découverte?
Le jeune prince Buoncompagni l’avait épousée par amour; et la famille,
qui ne l’avait pas voulu reconnaître, venait de pardonner depuis peu.
Elle avait été long-temps réfugiée dans un couvent. Leurs amours furent
toujours malheureuses. C’est un des plus sombres souvenirs que je
rapporte d’Italie.
* * * * *
Je me trouvais, dans le pays de Naples, à la chasse avec un de mes amis,
près d’_Aquilla_, en mars 1817. J’entendis parler, chez les fermiers de
mon ami, de vols sans nombre, exécutés par la troupe de
l’_Indépendance_. Il y avait du talent, et une bravoure _turque_ dans
l’exécution. Je ne fis nulle attention à tout cela; c’est l’usage.
J’étais tout yeux pour les mœurs de ce peuple. Je fis l’aumône à une
pauvre femme enceinte, veuve d’un militaire. L’on me dit: _Ho! monsieur,
elle n’est pas à plaindre, elle a la ration des brigands._ L’on me fit
un récit que je transcris, en supprimant les détails de bravoure et
d’audace.
«Il y a dans ces environs une compagnie composée de trente hommes et
quatre femmes, tous supérieurement montés sur des chevaux de course. Le
chef est un maréchal-des-logis _di Jachino_ (du roi Joachim), qui
s’intitule chef de l’Indépendance. Il ordonne aux propriétaires et aux
_massari_ de mettre tel jour telle somme au pied de tel arbre: sinon,
mort affreuse et incendie de la maison. Lorsque la compagnie marche,
l’avant-veille tous les fermiers de la route ont avis de tenir prêts, à
telle heure, des repas pour tant de personnes, suivant leurs moyens. Ce
service est plus régulier que celui des étapes royales.»
Un mois avant l’époque où l’on me donnait ces détails, un fermier, piqué
de la forme impérative de l’ordre pour le repas, a envoyé avertir le
général: une troupe nombreuse de cavalerie et d’infanterie a cerné les
_indépendans_. Avertis par les coups de fusils, ils se sont fait jour en
couvrant le terrain de cadavres ennemis, et pas un d’eux n’est tombé.
Ayant su la trahison du fermier, ils l’ont fait avertir d’arranger ses
affaires. Trois jours après, ils ont occupé la ferme, ont institué un
tribunal; le fermier, mis à la torture, suivant l’usage du pays avant
les Français, a tout avoué. Le tribunal, après avoir délibéré à huis
clos, s’est avancé vers le fermier, et l’a lancé dans une grande
chaudière qui était sur le feu, et où l’on faisait bouillir du lait pour
les fromages. Après que le fermier a été cuit, ils ont forcé tous les
domestiques de la ferme à manger de ce mets infernal.
Le chef pourrait facilement porter sa troupe à mille hommes; mais il dit
que son talent pour commander ne s’élève pas à plus de trente personnes.
Il se contente de tenir sa troupe au complet. Il reçoit tous les jours
des demandes d’emploi; mais il exige des titres, c’est-à-dire des
_blessures sur le champ de bataille, et non des certificats de
complaisance_: telles sont ses propres paroles (2 juillet 1817).
Ce printemps, la disette faisait souffrir les paysans de la Pouille. Le
chef des brigands distribuait aux malheureux des bons sur les riches. La
ration était d’une livre et demie de pain pour un homme, une livre pour
une femme, deux livres pour une femme enceinte. Celle qui m’inspira de
la curiosité recevait six bons de deux livres de pain par semaine,
depuis un mois.
Du reste, l’on ne sait jamais où se trouvent les indépendans. Tous les
espions sont pour eux. Du temps des Romains ce brigand eût été
Marcellus.