SHAK.

Or, il va y avoir en France une prodigieuse activité des esprits. Chaque

degré qui nous sépare du bon sens américain sera emporté par une

bataille; et, pendant six mois, cette bataille paraîtra _la plus grande

chose du monde_. Quand la vie active est trop forte, elle comprime, elle

étouffe les beaux arts. C’est Édimbourg qui est la capitale de la pensée

en Angleterre. Quand il n’y a plus de vie active, les arts tombent dans

le niais comme à Rome. Ce qui rend précieux le désert moral de l’Italie,

c’est que, même avec les discussions des deux Chambres, ce pays mettra

toujours son bonheur dans les beaux-arts. Le théâtre de Saint-Charles a

attaché les Napolitains à leur roi, plus que la meilleure constitution.

Il est impossible que les Français sentent jamais la musique. Dans ce

genre, ils ont le _métalent_ le plus marqué; ils applaudissent à ce qui

est _faux_ et laissent passer les beautés, en disant: _C’est commun_;

ceci paraîtra incroyable, je le sens. Allez en 1817 à leur opéra qui

coûte sept cent mille francs à la nation (_Fernand Cortez_, _Œdipe à

Colone_, juin 1817); voyez comme ils se laissent mystifier par madame

Catalani pour leur théâtre italien. Cette troupe qui coûte cent soixante

mille francs serait sifflée à Brescia. Avec cette somme et les recettes,

rien de plus facile que d’avoir un opéra aussi bon que Milan[57]. Mais

je m’arrête; de tout temps on les fâcha en leur parlant musique: c’est

le seul article sur lequel ils soient _bêtes_. Assurément cela vaut

mieux que d’être _puritains_ comme les Anglais, ou _pédans_ comme les

Italiens.

[57] Galli, trente mille francs; Donzelli, quinze; Monelli, dix;

Remorini, douze; Paccini, dix; la Fabre, seize; la Marcolini

(Fedele), douze. Voilà, pour cent cinq mille francs, une troupe

telle qu’il n’en exista jamais en France. En veut-on une autre?

Davide le fils, vingt mille francs; le castrat Velutti, vingt-cinq;

Pellegrini, quinze; de Grecis, quinze; les Monbelli, vingt-cinq:

nous ne sommes qu’à cent mille francs.

Il n’y a plus d’acteurs à Paris depuis qu’il n’y a plus de sifflets. En

Italie, l’on n’a pas encore transporté au théâtre la loi qui régit la

littérature.

VENISE, _26 juin_.--A une heure du matin, au pavillon du jardin fait par

le vice-roi.--Je n’ai pas le cœur à écrire. Je regarde cette mer

tranquille, et au loin cette langue de terre qu’on appelle le _Lido_ qui

sépare la grande mer de la Lagune, et contre laquelle la mer se brise

avec un mugissement sourd; une ligne brillante dessine le sommet de

chaque vague; une belle lune jette sa paisible lumière sur ce spectacle

tranquille; l’air est si pur que j’aperçois la mâture des vaisseaux qui

sont à _Malamocco_ dans la grande mer, et cette vue si romantique se

trouve dans la ville la plus civilisée. Que j’abhorre Buonaparte de

l’avoir sacrifiée à l’Autriche!--En douze minutes, ma gondole me fait

longer toute _la Riva dei Schiavoni_, et me jette sur la Piazetta, au

pied du lion de Saint-Marc.--Venise était plus sur le chemin de la

civilisation que Londres et Paris. Aujourd’hui, il y a cinquante mille

pauvres. On offre le palais _Vendramin_, sur le grand canal, pour mille

louis. Il en a coûté à bâtir vingt-cinq mille, et en valait encore dix

mille en 1794.

Où trouver ailleurs qu’à Venise des gens comme Giacomo Le***? Cette

société me plaît trop: je suis malheureux. Les plus brillans salons de

Paris sont bien insipides et bien _secs_ comparés à la société de madame

Benzoni. Cela est vrai pour moi, et serait probablement très-faux pour

les trois quarts de mes amis de Paris. Plus on est aimable, moins on

sent la musique et les grâces de la société vénitienne.

Quelle gaîté que celle de la société avec laquelle je dîne au

_Pelegrino_! Chacun a des fonctions ridicules et imposantes adaptées à

ses ridicules, et prises des _animali parlanti_ de Casti.--Poésies de ce

jeune Bolonais établi à Venise. Que je serais heureux de ne jamais

quitter ce pays! Quelle soirée délicieuse que celle passée dans le

jardin de M. Cornaro!

VENISE, _le 27 juin 1817_.--L’on m’a présenté au spectacle à lord Byron.

C’est une figure céleste; il est impossible d’avoir de plus beaux yeux.

Ah! le joli homme de génie! Il a à peine vingt-huit ans, et c’est le

premier poète de l’Angleterre et probablement du monde. Lorsqu’il écoute

la musique, c’est une figure digne de l’idéal des Grecs.

Au reste, qu’on soit un grand poète, et de plus le chef d’une des plus

anciennes familles d’Angleterre, c’en est trop pour notre siècle; aussi,

ai-je appris avec plaisir que lord Byron est un _scélérat_. Quand il

entrait dans le salon de madame de Staël, à Copet, toutes les dames

anglaises en sortaient. Ce pauvre homme de génie a eu l’imprudence de se

marier; sa femme est fort adroite, et renouvelle à ses dépens la vieille

histoire de Tom Jones et de Blifil. Tout homme de génie est fou, et de

plus imprudent; celui-ci a eu la noirceur de prendre une actrice pendant

deux mois. S’il n’eût été qu’un sot, on eût à peine remarqué qu’il

suivait exemple de tous les jeunes gens riches; mais on sait que M.

Murray, libraire, bon calculateur, donne à celui-ci deux guinées pour

chaque vers qu’il lui envoie: c’est absolument la contre-partie du comte

de Mirabeau. Les _féodaux_ d’avant la révolution, ne sachant que

répondre à l’aigle de Marseille, découvrirent qu’il était un monstre.

Le Provençal s’en moquait; il paraît que le Breton a pris la chose au

tragique; l’injustice de la société anglaise le rend, dit-on, triste et

misantrope. Grand bien lui fasse! Si à vingt-huit ans, quand on a déjà à

se reprocher six volumes de beaux vers, on pouvait connaître le monde,

il aurait vu que pour l’homme de génie, au dix-neuvième siècle, il n’y a

pas d’alternative: ou c’est un sot, ou c’est un monstre.

En tous cas, c’est le plus aimable monstre que j’aie jamais vu; en

poésie, en discussions littéraires, il est simple comme un enfant: c’est

le contraire d’un académicien. Il parle le grec ancien, le grec moderne,

l’arabe. Il apprend ici l’arménien d’un papa arménien qui travaille à un

ouvrage important sur le lieu précis où était situé le paradis

terrestre. Le lord, dont le génie sombre adore les fictions orientales,

traduira ce paradis en anglais.

A sa place, je me ferais passer pour mort, et je recommencerais une

nouvelle vie comme M. Smith, bon négociant à Lima.

FUZINA, _27 juin_.--Je me précipite hors de Venise. Je ne veux plus

m’occuper que d’idées sèches.

MILAN, _le 10 juillet 1817_.--Je n’ai rien écrit: les opéras, la

musique, les tableaux, Venise, Trévise, Vicence, Vérone, Brescia, tout

cela a passé devant mes yeux comme un songe.--Par devoir, cependant, je

cherche à me rappeler quelques observations; je me souviens qu’à Vérone

je trouvai au café vis-à-vis l’Amphithéâtre, _Vestri_, cet excellent

acteur. Il me dit, en d’autres termes, le fameux sonnet de Lope-de-Vega,

relatif aux six clefs sous lesquelles il enfermait Térence. «J’arrive de

Brescia: le premier jour, j’ai donné de la bonne comédie, on est resté

froid; le lendemain, j’ai fait le polichinelle, on nous a porté aux

nues, et nous avons eu six cents francs de recette tous les jours, tous

frais faits.»

Le soir, drame abominable traduit de l’allemand; nos perruquiers

siffleraient cela, et jamais peut-être ce grand acteur ne m’a fait plus

de plaisir. Il jouait ce lieu commun si ancien, un père qui par orgueil

ne veut pas donner sa fille à un jeune lord, dont le père a perdu la vie

sur l’échafaud. Ce n’était point du naturel plat à la Goldoni; il

donnait de nouvelles idées, et cependant ne sortait pas de la nature.

Le lendemain, Vestri parut dans _il Disperato per eccesso di buon core_;

c’est un de ses triomphes, il y est aussi supérieur que dans _l’Ajo

nell’ imbarrazzo_ et dans _le Bourru bienfaisant_. Tout cela est

invisible à l’étranger qui ne s’est pas fait à la _cantilena_ du

dialogue italien; je fus trois mois en Angleterre avant de m’accoutumer

au chant de la langue anglaise; pour le nôtre, il paraît que les

étrangers ne peuvent pas s’y faire[58].--A Brescia, on donne une comédie

où l’on badine la mode des cavaliers servans et des maris qui ferment

les yeux pour avoir de bonnes entreprises dans les fourrages. L’auteur,

qui est maladroit et sans nul talent, tombe à tous momens dans des

grossièretés incroyables, mais fort amusantes pour l’étranger, car elles

sont vraies. Ce qui est plus amusant, c’est ce que m’a dit en propres

termes le fils de mon banquier. «Il serait plaisant que nous vinssions

au théâtre pour nous voir tourner en ridicule. Ce soir, au second acte,

comme j’entre dans une loge, j’entends une réplique de la soubrette, qui

semblait faite exprès pour moi; tout le monde me regarde, je ne savais

quelle contenance tenir; et il faudrait applaudir à un tel genre! Des

sifflets, _per dio!_ des sifflets.»

[58] Milady Morgan qui, du reste, a si bien vu la France, jugeant le

_Tartufe_ et Mlle Mars.

Cela seul, et le malheur d’avoir la peinture des mœurs écrite dans une

langue morte, suffit pour empêcher la naissance de la comédie. Quant à

Vestri, il a deviné le dialogue italien; un prince qui aimerait les

arts, le ferait bien vite professeur dans un Conservatoire. Un tel homme

aurait la plus heureuse influence sur le _récitatif obligé_ qui est

aujourd’hui la seule ressource qui reste aux belles voix pour toucher

les cœurs. Ce n’est que dans ces morceaux qu’on entend encore ce chant

_spianato_, qui est le sublime des efforts d’une belle voix, et que l’on

prend en France pour le chant d’un commençant.

La musique est une peinture tendre; un caractère parfaitement sec est

hors de ses moyens. Comme la tendresse lui est inhérente, elle la porte

partout, et c’est par cette fausseté que le tableau du monde qu’elle

présente ravit les âmes tendres et déplaît tant aux autres. L’écueil du

comique, c’est que les personnages qui nous font rire ne nous semblent

secs, et n’attristent la partie tendre de l’âme: c’est ce qui, pour

certaines gens, rend le charme d’un bon opéra-buffa si supérieur à celui

d’une bonne comédie; c’est la réunion de plaisirs la plus étonnante.

L’imagination et la tendresse sont actives à côté du rire le plus fou.

Le comte T** de Brescia me fait remarquer qu’il y a bien moins

d’amateurs de musique en Italie que je ne l’imaginais. Beaucoup d’âmes

fortes disent que c’est un plaisir d’esclave, et sont pour la comédie et

surtout pour la tragédie. Il ajoute: «Vous connaissez trop tôt les

grands modèles; chez vous l’émulation est réprimée par le désespoir.

Remarquez que la plupart des auteurs originaux ont presque entièrement

manqué d’éducation. On ne va loin que quand on ne sait où l’on va; ainsi

notre Alfieri se jeta dans la poésie dramatique, sachant aussi peu ce

que c’était que _poésie_ que ce que c’était que _drame_; il écrivit sa

première pièce[59] sans savoir même l’orthographe de la langue dans

laquelle il prétendait se faire admirer. Une fois que son caractère de

fer eut donné dans cette idée, il attaqua les difficultés avec toute la

véhémence de son orgueil; mais s’il eût mieux connu les modèles, il

n’eût jamais mis là son orgueil. Le défaut contraire étouffe peut-être

la moitié des génies qui naissent à Paris.»

[59] Cléopâtre.

Nous parlions poésie à propos de M. _Cesare Arrici_, jeune poète de

Brescia, connu par un poëme champêtre. M. Arrici n’a pas inventé un

nouveau style dans la _Jérusalem détruite_, poëme épique qu’il achève;

mais il imite admirablement les styles des grands poètes italiens. On se

dit en le lisant, telle octave est du Tasse, telle autre de Monti; mais

la lecture ennuie. Quel succès aurait un tel poète en France!

Rome, Naples et Florence, en 1817 · 第 17 / 39 题