TROISIÈME PRINCIPE.

«Mais la grande source de la différence entre la haute société de France

et celle d’Angleterre, c’est que chez vous les hommes n’ont pas autre

chose à faire que de paraître avec avantage dans le monde. Tout ce qui,

en Angleterre, se fait remarquer par le rang, ou par les talens, est

constamment accaparé par les affaires politiques. Ainsi pas de loisir

pour la société; où, si les hommes marquans y paraissent, c’est pour y

chercher un délassement, et non des succès. D’ailleurs ils ont acquis

des habitudes de penser et de parler beaucoup plus propres aux débats de

la chambre des Communes, ou à raisonner sur les affaires, dans quelque

comité, qu’à faire passer une heure agréable dans un salon. Parmi nous,

les gens de la plus haute naissance ont aussi à remplir les plus hauts

devoirs. S’ils veulent de l’importance, c’est-à-dire de la

_considération_, il faut, quels que soient leurs titres, qu’ils

consacrent leurs jours et leurs nuits à l’étude et à la pratique des

affaires: des mots gracieux ne leur suffiraient pas, il faut qu’ils

apprennent l’art de conduire les hommes, il faut qu’ils acquièrent de

l’influence sur ceux avec qui et par qui ils doivent agir. Sous peine du

mépris, il faut qu’ils se distinguent dans ces discussions hardies, et

souvent dangereuses, par lesquelles le gouvernement d’une nation libre

est perpétuellement embarrassé, et maintenu vivant. En France, au

contraire, lorsque j’y arrivai en 1775, sortant de la maison de mon

père, qui ne rentrait jamais du Parlement qu’à trois heures du matin,

que je voyais occupé toute la matinée à corriger les épreuves de ses

discours pour les journaux; et qui, après nous avoir embrassé à la hâte,

et d’un air distrait, courait, à six heures, à un dîner politique, en

France, dis-je, je trouvai les hommes de la plus haute naissance

jouissant du plus beau loisir. Ils voyaient les ministres, mais c’était

pour leur adresser des choses aimables, et en recevoir des respects. Du

reste, aussi étrangers aux affaires de France qu’à celles du Japon, la

plupart occupaient leur loisir par les agrémens d’une société

très-polie. Si, vers cinquante ans, dégoûtés de la galanterie, quelques

idées d’ambition leur passaient par la tête, le seul chemin qui se

présentât à eux, c’était la faveur des favoris ou des maîtresses,

personnages dont on gagne plus la bienveillance par les charmes d’une

conversation légère, et par des assiduités de tous les momens, que par

aucun service rendu à l’état. L’homme qui se fût avisé de _mériter_ les

places pour les _obtenir_, se fût couvert d’un ridicule affreux, et

j’irai même plus loin, eût paru odieux[46].

[46] M. le comte de Broglie.

«Je vis d’abord que vos salons étaient mieux remplis que les nôtres,

parce que vous n’aviez pas de chambre des Communes à remplir. Je ne fus

pas jaloux de vos soirées infiniment plus brillantes que celles de

Londres, de vos petits soupers pleins de feu et de délicatesse; je vis

qu’il n’y avait pas d’autres débouchés pour les talens et l’esprit. Cela

ne me fit pas d’autre peine que de me montrer un petit inconvénient de

notre adorable liberté. La conversation, chez nous, est abandonnée à des

jeunes gens qui sortent du collége, ou à des ci-devant jeune-hommes,

mais non, comme vous le dites toujours, messieurs les Français, que nous

manquions d’hommes de talens et de goût[47]. Nous n’avons qu’à fermer

les Chambres, et nous aurons, au bout de vingt ans, une société comme la

vôtre. Pour moi, il me semble qu’on ne devrait pas tant se vanter

d’avoir de jolis jardins anglais, lorsqu’on leur sacrifie toutes les

terres labourables.

[47] _Correspondance du duc de Nivernois, en 1763._

«Lorsque je vins en France, les Français trouvaient, dans l’agréable

constitution de leur société, une compensation qui me semblait alors

fort grande pour le manque d’un gouvernement libre[48]. J’eus la même

sensation à Venise; mais il fallait que cela durât toujours. On citait

alors, à Paris, le joli mot de Louis XV: _Cela durera plus que moi._ Il

a eu raison tout juste.

[48] Sous Louis XVI, en 1781, le contrôleur général des finances, Joly

de Fleury, définit le peuple français: _Un peuple serf, corvéable et

taillable à mercy et miséricorde_.

«Chez nous, il ne faut pas s’attendre qu’un gros marchand de bierre, ou

qu’un maire de Londres, qui vient d’acheter son _rotten-borough_ (bourg

pourri), et qui n’est entré que d’hier dans la Chambre basse, donne sa

voix et son influence à aucune brigue de lords ou de ministres, si

ceux-ci ne consentent à le recevoir, lui et toute sa famille bourgeoise,

dans leur société intime, et ne le traitent pas en tout comme un égal.

La même scène, qui scandalise l’orgueilleuse duchesse dans son château

gothique, descend jusque sous la chaumière du pauvre. Ainsi l’aisance et

la gaîté françaises sont bannies de la société bretonne par une suite

immédiate du principe qui défend nos libertés à la Chambre des communes,

et qui empêche nos rois de faire des révocations de l’édit de Nantes.

«C’est à la même noble origine que j’attribue la froideur gauche et

l’ignorance de nos femmes. Je sais bien que, officiellement parlant, les

dames n’ont aucune fonction politique dans aucun état de l’univers; mais

dans le fait, en 1775, les femmes gouvernaient beaucoup plus l’Europe

que les hommes. Vous n’avez qu’à voir l’incroyable traité de 1758, qui

réunit l’Autriche à la France, et que le prince de Kaunitz arrangea, à

Paris, par les femmes de finance[49]. Dès qu’un homme est ministre, il

ne pense plus qu’à deux choses: à garder sa place et à s’amuser. Vos

ministres n’étaient-ils pas des gens prédestinés que ces deux

occupations n’en fissent qu’une seule? Les femmes avaient de

l’importance même aux yeux de la vieillesse et du clergé; elles étaient

familiarisées d’une manière étonnante avec la marche des affaires; elles

savaient par cœur le caractère et les habitudes des ministres et des

amis du roi.

[49] Rhulière, Makintosch, _Histoire du XVIIIe siècle_.

«A mesure que vous allez devenir plus constitutionnels, vos femmes

deviendront moins aimables: je crois même avoir déjà remarqué cette

nuance. Vous avez beaucoup plus de bonnes mères de familles qu’en 1775;

et il n’y a rien d’ennuyeux au monde comme une bonne mère de famille.

Vous sentez que chez nous, où rien ne se fait sous la cheminée du

ministre, mais où tout est discuté à fond, et souvent trop à fond, les

femmes ne songent guère à captiver le premier ministre: à quoi bon?

Lorsque j’arrivai en France, le règne de M. de Choiseul venait seulement

de finir. La femme qui pouvait lui paraître aimable, ou seulement plaire

à la duchesse de Gramont, sa sœur, était sûre de faire tous les colonels

et tous les receveurs-généraux qu’elle voulait.

«Une suite irrémédiable de la liberté est donc de faire considérer les

femmes comme des êtres d’un esprit moins élevé, et, qui pis est, de

donner quelque fondement à ce préjugé. Un duc, qui revenait de

Versailles dans son château, parlait à sa femme de tout ce qui l’avait

occupé: chez nous il lui dit un mot sur ses desseins à l’aquarelle, ou

reste, silencieux et pensif, à rêver à ce qu’il vient d’entendre au

Parlement. Nos pauvres ladys sont abandonnées à la société de ces hommes

frivoles qui, par leur peu d’esprit, se sont trouvés au-dessous de toute

ambition, et par là de tout emploi. (Les _Dandys_).

«Une autre source de votre supériorité dans le salon, c’est la position

différente de vos gens de lettres. Je rencontrais, à Paris, les

d’Alembert, les Marmontel, les Bailly, chez les duchesses: c’était un

immense avantage et pour eux, et pour elles. Nos auteurs anglais vivent

plongés dans la poussière de leurs cabinets, et dans la société de

quelques amis instruits, ou de quelques jeunes professeurs qui attendent

d’eux leur avancement. C’est ainsi qu’ils achèvent une vie sombre,

triste, laborieuse et inélégante: rien de moins attrayant. Quand un

homme se met à faire des livres chez nous, on le considère comme

renonçant également à la société des gens qui gouvernent, et à la

société des gens qui rient. Il suit de là que la société des gens gais

est extrêmement frivole, et que la société des gens actifs a beaucoup de

lourdeur. Nos hommes de génie peuvent être admirés par la postérité;

mais ils finissent leurs jours d’une manière bien triste, sans connaître

d’autres êtres au monde que des auteurs, des libraires et des

journalistes[50]. A la vanité littéraire près, la vie de vos d’Alembert

et de vos Bailly était aussi gaie que celle de vos seigneurs.

[50] Le peu d’agrément de notre société explique notre amour pour les

déplacemens.

«Cela est encore une des mauvaises conséquences de notre liberté. Nos

politiques sont trop affairés pour voir nos gens de lettres, et nos

oisifs trop bêtes et trop frivoles. La _vanité blessée_, ce vice rongeur

des savans, s’en augmente, et les discours prononcés dans notre

Parlement, beaucoup plus raisonnables que les vôtres, sont infiniment

plus ennuyeux et plus lourds. C’est un grand bien que l’on ose rire à

votre tribune.

«La rencontre du talent et de l’oisiveté est toujours avantageuse à tous

les deux. Si les littérateurs donnent des idées aux gens du monde, l’art

de vivre, qu’ils apprennent en revanche, les rend plus raisonnables,

plus aimables et plus heureux. Les gens de lettres apprennent la

véritable valeur de la science et de la sagesse, en voyant exactement

combien ces choses peuvent contribuer au gouvernement et à

l’embellissement de la vie. Ils découvrent qu’il est des sources de

bonheur et d’orgueil bien plus importantes, et surtout bien plus

abondantes, que le métier de lire, de penser et d’écrire. Quel est

l’homme qui ne préférerait pas la vie de Fox à celle d’Addison? Au

reste, chez vous les gens de lettres sont si gens du monde qu’ils n’ont

pas le temps d’écrire: chez nous ils savent tant de grec et de latin,

qu’ils oublient que la première condition est de se faire lire.

Rome, Naples et Florence, en 1817 · 第 14 / 39 题