CONCLUSION.

«Je trouvai en 1775, et à mes autres voyages en France, beaucoup à

admirer, et beaucoup à m’étonner; mais je vous l’avouerai, peu à envier.

Des sociétés aussi brillantes ne se représenteront jamais à l’étonnement

des hommes; mais je puis vous assurer que les membres les plus

distingués de ces sociétés me semblaient bien moins heureux que vous ne

pourriez le croire. L’amusement ne fait pas le bonheur, et l’on vivrait

fort mal, si l’on était réduit à ne vivre que de glaces ou de biscuits.

Un fond d’occupation et d’intérêt manquait toujours: c’est ce qui fait

que vos magistrats étaient plus heureux que vos seigneurs, et qu’à

Versailles on désirait toujours la guerre. Il me semble qu’on vivait

trop en public. Il n’était pas permis de fermer son salon, même pour

mourir. On n’avait pas d’idée des plaisirs domestiques: aujourd’hui

c’est le contraire. On oubliait trop que le manque de sympathie est le

grand chemin du gouffre de l’ennui. Ce n’est pas que les Français

manquent de sensibilité, comme l’ont dit quelques sots Anglais; les

grandes passions à part, vous êtes la nation de l’Europe la plus

sensible. Mais alors la sensibilité de chacun était distraite, et, si

j’ose m’exprimer ainsi, dépensée en petits paquets par le grand nombre

de personnes qu’on voyait chaque jour. La sympathie est comme tout autre

chose; elle s’épuise. L’homme qui a cent amis ne peut pas les aimer

comme s’il n’en avait que deux. Le Français d’alors portait la plus

grande franchise et le plus parfait abandon dans l’amitié; il aimait de

tout son cœur ses cent amis. Mais un homme qui a cent amis, doit se

résoudre à en voir chaque jour un ou deux très-malheureux. Il fallait

prendre la chose au tragique; mais alors on aurait manqué de politesse

envers les quatre-vingt-quinze amis heureux. Ce n’était pas faute

d’avoir un excellent cœur, si une certaine philosophie gaie était

excitée également chez les Français, et par les folies, et par les

malheurs de leurs compagnons de vie. A l’exception de quelques petits

accès de galanterie, on ne voyait guère de sympathie pour les malheurs

des amis les plus intimes. Il s’agissait de tirer de tout de l’agrément

et des épigrammes, et les gens qui ne disaient pas de bons mots sur les

malheurs de leurs amis, étaient bien aises du moins de les oublier dans

la société de ceux qui en disaient. De là un système de raison porté

dans la douleur; et c’est de très bonne foi que madame du Deffand,

arrivant souper en grande compagnie chez madame de Marchais, lorsqu’on

lui parle de la perte du président Hénault, le plus ancien de ses amis,

répond: _Hélas! il est mort ce soir à six heures: sans cela vous ne me

verriez pas ici._»

PÉSARO, _2 juin_.--Je visite les jardins du comte _Mosca_, avec les fils

du marquis B***. Un jeune Français, élevé à Paris dans les meilleures

maisons d’éducation, y trouve de bons professeurs qui l’introduisent

dans les sciences, à la suite des savans de Paris et de Londres, qui

sont les premiers du monde. Il apprend la chimie avec Davy, l’économie

politique avec Say, l’art de penser avec Tracy; mais il pense beaucoup à

sa cravate. Entre-t-il enfin dans le monde, sa grande affaire est

d’_avoir de l’esprit_, il lit et oublie mille volumes; et, au bout de

deux ou trois ans, prend un état. Un jeune Italien est élevé dans

quelque collége superstitieux, avec les livres du seizième siècle. Il

sort de la société des prêtres, sauvage, silencieux, souverainement

défiant. Pendant deux à trois ans, il travaille beaucoup, mais au lieu

de lire Delolme ou Montesquieu, il lit Vico, ou tel autre auteur

suranné. En économie politique, il en est encore à Condillac; ainsi de

tout. Au bout de deux ou trois ans, il devient cavalier servant;

l’amour, la jalousie, les passions s’emparent de lui, et de sa vie il ne

r’ouvre un volume.--Charmante société de madame la comtesse Perticari!

C’est la fille du célèbre Monti; elle sait le latin mieux que moi.

ROVIGO, _4 juin 1817_.--Enfin je suis hors des États du pape. A Bologne,

le caractère ferme des habitans fait qu’ils ne sont pas tout-à-fait à la

merci de leurs laquais et des pr***. D’ailleurs le cardinal L. est un

homme d’esprit qui prétend qu’il ne sait jamais rien de tout ce qu’il

apprend par les confessions. Un de ses prélats me disait: «L’individu le

plus éclairé n’est pas toujours le plus heureux; il n’en est pas de même

d’une nation dont presque tout le malheur vient de semer dans ses

citoyens des désirs contradictoires.» M. Le Voyer-d’Argenson n’eût pas

mieux dit[51].

[51] Comme de dix pages qu’on lit en 1817, ailleurs qu’en France, cinq

sont composées par des écrivains vendus, trois par des gens qui

aspirent aux places ou aux croix, et près de deux par des gens qui

ont des ménagemens à garder, les curieux doivent rechercher tous les

écrits d’opposition, même ceux que leur exagération condamnerait à

l’oubli, si les délits de la presse étaient soumis au jury. Il

fallait toutes ces phrases pour que je pusse conseiller le livre de

M. Gorani, sur Italie, 3 vol. 1798. A Londres, tous les jeudis, il y

a conseil d’avocats, chez M. Murray, pour savoir ce qu’on peut

imprimer.

_5 juin, minuit._--Je viens de rire aux larmes pendant deux heures.

L’actrice la plus séduisante que j’aie vue depuis Mlle Mars, chantait

_la Comtessa di Colle ombroso_, opéra charmant de Generali. Quelle

physionomie! quel jeu! quels yeux! quelle soirée pour qui a connu

l’amour! Je n’oublierai pas _Caterina Liparini_. Dès qu’elle quittait la

scène, je me trouvais dans les idées les plus élevées du _beau idéal_,

confirmant ou détruisant les principes par ce charmant exemple. Le Guide

disait qu’il avait cent manières de faire regarder le ciel par une belle

femme. J’ai vu ce soir l’amour, le dépit, la jalousie, le bonheur

d’aimer, exprimés aussi de cent façons différentes.

Un tel feu d’artifice du sentiment le plus vif et de la gaîté la plus

folle doit bientôt s’éteindre. La Liparini est une belle blonde aux

traits délicats; il faut qu’elle soit laide ou froide d’ici à trois ans.

Quelle folie, quelle excellente scène de comédie que le terzetto de _la

Didone abandonata_, qu’elle prend l’idée de faire chanter à ses deux

amans sur un mot de dépit que lui dit l’un d’eux, et qui est dans la

Didon: voilà la folie de la jeunesse; voilà ce qui manque à la comédie

française.

ROVIGO, _6 juin 1817_.--Je crois que je deviendrais fou de cette belle

femme; sa taille est svelte, ses yeux divins; elle a reçu la meilleure

éducation à Milan. Je viens de la voir jouer, de refuser de lui être

présenté, et je pars à l’instant même, minuit sonnant, par une tempête

superbe. Toutes mes idées de bon sens, tous mes principes sur l’Italie,

commencent à s’obscurcir.

PADOUE, _18 juin 1817_.--Il n’est pas de contraste plus frappant que

celui des terres du pape et des États de Venise. Ici, la volupté est en

honneur; tous les fronts sont épanouis; tout le monde rit, plaisante, et

parle haut. Les gens à qui j’ai présenté hier mes lettres de

recommandation sont aujourd’hui de vieux amis; cette ouverture de cœur

est bien remarquable en Italie. On me présente à toutes les dames, qui,

de huit à neuf, se réunissent au café _del Principe Carlo_. En voyant

cette société brillante de naturel et de gaîté, et cela dans la plus

pauvre ville du monde, je me rappelle la pruderie de Genève; et ces

gens-là se croient les _sages_!

Depuis que je suis ici, l’on me fait souper, tous les soirs, à trois

heures du matin, chez l’excellent restaurateur Pedrotti. Le temps coule

pour moi; je vis doucement avec vingt ou trente amis intimes, dont la

figure ne m’était pas connue il y a huit jours. Le soir, je vais dans la

loge de _Pacchiarotti_ parler des beaux jours de la musique; il me

raconte qu’à Milan on lui faisait répéter jusqu’à cinq fois le même

morceau. Il a encore tout le feu de la jeunesse; on voit que l’amour a

passé par là, et comme on sait, c’est un castrat; il a eu la recherche

d’apporter ici les plus beaux meubles de Londres. Il a, dans son jardin

anglais, au milieu de la ville, entre Sainte-Justine et le _Santo_, la

tour où le cardinal Bembo passa les plus belles années de sa vie à

écrire son histoire sur les genoux de sa maîtresse. Cette âme, qui

pétille dans tous les traits de Pacchiarotti, et qui, à son âge de

soixante-dix ans, le rend encore sublime quand il veut se donner la

peine de chanter un récitatif, écorne un peu la théorie. J’ai plus

appris de musique en six conversations avec ce grand artiste, que par

tous les livres: c’est l’âme qui parle à l’âme.

ARQUA, _le 10 juin_.--Je viens de passer quatre jours dans les Monti

Euganei, à Arqua, le séjour de Pétrarque, à _la Bataille_, lieu célèbre

par ses bains. C’est aux _eaux_ que se déploie tout _le bonheur_ du

caractère vénitien: j’y ai rencontré M. le comte Bragadin, l’un des

hommes les plus aimables que j’aie jamais vu: rien d’appris, rien de

pédantesque, rien de touché par le souffle desséchant de la vanité, dans

cette amabilité folle des Vénitiens. C’est _la saillie du bonheur_ et du

bonheur, malgré les circonstances ordinaires de la vie. Par exemple, le

comte Bragadin, d’une des quatre familles les plus nobles de l’Europe,

n’a pas remis les pieds à Venise depuis la chute de sa patrie. Se

figure-t-on un de ces voltigeurs toujours grogneurs, souvent méchans,

les portraits de la fatuité vieillie? On est aux Antipodes de la manière

d’être de l’aimable Vénitien.

Les Vénitiens et les Milanais se détestent autant que des gens très-gais

et des gens très-bons peuvent détester. Ces haines générales et

réciproques sont le trait marquant des villes d’Italie, la suite des

Tyrannies du moyen âge, et le grand obstacle à la liberté: c’est la

compensation de leur originalité. En France, il n’y a que Paris; Paris

écrême tout. Si Arras ne déteste pas Lille, c’est faute de _vie_, et

beaucoup aussi, grâce au gouvernement juste dont elles jouissent depuis

vingt-cinq ans. Pour moi, une fois que je ne suis plus à Paris, j’aime

autant Valence que Lyon. En Italie, l’acteur, le livre, homme puissant,

qui sont portés aux nues à Brescia, sont sifflés à Véronne. Como, petite

ville à trente milles de Milan, vient de bâtir à ses frais un théâtre de

huit cent mille francs, plus beau qu’aucun de ceux de Paris, et siffle

fort bien les grands acteurs de Milan qui viennent y chanter. Il faut

toujours répéter _la Pianta uomo nasce piu robusta quì, che altrove_.

On ne plaisante que dans le royaume d’Italie; partout ailleurs, le

langage sérieux, exact, méfiant, que donne le voisinage du _pacha_, à

Rome surtout. Ma pratique constante est d’aller au spectacle et de me

placer près de l’orchestre, de manière à suivre la conversation des

musiciens. A Turin, ils se regardent d’un air en dessous, parlent peu,

souvent un sourire amer; ils plaisantent sans cesse entre eux, à Milan,

du ton de la plus parfaite bonhomie. On se raconte en détail le dîner

qu’on a fait à _l’osteria_, il y a quinze jours, où l’on s’appitoie sur

le sort d’un ami malade; tout cela d’un air tranquille, heureux, posé,

sans laisser le moindre sous-entendu dans les idées. Tandis que le

Milanais entretient un ami, il fait de la main vingt signes de tendresse

aux amis qui passent. A Venise, ce sont vingt signes plaisans; tout est

sous-entendu, vif, joyeux, allègre. Le fils du doge est aussi gai que le

gondolier; ses intrigues sont aussi publiques. En vous donnant des

nouvelles de quelqu’un, on ne manque jamais de nommer la dame qu’il

_sert_. Lorsqu’on cite une partie faite il y a dix ans, à Fuzina ou à

l’île de Murano, on ne manque jamais de rappeler, même devant les maris,

qu’alors la _Pepina_ était _servie_ par un tel; que c’était l’époque où

la _Marietta_ était jalouse de _Priuli_, etc. A Venise et à Boston, la

gaîté et le bonheur sont en raison inverse de la bonté du

gouvernement[52].

[52] On peut dire que le gouvernement ne passe dans les mœurs qu’au

bout de cent ans. Boston sent encore les effets du hideux esprit de

secte. Ce fut la première législation de l’Amérique.

La vue du bonheur produit le _sourire_; c’est la vue soudaine d’un de

nos avantages sur le voisin, qui produit le _rire_. A mon grand

étonnement, c’est le _sourire_ qui règne dans le Milanais; en France,

c’est le _rire_. La vanité donne une tendance générale à la

plaisanterie; le paysan français fait des plaisanteries, même tout seul,

et il s’en amuse; mais l’envie gâte tout.

Cependant, je crois la France le pays le plus heureux de l’Europe:

c’est-à-dire, on y a tout le matériel du bonheur; le règne des partis

empêche peut-être un peu de le sentir. Je souhaiterais aux Français la

bonhomie de la Lombardie.

Le grand trait du bonheur de la France, c’est que l’industrie y est bien

et sûrement récompensée. En Italie, un manufacturier élève un bâtiment,

achète des ustensiles, _met dehors_ un capital considérable, c’est

autant de _prise_ qu’il donne au pacha voisin: il en est plus esclave;

il faut qu’à tout prix il se mette bien avec le pacha. L’Italie, n’ayant

presque pas eu de domaines nationaux, n’a pas, comme la France, à

s’enorgueillir du bonheur de dix millions de paysans heureux parce

qu’ils sont petits propriétaires. Le peuple de France est déjà arrivé à

une conséquence; quand un homme obtient une place, la première question

est: Qu’a-t-il fait pour la mériter? La loi sur les élections, loi

sublime qui est un grand pas vers ce que le gouvernement d’un pays à

frontières doit être, _l’aristocratie proportionnelle de la propriété_,

cette heureuse loi, dis-je, pour peu qu’elle dure, augmentera l’orgueil

de la propriété et toutes les vertus qui tiennent à l’orgueil.

La classe la plus estimable en France, les dix millions de paysans,

petits propriétaires, est la plus scélérate en Italie. A Parme, mon

conducteur de sédiole me contait, sans nulle vergogne, comme quoi il

avait gagné les vingt-sept napoléons avec lesquels il avait acheté

cheval et sédiole _au métier de voleur_. Nous passâmes dans trois

endroits où il me dit en toute simplesse qu’il avait assailli des

voyageurs. Au contraire, l’horreur du vol est extrême chez le paysan

français. A quoi doit-il ses vertus? A ce que nos méprisables journaux

maudissent tous les matins.

Le trait marquant du paysan français, c’est le _bonheur_[53]; du paysan

italien, c’est la _beauté_. Le peu de beauté qu’il y a en France est

gâté par l’affectation; l’air simple, froid, et passionné, quand la

circonstance le porte, est naturel au paysan italien, ce qui ne veut pas

dire que les trois quarts du temps il n’a pas l’air féroce du sujet du

despotisme. Il y a exception complète pour le P***, où le paysan est au

même degré d’avilissement moral que le nôtre en 1787. Entendez toujours

par avilissement moral, malheur et scélératesse. Le scélérat qui vous

fait horreur comme assassin, vous ferait pitié comme père de famille.

[53] Le tiers de la nation anglaise est à l’aumône: cela compense la

liberté de la presse.

La sympathie est facilement réveillée en France, ce qui veut dire en

d’autres termes qu’elle est rarement profondément réveillée. Quant à la

sympathie dans les états de Rome et de Naples,

Première charité commence par soi.

Tout à fait au bout de l’Italie, à l’extrémité des Calabres, on

rencontre quelques vertus des peuples sauvages, mais empoisonnés par la

superstition, la _seule loi qui y soit en vigueur_.

Que je voudrais pouvoir ôter toutes ces conclusions vagues, et mettre

les anecdotes dont je les tire! Parmi celles dont j’ai enrichi mon

journal ces jours-ci, l’histoire de M. de La Fontaine me semble assez

innocente.

«En 1810, M. de La Fontaine, jeune capitaine français, de la figure la

plus intéressante, nous arriva à Florence, c’est un Florentin qui parle

au café de _la Bataille_. Il s’établit chez Schneider, achète des

chevaux, fait une grande dépense; il va dans le monde et y traite même

assez légèrement la cour de madame Elisa; il ose, dans un bal masqué,

plaisanter madame de Montecati** sur une découverte récente due au génie

de cette dame. Le lendemain il reçoit l’ordre de partir; alors il avoue

à M. Duter*** qu’il est horriblement blessé d’un coup de pistolet chargé

avec des clous; il a offensé des gens d’Udine qui l’ont assassiné. La

princesse oublie son ordre; le jeune capitaine était de nouveau reçu

dans le monde, lorsqu’un matin il se présente tout pâle à M. Duter***:

«Je viens de reconnaître les gens qui m’ont assassiné à Udine.--Ne

craignez rien, lui dit le sage commissaire, je vous sauverai, quoique je

n’ignore pas pourquoi l’on vous en veut.» Le capitaine avait trempé dans

une petite conspiration contre Buonaparte; et, trouvant les ressources

des conjurés ridicules, il le leur avait dit en ajoutant qu’il ne se

mêlait plus de rien. M. de La Fontaine s’amuse à Florence encore

quelques mois, et guérit ses blessures. Il part pour Naples et a soin de

se tenir toujours avec les aides-de-camp du roi. Un matin, qu’il est à

la chasse avec eux, on l’entend appeler au secours à vingt pas dans le

bois. On accourt pour le voir tomber de deux coups de fusil, l’un lui

casse le bras, l’autre la cuisse, et l’on poursuit vainement les

assassins qui ont le temps de faire entendre ces paroles: _Au revoir._»

PADOUE, _le 19 juin_.--J’ai rencontré un grand, beau jeune homme,

Allemand, riche, blond, grand seigneur. Il m’a parlé avec

enthousiasme... d’un pantalon large qu’ils veulent établir en Allemagne.

S’ils peuvent parvenir à restaurer un costume national, ils ne doutent

pas que l’Europe ne leur accorde d’être une nation. Ce pauvre comte! il

met beaucoup d’importance à ce pantalon; il l’estime bien plus que vingt

journées comme Hohenlinden ou Marengo.

Ces pauvres Allemands meurent d’envie d’avoir du caractère. Dans le

monde, c’est la marque à laquelle on reconnaît les gens qui n’en ont

point[54].

[54] Quoique ces détails soient exacts, je ne les aurais pas rappelés

si je n’avais encore un peu d’humeur des grosses sottises que nous a

dites un de ces grands hommes d’Allemagne dont le nom ne peut pas

passer le Rhin, l’auteur du _Mercure de Coblentz_.

Il est savant; voyant que je manque du _sens intérieur_ nécessaire pour

comprendre le sublime de la redingote courte, des cheveux longs et du

pantalon large, il me prouve au long les beautés de leur littérature. Je

vois que les fiers Germains sont susceptibles comme des parvenus.

Les Allemands n’ont qu’un homme, Schiller, et deux volumes à choisir

parmi les vingt tomes de Goethe. On lira la vie de ce dernier, à cause

de l’excès de ridicule d’un homme qui se croit assez important pour nous

apprendre, en quatre volumes in-8º, de quelle manière il se faisait

arranger les cheveux à vingt ans, et qu’il avait une grand’tante qui

s’appelait _Anichen_. Mais cela prouve qu’on n’a pas en Allemagne le

_sentiment du ridicule_; et quand on n’a pas ce sentiment, et qu’on veut

à toute force faire de l’esprit, on est bien près de tomber dans ce

qu’on ne connaît pas; et quand on s’avise de juger de l’esprit des

autres et de décider du haut de son tribunal tudesque, que Molière n’a

fait que des _satires tristes_, on est bien près de faire rire l’Europe

à ses dépens.

En littérature, les Allemands n’ont que des prétentions. Eux aussi ne

seront quelque chose qu’après la liberté; mais c’est le contraire des

Italiens: ils veulent y arriver avec tant de science qu’ils y

parviendront les derniers. Ce sont les brochures du colonel _Massemback_

qui forment une langue, parce qu’au lieu de songer à montrer qu’il a

bien de l’esprit, il ne songe qu’à expliquer clairement des idées qui

l’intéressent vivement.

Je remarque que dans tout ce que font les Allemands, ils sont beaucoup

plus influencés par un vain désir _de faire effet_, que par aucun

transport d’imagination ou par la conscience d’une âme extraordinaire.

Le goût se détermine tout seul vers le sujet pour lequel on se sert du

talent:

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies...

Mais ces choses-là ne sont pas à l’usage des Allemands; leur affaire est

de déclamer contre _l’esprit_, et l’esprit est un despote qu’ils adorent

jusqu’à la duperie. Ils écrivent, non pas parce qu’ils sont tourmentés

par leurs idées sur un sujet, mais parce qu’ils pensent avoir trouvé un

sujet sur lequel, en prenant les peines convenables et faisant les

recherches nécessaires, l’on peut parvenir à imaginer quelque chose de

brillant: c’est dans ce sens qu’ils lisent et méditent. A la longue, ils

parviennent à quelque point de vue étrange et paradoxal; alors l’œuvre

du génie est faite; il ne s’agit plus que de l’établir avec toute leur

artillerie d’érudition et de philosophie transcendante. Mais dans tout

ce travail courageux, ils n’ont pas à se reprocher l’ombre d’une opinion

à eux: si on les voit toujours travaillant comme des forçats, c’est pour

arriver à prouver le système qu’ils trouvent brillant. Du reste, aucun

sujet ne leur semble au-dessus de leur portée. Moins ils ont à dire,

plus ils étalent leur grand magasin de principes logiques et

métaphysiques.

Dans le fait, c’est un peuple bon, lourd et lent qui ne peut être mis en

mouvement que par quelque impulsion violente et souvent répétée. Leurs

auteurs, par exemple, lorsqu’ils en sont à leur second volume, perdent

tout jugement, tout pouvoir sur eux-mêmes, et rien ne peut les empêcher

de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n’est plus

pour eux _ce qui est_, mais ce qui, d’après leur système, _doit être_.

Le plaisant, c’est leur philosophie, dans laquelle, dès l’abord, ils

proscrivent _l’expérience_ sous le nom d’empirisme. Après ce petit mot,

on peut aller loin sans avancer; je n’avancerai pas moi, car je sens que

je m’ennuie moi-même. Que serait-ce si je rapportais les preuves de

détail de tout ceci que je recueille depuis sept ans que j’habite

l’Allemagne?

A l’exception des deux grands poètes que j’ai cités, tous les Allemands

ne doivent leur célébrité douteuse qu’à _l’obscurité_ de leurs écrits.

Il est aussi difficile de trouver un Italien qui ne soit pas verbeux,

qu’un Allemand qui soit clair. Ils ne veulent pas comprendre qu’avant

d’avoir des chefs-d’œuvres littéraires il faut avoir de belles mœurs;

or, on peut voir les Mémoires de madame la Margrave de Bareith, la sœur

du grand Frédéric. Ce qu’il y a de pis pour les beaux-arts dans les

barbares[55] que décrit cette princesse, c’est qu’ils manquent de

naturel; aussi, manquent-ils de belle prose, et c’est la prose qui est

le thermomètre des progrès littéraires d’un peuple. _La guerre de Trente

Ans_, de Schiller, est d’une emphase ridicule; il y a loin de là à Hume

et à Voltaire.

[55] Voir le _Mercure du Rhin_.

_20 juin 1817._--Je me sépare enfin de mes chers Padouans, les larmes

aux yeux. Je promets de revenir à la fête du _Santo_, au mois d’août:

alors la population est doublée. Quant à mes Anglais, ils sont établis à

Venise depuis quinze jours; ils ont déclaré que Padoue était le plus

triste trou de l’univers. Ils ont raison, pour qui ne voit pas le moral.

Pour moi, je dirai toujours: Vive le despotisme de l’ancien gouvernement

de Venise! Je trouve un voyageur français qui m’est recommandé. Quels

singuliers êtres! Pour que le rôle de fat fût passable, il faudrait

qu’au lieu d’affecter la satiété de toutes les jouissances, ils en

eussent les transports. Les Français passent par là dans leur jeunesse;

il leur en reste un vernis de satiété. Les Italiens, au contraire, se

livrent avec transport à la jouissance présente, et les transports de

mon voisin augmentent les miens: il y a sans doute un effet nerveux. Mon

Français m’a _séché_ à fond pendant trois jours. J’ai été ravi de le

voir partir. Sa présence est le plus grand malheur qui me soit arrivé

pendant mon voyage. J’étais dans les cieux; il me tiraillait de toutes

ses forces pour me ramener à terre. J’écris ceci dans la barque

courrière, vis-à-vis de _Strà_. Je m’arrête pour voir ce joli palais

volé aux Pisani par Buonaparte[56].

[56] Je ne sais pourquoi Buonaparte voulait écraser les nobles de

Venise, qui sont les meilleures gens du monde, et faisait tant

d’avances aux Piémontais qui se moquaient de lui. Il avait si peu

lu, que je parie qu’il était trompé par ce mot de _république_. Les

nobles de Venise étant maîtres de l’État, se faisaient grâce de

l’impôt. Buonaparte eut l’idée de réclamer tout cet arriéré. Les

Pisani se trouvèrent devoir une somme énorme, et on leur prit leur

beau palais de Strà.

On m’y présente à M. Brocchi, de Milan, le premier géologue de

l’Italie. Pour connaître parfaitement le physique de ce singulier

pays, il faut lire la _Conchiologia Fossile_, de M. Brocchi, et le

_Voyage d’Arthur Young_, si mal traduit.

VENISE, _le 21 juin_.--Mon cœur est malade. L’opéra _seria_, et l’opéra

_seria_ joué par des cantatrices froides, ne peut que m’intéresser

faiblement. Je m’amuse à voir déraisonner mes Anglais; tout leur fait

horreur dans ce pays: je parle à des Puritains.

VENISE, _22 juin_.--Rien à écrire: tout m’ennuie. Oserai-je vous le

dire? Vingt fois par jour je suis tenté de faire un paquet de toutes mes

lettres de crédit, de les renvoyer à Berlin, de ne me réserver que deux

cents louis, et de voler à Rovigo. Après tout, que puis-je perdre en

Italie? de l’argent. Je me surprends avec cette dangereuse maxime: Huit

jours de bonheur valent mieux que dix ans de cette vie insipide que je

mène avec mon ministre.

VENISE, _23 juin_.--La Marcolini chante ici le _Tancredi_. Elle fait

admirer les restes d’une belle voix et d’un jeu ferme. Le moment

d’enthousiasme pour la gloire, _Alma gloria_, va au cœur. Cet opéra de

_Tancredi_ est digne qu’on prenne la peine d’en corriger les paroles. M.

Previda, homme d’esprit, et rédacteur du journal, me dit qu’on joue à la

fois _Tancrède_ à Barcelone et à Munich. Un jour, il dit à Vienne, dans

la société, que Buonaparte était un grand général. On l’envoya servir

trois ans, comme simple soldat, dans un régiment qui faisait la guerre.

Il ne voulut jamais déserter.

VENISE, _24 juin, à trois heures du matin_.--Je viens d’entendre M. le

duc de ***, qui joue supérieurement de la harpe. Je suis étonné de ses

jugemens sur la musique: madame Al** se moque de moi. C’est une chose

convenue en Italie, que mieux on joue d’un instrument, moins on est juge

de ce qu’on joue. Je vois trois raisons:

1º La longue société avec des croque-notes;

2º On est habitué à entendre sans enthousiasme les plus belles choses

qu’on joue;

3º Le difficile auquel on fait attention n’est pas le difficile

d’émouvoir les cœurs. Je me rappelle l’anecdote contée par Collé, de ce

secrétaire si bête, qu’il écrivait, sans s’en douter, une lettre où l’on

parlait de lui: il songeait à former de beaux caractères. Le cœur d’un

homme fort sûr sur instrument est différent du mien; il trouve du

plaisir dans cette harmonie compliquée qui montre la science du

compositeur, et fait paraître l’habileté de l’exécutant. Plaire aux

sens, ou toucher les cœurs n’est rien pour lui; mais son plaisir n’en

existe pas moins, et peut être fort vif.--Pour la musique, j’éprouve des

différences, de jour à jour, aussi sensibles qu’un accès de fièvre.

VENISE, _24 juin_.--Ce soir, au café de Florian, sur la place

Saint-Marc, vers les une heure, il y avait quarante ou cinquante femmes

de la haute société. On me conte que dans une tragédie, au théâtre _San

Mozè_, on voyait un tyran qui présente son épée à son fils, et lui

ordonne d’aller tuer sa bru. Ce peuple heureux ne put pas supporter la

force de cette touche de _clair-obscur_; toute la salle poussa de grands

cris, et ordonna au tyran de reprendre l’épée qui était déjà dans les

mains de son fils. Ce jeune prince s’avança vers l’orchestre, et eut

beaucoup de peine à faire sa paix avec le public, en lui assurant qu’il

était loin de partager les sentimens de son père; il donna sa parole

d’honneur que, si le public voulait lui accorder seulement dix minutes,

il le verrait sauver sa femme.

Les comédies de Goldoni en dialecte vénitien sont des peintures

flamandes, c’est-à-dire pleines de vérité et d’ignoble des mœurs du

petit peuple de l’époque de volupté et de bonheur qui précéda

l’anéantissement de la république. Les mœurs de la haute société

auraient donné d’excellentes comédies; mais il fallait au peintre le

génie de Collé dans _la Vérité dans le Vin_, et la force sublime de

d’Églantine dans _l’Orange de Malte_. Un év*** voulant engager sa nièce

à être la maîtresse d’un prince, tout en lui faisant des remontrances.

Je ne puis absolument pas conter l’anecdote du Juif dans le lit pour

réavoir les diamans, de la jolie femme revenant de chez le patriarche,

pour sauver un malheureux injustement condamné, et trouvant son amant au

sortir de sa gondole. L’excuse qu’elle lui fait est ce que j’ai vu de

plus divin dans aucune anecdote: c’est comme le doge Mocenigo, prenant à

part le jeune prince allemand _Anch’ a mi_. J’en sais une trentaine de

ce genre: c’est ce qu’il y a de plus fou, et jamais la moindre teinte

d’_odieux_. On aperçoit dans tous les caractères, depuis la simple

_Fantesca_ jusqu’au Doge, l’habitude des dispositions qui font le

bonheur. Je ne connais rien qui fasse plus enrager les Anglais, gens

d’esprit, que ces anecdotes-là. Sans le dire, ce peuple heureux savait,

depuis cent ans, qu’il n’y a de vicieux que ce qui nuit.

_Le Baruffe Chiozotte_, _Ser Brontolon_, sont d’excellentes comédies

bourgeoises, s’il peut y avoir de _l’excellent_ au théâtre, sans

_grandiose_ dans l’âme du poète.

VENISE, _25 juin_.--Je reçois à la fois toutes les lettres qu’on m’a

écrites de Paris, depuis quatre mois. Plaisir bien doux, diversion

profonde!

Je vois que, depuis cette belle loi des élections que nous devons toute

entière au génie ferme de notre Roi, la nation s’avance au galop vers le

bon sens anglais. L’année 1816 sera marquée dans l’histoire par cette

note marginale: _Éducation de la France_.

Avec la retraite de _Fleury_ va disparaître l’ancien bon ton français.

_L’École des Bourgeois_ sera inintelligible dans trente ans. Que

deviendront les arts au milieu de cette déroute générale de toutes les

idées gothiques? La peinture fera des progrès, la musique tombera; il y

a un élément raisonnable dans la peinture, et la raison va centupler de

force. Il faut un certain repos de l’âme, une certaine mélancolie pour

goûter la musique, c’est ce que donne un soleil brûlant:

Rome, Naples et Florence, en 1817 · 第 15 / 39 题