ALFIERI.

Je compte dans mon journal onze anecdotes de gens de la haute

Société qui, depuis cinq ou six ans, ont tué leur maîtresse, et se

sont ensuite donné la mort: et l’Italie n’a pas un roman. Le

_Lettere di Jacopo Ortiz_ ne sont qu’une imitation de _Werther_.

C’est dans la froide Écosse, et ce n’est pas dans la belle Lombardie

que paraissent _Waverley_ et les _Tales of my Landlord_.

[32] Ordonnance de Léopold, grand-duc de Toscane. Voir cette mesure

préconisée dans les _Influenze Morali_ de _Schedone_. On jugera du

degré de niaiserie où est tombée la littérature italienne.

BOLOGNE, _12 avril_.--Délices du retour à la civilisation, comme en

revenant de province à Paris. A ma première question en arrivant à

Bologne: y a-t-il opéra?--Oui, monsieur, la _Clémence de Titus_. Je vole

au théâtre, l’ouverture commence comme j’entre.

Ronconi, dans le rôle de Titus, excellent chanteur, la même école que

les Monbelli et Pachiarotti, un accent qui va au cœur; que n’a-t-il

vingt ans de moins! Il est encore fort agréable dans une petite salle.

La bonté de Titus m’émeut jusqu’aux larmes. Quelle tragédie que _la

Clémence_ traduite par Racine! Pour moi, les modulations de Ronconi

expriment encore mieux la bonté réunie à la puissance, que l’harmonie

des vers de Racine, particulièrement dans ce passage:

_Questo o Romani è fabricarmi il tempio._

Quelques personnes sentiront que si ces paroles étaient chantées par une

voix de basse au lieu de l’être par une belle voix de tenore, elles

perdraient ce qu’elles ont de céleste. Un poète qui ferait très-bien les

vers français, et qui ne pourrait inventer la tragédie, devrait

s’emparer de ce sujet. Il aurait un grand succès; car nous savons tous

qu’Auguste était un vil coquin. On remplacerait le rôle d’Anio, fade en

tragédie, par un Traséas, un Corbulon, quelque vieux général à cheveux

blancs, qui ne pourrait aimer Titus parce qu’il est empereur, mais qui

rendrait justice à ses grandes actions. Il aurait assez de sens pour

voir que la république est impossible, et s’en prendrait aux dieux du

désir de liberté qui le dévore, sans que son esprit puisse trouver les

moyens de créer les intérêts qui la font naître. Le Titus de Métastase

me produit le même effet qu’une bonne comédie de _l’Optimiste_: il

rafraîchit le sang.

Vitellia, l’Émilie de Corneille, la _Bonini_, jeune élève du

Conservatoire de Milan. Elle a du jeu, de la méthode et une assez jolie

voix de tête (primo soprano) qu’elle conservera, car elle est laide.

Paraît enfin Cinna (Sesto); c’est ce _Tramezani_ dont j’ai tant entendu

parler à Londres, et que je n’avais jamais pu voir. Les femmes anglaises

oubliaient toutes les règles de la pruderie, en parlant de ce bel homme;

ici le mot: _Il fait fureur_ serait faible: il est impossible d’avoir

une plus grande quantité de grâces; il est toujours en mouvement,

toujours affecté, toujours gracieux jusqu’à l’afféterie la plus outrée.

Il exprime la haine la plus féroce par les roulemens d’yeux les plus

tendres; pour moi j’aime à le regarder, et surtout à regarder les femmes

dans les loges. C’est un très-joli homme de quarante ans, qui a encore

un peu de voix. Il a besoin de s’échauffer. Il chante très-bien le

dernier air du second acte. Les dames trouvent sa voix magnifique; elles

sont de bonne foi.

Tramezani fait tout oublier, même la haine. C’est une manière de vivre

bien flatteuse que celle d’un beau chanteur. Il disait ce soir que jouer

ne le fatigue pas plus que faire la conversation. La seule nécessité de

l’entendre fait cesser les applaudissemens; et comme cependant il a

quelques jaloux, chaque soirée a pour lui l’intérêt piquant d’un drame.

Je lui ai répondu que si j’avais à choisir, j’aimerais mieux être lui

que les héros qu’il représente. Ce n’était point un compliment.

_20 avril._--Je viens enfin de découvrir un Italien qui a un peu de

génie original. Le mot _imiter_ semble avoir été créé en faveur de ce

pays. Depuis qu’ils ont laissé refroidir le feu que déposa dans leur

sein la liberté du quatorzième siècle, et cette _jeunesse des âmes_

sentant le beau après dix siècles de barbarie, circonstance unique et

qui ne se présentera plus, ils sont tombés dans le dernier degré du

marasme. Le poète imite le Dante, le prosateur les périodes de Boccace,

l’historien le style de Machiavel[33]. Mon homme est tout bonnement un

faiseur de _libretti_ pour les théâtres[34]: ordinairement ses pièces

n’ont que deux représentations, parce qu’à la seconde la police les

défend. Il a fait rire depuis trente ans aux dépens de tous les

ridicules qui ont paru en Italie. Il commença par se moquer des Français

qui emportaient les statues. Il n’a guère de réputation, parce que son

genre n’admet pas le pédantisme. J’ai failli me faire lapider ce soir

chez madame M***, en osant dire la moitié de ce que je viens d’écrire.

J’en pense encore plus. Ce génie ignoré est l’avocat _Anelli_, de

Dezenzano. Il y a dans sa manière du Dancourt, du Gozzi, et un peu du

Shakespeare. Les Français, surtout les gens moulés sur _La Harpe_, ne

trouveraient que de la bouffonnerie la plus basse. Tel est l’excès de

notre _vanité_: nous voulons savoir, avant de rire d’un trait plaisant,

si les gens de bon ton le trouvent tel. Mais l’_imprévu_ est la

condition principale du comique. Que faire? Ne plus rire qu’au théâtre

où l’on rit sans conséquence. Voilà tout le secret de la fortune des

_Variétés_. Le peu de comédie qui végète encore en France s’est réfugié

au théâtre, où il y a trois cent soixante-cinq nouveautés par an. Le

plaisir que les jeunes gens trouvent aux _Français_ n’est pas la joie du

théâtre, c’est le plaisir d’un cours de littérature bien fait, le

plaisir des souvenirs classiques. Ces jeunes gens sont réduits aux

jouissances de vieux pédans.

[33] Monti, Verri, Botta.

[34] Ce mot vaut mieux que de les appeler des _poëmes_.

Jamais un Français vulgaire ne comprendra le talent d’Anelli: c’est la

muse comique _courant des bordées_ contre la monarchie la plus

soupçonneuse.

N’a-t-il pas eu la hardiesse de se moquer, sous Buonaparte, de la

nullité du sénat d’Italie? C’est là tout le secret des longues scènes de

_Papatacci_ dans l’_Italiana in Algeri_[35].

[35] _Mangiar, bere è lasciar fare._

On passe ces scènes à Paris, où d’ailleurs ce pauvre opéra est gâté

de toutes les manières. En 1816, il était donné à Milan avec une

pompe orientale. Il fallait voir _Galli_ dans le rôle du Bey;

_Paccini_ Caïmacan, et la _Marcolini_ dans l’Italiana.

Aujourd’hui il vient de tourner en ridicule Tramezani au milieu de son

triomphe. Dans ce pays c’est un trait d’esprit, mais c’est encore plus

un acte de courage. Telle femme le haïra encore dans dix ans.

A en juger par mes Anglais, les étrangers quittent l’Italie sans même se

douter des mœurs de ce pays. Ceux qui commenceront à les entrevoir

doivent lire l’opéra buffa en un acte, intitulé: _I Virtuosi da Teatro._

Ce sont les mœurs des coulisses d’Italie. Cela n’a nul rapport avec nos

théâtres, les troupes ici ne durant jamais que trois mois. Dans la farce

d’Anelli, le frère de la première danseuse a une dispute avec le père de

la _prima donna_. Il reste seul avec celle-ci, qu’il trouve jolie. Pour

faire connaissance, il lui propose de chanter un duo de l’opéra célèbre

l’_Eroe smorfioso_, le _Héros doucereux_. Ici commence la plus drôle de

critique du héros Tramezzani. Il était, ce soir, dans une loge, faisant

bonne mine contre mauvais jeu. Paccini, qui fait l’amoureux de la

cantatrice, imite jusqu’aux moindres gestes du héros. A un passage

très-pathétique, il s’interrompt pour dire à sa belle: «Ici, ma chère,

je te montre les dents, ne pouvant te montrer mon âme.» C’est qu’une des

grâces les plus répétées de Tramezzani consiste à découvrir des dents

superbes. Je crois que, de ma vie, je n’ai tant ri. La musique est de

Mayer. Les _Virtuosi da Teatro_ alternent avec la _Clémence de Titus_.

Les femmes sont furieuses, et peut-être communiqueront-elles leur colère

à la police. A Paris, une plaisanterie n’est qu’une plaisanterie; chez

un peuple _étiolé_ par la monarchie absolue, un homme qui souffre la

plaisanterie, est un homme que le _pacha_ abandonne, est un homme perdu.

_21 avril._--La _Clemenza di Tito_ pour la dernière fois. Au total,

faible contre-épreuve du génie de Mozart. Je revois avec plaisir que ce

grand homme n’a pas toujours un style _tendu_ comme nos tragiques

ennuyeux. Il y a plusieurs motifs gais.--Il est des âmes que le moindre

appareil effarouche, et que l’_opera seria_ ennuie. Elles ne

sympathisent avec le tendre que lorsqu’il vient après le comique.

Michaut les fait toujours pleurer dans _Henri V_.

_22 avril._--Comment parler musique sans faire l’histoire de mes

sensations? On me les niera. Je pense que mes adversaires seront souvent

de bonne foi: tant pis pour eux.

_23 avril._--La haute société de Bologne a un peu de la couleur de celle

de Paris; elle est animée par quelques-uns de ces êtres charmans qui

offrent la réunion si rare de l’esprit, de la beauté et de la gaîté.

Madame Martinetti ferait sensation, même à Paris.

_24 avril 1817._--En France, les gens de province n’entendent pas raison

sur la _moralité de l’endroit_[36]. L’on est un peu moins bête en

Italie: c’est la _gloire de la ville_ qu’il est sacrilége de diminuer

par la moindre critique. J’ai voulu suivre cette idée dans le salon de

madame M***, avec des gens qui se prétendent philosophes; j’ai vu que

les nations sont entre elles comme les jeunes gens riches mal élevés.

Les Italiens sont, de plus, perdus de flatterie par les patriotes à la

_Dubelloy_. (Voir la _Biblioteca Italiana_ de Milan.) De cinquante ans

cette nation ne souffrira la vérité. Je ne crois pas qu’elle trouve

beaucoup de voyageurs qui l’aiment autant que moi, et ce soir toutes les

mines me regardaient comme ennemi.

[36] Procès de Mlle Aniche, de Bordeaux, contre le _Mercure_. Juin

1817.

BOLOGNE, _30 avril 1817_.--Je viens de passer quatre jours en

_Villegiatura_, chez le prince V***.

--Les maris n’ont pas en Italie la centième partie de la jalousie de

ceux de France. Je n’ai pas pu découvrir la cause du _Sigisbéisme_ autre

part que dans la nature. Quelques philosophes, qui étaient avec nous,

m’ont dit qu’à la fin du moyen âge, quand il y eut en Italie des foules

de petits tyrans cherchant à donner de la dignité à leur cour, en

singeant l’étiquette espagnole, les particuliers riches prirent d’eux

l’usage de donner un écuyer à leurs femmes.

Oserai-je parler du fond des mœurs? Suivant les récits de mes camarades,

je crois qu’il y a autant de maris malheureux à Paris qu’à Bologne, et à

Berlin qu’à Rome. Toute la différence, c’est qu’à Paris l’on péche par

vanité, et à Bologne à cause du soleil. Je ne trouve d’exception que

dans les classes moyennes en Angleterre, et dans toutes les classes à

Genève. Mais ma foi, la compensation d’ennui est trop forte; j’aime

mieux Paris, _oh gay_!

BOLOGNE, _1er mai_.--Je descends de cheval; on en trouve de très-bons à

louer dans ce pays, petits et de mauvaise mine, mais malins, méchans, et

d’une rapidité charmante. Je viens de _San Michele in Bosco_. C’est un

couvent situé dans une position pittoresque, comme tous ceux d’Italie;

ce vaste édifice couronne la plus jolie des collines couvertes de bois,

auxquelles Bologne est adossée; c’est comme un promontoire ombragé de

grands arbres qui avance sur la plaine. Mes amis m’ont conduit là pour

voir les anciennes peintures de l’école de Bologne; ils mettent un grand

prix à la _priorité_ dans les arts; ils veulent, à ce qu’il m’a paru,

détrôner _Cimabue_, le plus ancien barbouilleur de l’école de Florence.

Dieu vous garde de jamais voir ses ouvrages!

Nous trouvons sur cette colline cet air frais, l’_aura_ de Procris, dont

on ne peut connaître le charme que dans les pays du Midi. Couché sous de

grands chênes, nous goûtions en silence une des vues les plus étendues

de l’univers. Tous les vains intérêts des villes semblent expirer à nos

pieds; on dirait que l’âme s’élève comme les corps; quelque chose de

serein et de pur se répand dans les cœurs.

Au nord, nous avons devant nous les longues lignes des montagnes de

Padoue, couronnées par les sommets escarpés des Alpes de la Suisse et du

Tirol. Au couchant, l’immense océan de l’horizon n’est interrompu que

par les tours de Modène; à l’est, l’œil se perd dans des plaines sans

bornes: elles ne sont terminées que par la mer Adriatique qu’on aperçoit

les beaux jours d’été, au lever du soleil; au midi, autour de nous, sont

les collines qui s’avancent sur le front de l’Apennin; leurs sommets,

couverts de bouquets de bois, d’églises, de _villa_, de palais,

déployent la magnificence des beautés de la nature, secondée par ce que

les arts d’Italie ont de plus entraînant. Le bleu foncé de l’atmosphère

n’était altéré par quelques légers nuages d’une éclatante blancheur, que

tout-à-fait à la ligne de l’horizon.

Nos cœurs, pleins d’émotion, jouissaient en silence de tant de beautés,

quand tout à coup un de nos compagnons se lève, et du ton le plus

impétueux, récite le sonnet suivant, fait par un habitant de Bologne, à

la première nouvelle du passage du Saint-Bernard par _l’armée de

réserve_.

Vidi l’Italia col crin sparso, incolto

Colà dove la Dora in Po declina,

Che sedea mesta, e avea negli occhi accolto

Quasi un orror di servitu vicina,

Nè l’altera piangea: serbava un volto

Di dolente bensi, ma di reina:

Tal forse apparve allor, che il pié disciolto

A’ ceppi offrì la liberta latina:

Poi sorger lieta in un balen la vidi,

E fiera ricomporsi al fasto usato

E quinci, e quindi minacciar più lidi.

E s’udia l’Apennin per ogni lato

Sonar d’applausi, e di festosi gridi:

Italia, Italia, il tuo soccorso è nato[37]!

Et des cris se sont fait entendre sur cette dernière branche de

l’Apennin; mais combien différens de ceux de 1800! Les Italiens ont

raison: Marengo avança d’un siècle la civilisation de leur patrie, comme

une autre bataille l’a arrêtée pour un siècle.--Un prince de Bologne,

croyant à la délivrance de l’Italie par Murat, leva, en vingt-quatre

heures, un régiment de 1500 hussards, dépensa 200,000 fr., l’équipa en

trois jours, et le quatrième était en ligne à la tête de sa troupe.

[37] Recueil du P. Ceva, page 264. Manfredi.

Cela, et le refus de la loi sur le timbre à Buonaparte dans tout l’éclat

de sa puissance, sont des traits que la France n’égalera jamais.

BOLOGNE, _2 mai_.--Ce soir, en revenant du concert de madame G***, où

Velutti a chanté, j’ai reçu les confidences d’un de mes nouveaux amis;

il vient de me tenir sous ces beaux portiques qui conduisent au théâtre,

jusqu’à deux heures du matin. Il y a un an qu’il a quitté sa maîtresse;

il se désespère, et ne peut l’oublier; il se plaisait à me raconter les

moindres circonstances de leurs amours. J’admirais qu’un homme de

trente-cinq ans, riche, bien fait, militaire, pût avoir tant de

faiblesse ou tant d’amour: rien de plus commun en Italie. Il se couvrira

de ridicule, du moins dans nos idées françaises, en reprenant sa

maîtresse, et il la reprendra, ou mourra fou. Elle, piquée de l’éclat

d’une rupture où il n’avait que trop raison, le fera passer par les

conditions les plus dures. J’ai déjà rencontré sept à huit de ces

désespoirs. Il me semble que cela donne de la dignité à l’amour italien.

Comme un roman n’est intéressant qu’autant qu’on a le temps de le

raconter tout au long, et que je meurs de sommeil, je n’écrirai que ce

qui est observation philosophique.

1º Rien n’égale l’air froid et simple de cet homme qui me parlait, et

qui a fait des folies inouïes en amour et à la guerre. On ne concevra

jamais à Paris _la bonhomie_ de la société italienne, et

particulièrement l’air simple des militaires. Cette vanterie égoïste et

grossière, que nous appelions _blague_ parmi les officiers subalternes

des régimens, et qui donnait tant d’avantages, y est absolument

inconnue.

2º Un étranger qui a passé par une grande ville d’Italie, est moins

connu par son nom que par celui de la dame qu’il _servait_. _Esser in

servitù_ est le mot, comme _amicizia_ pour amour, et _avicinar una

donna_, pour lui faire la cour.

3º L’homme qui a fait le malheur trop évident de mon ami est un

Florentin; s’il lui faisait une scène, jamais leur maîtresse ne le

reverrait. Mon Bolonais me disait: «Etes-vous allé à Florence, au petit

théâtre d’_Ogni Santi_?--Oui.--Y êtes-vous allé un jour où _Stentarello_

jouait?--Certainement.--Avez-vous remarqué ce caractère? C’est l’homme

le plus mince et de la figure la plus sèche que vous ayez jamais vu. Il

arrange avec toute l’élégance possible son habit troué; le principal

fondement de sa cuisine, ce sont des tranches de concombres à la glace;

du reste, vaniteux comme un Castillan, peu lui importe de mourir de

faim, pourvu qu’on ne le sache pas. Si on ne lui donne pas de

l’_ella_[38], il est au désespoir. Surtout, il est beau parleur, et se

pique de ne s’exprimer que dans les termes les plus toscans. Il lui faut

trois phrases pour vous demander quelle heure il est.

[38] La plus respectueuse des quatre manières d’adresser la parole en

italien, _tu_, _voi_, _lei_, et à Florence, _ella_.

«Les Florentins vous ont dit que c’est le caractère du peuple de leur

pays: la vérité est que c’est celui de toute la nation. Par exemple, M.

***, etc.»

Cette sortie de mon amant malheureux m’a fait rassembler plusieurs

observations faites à Florence. Tous les Florentins sont maigres: on les

voit au café faire leur unique déjeuner avec un verre de café au lait et

le petit pain le plus exigu: ce qui leur coûte 3 gratz (21 cent.). Le

soir, chez _Vigne_, ils dînent pour 2 paules 1/2 ou 3 paules (le paule

vaut 55 cent.). Leur manière de se vêtir a quelque chose de singulier:

c’est plutôt un habit bien brossé qu’un habit neuf. Rien chez eux qui ne

respire l’économie la plus sévère. En tout c’est l’opposé des Milanais:

jamais de ces faces épanouies et heureuses. A Milan, la principale

affaire est de bien dîner; à Florence, de faire croire qu’on a dîné. On

cite par la ville beaucoup de gens qui vont à la cour, et qui dînent en

famille, avec deux plats; mais l’ambassadeur d’aucune puissance, à

Paris, n’a autant de galon sur les habits de ses gens.

Les Français qui étaient à Florence avaient fait enseigner au limonadier

du Café Militaire, vis-à-vis la statue équestre, à faire _la bisteca_

(le bifteck); ils allaient y déjeûner. Le peuple les voyait manger de la

viande dès le matin, et dépenser magnifiquement 23 sous. Rien n’a

peut-être plus contribué à faire respecter les Français. J’ai encore

trouvé dans Florence le proverbe _Gran Francesi, grandi in tutto_. Un

Florentin se rappelle, au bout d’un an, et avec reconnaissance, que vous

lui avez fait accepter une tasse de chocolat. Cette excessive économie

s’explique fort bien par l’histoire. Florence, dans le moyen âge, fut

immensément riche par le commerce; de république agitée, elle devint

monarchie absolue, perdit son commerce, et garda son économie, la

première vertu du commerce.

La Florence d’aujourd’hui est un port ouvert aux gens ruinés. Venise est

bien plus gaie et plus aimable; mais il faut s’accoutumer à n’avoir pour

toute promenade que des rues larges de quatre pieds, et un jardin unique

grand comme les deux tiers des Tuileries.

_3 mai 1817._--J’ai à me confesser d’une grande erreur. L’étranger qui

ne voit d’abord que les littérateurs et les gens qui passent pour des

esprits, est étonné de la sottise de ce peuple. Au contraire, il n’y a

rien de si fin et de si spirituel au monde. Les gens d’esprit sont ceux

qui n’en font pas métier. Dès qu’ils veulent se cultiver ils deviennent

pédans. Des jeunes gens étonnans par la finesse et la sagacité de leur

esprit, forment des collections d’_auteurs classiques_, c’est-à-dire

cités par la Crusca, et leur grande affaire devient de ne plus employer

de mot dans la conversation, qu’ils ne puissent montrer dans les _Canti

Carnavaleschi_, ou autre platitude imprimée au quinzième siècle. Au

premier abord, il vous faut essuyer toute cette science. C’est là que

mon courage m’avait abandonné, à mon premier passage; depuis, j’ai

découvert que, quand ces gens-là sont _naturels_, et ne veulent plus

faire d’esprit, ils sont divins.

L’esprit, à Paris, manque de sagacité, et s’allie souvent à la

badauderie, sur les grandes questions de la vie; il veut trop paraître.

Un de nos petits auteurs, charmant le premier jour, montre le _tuf_ dès

le second. En un dîner il vous parle de tout ce dont on peut parler.

Ici, un jeune homme distingué, pédant le premier jour, est enchanteur

dès qu’il ne songe plus à l’être. Les satires de Voltaire sont plates,

si on les compare aux petits poëmes satiriques qui ont couru, en ces

derniers temps, à Bologne, Venise, Milan: c’est la naïveté et la force

de Montaigne réunie à l’imagination de l’Arioste.

BOLOGNE, _4 mai 1817_.--Il y a ici sept à huit Polonaises charmantes.

Pour moi, c’est l’idéal des femmes. Elles courent les peintures toute la

journée; elles ont imaginé de se faire faire un _Cours de Peinture_ par

un Danois qui, malheureusement, paraît beaucoup trop aimable à la plus

jolie d’entre elles. Le lieu des leçons est la galerie de cet aimable

comte Mareschalchi que nous avons vu nous donner de si jolies fêtes dans

sa maison des Champs-Elysées. Je suis allé aujourd’hui à ce cours, non

pas à cause du professeur; mais pour me mettre bien avec lui, je lui ai

demandé la copie de sa leçon. Après avoir lu cinq ou six pages

d’écriture, il s’est mis à nous expliquer les très-beaux tableaux de M.

M. L’appartement dont se compose la galerie est garni de meubles de

Paris, et il y a une chambre où l’on ne voit que des chefs-d’œuvres.

«Vous savez que l’école de Florence se reconnaît à un dessin hardi qui,

sur les pas de Michel-Ange, outre un peu la partie saillante des

muscles.

«Raphaël eut l’expression, le dessin, l’imitation de l’antique. Sa

perfection est dans les figures d’Apôtres et de Vierges. Il fut un peu

froid et un peu sec dans les commencemens, comme le Perrugin, son

maître. Le _Frate_ lui apprit le clair-obscur, où il fut toujours

faible. Ce fut une grande âme.

«Le Corrége a la grâce séduisante, le clair-obscur, les raccourcis; son

âme était faite pour réinventer l’antique; mais il l’a peu imité. Ses

tableaux, chefs-d’œuvres de volupté, sont à Dresde et à Parme.

«Le Titien, et tous les Vénitiens, ont la vérité de la couleur.

Giorgione, grand homme, moissonné à l’entrée de sa carrière, en eut

l’idéal.

«L’école de Bologne est presque, dans tous les genres, la perfection de

la peinture.

«Le Dominiquin eut l’expression, surtout des affections timides, le

coloris, le clair-obscur, le dessin. Pour l’expression, après Raphaël et

lui, vient le Poussin.

«Le Guide, âme Française, eut la beauté céleste dans les figures de

femmes. Ses ombres peu fortes, sa manière suave, ses draperies légères,

ses contours délicats forment un contraste parfait avec le style de

Michel-Ange de Carravage.

«Le Guerchin fut un ouvrier doué d’un singulier coup d’œil pour rendre

le clair-obscur. Il copiait tout simplement les paysans du bourg de

_Cento_, où il travaillait à la toise. Ses figures semblent se détacher

de la toile, et conviennent aux gens qui louent, dans la peinture,

l’_illusion_.

«La Galerie Farnèse, de Rome, met Annibal Carrache au rang des plus

grands peintres. Beaucoup de gens disent Raphaël, le Corrége, Titien et

Annibal. A Bologne, on lui préfère Louis Carrache.

«L’Albane, homme froid, a bien peint les enfans et les corps de femmes,

mais non leur âme. Il n’en avait pas; l’envie l’occupa beaucoup.»

BOLOGNE, _6 mai 1817_.--Nous sommes allés, trois voitures, à

_Correggio_, pour visiter la patrie du grand homme. Tout ce que nous

avons trouvé de lui, ce sont ses Madones avec leurs beaux yeux si

tendres, qui courent les rues déguisées en jeunes paysanes.--Je me suis

aperçu que je passe à Bologne pour souverainement illibéral. La chute du

tyran n’a pas valu à l’Italie notre admirable constitution de 1814,

chef-d’œuvre de génie et de bonté dont les nations étrangères savent

admirer l’auteur, mais le rétablissement de toutes les _vieilleries_.

Voilà pourquoi l’homme souverainement dissimulé, qui abhorrait tant la

liberté, qu’il n’a pas su se parer de ses couleurs, même lorsqu’elle

était son seul moyen de salut, trouve encore des partisans, en Italie,

parmi les amans passionnés de cette liberté. Les Italiens d’une certaine

portée m’ont souvent répété que les plus bas des hommes étaient les gens

de lettres[39]. Ils partent de là pour négliger tous les livres et

l’étude du mécanisme de la liberté. Ils s’imaginent qu’un Ange la leur

apportera un beau matin.

[39] Cela n’est pas exact: ce sont les housards de la liberté; ils

sont tous les jours au feu, il faut bien qu’ils reculent

quelquefois.

Beaucoup de jeunes gens, voyant la Chambre des Pairs d’Angleterre

appuyer aveuglément le ministère qui s’est moqué d’eux à Gênes, rêvent

encore à la république. C’est là ma grande dispute avec eux. Le plus sûr

chemin du despotisme militaire, c’est la république. Pour avoir une

république, il faut commencer par se faire île. Parmi les modernes si

corrompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, c’est un roi:

voyez Berne.

Si je savais un coin du monde où l’on ne parlât pas plus politique qu’en

1770, j’y volerais, fût-il aussi loin que les jardins d’Armide. Notre

partie, toute composée de jeunes femmes et de militaires, a tourné à la

politique; c’est-à-dire qu’au lieu de rire et de profiter de nos beaux

jours, nous avons eu le plaisir de nous indigner.

BOLOGNE, _8 mai 1817_.--Veut-on le portrait des belles miladys que nous

avons ici, fait de main de maître?

«Milady R*** a 26 ans; elle n’est pas vilaine; elle est très-douce, et

assez polie; et ce n’est pas sa faute de n’être pas plus amusante: c’est

faute d’avoir rien vu; car elle a du bon sens, n’a nulle prétention, et

est fort naturelle: son ton de voix est doux, naïf, et même un peu

niais. Si elle avait vécu en France, elle serait aimable. Je lui fais

conter sa vie. Elle est occupée de son mari, de ses enfans, sans

austérité ni ostentation: si elle ne m’ennuyait pas, elle me plairait

assez.»

BOLOGNE, _9 mai_.--Admirables portraits de M. Palaggi. Un écuyer du roi

d’Italie, banquier millionnaire, s’est fait peindre en écuyer. Le

gouverneur l’a mandé, et tancé vertement; à quoi l’autre a répondu qu’il

était maître de se faire peindre avec tel habit qu’il voudrait, et que

d’ailleurs il ne rougirait jamais du costume rappelé par son portrait.

BOLOGNE, _10 mai_.--Rien ne peut distraire les Italiens, et surtout les

Bolonais, de leur politique enragée, que Alfieri. J’ai passé la soirée

avec deux personnes qui ont vécu avec lui dans l’intimité, ou plutôt,

car _sa hauteur_ ne permit jamais l’intimité, qui l’ont vu très-souvent

les dernières années de sa vie. L’un de ces messieurs lui ressemble; et,

avec beaucoup de grâce, car il était malade, nous a donné, pendant un

quart d’heure, une représentation d’Alfieri. C’est un grand homme

maigre, à cheveux rouges; sa physionomie, ses yeux surtout, sont d’un

dictateur de Rome. Il est entré dans le salon; et, à tout ce qu’on a pu

lui dire, n’a répondu qu’en sifflant. Tout le monde se récriait sur

l’étonnante ressemblance.

Quand le comte Néri est rentré, il nous a conté, entre cent traits

d’originalité, de hauteur et d’ennui, que le comte Alfieri, ayant été

présenté à madame d’Albani, à la galerie de Florence, remarqua qu’elle

s’arrêtait avec plaisir devant un portrait de Charles XII: elle dit même

que l’uniforme singulier de ce prince lui paraissait extrêmement bien.

Deux jours après, Alfieri parut dans les rues de Florence exactement

vêtu et coiffé comme le monarque suédois, à la grande consternation des

paisibles habitans.

Le comte Néri, quoique soumis en apparence à toutes les faiblesses des

mœurs italiennes, ou, pour parler clair, car pourquoi diable me

gênerais-je, quoique le plus esclave des cavaliers _serventi_, et pour

une femme qui le trompe assez souvent, est un philosophe. Probablement

il en sait autant que nous sur sa maîtresse; mais telle qu’elle est,

avec tous ses défauts, c’est encore pour lui la femme la plus aimable de

la terre, et rien ne pourrait remplacer le bonheur de passer avec elle

huit heures de toutes ses journées: d’ailleurs le mari est le meilleur

garçon d’une ville qui est pleine de gens de ce caractère. Je comprends

fort bien le bonheur du comte Néri; et, malgré la vanité française,

j’échangerais volontiers mon sort contre le sien. Sa maîtresse est une

des plus jolies femmes d’Italie, et si capricieuse, avec des fantaisies

si étranges et si gaies, qu’il faudrait être bien sot pour trouver

l’ennui auprès d’elle.

Le comte Néri m’a pris en particulier, au fond du jardin, pour que je

lui fisse le récit de la campagne de Moscou, la carte sous les yeux.

J’ai pris avec moi deux officiers qui avaient été là-bas. Je lui ai dit

qu’il n’y avait rien eu de si simple, et que ce n’était qu’à Paris que

j’avais commencé à me figurer que je venais d’échapper à un grand péril.

Tant que nous sommes morts de faim, jusqu’à la Bérésina, il ne faisait

pas trop froid; dès qu’il a gelé à pierre fendre, nous avons trouvé de

quoi vivre dans les villages polonais. Du reste, si le prince Berthier

avait eu le moindre esprit d’ordre, si Buonaparte avait eu le courage de

faire fusiller deux soldats chaque jour, il n’aurait pas perdu six mille

hommes dans toute la retraite. Je parle deux heures.

Pour me récompenser de cet acte de complaisance, qui me rappelait des

souvenirs si pénibles, le comte me dit: «Vous paraissez curieux de

l’effet produit par les tragédies d’Alfieri sur les cœurs italiens:

demain je vous apporterai un petit _compendio_ (abrégé) que je n’ai

jamais montré à personne, pas même à la Gina.»

BOLOGNE, _le 11 mai_.--Traduction du cahier du comte.

«Alfieri haïssait les rois dans sa jeunesse, parce qu’il n’était pas né

roi. Lorsqu’il se mit à lire et à s’instruire, il resta fidèle à sa

haine, et se fit illusion sur son origine.

«Il se croyait républicain, et dans le fait ne désira jamais qu’une

république sur le modèle de celle de Rome, où il y aurait des

patriciens, aussi-bien que des plébéïens, et où un homme de talent

pouvait toujours espérer de devenir dictateur.--Il ne pouvait souffrir

les rois, parce que c’étaient les seuls êtres auxquels il fût né

inférieur; mais il avait la plus haute vénération pour la noblesse,

d’abord parce qu’il était né noble, et que le pouvoir absolu sur les

inférieurs, qui appartient à cet ordre en Piémont, lui était fort

agréable. Quand il fut devenu philosophe, il ajouta, parce que ce

pouvoir pouvait être exercé par une grande âme, d’une manière utile à

ces inférieurs.

«Après avoir été réveillé du sombre ennui de sa jeunesse par la lecture

de Plutarque; après avoir parlé avec les transports de la haine la plus

féroce du gouvernement modéré des princes de la maison de Savoie; après

avoir imprimé qu’il n’était pas digne d’un homme libre de se marier et

de s’exposer à avoir des enfans sous le joug de tels tyrans; après avoir

dit de cent manières qu’il répandait des larmes de rage d’être né au

milieu d’un peuple avili; après avoir donné son bien à sa famille pour

ne pas vivre au milieu de ces esclaves; en un mot, après avoir écrit le

livre forcené de la _Tirannide_, le hasard l’amène sur le champ de

bataille où un peuple rempli de nobles sentimens[40], et enthousiaste de

toutes les vertus, cherche à conquérir sa liberté. On s’attend qu’il va

partager l’ivresse de toutes les âmes généreuses: rien moins que cela;

dans ce moment décisif pour son caractère, n’étant plus offensé par la

majesté du trône, le _noble_ l’emporte, et Alfieri n’est qu’un _ultrà_.

Son mépris, ou plutôt sa haine masquée en mépris, pour la nation

héroïque qui vient de dévoiler son cœur, ne trouve pas de termes assez

forts. De ce moment il hait encore plus la France et les Français que

les rois. Quand même ce pays fût parvenu à se donner la liberté, il eût

encore écrit le _Misogallo_.

[40] 1789.

«L’ennui, joint à la haine pour les heureux, est le grand trait de la

vie d’Alfieri; et, sur le trône, il eût été Néron. A la férocité près,

Mlle Edgeworth a fait son portrait d’avance, dans son _Comte de

Glenthorn_. Au reste, cet homme singulier fut si impérieusement subjugué

par ses penchans, que sa vie entière peut être abrégée en deux mots: il

fut la victime d’une passion pour les chevaux, d’une passion pour la

gloire littéraire, et d’une haine furieuse des rois, qu’il appelait

amour de la liberté. Il porta tout cela à un degré d’énergie qui ne

s’est peut-être jamais rencontré dans un cœur d’homme, depuis les

fureurs du moyen âge.

«Sur les _Mémoires d’Alfieri_, je dirai: Les bulletins de Buonaparte

sont intéressans, parce qu’il sortait un peu du ton de dignité.»

Les anecdotes des dernières années qu’Alfieri a passées à Florence,

offrant souvent le nom d’une dame de la plus haute naissance qui avait

bien voulu lui accorder sa main, il serait peu délicat de les publier.

Il y a d’excellens portraits d’Alfieri, par M. Fabre, jeune peintre

français qui habitait la même maison.

Rome, Naples et Florence, en 1817 · 第 9 / 39 题