«La simplicité de l’intrigue, le petit nombre des personnages, la marche
directe de l’action, l’uniformité et la gravité travaillée de la
composition, font des tragédies d’Alfieri ce que les modernes ont
produit de plus semblable à l’antique. Infiniment moins déclamatoires
que les tragédies françaises, elles ont moins de brillant et de variété;
mais, en revanche, une teinte plus profonde de dignité et de naturel.
Comme Alfieri n’a pas adopté les odes sublimes du théâtre grec, que nous
appelons chœurs, au total ses tragédies sont moins poétiques. Toutefois
on sent, dans tous les détails, le travail d’une main savante: on peut
même dire que le désir ardent qu’eut l’auteur de se garantir des
personnages de pure ostentation, et sa haine extrême pour les tirades à
prétentions, qui lui semblaient avilir un dialogue constamment soutenu
par un intérêt profond, ou rempli des accens d’une passion brûlante,
l’ont souvent entraîné dans une diction trop sententieuse. A tout moment
l’on trouve des morceaux écrits d’une manière pesante, et qui sent
l’effort. Il s’est rappelé trop constamment que le premier devoir d’un
écrivain dramatique est de tenir ses personnages dans la direction de
l’affaire et des intérêts qui les occupent. Aveuglé par sa haine pour un
peuple voisin chez lequel on voit les personnages abandonner leurs
intérêts les plus pressans pour faire des descriptions morales ou
poétiques des émotions qui les agitent, il oublie quelquefois que
certaines passions sont déclamatoires dans la nature comme au théâtre,
l’amour, par exemple; qu’elles ne doivent pas s’exhaler toujours en des
phrases concises et scrupuleusement exactes, mais s’échapper quelquefois
à des manières de parler qui semblent hyperboliques et même fausses aux
yeux du froid philosophe.
«La principale beauté, comme le grand défaut du dialogue d’Alfieri,
c’est que chaque mot est employé en conscience à pousser en avant
l’action de la pièce par un argument suivi, une narration nécessaire, ou
l’expression exacte et géométrique d’une émotion naturelle. Ici point de
digressions, point de conversations épisodiques, et jamais de maximes,
si ce n’est d’une admirable brièveté. Ces qualités, poussées à
l’extrême, donnent un certain air de solidité à toute la structure de la
tragédie qui fatigue un lecteur ordinaire: le lecteur, homme d’esprit,
prévoit trop ce qu’on va dire. Rien d’éclatant, rien d’entraînant: dès
qu’on a lu trois ou quatre de ces tragédies, les autres ne surprennent
plus. C’est un livre comme Milton, qu’on prend par devoir, et qu’on
quitte sans peine.
«J’ai fait les remarques précédentes, en ma qualité de littérateur
instruit; quant à ma sensation particulière, je pense que les personnes
à qui il a été donné de comprendre Shakespeare, ne seront jamais
touchées jusqu’à un certain point par les compositions d’aucun autre
écrivain dramatique. Shakespeare ne ressemble pas plus à Alfieri qu’à
tout autre poète. Alfieri, Corneille et tous les autres, considèrent une
tragédie comme un poëme: Shakespeare y a vu une représentation du
caractère et des passions des hommes, qui doit toucher les spectateurs,
en vertu de la sympathie, et non par une vaine admiration pour les
talens du poète. Chez les autres tragiques, le style et la couleur
générale du dialogue, la distribution et l’économie des diverses parties
de la pièce, sont les principaux objets: pour Shakespeare, c’est la
vérité et la force de l’imitation. Les poètes classiques sont satisfaits
s’il y a dans leur ouvrage assez d’action et de peinture de caractère
pour empêcher la composition de tomber dans la langueur, et pour amener
d’une manière à peu près convenable, les dialogues élégans dont elle se
compose. Shakespeare était satisfait si sa fable se trouvait assez bien
ménagée pour ne pas choquer trop fortement cette disposition à
l’illusion que le spectateur apporte au théâtre. Il croyait avoir assez
fait pour son style, quand il avait évité tout ce qui pouvait être
ridicule. Dans le monde, quand nous parlons à nos rivaux ou à nos amis,
sommes-nous affectés par ce qu’ils nous disent, ou par le plus ou moins
d’élégance de leur toilette?
«Alfieri ne vit point les choses de si haut. Il ne vit point d’un côté
les actions des hommes, et de l’autre les diverses manières de les
peindre, qui ont fait les diverses écoles dramatiques. Il partit du
genre français, le seul qu’il connût. Il prit ses souvenirs pour le
résultat de ses observations. Avec un peu plus d’esprit, il se fût rendu
la justice qu’il n’avait jamais fait d’observations. L’école qu’il a
suivie admet beaucoup moins de _ces choses prises dans la nature_, qui
me charment chez le poète anglais. Dans ce genre étroit, Alfieri est
excellent. Ses fables sont admirablement imaginées, et développées avec
tout le génie possible: tous ses caractères expriment des sentimens
naturels, avec une grande beauté, et souvent une grande énergie
d’expression. Pour moi, c’est une faute que la fable soit trop simple,
et les incidens trop rares; c’est une faute que tous les caractères
expriment leurs sentimens avec une égale force et une égale élégance;
que tous dirigent leurs intérêts et leurs prétentions opposées avec une
politique également profonde. Mon âme ne peut perdre de vue qu’un auteur
ingénieux a versifié ces dialogues si parfaits, et ces tirades si dignes
de Tacite. Je ne puis jamais, même pour un moment, avoir l’illusion que
j’entends de véritables personnages discutant entre eux ce qu’ils
croient être leurs intérêts les plus chers. Il peut y avoir plus
d’éloquence et de dignité dans le système d’Alfieri: il y a tous les
charmes de l’illusion dans celui de Shakespeare. J’ai passé bien des
nuits à lire Shakespeare; je ne lis Alfieri la nuit que quand je suis en
colère contre les tyrans.
«Je ne conçois pas comment les poètes de Paris n’ont pas suivi l’exemple
de M. Lemercier. En affaiblissant une tragédie d’Alfieri, il reste
encore une tragédie française de la première force. Sa _Mérope_, par
exemple, est bien supérieure à celle de Voltaire[41].
[41] Voir à l’Appendice la liste des tragédies d’Alfieri.
«Pour le style, on sent toujours qu’il a coûté beaucoup d’efforts à un
homme d’un grand génie. Toujours par l’usage de tournures aussi concises
que magnifiques, l’auteur travaille à donner à son vers une sorte de
force factice et d’énergie. Pour enfermer beaucoup de sens en peu de
mots, il accumule les interrogations, les antithèses, les maximes
courtes et exprimées dans un ordre inverse, singulier dans la langue.
«Sous tous ces rapports, aussi-bien par la correcte gravité des
sentimens, que par la parfaite propriété et la sage modération de toutes
les peintures de passion, ces tragédies sont exactement le contraire de
ce qu’on pouvait se promettre du caractère enflammé et indépendant qui
distingua leur auteur. D’après ce que je lui ai vu faire pendant sa vie,
et ce qu’il nous avoue dans ses consciencieuses confessions, on devait
s’attendre à voir dans ses tragédies une grande véhémence dans les
actions; et, dans le dialogue, une éloquence aussi irrégulière que
sublime; des sentimens extravagans, mais ravissans par leur énergie et
leur nouveauté; des passions allant jusqu’à la frénésie, et une poésie
enflammée, approchant de l’emphase brillante de l’Orient.
«Au lieu de cette nouveauté entraînante, et ce que le 19e siècle demande
surtout aux arts, ce sont des sensations nouvelles; nous avons une
représentation exacte et concise des catastrophes célèbres de
l’histoire, des discours énergiques, des passions, non pas éclatantes,
mais profondes, et un style si sévèrement correct et si scrupuleusement
correspondant à l’idée, que le lecteur le plus inattentif ne peut pas ne
pas s’apercevoir de l’immense travail qu’il a coûté. Fidèle à son
caractère de _patricien_, Alfieri s’imagina _être plus respecté_ en
prenant ce parti. Il eût peut-être été plus grand, et certainement plus
original, en étant lui-même. Mais quel homme que celui qui a pu se
tromper dans un tel choix, et se placer encore à la tête de tous les
poètes classiques!»
IMOLA, _le 15 mai_.--Je voyage en _sediola_, au clair de lune. J’aime
l’aspect des Apennins éclairés par l’astre des nuits. Une _sediola_,
comme le nom l’indique, est une petite chaise fixée au milieu de deux
très-hautes roues. On guide soi-même un cheval qui va toujours le grand
trot, et fait trois lieues à l’heure. Il faut un chemin superbe, et tel
que celui d’Arona à Ancône: autrement, l’on verse. Hier, j’ai versé
trois fois; mais c’était ma faute, et non celle de la route. Mon cheval
faisait près de quatre lieues à l’heure. L’attention étant forcément
fixée sur le paysage, on ne peut plus oublier les pays qu’on a parcourus
en sédiole. Mon cheval vient de Padoue.
FERRARE, _le 17 mai 1817_.--Il a fallu m’arracher à Bologne, après y
avoir passé quinze jours de plus que je ne comptais. Paccini est un
excellent bouffe plein de verve. Chaque soir il change quelque chose à
son rôle; et Bologne, pour l’esprit, est la ville la plus remarquable de
l’Italie. _Les grandes pensées viennent du cœur._
Me voici à Ferrare qui fut une grande ville tant qu’elle sut garder sa
nationalité; depuis qu’elle est au pape, le légat pourrait nourrir un
demi-régiment de cavalerie avec l’herbe qui croît dans les rues. Les
gens riches vendent leurs terres, et vont s’établir à Milan. On peut
acheter ici douze mille livres de rente pour cent mille francs. Il est
vrai que lorsqu’un homme va un peu trop souvent dans une maison où se
trouve une jolie femme, le l*** le fait appeler pour lui rappeler le
neuvième commandement de Dieu. Un laquais est-il mécontent de ses
maîtres, il va, un vendredi, porter un os de poulet au l***, qui
aussitôt mande l’impie[42]. D’ailleurs il n’y a point de spectacles. Je
me hâte de quitter cette ville aimable. J’avais presque oublié le
tombeau de l’Arioste: j’y vais en sédiole. Est-ce bien ici que ce grand
homme récitait l’histoire de Joconde à la cour du souverain?
[42] Historiques.
CESÈNE, _le 20 mai_.--J’éprouve une sensation de bonheur de mon voyage
en Italie, que je n’ai trouvée nulle part, même dans les jours les plus
heureux de mon ambition. Je me surprends cinq ou six fois la journée
avec des idées vagues de donner ma démission, et de me fixer en ce pays.
Les premiers mois j’étais un peu étonné par tout ce que je voyais de
nouveau; maintenant mon âme est plus calme. Je vois nettement l’ensemble
des mœurs italiennes: elles me semblent bien plus favorables au bonheur
que les nôtres. Je crois que ce qui me touche, c’est la bonhomie
générale et le naturel.
Voici un petit détail insignifiant, que j’ai oublié d’écrire à Bologne.
La femme la plus capricieuse et la plus belle de la ville est souvent à
la _Montagnola_, la promenade à la mode, avec une petite robe anglaise
de dix-huit francs. Elle en a vingt dans ses armoires, du plus grand
prix. Tous les mois elle en fait deux ou trois qu’elle ne porte jamais.
_Il est si ennuyeux de s’habiller!_
Le fat le plus célèbre de Bologne, M. P***, me disait: «Ma foi! moi je
mets ma cravate le matin, et ne m’habille plus. Tant pis pour qui me
trouve mal.»
RIMINI, _le 21 mai 1817_.--Comme chaque quartier de Naples a une langue,
ici chacune de ces petites villes voisines, _Rasenne_, _Imola_,
_Faenza_, _Forli_, _Rimini_, a des mœurs différentes. Les uns sont
prompts, emportés, vindicatifs, libertins; les autres rangés,
tranquilles, Allemands. Je n’ai pas trouvé les conversations montées sur
le ton important de nos provinciaux gémissant sur les scandales de
l’amour, et sur la difficulté de trouver des domestiques fidèles: chacun
n’y parle pas toujours de ses intérêts d’argent. L’amour et la musique
viennent jeter quelque variété dans ces monotones idées de la province.
Au reste, comme chez nous, les bourgeois font la police les uns sur les
autres; par ce triste moyen peut-être y a-t-il un peu plus de mœurs que
dans les grandes villes.--Il y a beaucoup de _caractère_. Les lois
n’étant autrefois, sous le gouvernement des pr***, qu’une mauvaise
plaisanterie à l’usage des sots, les gens d’ici se font justice
eux-mêmes. Par là ils sont un peu moins insipides que nos bourgeois de
petite ville, et la force physique est un avantage très-prisé chez les
jeunes gens.
RÉPUBLIQUE DE SAINT-MARIN, _le 22 mai 1817_.--Goethe, voyageant en
Italie, trouva dans ces montagnes un officier des troupes du pape, homme
tout uni, qui lui dit dans la conversation: «Nous savons de bonne part
que votre Frédéric-le-Grand, que tout le monde parmi vous considère
comme hérétique, est, dans le fond, un excellent catholique; mais il a
obtenu de N. S. P. le Pape une dispense pour tenir sa religion secrète.
Il n’entre jamais dans aucune de vos églises hérétiques. Il a une
chapelle souterraine où il entend la messe chaque jour, le cœur brisé de
douleur de ne pouvoir confesser notre sainte religion. S’il ne suivait
que son zèle, les Prussiens sont une race d’hérétiques si furieux,
qu’ils le massacreraient sur l’heure[43].»
[43] _Aus meinen leben_, 1816, tome IV.
Cette finesse du clergé italien existe encore: je viens d’en avoir la
preuve à Saint-Marin, par trois ou quatre anecdotes que je ne dirai pas.
PÉSARO, _24 mai 1817_.--Ici les gens ne passent pas leur vie à _juger_
leur bonheur. _Mi piace_, ou _non mi piace_, est la grande manière de
décider de tout. La vraie patrie est celle où l’on rencontre le plus de
gens qui vous ressemblent. Je crains bien de trouver toujours en France
un fonds de froid dans toutes les sociétés. J’éprouve un charme, dans ce
pays-ci, dont je ne puis me rendre compte: c’est comme de l’amour; et
cependant je ne suis amoureux de personne. L’ombre des beaux arbres, la
beauté du ciel pendant les nuits, l’aspect de la mer, tout a pour moi un
charme, une force d’impression qui me rappelle une sensation tout-à-fait
oubliée, ce que je sentais, à seize ans, à ma première campagne. Je vois
que je ne puis rendre ma pensée: toutes les circonstances que j’emploie
pour la peindre sont faibles.
Toute la nature est ici plus touchante pour moi; elle me semble neuve:
je ne vois plus rien de plat et d’insipide. Souvent à deux heures du
matin, en me retirant chez moi, à Bologne, par ces grands portiques,
l’âme obsédée de ces beaux yeux que je venais de voir, passant devant
ces palais dont, par ses grandes ombres, la lune dessinait les masses;
il m’arrivait de m’arrêter, oppressé de bonheur, pour me dire: Que c’est
beau! En contemplant ces collines chargées d’arbres qui s’avancent
jusque sur la ville, éclairées par cette lumière silencieuse au milieu
de ce ciel étincelant, je tressaillais; les larmes me venaient aux
yeux.--Il m’arrive de me dire, à propos de rien: Mon Dieu! que j’ai bien
fait de venir en Italie!
URBIN, _le 25 mai_.--Singulière vivacité des habitans de cette petite
ville de montagne; grands monumens dont elle est remplie. Elle eut un
prince, le duc _Guidobaldo_, le rival des Médicis.
Le bon ton consiste assez, en France, à rappeler sans cesse, d’une
manière naturelle en apparence, que l’on ne daigne prendre intérêt à
rien. Les pauvres Italiens sont bien loin de songer aux jouissances de
vanité; au milieu de l’absence de toute loi et de toute justice (on
parle de ce qui existait autrefois), ils cherchent celles de la sûreté.
Est-ce leur faute s’ils sont féroces? Si, sous des gouvernemens, souvent
cruels, parce qu’ils ont toujours peur, et si faibles qu’ils n’ont de
force que par l’astuce, ils n’étaient pas féroces, ils seraient
détruits, si ce n’est par le pacha, du moins par le sous-pacha, ou par
le cadi.
Comme chez le malheureux _Fellah_ de la basse Égypte, la méfiance
retient à chaque instant la sympathie la plus vive et la plus enflammée.
De là vient qu’à la vue de la douleur et de l’injustice, s’ils sortent
de leur apparente froideur, c’est par des actions d’une chaleur
forcenée[44].
[44] Les abus qu’on est forcé de rappeler, pour être peintre fidèle,
n’existent plus, sans doute, mais leurs conséquences subsistent
encore dans les mœurs, pour un siècle.
ANCONE, _le 26 mai 1817_.--Tout ce pays, qui a entrevu la civilisation
sous le régime français, est bien en arrière de la Lombardie. Ils disent
qu’il n’y a rien de pis que le gouvernement des pr***. Les propriétaires
de Bologne et de Ferrare donneraient vingt millions d’avoir pour
gouverneur le comte de S***. M. G*** était le meilleur homme du monde,
et il n’est pas d’intrigue avilissante qui, sous son gouvernement, ne se
soit développée avec succès. Le temps des tyrans odieux est passé; il
n’y a plus que des imbéciles qui laissent faire le mal par qui a intérêt
de le faire.--L’air de férocité augmente rapidement depuis Ravenne. Au
milieu de tous ces changemens de gouvernement et de gouverneurs, on voit
redoubler la _défiance_, cette base immuable du caractère italien, et
ils ont raison: ici l’on ne saurait trop soupçonner. Cette circonstance
favorise la musique. Un Italien ne peut chercher ni plaisir, ni
distraction dans la conversation; un mot indifférent aujourd’hui peut le
perdre dans dix ans. Voici une lumière qui éclaire les profondeurs du
sujet.
ANCONE, _le 27 mai_.--Je rencontre, à Saint-Ciriaque, la cathédrale et
l’ancien temple de Vénus, dont j’admirais la belle vue sur la mer, un
général russe, un ancien ami d’Erfurt, qui vient de Paris.--Quand un
ministre, en France, a fait les visites et dit toutes les paroles
gracieuses auxquelles les convenances l’obligent, le pauvre homme n’en
peut plus. Il signe machinalement quatre cents dépêches: pour discuter
leur contenu, pour même en prendre une idée, fût-il un ange, cela lui
est impossible.
Un trait du physique des Français, qui a beaucoup choqué mon Russe,
c’est l’effrayante maigreur de la plupart des danseuses de l’Opéra. En
effet, je m’aperçois, en y réfléchissant, que beaucoup de nos femmes à
la mode sont extrêmement sveltes: elles ont fait passer cette
circonstance dans l’idée de _beauté_. La maigreur est, en France,
nécessaire à _l’air élégant_. En Italie, l’on pense, avec raison, que la
première condition de la beauté est l’air de la santé, sans laquelle il
n’est point de volupté.
Mon Moscovite trouve que la beauté est la chose la plus rare parmi les
dames françaises; il assure que les plus belles figures qu’il ait vues à
Paris, sont anglaises.
Si l’on prend la peine de compter, au bois de Boulogne, cent femmes
françaises, quatre-vingts sont agréables, et une à peine est belle.
Parmi cent femmes anglaises, trente sont grotesques, quarante décidément
laides, vingt assez bien, quoique maussades, et dix des divinités sur la
terre, par la fraîcheur et l’innocence de leur beauté.
Sur cent Italiennes, trente sont des caricatures avec du rouge et de la
poudre à poudrer sur le visage et sur la gorge; cinquante sont belles,
mais sans autre attrait que l’air voluptueux; les vingt autres sont de
la beauté antique la plus ravissante, et l’emportent, à notre avis, même
sur les plus belles Anglaises. La beauté anglaise paraît mesquine, sans
âme, sans vie, auprès des yeux divins que le Ciel a donnés à l’Italie.
La forme des os de la tête est laide à Paris; cela se rapproche du
singe, et c’est ce qui empêche les femmes de résister aux premières
atteintes de l’âge. Les trois plus belles femmes de Rome ont
certainement plus de quarante-cinq ans. Paris est plus au nord, et
cependant jamais un tel miracle n’y a été observé.--J’objecte à mon
général russe que Paris et la Champagne sont les pays de France où la
charpente de la tête est la moins belle. Les femmes du pays de Caux et
les Arlésiennes se rapprochent plus des belles formes de l’Italie: ici,
toujours quelque trait grandiose, même dans les têtes les plus
décidément laides. On peut en prendre une idée par les têtes de vieilles
femmes, de Léonard de Vinci, et de Raphaël. Mais la France reste
toujours le pays où il y a le plus de femmes passables. Elles séduisent
par les plaisirs délicats que promet leur manière de porter leurs
vêtemens, et ces plaisirs peuvent être appréciés par l’âme la plus
dénuée de passions. Les âmes arides ont peur de la beauté italienne.
Quant à la beauté des hommes, après les Italiens, nous donnons
l’avantage aux jeunes Anglais, quand ils peuvent éviter l’air lourd.
Un jeune paysan italien, qui est laid, est effrayant; le paysan français
est niais, l’anglais grossier.
LORETTE, _le 30 mai 1817_.--Avant-hier, comme je levais à la boussole un
croquis de la bataille de _Tolentino_, je remarquai une figure
militaire, aussi à cheval, qui suivait mes mouvemens. Nous nous
trouvâmes, le soir, à l’auberge de _Macerata_; et l’ennui, ce grand
mobile des gens d’esprit, fit que le colonel Forsyt m’adressa la parole.
Voyant un homme âgé, je lui offris une copie de mon plan: il accepta. Je
montai dans ma chambre pour la lui faire. Accoutumé à ce travail dans
les états-majors, j’eus bientôt dépêché ma petite carte. Sensible à
cette marque d’attention, mon colonel, qui m’avait suivi dans ma
chambre, voulut être aimable pour moi, et parla presque autant qu’un
Français. Il devait partir ce matin pour Naples, par les Abruzzes, et
moi pour Ferrare. Nous nous promenons le long du golfe Adriatique, sur
ces collines singulières, couvertes de verdure, et desquelles, par un
accident des plus bizarres que j’aie vu, on plonge tout à coup sur la
mer. Tantôt, pendant deux ou trois milles, le chemin suit la crête d’une
montagne, à droite et à gauche on a une descente rapide en face le
golfe; tantôt il plonge dans une vallée profonde, et l’on se croirait à
cent lieues de la mer: car ses rivages n’ont rien ici de cet aspect
désolé qu’ils présentent dans le nord. Sûrs de nous quitter demain,
probablement pour toujours, nous nous hâtons, mon colonel et moi, de
nous dire, en peu de mots, tout ce que nous avons de plus intéressant.
Je lui parlais de l’ancien Paris, et de la société française avant la
révolution, il me dit: «Vous la jugez avec humeur. Il faut convenir que
l’échantillon que vous en avez a un peu perdu de ses grâces. Pour moi,
je suis venu sept fois en France, avant la révolution, et pour la
première de toutes, en 1775, à 20 ans. Ma famille était liée avec Horace
Walpole, et j’eus une lettre de lui pour madame du Deffand. J’allai chez
madame la duchesse de Choiseul; j’y voyais l’abbé Barthélemi, le
président Hénault, Pont-de-Veyle; je fus présenté à d’Alembert, ce
modèle des sages; à madame de Flamarens, ce modèle des grâces; et, après
avoir combattu à Waterloo, j’ai quitté le service, et suis venu passer
quinze mois à Paris, en 1815. Jamais l’histoire d’aucun peuple ne
présentera de contraste aussi amusant; jamais des pères ne se virent
remplacés par des enfans si différens d’eux-mêmes.» Trouvant le colonel
parfaitement impartial, et même, chose rare parmi les gens de son âge,
voyant qu’il préférait presque la France actuelle, je l’ai engagé à me
peindre cette société si aimable, et désormais si impossible à
retrouver. Ainsi, jouissant de la douce brise du printemps, allant au
pas de nos chevaux sur le bord de l’Adriatique, et nous interrompant de
temps à autre pour admirer ses aspects singuliers, nous avons passé six
heures à cheval et dans les salons de Paris, en 1775.