_Questo cor ti giura amore_.
Sa sœur Esther est faite pour les grands mouvemens de passions. La
musique n’a tout son charme pour moi qu’à la cinquième ou sixième
représentation. Je cherche à m’expliquer son pouvoir.
Ces voix me transportent au delà de tout ce qu’il y a de commun dans la
vie.
C’est la pureté de Raphaël dans les Madonnes de sa première manière;
souvent aussi c’est sa faiblesse. La voix de ces jeunes filles n’est pas
très-forte, elle produit tous ses miracles par la manière dont elle est
conduite.
Comparées aux cantatrices modernes, c’est le style de Fénélon et les
phrases de Demoustier. J’ai tout lieu de croire que c’était là la
méthode en vogue il y a trente ans, quand la musique régnait en despote
sur tous les cœurs. J’ai entendu une fois l’inimitable Pachiarotti; j’ai
reconnu le style des Monbelli. Elles ont eu pour maître leur père qui
est encore ce célèbre Monbelli que nous trouvons dans les anciens
voyages en Italie; il a la faiblesse de chanter. La musique de _Demetrio
e Polibio_ est de Rossini et de lui.
_8 avril._--Conversation, dans la loge de _la Ghita_, car c’est ainsi
qu’on appelle en Italie les plus grandes dames par leur nom de baptême,
avec monsignor L. D. B.
Le philosophe qui a le malheur de connaître les hommes méprise toujours
davantage le pays où il a appris à les connaître. Le patois de mon pays
me présente toutes les idées basses: un patois inconnu n’est pour moi
qu’une langue étrangère. Ce second principe rend beaucoup d’Italiens
injustes envers leur patrie, surtout les âmes généreuses. Au premier
aspect, l’étranger pourrait les croire haineuses, mais elles ne haïssent
que pour excès d’amour. L’avilissement de ce qu’elles adorent leur fait
jeter un cri.
_10 avril._--Je viens de me promener trois heures aux _Caccine_ avec des
gens d’esprit. Je les ai fuis pour ne pas perdre mes idées.
Au quatorzième siècle, plusieurs pays d’Italie, Venise, Florence, Rome,
Naples, Milan, le Piémont, parlaient des langues différentes. Le pays
qui avait la liberté eut les plus belles idées, c’est tout simple, et sa
langue l’emporta. Malheureusement ce vainqueur n’extermina pas ses
rivaux. La langue écrite de l’Italie n’est aussi la langue parlée qu’à
Florence et à Rome. Partout ailleurs on se sert toujours de l’ancien
dialecte du pays, et parler _toscan_ dans la conversation est un
ridicule.
Un homme qui écrit une lettre ouvre son dictionnaire, et un mot n’est
jamais assez pompeux ni assez fort. De là, la naïveté, la simplicité,
les nuances de naturel, sont choses inconnues en italien[25]. Dès qu’un
homme a des sentimens de ce genre il écrit en Vénitien ou en Milanais.
On parle toujours toscan aux étrangers, mais dès que votre interlocuteur
veut exprimer une idée énergique, il a recours à un mot de son dialecte.
Les trois quarts de l’attention d’un écrivain d’Italie portent sur le
physique de la langue. Il s’agit de n’employer aucun mot qui ne se
trouve dans les auteurs cités par la _Crusca_. Le diable, c’est
lorsqu’il faut exprimer des idées inconnues aux Florentins du quinzième
siècle. Les écrivains d’Italie tombent alors dans le ridicule le plus
outré. M. Botta, dans son Histoire d’Amérique, dit toujours: _il
convento de’ Dominicani_: le couvent des Dominicains, pour le _congrès
des habitans de la Dominique_.
[25] Excepté les anciens historiens toscans: _Istorie Pistolesi_, _Vie
de Castruccio_; Ammirato, _Cronica Sanese_, _Cronica Pisana_; les
trois Villani, Capponi, Buoninsegni, Fiortifioca.
On n’a jamais de feu qu’en écrivant la langue qu’on parle à sa maîtresse
et à ses rivaux. Pour comble de maux, l’un des deux pays où le toscan
est indigène (Rome), est condamné depuis trois siècles à une enfance
éternelle. Même pour les livres de philosophie, ne pas écrire la langue
qu’on parle est un immense désavantage; plus de clarté.
On ne peut parler vite en italien; défaut irremédiable. En second lieu,
cette langue est essentiellement obscure, d’abord parce que depuis trois
siècles personne n’a d’intérêt à écrire clairement sur des sujets
difficiles; ensuite, parce que chacune des langues vaincues a apporté
des synonymes à la langue triomphante, et Dieu sait quels synonymes! Ils
ont souvent des sens opposés. En croyant parler italien, les gens des
provinces parlent encore leur dialecte. Les choses les plus simples ont
des noms différens. Une rue s’appelle _via_ à Rome; à Florence,
_strada_; à Milan, _contrada_. _Villa_, à Rome, veut dire maison de
campagne; à Naples, ville; bien plus, les tournures par lesquelles on
exprime les nuances de sentiment sont opposées. Un ami, à Milan, me
disait _ti_; à Rome, _voi_; à Florence, _lei_. Si mon ami de Milan m’eût
dit _voi_, j’en aurais conclu qu’il était brouillé avec moi.
Alfieri lui-même a écrit dans une langue morte (pour lui[26]); delà, ses
superlatifs, et il est venu fortifier l’enflure dont on a vu la cause.
Il faut ajouter qu’un Vénitien, un Bolonais, un Piémontais, mettent le
plus vif amour-propre à bien écrire le _toscan_. Pour comble de
ridicule, les écrivains sérieux étudient le toscan dans les _Canti
Carnavaleschi_, dans la _Tancia_ de _Buonarroti_, et autres livres qui
amusaient la plus vile canaille de la république de Florence. C’est
comme si Montesquieu avait emprunté le langage des perruquiers de
Paris[27].
[26] _Ed io gliel dico, che il verbo vagire
Non è di Crusca: usò il Salvin vagito;
Ma ad ogni modo vagir non si può dire._
Sat. I Pedanti.
[27] M. Botta, magistrat digne de la considération de l’Europe, et
qui, après avoir régné, n’a pas mille écus de rente, écrit
l’_imbecchare_ et _il dare la spogliazza_ pour _predare_.
Il parle des _Ghiribizzatori che vanno girandolando arzigogoli per
trar la pecunia dalla borsa del popolo_.
Il écrit _conficcare_ et _ribadire_ pour dire _ostinazione_,
_pecunia_ pour _moneta_, _il moiniere_ pour _il cortigiano_,
_tamburini_ pour _parlementari_, _petizioni inflamative_ pour
_scritti sediziosi_, _il ben vogliente_ pour _benevolo_,
_rinfuocolare_ pour _inasprire_, _confortarsi cogli aglietti_ pour
_confortarsi con baje_; et enfin _le parte deretane dell’ isola_
pour le nord de l’île. A tous momens la pensée, qui veut être
imposante, se revêtit des mots les plus bas. Je crains que ce
ridicule ne soit trop fort pour le dix-neuvième siècle. Je n’ai
garde de parler des phrases de trente lignes: M. Botta me répondrait
qu’on voit bien que je suis étranger, et que les Italiens ont
d’autres poumons que nous. Je dirais même à nos grands écrivains de
France: Quoi de plus absurde que de vouloir innover dans une chose
qui ne peut être que de convention!
Un Vénitien, un Bolonais, écrivent des mots italiens, mais les tournures
sont de leur pays: cela m’a été démontré ce soir par deux ou trois
_cruscanti_ (puristes). Les plus sensés ont emprunté la clarté de la
langue française: ceux-ci sont les plus méprisés; par exemple,
l’histoire de Toscane de _Pignotti_, le seul livre qui depuis Alfieri
puisse supporter la traduction. Au contraire, ils portent aux nues les
_Nuits Romaines_ et la _Vie d’Erostrate_ du comte _Verri_, le
Châteaubriand de l’Italie.
On voit pourquoi la froideur académique glace les livres du peuple le
plus passionné de l’univers. Ce peuple peut le disputer aux Français
pour l’esprit, et son _esprit imprimé_ serait sifflé même au Boulevard.
Comparé à l’esprit italien, Scarron est plein de noblesse. Les dialogues
de Fénélon sont intraduisibles en toscan; rien de plus aisé que de les
mettre en vénitien ou en milanais. La prose poétique de nos grands
écrivains du jour, au contraire, est de l’italien tout pur.
Parler de tout ceci à Florence, c’est justement parler de corde dans la
maison d’un pendu. Je trouve Florence en arrière de la Lombardie;
d’abord le _pretismo_, comme on a dit tout le temps de la promenade,
tyrannise les petites villes: Prato, Pistoja, Arezzo, Sienne; et la
Lombardie avait été préparée par les suppressions de Joseph II et par le
comte de Firmian. On voit déjà Beccaria et Parini très-supérieurs à
leurs contemporains de Florence; en second lieu, Florence, département
français, a révolté avec raison les habitans. L’orgueil de la langue
fait la moitié des conversations; quoi de plus choquant que des affiches
en français!
Florence n’a donc pas pris ce qu’il y avait de libéral dans les mesures
de Buonaparte, la Lombardie au contraire. Dans ce moment, il y a une
espèce de liberté de la presse à Pise. L’impression de Pignotti, qui,
emporté par les crimes qu’il raconte, va jusqu’à injurier les papes,
n’eût pas été tolérée à Turin et peut-être à Milan; mais jamais un
Bolonais n’eût écrit l’histoire des Palais de Toscane de M.
Anguilesi[28].
[28] En voir l’extrait dans la _Bibliothèque Universelle_. Exemple
curieux de servilité! cet auteur flatte les Médicis éteints depuis
cent ans.
Qu’arrivera-t-il de l’italien? question fort difficile. Si ce peuple
avait promptement les deux chambres, les discussions parlementaires
sauveraient l’italien, la littérature de la capitale viendrait à
l’appui; sinon, la haine s’envenime tous les jours entre la clarté
française et la langue du treizième siècle. La plupart des livres qui se
publient sont comme la prose poétique de Bernardin de Saint-Pierre ou de
M. Marchangy, qui serait parsemée de mots gaulois exhumés de Ronsard. Un
Milanais, homme charmant que j’ai trouvé chez madame d’Albany,
m’assurait qu’il est inutile de traduire les livres français pour Milan.
On a traduit le _Congrès de Vienne_, duquel l’on n’a pas vendu vingt
exemplaires; tout le monde achetait la contrefaçon française de
Lugano[29]. Voilà la maudite clarté française qui envahit la Lombardie.
[29] On peut remarquer, en passant, l’avantage d’avoir un gouverneur
homme d’esprit. On se rappelle ce que le livre de M. de Pradt
contient sur l’Italie et l’Autriche. M. de Saurau n’a pas hésité à
en permettre la vente et la traduction. On voit bien qu’il n’y a pas
de _justice_ en ce pays.
Ce pays est à un siècle en avant de Rome et de Naples, et à trente ans
au moins en avant de Florence. Dans vingt ans, lorsque les vieillards
élevés par les Jésuites ne seront plus, la nuance sera encore plus
tranchante; d’un autre côté, l’on publie en Milanais des ouvrages du
premier mérite[30]. Que va donc devenir le pauvre _italien_ tiraillé par
trois impulsions? L’imitation du Dante et du treizième siècle, l’amour
de la clarté française, le plaisir que donne le naturel et la vivacité
de la langue indigène. Il y a au moins (en 1817) vingt patois différens
en Italie. A Naples, cela va jusqu’à avoir des dialectes particuliers
pour chaque quartier de la ville, tant est grande la sensibilité. Le roi
ne parle que napolitain; je trouve qu’il a raison: pourquoi ne pas être
soi-même?
[30] EL DI D’INCOU.