nord. Je ne conçois même pas, après y avoir rêvé un quart d’heure, par
quels caractères, par quels mots on pourrait la leur faire
entendre.--L’effort du bon sens des gens les plus distingués est de
comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre. Cela se réduit à
l’absurdité du tigre qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu’il
trouve à boire du sang.
Je sens moi-même que ce que je viens de faire est ridicule; cela fait
partie de cette doctrine intérieure qu’il ne faut jamais communiquer.
_10 février._--Bénéfice de Duport. Il danse pour la dernière fois.
J’ai oublié les décorations de son ballet de _Cendrillon_. Elles ont été
dessinées par un peintre qui connaît les vraies lois du _terrible_. Le
palais de la fée, avec les lampes funèbres, et cette figure gigantesque
qui perce la voûte, et qui, les yeux fermés, montre du doigt l’étoile
fatale, laisse dans l’âme un souvenir durable. Mais la parole ne peut
pas faire comprendre en France ce genre de jouissance. Cette belle
décoration manque par la couleur et le clair-obscur: (les ombres et les
clairs sont sans vigueur).
Une salle de danse au milieu des bois, copiée du _Stone-Henge_, dans le
même ballet de _Cendrillon_, et le palais de la fée, seraient
remarquables même à Milan. On entend bien mieux en Lombardie la magie de
la couleur, mais quelquefois le dessein n’atteint pas à l’effet, faute
de nouveauté. A Naples, les arbres sont verts, et à la Scala,
_gris-bleu_. Ce ballet de _Cendrillon_, et le _Joconde_, ballet de
Vestris, sont dansés presque comme à Paris. La présence de Marianne
Conti et de la Pallerini, lui ôtent la froideur de la danse française.
Cette froideur et nos grâces sont très-bien représentées par madame
Duport, Taglioni, et mademoiselle Taglioni. Pour Duport, c’est une
ancienne admiration à laquelle je me suis trouvé fidèle.
Le public contenait avec peine les applaudissemens, le roi a donné
l’exemple; j’ai entendu la voix de Sa Majesté de ma loge, et les
transports sont allés jusqu’à la fureur: cela a duré trois quarts
d’heure. Duport a toute la légèreté que nous lui avons vue à Paris dans
Figaro. Jamais on ne sent l’effort, peu à peu sa danse s’anime, et il
finit par les transports et l’ivresse de la passion qu’il veut exprimer:
c’est tout le degré d’expression dont cet art est susceptible. Vestris,
Taglioni, comme tout le vulgaire des danseurs, d’abord ne peuvent pas
cacher l’effort; en second lieu, leur danse n’a point de _progression_.
Ainsi, ils n’atteignent pas même à la _volupté_, premier but de l’art.
Les femmes dansent mieux que les hommes; l’admiration, après la volupté,
fait presque tout le domaine de cet art si borné. Les yeux, charmés par
le brillant des décorations, et la nouveauté des groupes, doivent
disposer l’âme à une attention vive et tendre pour les passions que les
pas vont peindre.
J’ai bien vu le contraste des deux écoles. Les Italiens admettent sans
difficulté la supériorité de la nôtre, et, sans s’en douter, sont bien
plus sensibles à la perfection de la leur. Duport doit être content, ce
soir on l’a bien applaudi, mais les véritables transports ont été pour
Marianne _Conti_. J’avais un Français à côté de moi, qui, transporté par
la passion, est allé jusqu’à m’adresser la parole. _Quelle indécence!_
disait-il à tout moment. Il avait raison, et le public encore plus
d’être ravi. _L’indécence_ n’est à peu près qu’une chose de convention,
et la danse est presque toute fondée sur un degré de volupté qu’on
admire en Italie, et qui choque nos idées. Au milieu des pas les plus
vifs, l’Italien n’a pas la plus petite idée _d’indécence_; il jouit de
la perfection d’un art, comme nous des beaux vers de Cinna, sans songer
au ridicule de l’unité de lieu. Pour les impressions passagères, les
défauts inaperçus n’existent pas. Ce qui est _aimable_ à Paris est
indécent à Genève: cela dépend de la _pruderie_.
Où est le beau idéal de la danse? Jusqu’ici il n’y en a pas. Cela tient
de trop près à l’influence des climats et à notre organisation physique.
L’école française vient seulement de donner la perfection de
l’exécution.
A présent, il faut qu’un homme de génie emploie cette perfection. C’est
comme la peinture quand _Masaccio_ parut. Le grand homme dans ce genre
est à Naples, mais y est méprisé. _Viganò_ a donné _li Zingari_, ou les
Bohémiens. Les Napolitains se sont imaginés qu’il voulait se moquer
d’eux. Ce ballet a découvert une drôle de vérité, dont personne ne se
doutait: c’est que les mœurs nationales du pays de Naples sont
exactement les mœurs des Bohémiens. (Voyez les Nouvelles de Cervantes.)
Voilà Viganò qui donne des leçons aux législateurs, tant les arts ont de
rapports! C’est en même temps un beau succès d’avoir forcé un art si
rebelle à l’expression, à peindre, et à peindre si bien des _mœurs_ et
non pas des _passions_. Une certaine danse, exécutée au son des
chaudrons, a surtout choqué les Napolitains. Pour moi, l’anecdote de ce
ballet a été un trait de lumière, et m’a mis sur la véritable voie pour
étudier ce peuple. _Noverre_, à ce qu’on dit, avait donné la volupté;
Viganò a avancé l’expression dans tous les genres. L’instinct de son art
lui a même fait découvrir le vrai génie du ballet, le _romantique_ par
excellence. Tout ce que le drame parlé peut admettre de ce genre,
Shakespeare l’a donné; mais le _Chêne de Bénévent_ est une bien autre
fête pour l’imagination charmée, que la _Tempête_, ou le cinquième acte
des _Femmes de Windsor_. L’âme, emportée par le plaisir de la nouveauté,
jouit cinq quarts d’heure de suite; et quoique ces plaisirs soient
impossibles à exprimer par la parole, on s’en souvient encore longues
années après. On ne peut pas peindre cet effet en peu de mots, il faut
parler long-temps, et émouvoir l’imagination des spectateurs. Au château
de Vizile, en France, madame B... contant le ballet du _Chêne de
Bénévent_, nous faisait passer une partie des nuits. Il faut que
l’imagination du spectateur, pleine des souvenirs des romans et du
théâtre, développe elle-même toutes les situations; il faut aussi
qu’elle soit lasse des développemens donnés par la parole. Chaque
imagination fait parler à sa manière ces personnages qui se taisent. Ce
genre singulier va peut-être s’éteindre. Il eut son développement à
Milan, dans les temps brillans du royaume d’Italie. Il faut de grandes
richesses, et le pauvre théâtre de _la Scala_ n’a plus que deux ou trois
ans de vie. La piété a fait supprimer les jeux dont les bénéfices
alimentaient la scène: peut-être même le souvenir de cet art se
perdra-t-il tout-à-fait; il n’en restera que le nom, comme ceux de
Roscius et de Pylade.
L’étranger auquel les Milanais parlent de _Prométhée_, des _Zingari_, du
_Chêne de Bénévent_, de _Samandria liberata_, pour peu qu’il n’ait pas
l’imagination pittoresque, ne comprend rien aux transports de son
interlocuteur. Comme l’imagination pittoresque n’est pas notre fort en
France[11], ce genre y tomberait tout à plat. Nos _La Harpe_ ne peuvent
pas même comprendre Métastase. Je n’ai vu que trois ou quatre ballets de
Viganò. C’est une imagination dans le genre de Shakespeare, dont il
ignore peut-être jusqu’au nom: il y a du génie du peintre; il y a du
génie musical dans cette tête. Souvent, lorsqu’il ne peut pas trouver un
air qui exprime ce qu’il veut dire, il le fait. Sans doute il y a des
parties absurdes dans le _Prométhée_, mais au bout de dix ans le
souvenir en est aussi frais que le premier jour. Une autre qualité bien
singulière du génie de Viganò, c’est la patience. Environné de
quatre-vingts danseurs, sur la scène de Milan, ayant à ses pieds un
orchestre de soixante musiciens, il fait impitoyablement recommencer,
toute une matinée, deux mesures que l’on ne danse pas à son idée.
[11] Je soupçonne que ce sentiment existe en Écosse.
J’ai été entraîné par le souvenir de ces ballets. Deux heures sonnent;
le Vésuve est en feu; on voit couler la lave. Cette masse rouge se
dessine sur un horizon du plus beau sombre. Cela aussi est un effet à la
Viganò: je demeure trois quarts d’heure à le contempler.
_13 février 1817._--Le beau idéal de la danse sera fixé, par la suite,
entre le genre de Duport et celui de la _Conti_. Il faut la cour de
quelque prince riche et voluptueux. Or, c’est ce que nous ne verrons
plus. Tout le monde cherche à mettre de côté quelques millions pour
vivre du moins en riche particulier, si l’on tombe. Les princes
d’ailleurs voulant absolument résister à l’opinion, se taillent de
l’inquiétude pour toute leur vie. Cette faute de calcul pourrait bien
faire tomber les arts pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième, tous
les peuples parleront politique, et liront le _Morning-Chronicle_, au
lieu de claquer la _Marianne Conti_.
Le genre froid du talent de madame Gardel ne peut absolument pas entrer
dans le beau idéal de la danse, du moins hors de France. J’avoue que, si
l’on me donnait à choisir entre ces deux moitiés du _beau idéal_,
j’aimerais mieux la volupté vive et brillante de la Conti[12]. Mlle
Milière vint danser à Milan, il y a huit ou dix ans, avec son talent de
Paris; elle fut sifflée. Elle a mis du feu dans sa danse: aujourd’hui
elle est comblée d’applaudissemens à _la Scala_, et serait sifflée de
grand cœur dans la rue de Richelieu.
[12] Mlle Bigottini est un exemple à peu près parfait de ce _beau
idéal_; Paul et Albert s’en approchent souvent, tandis que Mlle
Fanni Bias est le genre français dans toute sa pureté. Les ballets
de Gardel n’ont absolument rien de commun avec ceux de Viganò: c’est
Campistron comparé à Alfieri. Viganò aurait fait frémir pour Psyché:
Gardel, la faisant tourmenter par les diables, tombe dans la même
erreur que Shakespeare, lorsqu’il fait brûler les yeux, sur la
scène, à un roi détrôné. L’imagination, qui n’est pas assez émue
pour être à la hauteur de ce degré de terreur, s’amuse de la laideur
des diables et de leurs griffes vertes. (Reprise de _Psyché_, juin
1817.)
_14 février._--Je sors du _Joconde_ de Vestris III: c’est le petit-fils
du _diou_ de la danse. C’est une grande pauvreté que ce ballet. Celui de
Duport ne vaut guère mieux: toujours des guirlandes, des fleurs, des
écharpes dont les belles décorent leurs guerriers, ou que les bergères
échangent avec leurs amans, et l’on danse en réjouissance de l’écharpe.
Il y a loin de là au jeune époux de la _Samandria liberata_, rentrant
dans son palais, dévoré de jalousie, et cependant se laissant aller à
danser ce beau terzetto avec l’esclave nègre chargée de la musique du
sérail, et sa femme. Ce pas entraînait tous les cœurs, on ne savait
pourquoi. C’est un des grands traits de l’histoire de l’amour, la
présence de ce qu’on aime faisant oublier tous les reproches. Le goût
français est comme ces jolies femmes qui ne veulent pas qu’on mette du
_noir_ dans leurs portraits: c’est un _Boucher_ comparé à l’_Hôpital de
Jaffa_, de Gros.
L’on me disait ce soir que _Barbaglia_ a engagé Viganò et la Pallerini
pour dix-huit mois. Viganò a soixante mille francs, et la Pallerini
dix-neuf. La jolie danseuse venait à la suite du grand compositeur;
maintenant c’est la danseuse qui fait souffrir le grand artiste. Mais je
crois que celui-ci brûle de s’en aller et de revoir la Lombardie.
Quelquefois j’entre en doute de mes idées les plus fondamentales;
ordinairement, rien ne peut ajouter à mon mépris pour la musique
française; cependant, les lettres de mes amis de France m’avaient
presque séduit. J’étais sur le point de leur accorder les airs de gaîté
et de pur agrément. Le ballet de _Joconde_ finit toute discussion pour
moi. Jamais je n’ai mieux senti la pauvreté, la sécheresse,
l’_impuissance_ de notre musique, dont on a rassemblé là les airs
réputés les plus agréables, ceux qui me touchaient autrefois. Le
sentiment du vrai beau l’emporte même sur les souvenirs de la jeunesse.
Ce que je dis là sera précisément le comble de l’absurde, et peut-être
même de l’odieux pour ceux qui n’ont pas vu le _vrai beau_. Le
patriotisme d’antichambre, comme disait M. Turgot à propos du _Siége de
Calais_, va se soulever contre moi.
La grandeur de la salle de _San-Carlo_ est admirable pour les ballets.
Un escadron de quarante-huit chevaux manœuvre, avec toute l’aisance
possible, dans la _Cendrillon_ de Duport, dont ces chevaux et les divers
genres de lutte forment un acte bien ennuyeux et bien postiche. Ces
chevaux chargent au grand galop jusque sur la rampe. Ils sont montés par
des Allemands; jamais les gens du pays ne pourraient s’en tirer. L’école
de danse de _San-Carlo_ donne les plus belles espérances. Les plus
grandes des jeunes élèves, surtout la Pepina et la Mari, sont déjà des
danseuses fort agréables. Peut-être la Pepina ira-t-elle au grand; sa
danse a une physionomie.
_15 février._--Bal charmant chez le roi. On devait être en masque de
caractère; mais bientôt on quitte le masque. Je m’amuse beaucoup de huit
heures à quatre heures du matin. Tout Londres était là: les Anglaises me
semblent emporter la palme de la fête. Il y avait cependant de bien
jolies Napolitaines, entre autres cette pauvre petite comtesse N***,
qui, tous les mois, va voir son mari à Terracine. Je m’arrête; je me
suis promis de ne rien dire de tous les lieux où je serais entré sans
payer: autrement le métier de voyageur devient celui d’espion.
_16 février._--Malgré mon profond mépris pour l’architecture moderne, on
m’a mené ce matin voir les dessins de M. Bianchi de Lugano, ancien
pensionnaire de Buonaparte. Il est assez exempt de cette foule
d’ornemens, d’angles, de ressauts qui font la petitesse moderne, et
qu’on peut reprendre même chez Michel-Ange. Nos gens ne peuvent pas
s’élever à comprendre que les anciens n’ont jamais rien fait _pour
orner_, et que chez eux le beau n’est que la saillie de l’utile.
M. Bianchi va construire à Naples l’église de Saint-François-de-Paule,
vis-à-vis le palais. Le roi en confiera l’exécution à M. Barbaglia, et
nous la verrons finie en deux ou trois ans. La place est on ne peut pas
plus mal choisie. Au lieu de bâtir là une église, il faudrait encore
démolir une trentaine de maisons. La place d’une église serait sur le
Largo-di-Castello; mais, d’un bout de l’Europe à l’autre, la sèche
vanité s’est emparée de tous les cœurs, et les grands principes du beau
sont invisibles. Bianchi a adopté la forme ronde: ce qui est une preuve
qu’il a su voir l’antique; mais il n’a pas su voir que les anciens se
proposaient dans leurs temples un but contraire au nôtre. Je trouve chez
lui les deux hommes les plus forts du royaume, le général Filangieri et
le conseiller d’état Cuoco.
_17 février._--Je dépêcherai en bien peu de paroles ce que j’ai à dire
de la musique entendue à Saint-Charles. Je venais à Naples transporté
d’espérance: ce qui m’a fait encore le plus de plaisir, c’est la musique
de Capoue.
J’ai débuté à Saint-Charles par l’_Othello_ de Rossini. Rien de plus
froid. Il fallait bien du _savoir faire_ à l’auteur du _Libretto_ pour
rendre insipide à ce point la tragédie la plus passionnée de tous les
théâtres. Rossini l’a très-bien secondé. J’ai essuyé cinq fois cette
rapsodie: notez que Desdemona, Mlle Colbran, a beaucoup du physique de
Mlle Maillard.
Un ridicule particulier à l’Italie, c’est celui du père ou du mari d’une
grande actrice; on appelle ce caractère le _dom Procolo_. Un jour le
comte Somaglia donnait le bras à la Colbran pour lui faire voir le
théâtre de la Scala; le père lui dit gravement: «Vous êtes bienheureux,
M. le comte; savez-vous que des têtes couronnées ont coutume de donner
le bras à ma fille.--Oubliez-vous que je suis marié?» réplique le comte.
Cela a du sel en Italien. Le mari d’une grande chanteuse a rappelé cette
anecdote à Milan.
Après l’_Othello_ il m’a fallu subir _la Gabrielle de Vergy_, musique
d’un jeune homme de la maison _Carafa_. C’est une servile imitation du
style de Rossini. Davide, dans le rôle de Coucy, m’a fait plaisir.
J’ai revu le _Sargines_ de Paër: Mlle. Chabran des Florentins donnait de
l’esprit à Davide. Cette musique célèbre m’a assommé ici comme à Dresde.
Le talent de Paër est comme celui de M. de Châteaubriand, j’ai beau me
mettre en expérience, je ne puis le sentir; cela me semble toujours
ridicule.
_18 février._--Ce soir la troupe de _San-Carlo_ chantait l’_Othello_ au
théâtre _del Fondo_. J’ai distingué quelques jolis motifs dont je ne me
doutais pas.
Voilà la véritable forme des théâtres chantans. C’est un cercle. La
ligne du théâtre est une perpendiculaire élevée à l’extrémité du
diamètre[13], ou mieux encore vers le tiers de ce diamètre.
[13] Théâtre des Variétés, à Paris.
Cette question de mathématiques décidera du sort futur de la musique
dramatique. Les grands théâtres, comme _San-Carlo_ et _la Scala_, sont
l’abus de la civilisation, et non sa perfection. Il faut forcer toutes
les nuances: dès-lors il n’y a plus de nuances. Il faudrait élever les
jeunes chanteurs dans la plus parfaite chasteté; or, désormais cela
serait impossible: il fallait des cathédrales et des enfans de chœur;
depuis vingt ans il n’y a plus de voix en Italie. Le théâtre, ce
piédestal des femmes, fait qu’un laideron qui chante passablement, a
sur-le-champ vingt protecteurs. Il faut donc absolument des théâtres de
la grandeur des _Fiorentini_, du _Fondo_, de _Favart_, de _Feydeau_.
L’usage italien de couper les deux heures de musique par une heure de
ballet est fondé sur le peu de force de nos organes: il est absurde de
donner de suite deux actes de musique. Une petite salle rend le ballet à
la _Viganò_ impossible et ridicule; voilà le problème d’_acoustique_
proposé aux géomètres, et qu’ils mépriseront parce qu’il est trop
difficile. Ne pourrait-on pas adapter deux théâtres à la même salle? ou,
le ballet fini, couper la scène par une cloison assez forte pour
renvoyer la voix dans la salle, laisser tomber par exemple une toile de
tôle, ou bâtir un mur en caisses de bois garnies d’une peau de tambour
vers le spectateur?
Au théâtre de Parme, le bruit d’un morceau de papier qu’on déchire au
fond de la scène est entendu de partout.
_19 février._--_San-Carlo_ est décidément une affaire de parti pour les
Napolitains: l’orgueil national blessé s’est réfugié là. Voici la
vérité: San-Carlo, comme machine à musique, est tout-à-fait inférieur à
la Scala. En séchant, il peut devenir moins sourd; mais il perdra tout
l’éclat de ses dorures appliquées trop tôt sur des crépis frais. Les
décorations sont bien plates, et qui plus est ne peuvent pas être
meilleures; le lustre les tue. La même cause empêche de voir la
physionomie des acteurs.
_20 février._--Ce soir, comme j’entrais à _San-Carlo_, un garde m’a
couru après pour me faire ôter mon chapeau. Dans une salle dix fois
grande comme l’Opéra de Paris, je n’avais pas aperçu je ne sais quel
prince.
Paris est la première ville du monde parce qu’on y est inconnu: la cour
n’y forme qu’un spectacle intéressant, et ne s’y fait connaître que par
des bienfaits[14].
[14] Nos princes viennent de consacrer plus de cinquante millions au
soulagement des peuples, en 1817.
A Naples, San-Carlo n’ouvre que trois fois la semaine: ce n’est déjà
plus un rendez-vous sûr, comme _la Scala_. Vous courez les corridors;
les titres les plus pompeux, écrits sur les portes des loges, vous
avertissent, en gros caractères, que vous n’êtes qu’un petit citoyen.
Vous entrez avec votre chapeau: un héros de _Tolentino_ vous poursuit.
La _Conti_ vous enchante, et vous voulez applaudir: la présence du roi
vous en empêche. Vous voulez sortir de votre banc, au parterre, un grand
seigneur garni de ses crachats, et dont vous accrochez la clef de
chambellan avec votre chaîne de montre (c’est ce qui m’est arrivé hier),
murmure du manque de respect. Ennuyé de tant de grandeurs, vous sortez,
et demandez votre remise: les six chevaux de quelque princesse obstruent
la porte; il faut attendre et s’enrhumer.
Vivent les grandes villes où il n’y a pas de cour! non pas à cause des
souverains qui sont en général très-respectables, et qui surtout n’ont
pas le temps de songer à un particulier, mais à cause des ministres et
sous-ministres dont chacun se fait centre de police et de vexation. Je
le dis sincèrement, cela est tout-à-fait inconnu à Paris[15]; mais, dans
les petits états d’Italie, c’est la vexation de tous les momens. Que
veut-on que fassent huit ou dix ministres qui n’ont pas à eux tous la
besogne d’un préfet?
[15] Et plus que jamais, en 1817, sous le ministère d’un homme
supérieur.
En arrivant à Naples, j’ai appris qu’un duc était directeur du
spectacle: je me suis tout de suite attendu à quelque chose d’illibéral
et de petitement vexatoire. Les gentilshommes de la chambre des
_Mémoires de Collé_ me sont venus à l’idée.
Les places, dans les banquettes du parterre, sont numérotées, et les
_onze premiers rangs_ sont pris par MM. les officiers des Gardes Rouges,
des bleues, des Gardes de la Porte, etc., etc., ou distribuées par
faveur, sous forme d’abonnement, de manière que l’étranger qui arrive
est relégué à la douzième banquette. Ajoutez à cela l’espace très-vaste
occupé par l’orchestre, et vous voyez le pauvre étranger reculé par-delà
le milieu de la salle, et absolument hors de portée d’entendre et de
voir. Rien de tout cela à Milan; toutes les places sont au premier venu.
Dans cette ville heureuse, tout le monde est l’égal de tout le monde. A
Naples, tel duc qui n’a pas mille écus de rente, me coudoie insolemment,
à cause de ses huit ou dix cordons. A Milan, des gens qui ont huit ou
dix millions, se rangent pour me faire place, pour peu que j’aie l’air
pressé, et vous avez peine à reconnaître les porteurs de ces noms
célèbres, tant ils ont l’air simple et honnête. Ce soir, ennuyé de
l’insolence du garde, je suis remonté dans ma loge, et j’ai encore eu le
chagrin d’être croisé, en montant, par douze ou quinze grands-cordons ou
généraux qui descendaient avec tout le poids de leur grandeur. Mais j’ai
pensé qu’il fallait sans doute tout ce fatras de noblesse héréditaire,
de priviléges insolens, et de cordons, pour obtenir une armée
courageuse.
Le ballet de Duport finit par l’apothéose de Cendrillon. Elle est dans
une forêt sombre; une toile tombe, et l’on aperçoit un palais immense
élevé sur une colline éclairée par la lumière magique de ces feux blancs
dont on a l’usage à Milan, mais que l’on emploie bien mieux ici. Je
sors, et je trouve l’escalier encombré d’une foule immense. Il faut
descendre, en marchant sur les talons du voisin, trois rampes rapides.
Les Napolitains appellent cela une beauté. Ils ont mis le parterre de
leur théâtre au premier étage: voilà ce que, dans l’architecture
moderne, on appelle une idée ingénieuse; et, comme il n’y a qu’une seule
rampe pour les deux ou trois mille spectateurs, et que cette rampe est
toujours encombrée de domestiques et de décrotteurs, on peut juger de
l’agrément.
En résumé, cette salle est superbe, la toile baissée. Je ne me dédis
point, le premier coup d’œil est ravissant. La toile se lève, et vous
allez de désappointemens en désappointemens. Vous êtes au parterre, MM.
les Gardes du Corps vous relèguent à la douzième banquette. L’on
n’entend pas du tout; l’on ne peut distinguer si l’acteur qui se démène
là-bas est vieux ou jeune. Vous montez à votre loge: une lumière
éblouissante vous y poursuit. Pour vous dédommager des cris de la
Colbran, vous voulez lire le journal en attendant le ballet: impossible;
il n’y a pas de rideaux. Vous êtes enrhumé, et voulez garder votre
chapeau: impossible; un prince honore le spectacle de sa présence. Vous
vous réfugiez au café: c’est un couloir lugubre, d’un aspect abominable.
Vous voulez aller au foyer, un escalier roide et incommode vous y fait
arriver essoufflé.
_21 février._--Je me sens possédé par ce noir chagrin d’ambition qui me
poursuit depuis deux ans. A la manière des Orientaux, il faut agir sur
le physique. Je m’embarque, je fais quatre heures de mer, et me voilà à
_Ischia_, avec une lettre de recommandation pour don Fernando.
Il me conte qu’en 1806 il s’est retiré à Ischia, et qu’il n’a pas revu
Naples depuis l’usurpation française qu’il abhorre. Pour se consoler du
manque de théâtre, il élève une quantité de rossignols dans des volières
superbes. «La musique! cet art sans modèle dans la nature, autre que le
chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite _d’interjections_. Or,
une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La
pensée peut produire la passion, mais l’interjection n’est jamais que
cette dernière, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement
pensée.»
Je passe quatre heures fort agréables avec don Fernando qui nous
déteste, et les bons habitans d’Ischia. Ce sont des sauvages Africains.
Bonhomie de leur patois. Ils vivent de leurs vignes. Presque pas de
trace de civilisation; cet aspect, et le mouvement de la mer, me
ramènent au bon sens.
_22 février._--Que je suis fâché de ne pas pouvoir parler du bal
charmant donné par M. Lewis, l’auteur du _Moine_, chez madame Lusington
sa sœur? Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, cette pureté
anglaise rafraîchit le sang. Je danse à la même écossaise que lord
Chichester, âgé de quatorze ans, et qui est simple aspirant à bord de la
frégate arrivée hier. Les Anglais connaissent les miracles de
l’éducation; ils vont en avoir besoin; je lis sur la figure de quelques
Américains qui étaient là, que d’ici à trente ans l’Angleterre sera
réduite à n’être qu’heureuse. Lord P*** en est convenu. «Vous êtes
abhorrés partout, mais surtout par les basses classes de la société. Les
gens instruits distinguent lord Grosvenor, lord Holland, et le gros de
la nation de votre ministère. Mais cette haine de l’Europe fût-elle
vingt fois plus ardente, chaque état va avoir la colique pendant cent
ans, pour arracher une constitution, et aucun n’aura de marine avant le
vingtième siècle. Si vous échappez à la révolution, que la vanité
blessée de Canning et de lord Castlereagh vous prépare, les Américains
vous abhorrent, et vous attendent dans vingt ans avec cinq cents
corsaires. Vous voyez bien que les Français ne sont plus vos ennemis
naturels; la fuite de M. de Lavalette et l’emprunt ont commencé la
réconciliation. Soyez bonnes gens avec nous[16].»
[16] Quelques Anglais ayant remarqué, en 1815, la belle manufacture de
M. Taissaire, à Troyes, deux jours après un régiment des alliés vint
la brûler.
Lord P***, un des hommes les plus éclairés d’Angleterre, est convenu de
tout en soupirant.--Je retrouve la jolie comtesse qui va voir son mari à
Terracine. Décidément, les Anglaises l’emportent par la beauté. Milady
Douglas, milady Lansdown.
_23 février._--Ce soir, bal masqué. Je vais à la _Fenice_, et ensuite, à
minuit et demi, à San-Carlo. Je m’attendais à être ébloui; pas du tout,
le salon que l’on fait sur le théâtre, au lieu de la magnificence que
les décorateurs de _la Scala_ se plaisent à étaler en cette occasion,
est garni d’une belle toile blanche, couverte de grosses fleurs de lis
en papier d’or. Le billet ne coûte que six carlins (cinquante-deux
sous.) Canaille complète: le foyer, où il y a vingt tables couvertes
d’or, est cependant mieux composé. Je m’amuse à voir jouer une jolie
duchesse avec laquelle j’ai dansé à la fête donnée chez le roi. Elle est
assise à quatre pas de la table, et c’est son amant qui met l’argent et
le retire: sa belle physionomie n’a rien de l’air hideux des joueuses.
_24 février._--La belle Écossaise, madame la C. R., me disait ce soir:
«Vos Français, qui brillent tant le premier moment, n’entendent rien à
faire naître les grandes passions. Le premier jour il ne faut que
réveiller l’attention; ces beautés brillantes, qui éblouissent d’abord,
et qui ensuite perdent sans cesse, ne règnent qu’un instant.--Voilà,
dis-je, qui m’explique la manière très-froide dont je vais me séparer de
Saint-Charles.»
Un prince napolitain, qui est là, se récrie beaucoup. Il répond aux
objections à la manière italienne, c’est-à-dire en répétant, et criant
un peu plus, la phrase à laquelle on vient de répondre. Je regardais
dans la salle, espérant le faire finir faute d’écouteur, lorsque je
m’aperçois qu’il répète à tous momens le mot baroque, _Agadaneca_. C’est
un opéra superbe, protégé par le ministre, dédié d’avance au roi, et que
l’on répète depuis cinq mois. Tout le monde annonce que l’on aura enfin
un spectacle digne de Saint-Charles.
_25 février._--Je reviens de Pestum. Route pittoresque.
Voulez-vous trouver les procédés les plus révoltans? Voyez l’intérieur
des ménages de la Calabre. Anecdotes incroyables qu’on m’a racontées ce
matin. L’année dernière je lisais tous les auteurs _originaux_ du moyen
âge, Capponi, Villani, Fiortifiocca, etc. Je trouvais à tous momens des
anecdotes telles que le massacre de Césène, par Clément VII,
anti-pape[17]. Et cependant au bout du compte, on se sent plein de
respect et presque d’amitié pour ces figures colossales, les Castruccio,
les Guglielmino, les comtes de Virtù. Dans les histoires du dix-huitième
siècle, il n’y a aucune de ces horreurs, et à la longue, on se sent
soulever le cœur de mépris[18].
[17] Poggii hist., lib. 2, la Cronaca Sanese: _E il Cardinale disse a
messer Jovanni, etc., etc._
[18] Lacretelle, Duclos, Bezenval, Saint-Simon, Rulhière, le Prince de
Ligne, Makintosh, Belsham, Hobhouse.
_26 février._--Ce que j’ai vu de plus curieux dans mon voyage, c’est
_Pompeja_; on se sent transporté dans l’antiquité: j’y suis retourné
aujourd’hui pour la septième fois. Ce n’est pas le lieu d’en parler. On
a découvert deux théâtres; il y en a un troisième à Herculanum: rien de
plus entier que ces ruines. Je ne comprends pas le ton mystique avec
lequel M. Schlegel vient nous parler des théâtres anciens: apparemment
que je n’ai pas le _sens intérieur_. Le monde ayant commencé pour nous,
par des républiques héroïques, il est simple que leur produit paraisse
sublime à des âmes étiolées par la monarchie, comme Racine.
_27 février._--Je sors de _Saül_ au théâtre _Nuovo_. Il faut que cette
tragédie agisse sur la _nationalité intime_ des Italiens. Elle excite
leurs transports. Ils trouvent de la grâce tendre, _à l’Imogène_, dans
Michol. Tout cela m’est invisible, de manière que j’ai fait la
conversation avec le jeune duc libéral, qui m’a prêté sa loge. Nous
avions, à côté de nous, une jeune fille dont les yeux peignaient l’amour
tendre et heureux, avec une force que je n’ai jamais vue. Trois heures
ont volé avec la rapidité de l’éclair. Son _promis_ était avec elle, et
la mère souffrait qu’il lui baisât la main.
Mon duc me contait qu’on ne permet ici que trois tragédies d’Alfieri; à
Rome, quatre; à Bologne, cinq; à Milan, sept. Par conséquent,
l’applaudir est une affaire de parti: qui lui trouve des défauts est un
_ultrà_.
Alfieri manqua d’un public. Le vulgaire est nécessaire aux grands
hommes, comme les soldats au général. Le sort d’Alfieri fut de rugir
contre les préjugés et de finir par s’y soumettre. En politique, il ne
conçut jamais l’immense bienfait d’une révolution qui donnait les deux
chambres à l’Europe et à l’Amérique, et faisait _maison nette_. Même
dans son art, il ne vit pas en quoi péchait Racine.
Alfieri est peut-être l’homme le plus passionné qu’il y ait eu parmi les
grands poètes. Mais d’abord il n’eut jamais qu’une passion; et en second
lieu, ses vues furent toujours extrêmement étroites en politique. Il ne
comprit jamais (voir les derniers livres de sa vie[19]), que pour faire
une révolution il faut créer de nouveaux intérêts, _id est_ de nouveaux
propriétaires. D’abord il n’avait pas d’esprit en ce genre, en second
lieu il était noble et noble piémontais[20]. L’insolence de quelques
commis de la douane de Pantin, en lui demandant son passe-port, et le
vol de douze ou quinze cents volumes, trouvant dans son cœur tous les
préjugés nobiliaires, l’empêchèrent à jamais de comprendre l’Histoire de
Hume et le mécanisme de la liberté. Cette âme si haute ne vit pas que la
condition _sine quâ non_, pour écrire quelque chose de passable en
politique, c’est de s’isoler des petits frottemens personnels auxquels
on peut avoir été exposé. Sur la fin de sa vie, il disait que pour avoir
du génie, il fallait être né gentilhomme; enfin, méprisant la
littérature française jusqu’à la haine, il n’a fait qu’outrer le système
étroit de Racine.
[19] Dans l’original, car la police de Buonaparte a mutilé la
traduction. Son portrait est celui de toutes les grandes âmes de
l’Italie actuelle; plus de rage que de lumières.
[20] Il n’a jamais su apprécier la bonté des souverains de l’auguste
maison de Savoie. Des souverains tels que ceux qui occupent
actuellement les trônes de Naples et de Sardaigne, sont faits pour
réconcilier à la monarchie les esprits les plus égarés par
l’orgueil.
_1er mars._--Agadaneca. Je n’ai jamais rien ouï de plus pompeusement
plat: cela n’a duré que depuis sept heures jusqu’à minuit et demi, sans
un seul moment de relâche, et sans le plus petit chant dans la musique.
Vivent les pièces protégées par la cour! Ce qu’il y a de mieux c’est une
sale de l’appartement de Fingal (car nous sommes dans Ossian), garnie de
tous les petits meubles à la mode inventés depuis dix ans à Paris. J’ai
obtenu la faveur d’aller sur la scène. Les pauvres petites danseuses de
l’école disaient: «Travailler cinq mois pour se voir sifflées de la
sorte!» Je faisais un compliment de condoléance à la première chanteuse:
«Ah! monsieur, le public est bien bon; je m’attendais qu’on nous
jetterait les banquettes à la tête.» En effet, les auteurs, que je ne
croyais que _plats_, sont de plus _sots_. Elle m’a montré leur dédicace
au roi, imprimée dans le livret. Ils ressuscitent tout simplement les
grands effets de la tragédie grecque.
La musique du troisième acte, qui est une espèce de ballet en danse
pyrrhique, est de M. de Gallemberg. C’est un gentilhomme allemand établi
à Naples, et qui a du génie pour la musique à danser: celle
d’aujourd’hui ne vaut rien; mais j’en ai entendu dans _César en Égypte_
et dans le _Chevalier du Temple_ qui redoublait cette espèce d’ivresse
produite par la danse. Cette musique doit être une esquisse brillante,
la mesure y acquiert une grande importance, elle n’admet pas les détails
d’orchestre le triomphe de Haydn, les cors y jouent un grand rôle. Le
moment où César est admis dans la chambre à coucher de Cléopâtre a une
musique digne des houris de Mahomet. Le génie mélancolique et voluptueux
du Tasse n’aurait pas désavoué l’apparition de l’ombre au Chevalier du
Temple. Il a tué sa maîtresse sans la reconnaître. La nuit, égaré dans
une forêt de la Terre-Sainte, il passe près de son tombeau; elle lui
apparaît, répond à ses transports en lui montrant le ciel, et
s’évanouit. La figure noble et pâle de la Bianchi, la tête passionnée de
Molinari, la musique de Gallemberg formaient un ensemble qui ne sortira
jamais de la mémoire de mon âme. A Milan, la musique de Gallemberg est
sur tous les pianos.
_2 mars 1817._--Je ne saurais dire combien je suis attristé de quitter
Naples sans avoir eu une seule jouissance musicale.
Je vais au théâtre _Nuovo_. La compagnie _de’ Marini_ y donne sa cent
quatre-vingt-dix-septième représentation. Le gros Vestris est le
meilleur acteur d’Italie; il égale Molé et Ifland dans le _Burbero
benefico_ (Bourru bienfaisant), dans l’_Ajo nell’ imbarazzo_, et dans je
ne sais combien de mauvaises rapsodies qu’il fait valoir. C’est un homme
à voir vingt fois de suite sans ennui.
Après Vestris, je place _Galli_ le chanteur; l’homme qui, dans la même
semaine, fait le prince hongrois de la _Testa di Bronzo_, _Legerezza_,
petit poète romain au service d’un lord de mauvaise humeur dans _Teresa
et Claudio_, et le bon paysan suisse de la _Folle par Amour_ de Weigl, a
reçu du Ciel le talent de la comédie.
Les Italiens, et surtout les Italiennes, mettent au premier rang _de’
Marini_ que je viens de voir dans _li Baroni di Felsheim_, pièce
traduite de _Pigault-Lebrun_, et dans les _Deux Pages_. Pour des raisons
à moi connues, le naturel simple ne plaît pas dans les livres en Italie,
il leur faut toujours de l’enflure et de l’emphase. Les _Éloges_ de
Thomas, le _Génie du Christianisme_, la _Gaule poétique_, et tous ces
écrits poétiques, qui, depuis dix ans, font notre gloire, semblent faits
exprès pour les Italiens. La prose de _Voltaire_, d’_Hamilton_, de
_Montesquieu_, ne saurait les toucher. Voilà le principe sur lequel est
fondée l’immense renommée de _de’ Marini_. Il suit la nature, mais de
loin, et l’emphase a encore des droits plus sacrés sur son cœur. Il a
ravi toute l’Italie dans les rôles de jeunes-premiers; maintenant il a
pris les pères-nobles. Ce genre, admettant l’enflure, il m’y a fait
souvent plaisir.
La naïveté est une chose inconnue en Italie, et cependant personne n’y
peut souffrir la _Nouvelle Héloïse_. Le peu de naïveté que j’aie jamais
rencontré c’est chez Mlle _Marchioni_, jeune fille dévorée de passions,
qui joue tous les jours, souvent deux fois; vers les quatre heures en
plein air, pour le peuple; le soir, aux lumières, pour la bonne
compagnie. Elle m’a touché jusqu’au saisissement, à quatre heures, dans
la _Pie Voleuse_, et, à huit, dans la _Francesca da’ Rimini_, tragédie
de M. Pelicò. Madame Tassari, qui joue dans la troupe de de’ Marini,
n’est pas mal dans ce genre. Son mari, Tassari, est un bon tyran.
_Blanès_, avant qu’il se fût enrichi par un mariage, était le Talma
d’Italie. Il ne manquait ni de naturel, ni de force; il était terrible
dans l’_Almachilde_ de _Rosmunda_. Cette reine, si malheureuse et si
passionnée, était représentée par madame Pelandi qui m’a toujours
ennuyé, mais qui était fort applaudie.
_Pertica_, que j’ai vu ce soir, est un bon comique, surtout dans les
rôles chargés. Il m’a fait bâiller à outrance dans le _Poeta fanatico_,
une des plus ennuyeuses pièces de Goldoni, qu’on joue sans cesse. Il a
été fort applaudi dans le caractère de _Brandt_, et a mérité son succès
surtout à la fin lorsqu’il dit à Frédéric II: _Je vous écrirai une
lettre._
Ce qui m’a frappé, c’est le public; jamais d’attention plus profonde,
et, chose incroyable à Naples, jamais de silence plus complet. Ce matin
à huit heures il n’y avait plus de billets: j’ai été obligé de payer
triple.
Le patriotisme d’antichambre de M. Turgot, qui aujourd’hui n’existe plus
en France que pour la musique, est le grand ridicule italien. Chaque
ville défend avec fureur ses plus mauvais écrivains. _Baretti_ leur
reprochait déjà ce faible, il y a trente ans. Je vois deux exceptions:
la supériorité qu’ils accordent à la danse française et la curiosité
d’enfant avec laquelle ils gobent les traductions de toutes les
niaiseries sentimentales du théâtre allemand.
Applaudir à la danse française, c’est dire qu’on a fait le voyage de
Paris. Ils ont une sensibilité si profonde et si vraie, et ils lisent si
peu, qu’un roman dialogué quelconque, pourvu qu’il y ait des événemens,
est sûr de toute leur sympathie. Depuis trente ans il n’a pas paru un
roman d’amour en Italie. J’ai vu que l’homme, occupé d’une passion,
n’est pas sensible même à la peinture la plus aimable de cette passion.
Ils n’ont pas de feuille littéraire. M. R*** me disait: «Donnez-moi une
forteresse, et j’oserai dire la vérité aux auteurs.»
On donnait pour petite pièce la _Jeunesse de Henri V. Pertica_ a
beaucoup fait rire le prince dom Léopold qui assistait au spectacle;
mais, bon Dieu! quelle charge comparée à Michaut! Un prêtre italien,
assis à côté de moi, ne pouvait concevoir le succès de cette pièce à
Paris. «Vous vous arrêtez aux mots, et n’arrivez pas jusqu’aux
caractères: Henri V est un niais.» Le comte Giraud, Romain, a fait deux
ou trois pièces comiques: l’_Ajo nell’ imbarazzo_, le _Disperato per
eccesso di buon core_. L’avocat Nota, Sografi, Federici tombent sans
cesse dans le drame, et même les comédies comiques sont faites pour une
société moins avancée que la nôtre. Molière est à Picard ce que Picard
est à Goldoni.
Encore dans ce genre il n’y aura rien en Italie qu’après les _deux
chambres_. Ils n’osent pas être eux-mêmes, et en sont encore au traité
du poëme épique du P. Bossu. Le comique italien aura la couleur du
_Philinte_ de d’Églantine.
NAPLES, _5 mars_.--Je viens de faire trente milles inutiles. Caserte
n’est qu’une caserne dans une position aussi ingrate que Versailles. A
cause des tremblemens de terre, les murs ont cinq pieds d’épaisseur:
cela fait, comme à Saint-Pierre, qu’on y a toujours chaud. Aujourd’hui
les thermomètres dans les appartemens étaient à 16 degrés. Murat a
essayé de faire finir ce palais: les peintures sont encore plus
mauvaises qu’à Paris, et les décors plus grandioses.
Pour me dépiquer je vais à _Portici_ et à _Capo-di-Monte_, positions
délicieuses, et telles qu’aucun roi de la terre ne peut en trouver.
Portici est pour Naples ce que Monte-Cavallo est pour Rome. Les Italiens
qui ont la conviction intime, et sans cesse démontrée, que nous sommes
des Barbares pour tous les arts, ne peuvent se lasser d’admirer la
fraîcheur et l’élégance de nos ameublemens.
Comme je sortais du Musée des peintures antiques de Portici, j’ai trouvé
trois capitaines de la marine anglaise qui y entraient. Il y a
vingt-deux salles. Je suis parti au galop pour Naples; mais, avant
d’être au pont de la Madeleine, j’ai été rejoint par mes trois
capitaines qui m’ont dit que ces tableaux étaient admirables, et l’une
des choses les plus curieuses de l’univers. Ils y ont passé de trois à
quatre minutes.
Ces peintures, si considérables aux yeux des érudits, sont des fresques
enlevées à Pompeïa et à Herculanum. Il n’y a point de clair-obscur, peu
de coloris, assez de dessin, et beaucoup de facilité. La reconnaissance
d’Oreste et d’Iphigénie, en Tauride, et Thésée remercié par les jeunes
Athéniens, pour les avoir délivrés du minotaure, m’ont fait plaisir. Il
y a beaucoup de simplicité noble, et rien de théâtral. Cela ressemble à
de mauvais tableaux du Dominiquin, en observant qu’il y a des fautes de
dessin qu’on ne rencontre pas chez ce grand homme. On trouve là, parmi
des quantités de petites fresques effacées, cinq ou six morceaux
capitaux, de la grandeur de la _Sainte Cécile_ de Raphaël. Ces fresques
ornaient une salle de bain à Herculanum. Il faut être sot comme un
savant pour prétendre que cela est supérieur au quinzième siècle: ça
n’est qu’extrêmement curieux.
_6 mars 1817._--Le Journal de Naples défend le théâtre de Saint-Charles
contre la Gazette de Gênes. Je crois que tous les dieux et déesses de la
mythologie, et tous les poètes latins sont cités dans cet article qui a
beaucoup de succès: il est tissu de mensonges.
Le _Martin Scriblerius_ d’Arbutnot est oublié à Londres comme une
comédie qui a tué _son Ridicule_. _Scriblerius_ est de 1714. L’Italie
est à point pour cette comédie, en 1817. J’ai donc raison de dire que,
dans tout ce qui n’est pas beaux-arts, l’Italie est à un siècle en
arrière de l’Angleterre.
L’abbé Taddei (le rédacteur du Journal des Deux-Siciles) est bien plus
ridicule que les M*** et les F*** de Paris; mais il n’est pas odieux. Le
général autrichien lui a défendu d’appeler les gens _mauvais citoyens_.
Le bon sens germanique de ces braves Autrichiens a sauvé cette fois de
grandes horreurs à Naples.
_7 mars 1817._--Je retourne chez de’ Marini. Ils ont des habits
superbes, toute la dépouille des sénateurs et des chambellans de
Napoléon. Ces habits font la moitié du succès; tous mes voisins se
récrient. Je reçois de drôles de confidences. La meilleure
recommandation actuellement en Italie, c’est d’être Français et Français
sans emploi.
Sur les minuit je vais prendre du thé avec des Grecs qui étudient ici la
médecine. Si j’avais eu le temps, je serais allé à Corfou. Il paraît que
l’opposition y forme des âmes.
Les choses qu’il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à
celles qu’il faut aux nations pour être heureuses. De plus, leur empire
ne peut durer: il faut beaucoup d’oisiveté et des passions fortes; mais
l’oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les
passions.
Donc il est impossible de créer une nation pour les arts, ce qui semble
être le problème de gens qui veulent rétablir la Grèce. Les souvenirs
d’Athènes et de Sparte ne feraient que donner une couleur particulière à
la sotte vanité de la nation. Si l’on recréait la Grèce, on
n’obtiendrait que des New-York et des Philadelphie, pays rebelles aux
arts. Qui le croirait? Ces Grecs ont déjà de la vanité. Dans les jeunes
gens c’est la rouille qui empêche de croître. Ces pauvres Barbares
ridicules n’accordent de supériorité à l’Europe que dans la mécanique.
_8 mars._--Je pars. Je n’oublierai pas plus la rue de Tolède que la vue
qu’on a de tous les quartiers de Naples: c’est, sans comparaison, à mes
yeux, la plus belle ville de l’univers. Il faut ne pas avoir le moindre
sentiment des beautés de la nature, pour oser lui comparer Gênes.
Naples, malgré ses trois cent quarante mille âmes, est comme une maison
de campagne placée au milieu d’un beau paysage. A Paris, l’on ne se
doute pas qu’il y ait au monde des bois ou des montagnes; à Naples, à
chaque détour de rue, vous êtes surpris par un aspect singulier du mont
Saint-Elme, de Pausilippe, ou du Vésuve. Aux extrémités de toutes les
rues de l’ancienne ville, on aperçoit, au midi, le mont Vésuve, et au
nord le mont Saint-Elme.
Cette baie si belle, qui semble faite exprès pour le plaisir des yeux,
les collines derrière Naples toutes garnies d’arbres, cette promenade au
village de Pausilippe par le chemin en corniche de Joachim, tout cela ne
peut pas plus s’exprimer que s’oublier. Joachim, malgré sa bêtise, est
très-regretté (conversation avec mon cocher); mais on rend justice à
l’esprit du ministre qui a fait le dénoûment de cette comédie.
A Naples, la grossièreté de ce peuple demi-nu, qui vous poursuit jusque
dans les cafés, me choquait un peu; on sent, à mille détails, qu’on vit
au milieu de Barbares. Ces Barbares sont _friponneaux_, parce qu’ils
sont pauvres, mais ne sont pas méchans. Les vrais méchans bilieux de
l’Italie sont les Piémontais: c’est une des empreintes les plus
profondes que j’aie jamais rencontrée; le Piémontais n’est pas plus
Italien que Français: c’est un peuple à part. J’ai reconnu un trait
observé sous la tente noire de l’Arabe-Bedoin: une fois que le
Piémontais vous a dit _sem amiz_, vous pouvez tout attendre de lui. Le
Piémont et la Corse peuvent encore donner des grands hommes; Alfieri est
le type. Son valet-de-chambre lui tire un cheveu en le frisant; il lui
donne un coup de couteau; le soir même il s’endort à côté de ce
valet-de-chambre.
CAPOUE, _9 mars_.--J’ai vendu ma voiture, pour être sûr de ne plus
succomber à la tentation de voyager tête à tête avec mon
valet-de-chambre. Je suis en voiturin, soumis avec trois Anglais, mes
compagnons, à toutes les friponneries du génie napolitain.
VELLETRI, _12 mars_.--Conversation avec un prétendu homme d’esprit.
C’est ce ridicule de la noblesse que nous rencontrons quelquefois en
France; on demande aux gens ce qu’ils sont, ils répondent par ce qu’ils
furent: il m’assomme de ce que Velletri fut sous les Romains.
ROME, _13 mars au soir_.--En arrivant, j’ai eu la certitude qu’un homme
tout-puissant dans un des principaux états de l’Europe, s’est abstenu
d’un crime qui l’aurait comblé d’aise, par cette considération: tout est
plein de sots qui écrivent leurs mémoires.
J’ai eu l’idée d’imprimer ce journal. J’ai vu les petits ministres
despotiques de Modène, chercher à se justifier aux yeux des Anglais qui
passent. Qui eût dit à Napoléon et à ses courtisans de se voir imprimés
tout vifs dans l’excellent recueil: _Buonaparte, sa Cour et sa Famille_.
Il est plus que probable que tous les ministres de 1817 seront imprimés
en 1827.
_14 mars._--Un littérateur des plus savans de Rome ignorait qu’Alfieri
eût écrit sa vie. C’est précisément le seul livre moderne italien que
j’aie jamais vu traduit chez les libraires de Londres ou de Paris. Un
homme considérable engageait Camuccini, le peintre, à faire un tableau.
«On m’accorde à Paris, sur mon budget, deux cent mille francs pour les
artistes romains. Le tableau que je vous demande sera payé trente mille
francs.--Et que dira l’Europe lorsqu’elle saura que Camuccini fait un
tableau pour trente mille francs?»
_15 mars._--Madame C*** me fait appeler en toute hâte, à une heure après
minuit. Je pense que la police m’honore d’un moment d’attention. Rome
étant au milieu d’une couronne de quatre lieues de désert, dans tous les
sens, échapper ne me paraît pas difficile. Je suis agréablement surpris,
lorsque madame C*** me dit qu’elle va me faire lire _Macirone_: c’est un
roman qui se vend deux cents francs, ou plutôt qu’on ne peut avoir,
quelque argent qu’on en offre. Ce sont de mauvaises copies manuscrites
pleines de _non-sense_ qui se vendent deux cents francs. Nous avons
passé la nuit à lire l’original: c’est un volume français de cent
trente-six pages, imprimé à Londres. M. Macirone, né en Angleterre, et
aide-de-camp de Murat, raconte les six derniers mois de la vie de son
maître[21]. Je ne sais si cela est vrai; mais ce récit est plus
intéressant qu’aucun roman. La reconnaissance dans une _bastide_ près
Marseille, servira de thème aux Shakespeares futurs, et nous la verrons
sur la scène, quand nous aurons des cheveux blancs.
[21] Plût au Ciel que tous les usurpateurs eussent trouvé le même
châtiment!
Comment veut-on que nous ressemblions à nos pères? Il y a trente ans
qu’un homme, appelé par une jolie femme, au milieu de la nuit, aurait eu
assurément toute autre idée que de prendre un passe-port faux, de l’or,
des pistolets et un poignard; et il y a trente ans qu’une belle Romaine
n’aurait pas réuni trois jeunes gens à l’insu de toute sa maison, pour
lire un pamphlet politique. Entre nous quatre, nous n’avions pas cent
ans.
_16 mars._--Rien pour la musique à Rome pendant le carême. Je ne trouve
dans mon journal que des observations sur la comédie et sur les mœurs,
qui tiennent de trop près à la politique. Mon respect et mon admiration
pour le C. G*** redoublent à mesure que je vois mieux par quelle abjecte
canaille il est entouré. Dieux! pourquoi l’Angleterre n’a-t-elle pas un
tel ministre?
Le pape veut faire son salut; et croyant, en conscience, que le cardinal
G*** a plus de talent que lui pour gouverner, lui a remis le despotisme
civil. Le despotisme religieux est entre les mains du parti _ultrà_, qui
a pour chef le vertueux cardinal P***. Deux ou trois fois par mois, ce
parti, en travaillant avec le pape pour les affaires de la religion, lui
expose que les mesures du C. G*** tendent à augmenter le _nombre des
damnés_ parmi les sujets de l’Église. Alors, le pape, les larmes aux
yeux, a une explication avec son ministre.
Celui-ci répond par cette maxime: «Je juge des crimes secrets par les
crimes qui arrivent à la connaissance des tribunaux, et non par les
rapports des confesseurs; un souverain est responsable, aux yeux de
Dieu, de tous les crimes que ses lois laissent commettre. Les crimes et
l’esprit général de friponnerie étaient diminués des deux tiers sous le
gouvernement français. La perversité a reparu sous le gouvernement
_ultrà_ qui m’a précédé. Je reviens aux mesures françaises. J’ai déjà
trois cents assassinats de moins par an: ce qui fait probablement six
cents damnés de moins.»
Comme rien n’est au-dessus de la modestie et du désintéressement de ce
grand ministre, le vénérable pontife finit ordinairement par l’embrasser
en pleurant, et en lui recommandant les âmes de ses sujets.
Les trois quarts des cardinaux sont très-pieux; mais comme nos grands
hommes d’état, ils _n’ont que l’expérience de la solitude_. Ce qu’ils
savent des hommes, ils l’ont appris dans l’histoire du seizième siècle.
Ils ne se doutent pas du leur; tout ce qui est jeune à Rome, sent fort
bien qu’il faut donner une autre forme au principe religieux. Si la
forme continue à choquer le fond, la source tarira, et, se faisant jour
par des conduits secrets, ira former les superstitions les plus
extravagantes. Les jeunes prélats qui ont voyagé sont convenus avec moi
que le seul pays du monde où il y ait encore de la religion, c’est
l’Angleterre.
Je ne sais si le C. G*** voit ce sujet d’aussi haut. Ce qui est certain,
c’est que, s’il est pape, nous verrons la religion reprendre une
nouvelle vigueur; si c’est le père Fontana ou le C. Pacca, les âmes
pieuses auront à gémir des plus fausses mesures. Le C. G*** est abhorré
de tous ses collègues, pour avoir introduit les laïques dans
l’administration, et encore plus pour le fameux préambule de son
ordonnance. Au reste, c’est un portique magnifique qui conduit à une
chaumière.
Un prélat, que je prenais d’abord pour un vil ambitieux, me persuade à
la fin qu’une constitution libérale serait ici le signal de la plus
sanguinaire anarchie. Il convient avec moi que si cet homme vertueux est
blâmable, c’est de ne pas essayer d’une constitution en trois articles.
«Les dix-sept provinces nomment chacune dix députés, parmi lesquels le
gouvernement en choisit cinq pour former la chambre des communes.
«La Chambre des Pairs est nommée, chaque année, par le gouvernement, et
composée des deux tiers des cardinaux, et de dix riches propriétaires.
«Ces deux chambres votent l’impôt.»
Mais l’ignorance est si crasse dans la classe éclairée, et la
scélératesse si profondément enracinée chez le peuple, que même cette
constitution est peut-être une imprudence. Il leur faudrait un Titus qui
eût lu Delolme.
Les sots qui ne savent que ce qui est imprimé dans les livres vulgaires,
croient que c’est le même christianisme qui règne en France et en
Italie.
En Europe, autant de religions que d’États. A Rome et à Naples, la seule
loi en vigueur c’est la religion. Gens impartiaux! jugez du génie du
christianisme par Rome et Naples.
Les dix-neuf vingtièmes de la civilisation de la France, de l’Angleterre
et de la Prusse, sont dus à la liberté de la presse, et ici elle ne dit
que des mensonges. J’ai trouvé toute la société de Rome occupée d’un
nouveau miracle. Un serviteur de Dieu se présente un vendredi dans une
auberge. On lui sert un chapon rôti; il se met en oraison, fait un signe
de croix, et le chapon se change en carpe. (_Voyez le Diario di Roma,
nº_ ...) S. S., touchée de cette marque de l’attention de la Divinité, a
élevé à la béatitude le saint personnage qui avait mangé la carpe et qui
depuis est mort. _Landi_, peintre célèbre, a été chargé de peindre le
miracle pour le pape, et j’ai vu le tableau au Vatican.
Je m’attends que dans la société on va me nier le fait du chapon, et je
compte gagner de gros paris.
Penser est une peine: il faut que la société récompense par des
louanges. Ici, penser est un danger; et, comme dans nos villes de
province, une fois qu’on passe pour homme d’esprit à quoi bon de
nouveaux efforts? on peut faire l’amour comme on veut; mais il ne faut
pas qu’on puisse citer une plaisanterie incrédule. Sans la religion, que
serait Rome?
Par la même raison, on obtiendra tout d’un ouvrier romain, excepté le
travail. Il est accoutumé à vivre d’aumônes, et il voit l’intrigue faire
les grandes fortunes. L’essentiel pour lui n’est pas d’établir une
fabrique utile, et de la faire prospérer, mais d’être le cousin d’un des
laquais du pape ou du cardinal-ministre. Ces espérances seraient peu
fondées en 1817; je le sais, mais c’est le gouvernement des deux
derniers siècles qui a donné à un peuple très-fin ces funestes maximes
de conduite. Tous les artisans qui font fortune à Rome sont étrangers.
Je ne puis obtenir au café du palais _Ruspoli, en payant bien à chaque
fois_, de faire essuyer la table sur laquelle on me sert: les garçons
servent comme par grace; ils se regardent comme les plus malheureux des
hommes d’être obligés de remuer. Tout cela n’empêche pas les Romains de
citer cet antre comme le premier café de l’Europe, parce qu’il a
dix-sept salles enfumées qui occupent tout le rez-de-chaussée d’un grand
palais. Jamais un Parisien ne pourra se faire d’idée de la saleté
romaine. Il y a là des bustes, des marbres, des fenêtres grillées sur un
jardin rempli d’orangers chargés d’oranges (février 1817). Tout ce
grandiose, couvert de toiles d’araignée et de poussière jette l’âme dans
le tragique.
Tous les palais de Rome ont la même physionomie, et font par conséquent
le plus parfait contraste avec Monte-Cavallo, meublé et restauré par les
Français. «Voilà, disais-je aux Romains, à quoi nous ont servi vos
tableaux. Voyez nos monnaies, voyez notre papier marqué; jamais vos âmes
ne tireront rien de nouveau de ces chefs-d’œuvres. La bonté de l’archet
n’y fait rien, c’est le corps de l’instrument qu’il faut renouveler.»
Tous les tableaux pris à Paris sont réunis au palais du Vatican dans la
salle Borgia.
_17 mars._--Je suis tout étonné de n’être pas réveillé tous les matins,
à trois heures, par un détestable concert composé d’une cornemuse et
d’une petite flûte droite: on m’apprend que ce sont des paysans qui
viennent des Abruzzes, quinze jours avant Noël. Comme de pareils
musiciens se trouvaient dans l’étable où naquit J.-C., les dévots les
paient pour réveiller tout le quartier. Au fond, leur musique peu variée
est très-originale et très-juste; mais il est ennuyeux d’être réveillé.
A peine on se rendort que les vendeurs d’eau-de-vie, avec leur petit cri
singulier et bref, vous réveillent de plus belle. Un cardinal me disait
qu’il est très-probable que ce sont identiquement les mêmes airs et les
mêmes instrumens qui charmaient les Romains dans les fables attelanes;
il en est de même des caractères d’Arlequin et de Pantalon. Il n’y a pas
jusqu’à nos _cuissards_ et nos _brassards_ du moyen âge qui ne se
retrouvent dans les tombeaux grecs des Calabres à côté des vases
étrusques.
A propos de vases étrusques, j’ai vu à Naples, aux _Studj_, la
collection de madame Murat. Dès qu’un vase est bien dessiné, c’est une
contrefaçon moderne.--Mensonges ordinaires des journaux! Il y a deux ans
qu’on a assigné mille ducats pour les armoires destinées à recevoir ces
vases. Le conservateur n’a encore pu en accrocher que six cents; mais
Tadei met des zéros à tout cela; et pourquoi un Tadei ne mentirait-il
pas? J’ai bien eu tort de ne pas parler à Naples de la statue drapée
d’_Aristide_ aux _Studj_; mais la curiosité fait qu’on s’épuise en
sensations; quand on rentre, on est mort.
Cet Aristide, vraiment admirable, est dans le style non idéal, comme le
buste de Vitellius à Gênes. Il a un peu de ventre, il est drapé.
D’ailleurs, ce pauvre honnête homme a été tellement calciné par la lave
d’Herculanum qu’il est presque en chaux. Il est sur une plinthe. Les
Anglais après dîner prennent leur élan et sautent sur la plinthe: un
faux mouvement peut faire qu’ils se retiennent à la statue, et elle est
en poudre. J’ai su que cette difficulté a beaucoup embarrassé les
directeurs: comment articuler un tel sujet d’inquiétude? Enfin on a eu
l’heureuse idée de s’informer de l’heure du dîner de ces messieurs: on a
su qu’ils ne buvaient jamais avant deux heures, et les _Studj_ ont été
fermés à deux heures au lieu de quatre. J’ai parfaitement vérifié ce
fait; plusieurs gardiens m’ont fait voir le bord de la plinthe, à trois
pieds de haut, dégradé par les bottes.
Ici, à Rome, j’ai vu le _Sénèque_ du prince de la Paix, à la villa
_Mattei_. Voilà ce philosophe célèbre, que je méprise assez, débarrassé
de l’horrible figure que nous lui connaissons; il a la face d’un
très-galant homme, et même belle. C’est l’air grand seigneur de nos
vieux courtisans.
J’ai vu Thorwaldsen: c’est un Danois qu’on a voulu ériger en rival à
Canòva; c’est un homme de la force de feu Chaudet: il a une frise qui
n’est pas mal au palais Quirinal, et chez lui quelques bas-reliefs,
entr’autres le _Sommeil_. Le marquis Canòva a cent trente statues, et
l’invention d’un nouveau genre de beauté. Il sacrifie la lèvre
supérieure, qu’il fait très-courte, à la beauté du nez: ce qu’il perd de
physionomie par là, il cherche à le regagner par la beauté des fronts et
la grosseur des têtes d’enfans.
Mais Canòva est trop grand pour qu’il n’y ait pas un parti contraire. Il
a, par exemple, le malheur de déplaire fort à tous les jeunes artistes
français. Il a eu la bonté de me montrer la gravure d’un tableau qu’il a
peint pour l’église du village où il est né. (Possagno, 1757.)
Non-seulement il a inventé un nouveau beau idéal pour la figure de
l’Etre-Suprême qui n’est plus un vieillard, mais il a trouvé un moyen
singulier et juste d’exprimer son immensité. Ce moyen est trop long à
décrire. Je vais me coucher: achetez l’estampe.
Encore une idée que je me reproche depuis long-temps de ne pas écrire.
Notre fatuité ne connaît nullement les anciens. Indécence unique d’un
tombeau dans la cour des Studj. Un sacrifice à Priape sur un tombeau!
Autres exemples: le Faune et le jeune Joueur de flûte, le Faune et la
Chèvre, qui revient de Palerme, où il gît emballé avec les tableaux du
Corrège depuis seize ans. Il n’y a rien de plaisant comme tous nos
raisonnemens sur les anciens et leurs arts. Comme nous ne lisons que de
plates traductions, rognées par la censure, nous ne voyons pas que chez
eux le _nu_ obtenait un culte: parmi nous il repousse. Le vulgaire en
France ne donne le titre de beau qu’à ce qui est féminin. Chez les Grecs
jamais de galanterie, à chaque instant un amour odieux aux modernes.
Quelle idée se formerait de nos arts un habitant d’Otaïti, pour qui tout
ce qui tient chez nous à la galanterie serait invisible?
Pour connaître l’antique, il faut voir et étudier des foules de statues
médiocres. Partout ailleurs qu’à Rome et à Naples, cette étude est
absolument illusoire. Il faut lire en même temps Platon et Plutarque en
entier.
Le plaisant, c’est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts,
manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux
arts.
ROME, _18 mars 1817_.--Je ne comprends rien à tout ce que je lis des
agrémens de la société de Rome dans _de Brosses_[22] et dans _Duclos_.
Il n’y a pas trace de société. Ce soir, j’ai été réduit à faire un whist
avec des Anglais.
[22] 3 volumes in-8º, Ponthieu, rue des Mathurins, nº 330, an 7;
(_manuscrit volé_).
Il faut que les _droits_ que chacun porte dans le monde soient tellement
assurés par le laps de temps, qu’il y ait de la grâce à jouer avec eux.
L’ennui y force. Aujourd’hui, à la suite du boulevari général, il est
occupant de soigner le maintien de ses droits.
Le cardinal, avec ses deux haridelles et son vieux carrosse à train
rouge, veut trouver dans la société les respects qu’on accordait aux
Bernis et aux Aquaviva. Le prince, qui a six cent mille livres de rente,
se moque de lui. Mais il trouve le colonel d’un des régimens du pape;
autrefois c’était une espèce de laquais, aujourd’hui c’est le colonel de
la Mojaïsk et de Montmirail. On se regarde; personne n’est sûr de garder
le rang qu’il occupe. D’un bout de l’Europe à l’autre le mécontentement
est général[23]. J’ai trouvé les mêmes propos dans la bouche du Batave
et du Romain; partout les discussions finissent par ces mots: _Qui peut
prévoir ce qui se passera d’ici à vingt ans?_ La société, telle qu’elle
était à Rome sous Benoît XIV, est un amusement de gens oisifs; or, les
peuples ne seront oisifs que vingt ans après avoir obtenu les libertés
qu’ils demandent.
[23] Mercure du 15 juin 1817.
La France perd beaucoup, et l’Italie presque rien; on y fait toujours
l’amour, et avec plus de passion qu’il y a trente ans.
_Dimanche 20 mars._--Les femmes ne peuvent pas être présentées au pape;
mais tous les dimanches, à une heure, Sa Sainteté se promène dans le
jardin du Vatican, et trouve sur son passage les dames étrangères.
Aujourd’hui il y avait soixante Anglaises, dont trois ou quatre de la
première beauté: elles avaient l’air emprunté. Tout s’est fort bien
passé; pour moi, je suis amoureux du pape, et indépendamment de mon
respect pour le gouvernement du cardinal G..., je voudrais qu’il vécût
un siècle.
Hier, je me promenais dans ce même jardin du Vatican avec un prélat de
mes amis. Nous avons rencontré Sa Sainteté: j’ai mis le genou en terre
sans aucune répugnance. A vingt pas de nous, nous avons vu une figure
d’hypocrite se précipiter aux genoux du pape: j’ai cru qu’on demandait
la grâce de quelque condamné. Pas du tout, la figure noire demandait une
bénédiction: ces choses-là ne font plus d’effet. Mon prélat m’a dit
aussitôt: «C’est un usage ancien, et que Sa Sainteté voit avec beaucoup
de peine, que lorsque quelqu’un lui a été présenté, sa livrée va le
lendemain _se réjouir_ avec la personne qui a eu cet honneur. Cette
cérémonie déplaisait beaucoup à une certaine nation; il y a eu
abonnement. Chaque personne présentée donne une somme fixe pour la
livrée; mais cette rétribution est remise dans les mains de la personne
qui présente...» J’ai vu que rien ne peut être secret à Rome.
Je connais à Paris un homme très-fin qui, lorsqu’on lui demande quelque
renseignement, fait une lieue pour venir le donner de vive voix.
Lorsqu’on s’en étonne, il répond froidement: Il ne faut jamais écrire.
Cela est volé aux Romains. Mon prélat me disait que lorsqu’une affaire
se présente, la première question, et c’est la plus longue à décider,
est: _È un affar da scrivere si o no?_
Je me console de ne pouvoir imprimer ce qu’il y a de politique dans mon
journal. J’ai rencontré aujourd’hui un membre du parlement d’Angleterre,
M. H., bien autrement en état que moi de traiter cette partie. Ce n’est
qu’en Angleterre qu’on peut trouver un jeune homme aimable, avec
soixante mille livres de rente, sacrifiant son temps et sa fortune à la
passion de connaître la vérité, _quelle qu’elle soit_. La reconnaissance
s’est faite chez un bouquiniste; nous recherchions tous deux les actes
imprimés du gouvernement du général Miollis. Il paraît que la même idée
est venue à beaucoup de personnes: on nous a vendu cela fort cher. La
question est celle-ci: Quelle a été l’influence de Buonaparte en Italie?
Nous sommes d’accord, M. H. et moi, sur les sommes qu’il a consacrées
aux embellissemens de Rome: douze millions. En même temps les agens
subalternes de ses finances volaient trois ou quatre millions aux
particuliers, que cela mettait au désespoir. Buonaparte, ne faisant la
conversation avec personne, ne pouvait connaître les gens qu’il
employait. Florence avait eu par hasard des magistrats aimables; ceux de
Hambourg et de Rome auraient fait abhorrer Titus.
--Je viens de rencontrer une longue file de soixante-deux petits
Prémontrés en robe blanche et chapeau à trois cornes: le plus âgé
n’avait pas quinze ans, la plupart à peine dix, plusieurs sept ou huit.
Sans cette manière de prendre la jeunesse, les ordres monastiques
s’éteindraient.
--Aujourd’hui dimanche j’ai été sur le point de mourir de faim. Je
m’étais laissé emporter dans les environs du Colisée à observer la
chapelle de saint Grégoire et les charmantes fresques du Guide,
notamment le Concert des Anges. Je rentre mourant de faim dans la Rome
habitée; j’arrive au grand café Ruspoli, fermé, parce que c’est l’heure
des vêpres.--A quelle heure ouvre-t-il? A cinq heures. Le danger était
pressant, je tombais de faim. Tous les boulangers, tous les traiteurs
étaient fermés. Heureusement mon cocher m’offre de me mener chez lui:
j’y ai trouvé des caroubes, c’est un fruit qu’on donne aux chevaux, et
du pain mouillé qui m’a semblé excellent. J’ai remarqué chez ce cocher
que la _Besana_ remplace à Rome le loup-garou. Les enfans frémissent à
ce seul nom. C’est la Besana qui est supposée leur faire des cadeaux le
jour de l’an.
_22 mars._--Après Smolensk, la plus jolie position que j’aie vu pour une
ville non maritime, est celle de Rome. C’est en même temps le peuple le
moins civilisé. Je crois fermement, d’après deux cents anecdotes que je
ne transcris pas, et pour cause, qu’il y a moins à travailler pour faire
un peuple civilisé des sauvages du lac Érié, que des habitans du
patrimoine de Saint-Pierre.
L’ambassadeur de ***, que j’ai trouvé ce soir chez le duc Torlonia,
banquier, et auquel je faisais part de ces idées charitables, m’a dit
que je serais bien plus scandalisé de l’Espagne, et cependant l’Espagne
a produit un _auguste Arguelles_. Quant à la bravoure, l’armée française
a vu une centaine d’officiers Romains dignes des Fabius et des Scevola,
le colonel Ner***, le général Pal***.
ROME, _26 mars 1817_.--Je ferais cinquante lieues avec plaisir, pour
voir un homme aussi fort pour la _féodalité_, que M. Brougham pour les
idées libérales. La conversation de ce grand homme d’état fait mon
bonheur, mais il ne parle pas souvent; la sagacité romaine a su
l’apprécier. Les hommes supérieurs de l’Angleterre ont une simplicité
dans les manières et un naturel bien admirables. Chez nous, dès qu’un
homme a gagné une bataille, il se croit obligé de jouer un rôle. Je suis
présenté au maréchal *****; j’avais la tête pleine de ses victoires. Il
m’assomme d’idées de politique et d’administration. Je sors avec l’idée
d’un petit homme qui se dresse sur la pointe des pieds, pour tâcher de
paraître de la taille des gens dont on fait des ministres.
CIVITA-CASTELLANA, _27 mars_.--Sans la liberté, Rome va mourir. L’_aria
cattiva_ avance tous les ans. Les lieux qui étaient réputés les plus
sains il y a trente ans, commencent à être attaqués: la villa Borghèse,
le sommet du mont Mario, la villa Panfili. Rome, qui avait cent
soixante-six mille âmes en 1791, n’en comptait plus que cent mille en
1813. On veut faire honneur de cette différence à l’administration de
Pie VI. Je n’en crois rien, ce pape était un souverain comme Louis XIV:
tout ce qui était d’apparat marchait bien; mais la _justice_, ce premier
besoin des peuples, n’allait pas: donnez-vous la peine d’étudier
l’affaire _Macirone_. Quant à l’aria cattiva, il faut ou la liberté, ou
un despote homme supérieur. En 1813, M. Prony allait réduire les Marais
Pontins à ce qu’ils étaient sous les Romains; la campagne de Rome allait
être plantée: ce sont de pareils traits qui font illusion aux Italiens
sur l’homme atroce[24].
[24] Un homme pense, avec Pope, que _the proper study of man is
mankind_. Il note les diverses dispositions morales des peuples.
Souvent, à ses yeux, ces _dispositions_ sont des symptômes de
maladie morale. Accusera-t-on le médecin de partager les maladies
qu’il observe? Si le hasard lui fait rencontrer des _jacobins_,
l’accusera-t-on de penser comme Marat, parce qu’il dit: Là, il y a
des jacobins?
PÉROUSE, _29 mars 1817_.--A notre sortie de Pérouse, un ministre du
saint évangile, Anglais, élève pieusement les yeux au Ciel, et fait le
vœu que la terre s’entrouvre pour engloutir les habitans de Naples et de
Rome: cela très-sérieusement. Pourquoi ne pas voir que la civilisation
s’arrête à Florence? Rome et Naples sont des pays barbares habillés à
l’européenne. Il faut voyager là comme en Grèce ou dans l’Asie mineure,
seulement avec plus de précautions, les Turcs étant beaucoup plus
honnêtes que les Européens de Naples.
FLORENCE, _30 mars 1817_.--Je sors d’_Evelina_ chanté par les
_Monbelli_. Cette musique divine a chassé tout le noir que m’avaient
donné mes compagnons de voyage Anglais et la politique. Soirée
délicieuse quoique je fusse bien fatigué.
_31 mars._--D’ordinaire, l’on entend de la musique sublime mal chantée.
L’_Evelina_ est une anecdote d’Ossian, revêtue d’une musique imitée de
Rossini (par Coccia) et assez commune, mais si divinement chantée
qu’elle atteint aux plus grands effets que puisse produire cet art.
Esther Monbelli est la fille du roi d’une des îles d’Écosse. Il la marie
au chef d’une île voisine, guerrier sanguinaire et puissant, et lui
ordonne d’oublier le jeune Sivar. Anna Monbelli, qui fait le jeune
amant, débarque, il est surpris par son rival, et condamné à mort; les
amans ont une entrevue. Anna Monbelli chante à sa sœur:
_Non è vero mio ben ch’ io mora
S’ io rivivo in te._
Ce sont les mouvemens les plus beaux et les plus tendres d’une âme
généreuse qui va à la mort, peints avec une fidélité, et je dirais même
une clarté dont je n’avais pas d’idée: cela seul vaut le voyage en
Italie.--Je ne sais comment peindre la sensation de bonheur vive et
profonde dont j’ai été pénétré.
Je suis bien intimement convaincu, d’après l’exemple de mes Anglais,
qu’hors de l’Italie on dirait, en voyant les deux Monbelli: N’est-ce que
ça? Se méfiant du public, ces pauvres petites filles n’auraient plus ces
élans sublimes. Je les ai vues en société; comme Mozart, elles sont bien
faibles et bien maigres, et n’y portent que du silence et de la
modestie.
_7 avril._--Depuis huit jours mes soirées ne sont occupées que
d’_Evelina_ et du _Demetrio e Polibio_, où Anna Monbelli chante ces airs
divins:
_Pien di contento il core_,