BERLIN, _4 octobre 1816_.--J’ouvre la lettre qui m’accorde un congé de
quatre mois.--Transports de joie, battemens de cœur. Que je suis encore
fou à trente ans! Je verrai donc cette belle Italie. Mais je me cache
soigneusement du ministre: les eunuques sont en colère permanente contre
les libertins. Je m’attends même à deux mois de _froid_ à mon retour.
Mais ce voyage me fait trop de plaisir; et qui sait si le monde durera
trois semaines?
MUNICH, _25 octobre_.--Rien pour le cœur: le froid m’empêche d’avoir du
plaisir. Le comte de *** me présente ce soir à madame Catalani.
_26 octobre 1816._--J’ai trouvé l’auberge de madame Catalani pleine
d’ambassadeurs et de cordons de toutes les couleurs: la tête tournerait
à moins.--Aventure singulière. L. R. est vraiment un galant homme. Par
hasard, je trouve cette aventure racontée sans mensonges dans ce jésuite
de _Journal des Débats_.
MILAN, _4 novembre_.--J’arrive, à sept heures du soir, harassé de
fatigue; je cours à _la Scala_.--Mon voyage est payé. Mes organes,
épuisés, n’étaient plus susceptibles de plaisir. Tout ce que
l’imagination la plus orientale peut rêver de plus singulier, de plus
frappant, de plus riche en beautés d’architecture, tout ce que l’on peut
se représenter en draperies brillantes, en personnages qui, non
seulement ont les habits, mais la physionomie, mais les gestes des pays
où se passe l’action, je l’ai vu ce soir.
_5 novembre._--Je cours à ce premier théâtre du monde: l’on donnait
encore la _Testa di Bronzo_. J’ai eu tout le temps d’admirer. La scène
se passe en Hongrie; jamais prince hongrois ne fut plus fier, plus
brusque, plus généreux, plus militaire que _Galli_. C’est un des
meilleurs acteurs que j’aie rencontré; c’est la plus belle voix de basse
que j’aie jamais entendue: elle fait retentir jusqu’aux corridors de cet
immense théâtre.
Quelle science du coloris dans la manière dont les habillemens sont
distribués! J’ai vu les plus beaux tableaux de Paul Véronèse. A côté de
Galli, prince hongrois, en costume national, l’habit de housard le plus
brillant, blanc rouge et or, son premier ministre est couvert de velours
noir, n’ayant d’autre ornement brillant que la plaque de son ordre; la
pupille du prince, la charmante _Fabre_, en pelisse bleu de ciel et
argent, son shakos garni d’une plume blanche. La grandeur et la richesse
respirent sur ce théâtre; on y voit à tous momens au moins cent
chanteurs ou figurans tous vêtus comme le sont en France les premiers
rôles. Pour l’un des derniers ballets, l’on a fait 1085 habits de
velours ou de satin. Les dépenses sont énormes. Le théâtre de _la Scala_
est le salon de la ville. Il n’y a de société que là, pas une maison
ouverte. _Nous nous verrons à la Scala_, se dit-on pour tous les genres
d’affaires. Le premier aspect est enivrant. Je suis tout transporté en
écrivant ceci.
_10 novembre._--Ma foi, mon admiration ne tombe point. J’appelle _la
Scala_ le premier théâtre du monde, parce que c’est celui qui fait avoir
le plus de plaisir par la musique. Il n’y a pas une lampe dans la salle;
elle n’est éclairée que par la lumière qui vient des décorations.
Impossible même d’imaginer rien de plus grand, de plus magnifique, de
plus imposant, de plus neuf que tout ce qui est architecture. Il y a eu
ce soir onze changemens de décorations. Me voilà condamné à un dégoût
éternel pour nos théâtres, et c’est le véritable inconvénient d’un
voyage en Italie.
Je paie un sequin par soirée pour une loge aux troisièmes, que je me
suis obligé à garder tout le temps de mon séjour. Malgré le manque
absolu de lumière, je distingue fort bien les gens qui entrent au
parterre. On se salue à travers le théâtre, d’une loge à l’autre. Je
suis présenté dans sept ou huit loges. Je trouve des manières pleines de
naturel et une gaîté douce.
Le degré de ravissement où notre âme est portée, est l’unique
thermomètre de la beauté en musique; tandis que, du plus grand sangfroid
du monde, je dis, d’un tableau du Guide: cela est de la première beauté!
_12 novembre._--Un duc de Hongrie, on a mis un duc, car la police ne
souffre pas ici, sans de grandes difficultés, que l’on mette un roi sur
la scène; je citerai de drôles d’exemples; un duc de Presbourg donc aime
sa pupille; mais elle est mariée en secret à un jeune officier
(_Bonoldi_) protégé par le premier ministre. Ce jeune officier ne
connaît pas ses parens; il est fils du duc, le ministre veut le faire
reconnaître. A la première nouvelle que le souverain veut épouser sa
femme, il a quitté sa garnison et s’est présenté au ministre alarmé, qui
l’a caché dans un souterrain du château; ce souterrain n’a d’issue que
par le piédestal d’une tête de bronze qui orne la grande salle. Cette
tête et le signal qu’il faut donner pour l’ouvrir, donnent les accidens
les plus pittoresques et les moins prévus, surtout le final du premier
acte, qui, au moment où le duc conduit sa pupille à l’autel, commence
par les grands coups qu’un valet, jeté par hasard dans le souterrain,
donne contre la voûte pour se faire ouvrir.
Le déserteur, poursuivi dans les montagnes, est pris, condamné à mort;
le ministre découvre sa naissance au prince. Au moment où cet heureux
père est au comble de la joie, on entend les coups de fusil qui
exécutent le jugement. Le quatuor qui commence par ce bruit sinistre, et
le changement de ton du comique au tragique, seraient frappans même dans
une partition de Mozart. Qu’on juge dans le premier ouvrage d’un jeune
homme! M. _Solliva_, élevé au Conservatoire, fondé ici par le prince
Eugène, a vingt-cinq ans. Sa musique est la plus ferme, la plus
enflammée, la plus dramatique que j’aie entendue de ma vie. Il n’y a pas
un moment de langueur. Est-ce un homme de génie ou un simple plagiaire?
On vient de donner à Milan, coup sur coup, deux ou trois opéras de
Mozart, et la musique de Solliva rappelle à tout moment Mozart. Est-ce
un _centon_ bien fait? est-ce un œuvre de génie?
_15 novembre._--C’est un œuvre de génie: il y a là une chaleur, une vie
dramatique, une fermeté dans tous les effets, qui décidément ne sont pas
du style de Mozart. Mais Solliva est un jeune homme, transporté
d’admiration pour Mozart, il a pris sa couleur; si l’auteur à la mode
eût été Cimarosa, il eût semblé un nouveau Cimarosa.
Dugazon me disait que tous les jeunes gens qui se présentaient chez lui
étaient de petits Talma. Il fallait six mois pour leur faire dépouiller
le grand artiste, et voir s’ils avaient quelque chose en propre.
Le Tintoret est le premier des peintres pour la _vivacité d’action_ de
ses personnages; Solliva est excellent pour la vie dramatique. Il y a
peu de chant dans son ouvrage; l’air de Bonoldi, au premier acte, ne
vaut rien; il triomphe dans les morceaux d’ensemble et dans les
récitatifs obligés, peignant le caractère. Aucune parole ne peut rendre
l’entrée de Galli, disputant avec son ministre, au premier acte. Les
yeux, éblouis de tant de luxe; les oreilles, frappées de ces sons si
mâles et si bien dans la nature, attachent tout de suite l’âme au
spectacle; c’est du _sublime_. Les tragédies sont bien froides auprès de
cela. Solliva, comme le Corrége, connaît le prix de l’espace; sa musique
ne languit pas deux secondes, il _syncope_ tout ce que l’oreille
prévoit; il serre, il entasse les idées. Cela est beau comme les plus
vives symphonies de Haydn.
_17 novembre._--J’apprends que la _Testa di Bronzo_ est un de nos
mélodrames. Méprisé à Paris, il est un chef-d’œuvre à Milan. Voilà
l’avilissante monarchie. L’Italie n’aura de littérature qu’après les
deux chambres; jusque-là, tout ce qu’on y fait n’est que de la fausse
culture, de la littérature d’académie. Un homme de génie peut percer au
milieu de la platitude générale, mais Alfieri travaille à l’aveugle, il
n’a point de véritable public à espérer. Tout ce qui hait la tyrannie le
porte aux nues; tout ce qui vit de la tyrannie l’exècre et le calomnie.
L’ignorance, la paresse et la volupté, sont telles parmi les jeunes
Italiens, qu’il faut un long siècle avant que l’Italie soit à la hauteur
des deux chambres.
Laissons les sujets tristes, parlons musique: c’est le seul art qui vive
encore en Italie. Il y a deux routes pour arriver au plaisir, le style
de Haydn, et le style de Cimarosa; ce dernier style ne peut pas être
imité par les sots, il fut au plus haut point de sa gloire vers 1740;
depuis, il change de nature, la symphonie empiète et le chant diminue.
La peinture est morte et enterrée. Canòva a percé, par hasard, par la
force de végétation que l’âme de l’homme a sous ce beau climat: mais
comme Alfieri, c’est un monstre; rien ne lui ressemble, rien n’en
approche, et la sculpture est aussi morte en Italie que l’art des
Corrége: la gravure se soutient assez bien, mais ce n’est qu’un métier.
La musique seule vit en Italie, et il ne faut faire, en ce beau pays,
que _l’amour_; les autres jouissances de l’âme y sont gênées; on y meurt
empoisonné de mélancolie si l’on est citoyen. La défiance y éteint
l’amitié; en revanche, _l’amour_ y est délicieux, ailleurs on n’en a
_que la copie: le vrai sentir fut fait pour eux._
_18 novembre._--Ce petit Solliva a la figure chétive d’un homme de
génie. Je m’expose beaucoup; il faut voir son second ouvrage. Si
l’imitation de Mozart augmente, si la _vie dramatique_ diminue, c’est un
homme qui n’avait dans le cœur qu’un opéra, accident fort commun dans le
talent musical. Un jeune compositeur donne deux ou trois opéras, après
quoi il se répète et n’est plus que médiocre: voyez Berthon en France.
Galli, beau jeune homme de trente ans, est sans doute le meilleur
soutien de la _Testa di Bronzo_; on lui préfère presque _Remorini_ (le
ministre), belle basse aussi, et qui a une voix très-flexible,
très-travaillée, chose rare dans les basses; mais ce n’est qu’un bel
instrument presque sans âme. Un cri partant du cœur, _o fortunato
istante!_ dont la musique n’a pas vingt mesures, a fait sa réputation
dans cet opéra. L’accent de la nature a été saisi par le musicien, et
reconnu avec transport par le public.
La _Fabre_, jeune Française, née ici dans le palais du prince, et
protégée par la vice-reine, a une belle voix, surtout depuis qu’elle a
vécu avec le célèbre castrat _Veluti_. Elle est à ravir dans certains
morceaux passionnés. Il lui faudrait une salle moins vaste. Du reste, on
la dit amoureuse de l’Amour. Je n’en doute plus, depuis que je lui ai vu
chanter _Stringerlo al petto_, au second acte, au moment où elle apprend
que son époux qu’on avait entendu fusiller est sauvé. Un des confidens
du ministre avait fait distribuer aux soldats des cartouches sans
balles. Circonstance singulière et touchante, à la représentation de ce
soir, tout le théâtre est intéressé[1]. Quand La Fabre est distraite ou
fatiguée, rien de plus commun; dans un sérail, ce serait un grand
talent. Elle a vingt ans; même mauvaise, je la préfère infiniment à ces
chanteuses sans âme, à madame Festa, par exemple.
[1] Madame Ney était au spectacle.
Bassi est excellent: ce n’est pas l’âme qui lui manque, à celui-là. Quel
bouffe divin s’il avait un peu de voix! quel feu! quelle énergie! quelle
âme toute à la scène! Il joue tous les soirs, depuis quarante jours,
cette _Tête de Bronze_; n’ayez pas peur qu’il jette un regard dans la
salle; il est toujours le valet-de-chambre poltron et sensible du prince
hongrois; mais pour une belle voix comme pour la fraîcheur des attraits,
il faut un cœur froid: c’est l’un des grands principes de la science de
Lavater.
Par une disposition _instinctive_, que j’ai bien observée ce soir sur le
baron allemand K***, ces êtres, tout âme, choquent les sots; il leur
faut des talens _appris_; ils trouvent de l’excès dans tout ce qui est
inspiré. Hier, ce baron pointilleux grondait le garçon du restaurateur,
parce qu’il n’avait pas écrit correctement son noble nom sur sa carte.
_19 novembre._--L’orchestre de Milan, admirable dans les choses
_douces_, manque de _brio_ dans les morceaux de force. Les instrumens
attaquent timidement la note; rien ne tue le plaisir comme cela. Au lieu
d’être dans les nues, l’on songe à un écolier. Il est conduit par ce M.
Rolla, que la police a fait prier de ne plus jouer de l’alto; il faisait
évanouir les dames: ceci est un fait. On parle d’un autre chef, M.
Cavinati, qui donne plus de fermeté aux effets.
_20 novembre._--Galli est enrhumé; on nous redonne un opéra de Mayer,
_Elena_, qu’on jouait avant la _Testa di Bronzo_. Comme il paraît
languissant!
Quels transports au _sestetto_ du second acte! Voilà cette musique, de
_nocturne_, douce, attendrissante, vraie musique de la mélancolie, que
j’ai si souvent entendue en Bohême. Ceci est un morceau de génie que le
vieux Mayer a gardé depuis sa jeunesse, ou qu’on lui a donné; il a
soutenu tout l’opéra. Voilà un peuple né pour le _beau_: un opéra de
deux heures est soutenu par un moment délicieux qui dure à peine six
minutes; on vient de cinquante milles de distance pour entendre ce
sestetto chanté par Mlle Fabre, Remorini, Bassi, Bonoldi, etc., et
pendant quarante représentations, six minutes font passer sur deux
heures d’ennui. Il n’y a rien de choquant dans le reste de l’opéra, mais
il n’y a rien. Alors, on fait la conversation dans les deux cents petits
salons, avec une fenêtre garnie de rideaux sur la salle, qu’on appelle
loges. Une loge coûte 80 sequins; elle en coûtait 200 ou 250 il y a
quatre ans, dans les moments heureux de l’Italie. Je vais dans huit ou
dix loges; rien de plus doux, de plus aimable, de plus digne d’être aimé
que les mœurs milanaises. C’est l’opposé de l’Angleterre; chaque femme
est en général avec son amant; plaisanteries douces, disputes vives,
rires foux, mais jamais d’airs importans. Notre air de dignité, que les
Italiens appellent _sostenuto_, notre grand art de représenter, sans
lequel il n’y a pas de considération, serait pour eux le comble de
l’ennui. Quand on a pu comprendre le charme de cette douce société de
Milan, on ne peut plus s’en défaire. Plusieurs Français de la grande
époque sont venus ici prendre des fers qu’ils ont portés jusqu’au
tombeau.
Milan est la ville d’Europe qui a les plus belles rues[2] et les plus
belles cours. Il y a quatre ou cinq mille colonnes de granit; son peuple
offre la réunion de deux choses que je n’ai jamais vues ensemble, au
même degré, la sagacité et la bonté. Quand il discute, il est le
contraire des Anglais, il est serré comme Tacite; la moitié du sens est
dans le geste et dans l’œil; dès qu’il écrit il veut faire de belles
phrases toscanes, et il est plus bavard que Cicéron.
[2] The most comfortable streets.
Madame Catalani est arrivée et nous annonce quatre concerts: le
croiriez-vous? Une chose choque tout le monde: le billet coûte 10 fr.
J’ai vu une loge pleine de gens à cent ou deux cent mille livres de
rente, et qui en dépensent le triple en bâtimens, se récrier sur ce prix
de 10 fr. Ici, le spectacle est pour rien; il coûte 36 centimes aux
abonnés. Pour cela, on a le premier acte de l’opéra, qui dure une heure;
on commence à sept heures et demie en hiver, et à huit heures et demie
en été; ensuite, grand ballet sérieux, une heure; ensuite, le second
acte de l’opéra, trois quarts d’heure; enfin, un petit ballet comique,
ordinairement délicieux, et qui vous renvoie chez vous, mourant de rire,
vers les minuit et demi, une heure. Quand on a payé son billet 40 sous,
ou que l’on est entré pour 36 centimes, on va se placer dans un parterre
assis, sur de bonnes banquettes à dossier, très-bien rembourrées: il y a
huit à neuf cents places. Les gens qui ont une loge vont y recevoir
leurs amis. Ici, une loge est comme une maison, et se vend 20 à 25,000
fr.; le gouvernement donne 200,000 fr. à l’entreprise. Elle a à elle le
cinquième et le sixième rangs, qui lui valent 100,000 fr.: les billets
font le reste. Sous les Français, elle avait les jeux qui donnaient
800,000 fr. à mettre en ballets et en voix.
Vers le milieu de la soirée, le chevalier servant de la dame fait
ordinairement apporter des glaces; il y a toujours quelque pari en
train, et l’on parie toujours des _sorbets_, qui sont divins; il y en a
de trois sortes, gelatti, crepè, et pezzi-duri; c’est une excellente
connaissance à faire. Je n’ai point encore décidé la meilleure espèce,
et tous les soirs je me mets en expérience.
Je ne vous parle pas des ballets; pour expliquer ces jouissances
d’imagination, il faut de longs détails qui tuent l’imagination. Par
exemple, dans le petit ballet de ce soir, _l’Élève de la Nature_, un bal
avec des airs écossais, donné, pendant la nuit, sur le pont d’un
vaisseau qui cingle vers la patrie, à travers l’immense océan.
Je voyais ce ballet à côté d’une femme belle encore, qui, il y a
quelques années, ayant son amant malade, et gardée de près par son
cavalier servant, s’habillait en homme, sortait par la fenêtre, et
entrait chez son amant, aussi par la fenêtre. Elle le veillait toute la
nuit, et rentrait chez elle à cinq heures du matin. On comprend qu’il y
a dans ces physionomies-là certains mouvemens qu’on ne voit pas chez nos
belles Parisiennes.
_23 novembre._--Enfin, ce concert de madame Catalani, si attendu, a eu
lieu dans la salle du Conservatoire, qui n’a pas pu se remplir. Il y
avait quatre cents personnes environ. Quel tact dans ce peuple! Le
jugement est unanime; c’est la plus belle voix dont on se souvienne,
supérieure de bien loin à La Banti, à La Billington, à Marchesi. Même
dans les morceaux les plus vifs, elle semble toujours chanter sous un
rocher; elle a ce _retentissement argentin_.
Quels effets ne produirait-elle pas si la nature lui eût donné une âme!
Elle nous a chanté tous ses airs de la même manière. Je l’attendais à
l’air si touchant
_Frenar vorrei le lacrime._
Elle l’a chanté avec le même luxe, de petits ornemens gais et rapides
que les variations sur l’air
_Nel cor piu non mi sento._
Madame Catalani ne chante jamais qu’une douzaine d’airs, c’est avec cela
qu’elle se promène en Europe[3].--Il faut l’entendre une fois, pour
avoir un regret éternel que la nature n’ait pas joint un peu d’âme à un
instrument si étonnant.--Elle n’a fait aucun progrès depuis dix-huit ans
qu’elle chantait à Milan _Ho perduto il figlio amato_.--Peu importe le
nom du compositeur, l’air que chante madame Catalani est toujours le
même: c’est une suite de broderies, et la plupart de mauvais goût. Elle
n’a trouvé que de mauvais maîtres hors de l’Italie.
[3] Ce soir nous avons eu:
_Della tromba il suon guerriero._
PORTOGALLO.
_Frenar vorrei le lacrime._
_Idem._
_Nel cor piu non mi sento._
PAISIELLO.
Second Concert, à Milan.
_Deh frenate le lacrime._
PUCCITA.
_Ombra adorata aspetta._
CRESCENTINI.
_Nel cor piu non mi sento._
PAISIELLO.
Troisième Concert.
_Della tromba il suon guerriero._
PORTOGALLO.
_Per queste amare lacrime._
****
_Oh dolce contento!_
MOZART.
Quatrième Concert.
_Son Regina._
PORTOGALLO.
_Dolce tranquillità._
Madame C. a chanté cet air avec Galli et mademoiselle Cori, son
élève.
_Oh cara d’amore!_
de Guglielmi avec Galli.
_Sul margine d’un rio._
MILLICO.
_Che momento non pensato_,
_terzetto_ de Puccita, avec Galli et Remorini. La voix de Galli a
écrasé celle de la femme célèbre.
Cinquième Concert.
_Quelle pupille tenere._
CIMAROSA.
_Che soave zephiretto._
MOZART.
_Stanca di pascolare._
MILLICO.
_Frenar vorrei le lacrime._
_La ci darem la mano._
MOZART.
_Dolce tranquillità._
Voilà ce qu’on disait autour de moi. Tout cela est vrai, mais de notre
vie peut-être nous n’entendrons rien d’approchant. Elle fait la gamme
ascendante et descendante par semi-tons, mieux que Marchesi, que l’on me
fait voir au concert. Il n’est point trop vieux; il est fort riche, et
chante encore quelquefois devant ses amis intimes. C’est comme son rival
Pacchiarotti à Padoue.
Aux lumières, madame Catalani, qui peut avoir trente-quatre à
trente-cinq ans, est encore fort belle; le contraste de ses traits
nobles et de sa voix sublime, avec la gaîté du rôle, doit faire un effet
étonnant dans l’opéra-buffa. Pour _l’opéra-séria_, elle n’y comprendra
jamais rien.
Au total, j’ai été désappointé. J’aurais fait trente lieues avec plaisir
pour ce concert, je suis heureux de m’être trouvé à Milan. En sortant,
j’ai trouvé six pouces de neige; je suis venu au grand trot de mes
chevaux chez madame M***: il y avait déjà trois ou quatre amis de la
maison, qui étaient venus là du Conservatoire, toujours en courant, pour
donner des nouvelles du concert à leurs amis, qui avaient voulu épargner
10 fr. Or, il y a plus de trois quarts de lieue. La conversation ne se
faisait que par exclamations. Pendant trois quarts d’heure, comptés à ma
montre, il n’y a pas eu une seule phrase de finie.
Naples n’est plus la capitale de la musique, c’est Milan.
PARME, _1er décembre 1816_.--Je m’arrache à Milan. Je ne n’arrête qu’une
heure à Parme, pour les fresques sublimes du Corrège. La Madonne, bénie
par Jésus, à la bibliothèque, me touche jusqu’aux larmes.
BOLOGNE, _2 décembre_.--J’ai passé trente-six heures ici, vu dix
galeries superbes, et entendu deux concerts. Peu de science et beaucoup
de sentiment. Une jeune fille de dix-huit ans chante mieux ici que les
plus grands professeurs en France; le moindre pianiste français en sait
plus que les Italiens les plus renommés. Il n’y a pas de spectacle. Je
suis présenté aux savans; quels sots! En Italie, ou des génies bruts qui
étonnent par leur profondeur et leur inculture, ou des pédans sans la
plus petite idée.
FLORENCE, _5 décembre_.--Je vole au théâtre du _Hhohhomero_, c’est ainsi
qu’on prononce le mot _cocomero_. Je suis furieusement choqué de cette
langue florentine si vantée. Au premier moment, j’ai cru entendre de
l’arabe, et l’on ne peut parler vite.
La symphonie commence, je retrouve mon aimable _Rossini_. Je l’ai
reconnu au bout de trois mesures. Je suis descendu au parterre, et j’ai
demandé; en effet, c’est de lui _le Barbier de Séville_ qu’on nous
donne. Il a osé, en homme d’un vrai génie, traiter de nouveau le canevas
qui a valu tant de gloire à _Paisiello_. Le rôle de Rosine est rempli
par madame Giorgi, dont le mari était juge dans un tribunal sous le
gouvernement français. A Bologne, l’on m’a montré un jeune capitaine de
cavalerie qui fait le _primo buffo_. Il n’y a jamais de honte, en
Italie, à faire ce qui est raisonnable; en d’autres termes, le pays est
moins gâté par la noblesse.
Le _Barbier de Séville_ de _Rossini_ est un tableau médiocre du Guide:
c’est la négligence d’un grand maître. Rien n’y sent la fatigue, le
métier; _Rossini_ écrit un opéra comme une lettre. Quel génie s’il se
fût donné la peine d’apprendre sa langue! Il n’y a de remarquable dans
le _Barbier de Séville_ que le trio du second acte entre Rosine,
Almaviva et Figaro. Seulement, au lieu d’être appliqué à une résolution
d’intrigue, il devrait l’être à des paroles de caractère et de parti
pris.
Quand le danger est vif, quand une minute peut tout perdre ou tout
sauver, il est trop choquant d’entendre répéter dix fois les mêmes
paroles[4]. Cette _absurdité nécessaire_ de la musique peut être
facilement sauvée. Depuis trois ou quatre ans _Rossini_ fait des opéras
où il n’y a qu’un morceau ou deux dignes de l’auteur de _Tancredi_ et de
_l’Italiana in Algeri_. Je proposais ce soir de réunir, sur un seul
opéra, tous ces morceaux brillans. J’aimerais mieux avoir fait le trio
du _Barbier de Séville_ que tout l’opéra de _Solliva_: je ne sais
pourquoi.
[4] Pour la musique, ce sont dix idées différentes.
_7 décembre 1816._--J’admire de plus en plus _le Barbier_. Un jeune
compositeur français, qui m’a tout l’air d’être sans génie, était
scandalisé de l’audace de Rossini. Toucher à un ouvrage de Paisiello! Il
m’a conté un trait d’insouciance. Le morceau le plus célèbre de l’auteur
napolitain est la romance _Je suis Lindor_. Un chanteur espagnol,
Garcia, je crois, a proposé à Rossini un air que les amans chantent sous
les fenêtres de leurs maîtresses, en Espagne; Rossini, dont cela
abrégeait la besogne, s’est empressé de le prendre; rien de plus plat,
c’est un portrait mis dans un tableau d’histoire.
Tout est pauvre au théâtre de Florence, habits, décorations, chanteurs:
c’est comme dans une ville de France du troisième ordre. On n’y a de
ballets que dans le carnaval. En général, Florence, située dans une
vallée étroite, au milieu de montagnes pelées, a une réputation bien
usurpée. J’aime cent fois mieux Bologne, même pour les tableaux;
d’ailleurs, Bologne a du caractère et de l’esprit. A Florence, il y a de
belles livrées et de longues phrases.
Le caractère le plus rare dans un jeune Italien, est, ce me semble,
celui de la famille Primerose: ... _They had but one character, that of
being all equally generous, credulous, simple and inofensive._ Il faut
l’_habeas corpus_ pour fournir aux poètes de tels caractères. Ici, une
créature _simple et inoffensive_ serait bientôt détruite. En revanche,
on est frappé, en entrant au théâtre de Florence, par la beauté et la
noblesse des têtes d’hommes, par la beauté des fronts surtout.
La comtesse P*** me dit, en me montrant le jeune duc Mel***: «Il ne vit
que pour aimer le beau idéal dans tous les genres; mais, séduit par les
formes, il suppose la perfection morale inséparable de la beauté.» J’ai
soutenu la conversation, pendant trois heures, avec ce jeune duc qui a
deux cent mille livres de rente, et vingt-deux ans, et il ne m’a pas
fait comprendre qu’il était duc. On dira en France que j’exagère.
VITERBE, _9 décembre_.--S’il est une route abominable au monde, c’est
celle de Florence à Rome, par Sienne. Les voyageurs se moquent bien de
nous, lorsqu’ils nous parlent de la belle Italie. La route de Florence à
Rome m’a fortement rappelé la Champagne. Seulement, la plaine aride se
change en collines désolées.
_10 décembre 1816._--J’entre à Rome par cette fameuse Porte du Peuple;
j’ai mon logement sur le Cours, dans le palais Ruspoli. Ah! que nous
sommes dupes! Cela est inférieur à l’entrée de presque toutes les
grandes villes de ma connaissance; à mille lieues au-dessous de Berlin.
Que dirai-je de l’entrée à Paris par l’arc de triomphe de l’Étoile? Les
pédans qui trouvaient dans la Rome moderne l’occasion d’étaler leur
latin, nous ont persuadé qu’elle est belle.
Pour ménager les mœurs _si pures_ des Italiens de Rome, le pape ne leur
permet le spectacle que pendant le carnaval; tout le reste de l’année
ils ont des comédiens de bois.
_12 décembre._--J’ai intrigué toute la journée pour avoir une loge au
théâtre d’Argentina: pas moyen; les Anglais qui sont en force ici, les
ont toutes accaparées.
_13 décembre._--J’obtiens, par grâce, un quart de loge. Comment vous
donner une idée juste de mon bonheur? Il y a long-temps que Paris n’a
plus de taudis comparables à ces fameux théâtres d’_Argentine_ et de
_Valle_, consacrés par les Pergolèse et les Cimarosa. Qu’on se figure de
misérables théâtres de sapin. A _Valle_, le bois n’est pas même
recouvert par un papier peint. Nos sous-préfectures de province ont
mieux que cela. La toile, le plafond, tout ce qui est peinture est d’un
degré de mauvais et de mal dessiné dont je n’ai pas vu d’exemple, même
en Allemagne.
_15 décembre._--Grâces au Ciel, je ne me suis jamais mieux porté, je
n’ai jamais eu moins de sujets de chagrin. Il faut que je vous jure tout
cela: autrement, à voir mes jugemens noirs sur Rome, vous me croiriez
malade comme Sharp et Smolett.
Je sors de la fameuse _Chapelle Sixtine_; j’ai assisté à la messe du
pape, à la meilleure place, à droite, derrière le cardinal Gonsalvi;
j’ai entendu ces fameux castrats de la Sixtine. Non, jamais charivari ne
fut plus dégoûtant: c’est le bruit le plus offensant que j’aie entendu
depuis dix ans. Des deux heures qu’a duré la messe, j’en ai passé une et
demie à m’étonner, à me tâter, à sentir si je n’étais point malade, à
interroger mes voisins. Malheureusement c’étaient des Anglais, gens pour
qui la musique est lettre close. J’interrogeais leur sensation; ils me
répondaient par des passages de Burney.
Mon parti bien pris sur la musique, j’ai joui des mâles beautés du
plafond, et du Jugement dernier; j’ai étudié la physionomie des
cardinaux.
_16 décembre._--J’ai accroché deux artistes français; je me suis fait
mener à la Sixtine. Je leur ai persuadé qu’ils m’en faisaient les
honneurs. Ma sensation sur ce concert de chapons enroués est la même.
Ils en sont convenus _avec beaucoup de peine_, et m’ont renvoyé aux
cérémonies de la Semaine-Sainte. Mais j’ai bien l’air de manquer à
l’ajournement. Des gens qui pourraient chanter, qui sauraient chanter
juste, une fois de leur vie ne pourraient se souffrir criant à tue-tête
et déchirant l’oreille. Mais c’est un drôle de pays; n’ayant rien au
monde à quoi s’intéresser, ils portent l’esprit de parti dans les arts.
Appliquez cela à toutes les villes d’Italie, dernier vestige de
patriotisme, mais patriotisme bien ridicule. Des gens, pleins d’esprit,
me soutiennent que tel barbouilleur au-dessous des nôtres est excellent,
uniquement parce qu’il est de Rome.--On ne saurait siffler trop fort;
point de grâce pour la médiocrité; elle diminue notre sensibilité aux
beaux-arts.
_23 décembre._--Enfin j’ai trouvé des gens de bon sens, mais c’est parmi
les ambassadeurs. Ils pensent exactement comme moi. _Tout ce qui est
sot_, me disait en allemand M. ***, _ne peut pas se dépêtrer des toiles
d’araignée des voyageurs_. Il me mène chez l’avocat N***: à Rome c’est
la classe instruite; rien de bête comme leurs princes. J’entends de fort
bonne musique; je trouve des gens extrêmement savans, raisonnant fort
bien, toutefois jusqu’à ce que le patriotisme les prenne à la gorge. Ici
tout ce qui regarde la musique est familier, comme à Paris les éloges et
les jugemens sur Racine et Voltaire. Retiré dans un coin, je raisonnais,
avec plaisir, avec un gros homme qui m’a appris beaucoup de choses:
c’est un tailleur enrichi.
Jour de Noël, _25 décembre_.--Le plus beau soleil; à Paris ce serait un
jour frais du commencement de septembre. J’assiste à la superbe
cérémonie de Saint-Pierre: tout en est auguste, excepté la musique. Ce
vénérable pontife, vêtu de soie blanche, porté sur le fauteuil que lui
ont donné les Génois, et distribuant des bénédictions dans ce temple
sublime, forme un des beaux spectacles que j’aie vus. J’étais sous un
amphithéâtre construit en planches, à la droite du spectateur, et où se
trouvaient deux cents dames. Il y avait deux Romaines, cinq Allemandes,
et cent quatre-vingt-dix Anglaises. Dans le reste de l’église, personne,
excepté une centaine de paysans d’un aspect horrible. Je fais, en
Italie, un voyage en Angleterre. La plupart de ces dames étaient si
émues de la beauté de la cérémonie, que leur cœur avait quelque peine à
sentir le ridicule des chapons sacrés qui chantaient cachés dans une
cage. Il en est de même à la Sixtine. Je pense qu’ils sont censés ne
faire que soutenir le chant des officians.
_28 décembre._--Bal charmant chez une dame anglaise. L’un des libéraux
les plus marquans de Rome me prend à part pour me dire: «Monsieur, il y
a un livre sublime, un livre qui, suivant moi, contient le bonheur des
peuples et des rois: c’est le _Dictionnaire de Chalmers_.» Et ainsi, de
tout ce que j’ai rencontré passé Bologne; mais les génies percent:
Alfieri, Canòva. Ce n’est pas qu’ils ne gardent une forte teinte de
préjugés. En Angleterre, un demi-sot fait souvent un bon livre. Ici, un
homme de génie comme Foscolo s’amuse à faire un pamphlet latin contre
ses ennemis[5].
[5] _Didymi Chierici Epistolæ, Lugano_, 1816. Foscolo, le premier
poète d’Italie, après Monti, est auteur _des Tombeaux_ et d’_Ajace_.
Comme Monti, il ne pense pas beaucoup, mais il versifie
supérieurement. Il est officier à la demi-solde, et retiré en
Angleterre.
_31 décembre._--L’on me mène à l’église des Jésuites, à côté du palais
de Venise. Je sens un peu de ce respect qu’inspire le pouvoir, même le
plus scélérat, lorsqu’il a fait de grandes choses.--L’église est remplie
de la plus infâme canaille; nous renvoyons nos montres à l’hôtel.
Mauvais goût du président _de Brosses_, qui s’extasie sur l’autel de
saint Ignace. L’ignoble et le ridicule de cette sculpture sont
incroyables, c’est au point que je n’ose dire en quoi elle est ignoble;
mais l’on était si barbare en France, vers 1740, qu’il faut tout
pardonner en faveur de tant d’esprit. Enfin la musique commence; ce sont
des orgues placés en divers endroits de l’église, qui se répondent; cela
est fort agréable, mais, comme partout, le musicien abuse de la richesse
de cet instrument. J’ai entendu mille fois mieux en Allemagne;
cependant, je passe deux heures fort bien. Chose étonnante! je vois deux
ou trois Anglais vraiment touchés. Les Jésuites font cette musique pour
remercier Dieu d’avoir fini l’année sans encombre. Ceux des cardinaux
qui sont leurs amis viennent les voir. Honneurs militaires rendus à ces
messieurs. Belle tenue des troupes romaines. On sent tellement à quelle
canaille on a affaire, que chaque chapelle est gardée par une
sentinelle, la baïonnette au bout du fusil; outre cela, d’autres
sentinelles se promènent au milieu de la foule agenouillée. Bon trait
dans le centre de la religion, qui prétend retenir les hommes par le
moral! Que l’on sente cependant la nécessité de la baïonnette, plus qu’à
Paris, où l’on nous dit que nous sommes impies. Ces soldats, revenant de
France et couverts encore de ce noble uniforme français, chantent à
demi-voix le psaume avec le peuple. Rome serait encore la capitale des
arts, pour peu qu’elle eût un moral passable. Ce chant du peuple est
excellent.
_1er janvier 1817._--Nouvelle musique des Jésuites pour remercier Dieu
d’avoir commencé l’année.
Je jouis de ma loge au théâtre d’Argentine. Ce n’était pas la peine de
tant s’intriguer. L’on nous donne le _Tancredi_ de Rossini. La pièce
n’aurait pas été achevée à Brescia ou à Bologne. L’orchestre est pire
que les chanteurs; mais il faut voir le ballet, la troupe de danseurs
qui charme Rome avait grand’peine à se faire souffrir il y a six mois à
_Varèse_, petite ville de Lombardie.
Ici, chacun orne sa loge à son gré; il y a des rideaux en baldaquin
comme pour une fenêtre à Paris, et un devant de loge en étoile de soie,
velours, mousseline; il y en a de bien ridicules, mais la variété est
agréable. Je remarque trois ou quatre draperies qui rappellent de loin
une couronne; on m’explique que la vanité des pauvres têtes couronnées
qui habitent Rome, y trouve une consolation. Tout est décadence ici,
tout est souvenir, tout est mort. La vie active est à Londres et à
Paris. Les jours où je suis tout à la sympathie, je préférerais Rome;
mais ce séjour tend à affaiblir l’âme, à la plonger dans la stupeur.
Jamais d’effort, jamais d’énergie; rien ne va vite. La plus grande
nouvelle de Rome, c’est que Camuccini vient de finir un tableau. Je vais
voir cette _Mort de César_: c’est du mauvais David. Ma foi, j’aime mieux
la vie active du nord, et le mauvais goût de nos baraques.
Il est vrai que rien ne serait supérieur à la vie active, entremêlée
dans les repos des jouissances de sympathie du beau climat de Rome.
Ce qui achève de me mettre en colère, c’est que, dans toutes les loges
où je vais, on trouve très-beau cet indigne spectacle. Les Romains ont
une vanité bien comique; ils disaient ce soir: _Quel cantar è degno di
una Roma!_ C’est leur tournure emphatique pour nommer Rome, ils n’en
emploient jamais d’autre. Je me retire navré de cet immense
avilissement. Je cherche un volume du Montesquieu; je me rappelle enfin
qu’hier on me l’a confisqué à la douane comme un auteur _des plus
défendus_. Je découvre dans un recoin de mon écritoire une _Grandeur des
Romains_, _in-32_. Je lis quelques chapitres; j’ai du plaisir à
augmenter l’humeur sombre qui me possède: vers les deux heures, je suis
à la hauteur d’Alfieri. Je lis tout _don Garzia_ avec un vif plaisir; il
ne m’arrive pas de sentir cet auteur quatre fois par an.
_2 janvier 1817._--J’arrive de trop bonne heure au théâtre _Valle_; mais
toutes les places du parterre sont numérotées; quand l’on n’est pas des
premiers, l’on n’entend pas. Je m’amuse à lire le réglement de police;
le gouvernement connaît son peuple: ce sont des lois atroces. Cent coups
de bâton, administrés à l’instant sur l’échafaud qui est en permanence à
la place _Navonne_, avec une torche et une sentinelle, pour le
spectateur qui prendrait la place d’un autre; _cinq ans de galère_ pour
celui qui élève la voix contre le portier du théâtre (_la Maschera_),
qui distribue les places. Le jugement a lieu _ex inquisitione_, suivant
les douces formes de l’inquisition. Tout ce que je vois des spectateurs,
l’absence totale de politesse, d’honneur, d’égards, me confirme ce que
la princesse G*** me disait hier, que Tibère Pacca, gouverneur de Rome,
est homme de talent et qui sait son affaire. Je fais copier son
ordonnance de police: ce sera une des pièces justificatives de mon
voyage, pour qui m’accusera de trop mépriser le despotisme
ecclésiastique.
La musique commence enfin; elle est d’un nommé _Romani_, qui s’intitule
sur l’affiche _Figlio di questa gran Roma_. Il est digne de sa patrie,
sa musique n’est qu’un centon de Cimarosa. Par ce moyen, quoique sans le
moindre génie, elle m’amuse.
La prima donna de _Valle_ est cette même madame Giorgi que j’ai vue à
Florence: la musique de Rossini lui allait mieux. Elle n’est plus ici
qu’une faible copie de la _Malanotti_. Il y a un bouffon de la bonne
école, point musqué, et qui fait rire; mais il est bien vieux.
La pièce est une traduction des _Jeux de l’Amour et du Hasard_. Le
traducteur y a ajouté des coups de bâton et un bailli de village, qui
compose une harangue à son seigneur, par le moyen du Dictionnaire des
Rimes. Il y a longtemps que nous sommes convenus que la musique ne peut
peindre l’esprit. Elle est obligée de prononcer lentement, et le degré
de rapidité de la repartie peint presque toujours la nuance de l’idée.
La musique ne peint que les passions et que les passions tendres.
Depuis Mozart et Haydn, tandis que le chant peint une passion, des
traits d’orchestre peignent d’autres nuances de sentiment, qui, je ne
sais comment, viennent se confondre dans notre âme, avec la peinture de
la passion principale. Mayer, Winter, Weigl, abusent de l’accessoire, ne
pouvant atteindre au principal. Mais jusqu’ici, malgré cette découverte,
la musique ne peut encore peindre _l’esprit_.
_3 janvier 1817._--Je retourne à _Valle_.
Des gens parfaitement heureux, ou des gens parfaitement insensibles, ne
pourraient souffrir la musique. C’est pour ces deux raisons que les
salons de Paris, en 1779, lui étaient si rebelles. Mozart fit bien de
quitter la France, et, sans _la Nouvelle-Héloïse_, _le Devin_ de J. J.
eût été sifflé.
Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre chanter dans le malheur? C’est que
d’une manière obscure et qui n’effarouche pas _l’amour-propre_, cet art
nous fait croire à la pitié chez les hommes; il change la douleur sèche
du malheureux en douleur _regrettante_. Il fait couler les larmes, sa
consolation ne va pas plus loin. Aux âmes tendres qui regrettent la mort
d’un objet chéri, il ne fait que nuire et que hâter les progrès de la
phthisie.
ROME, _4 janvier_.--Je viens de passer vingt-cinq jours à admirer et à
m’indigner. Quel séjour que la Rome antique, si pour dernier outrage sa
mauvaise étoile n’avait pas voulu qu’on bâtit sur son sol la Rome des
prêtres! Que ne seraient pas le Colisée, le Panthéon, la Basilique
d’Antonin et tant de monumens démolis pour faire des églises, restant
fièrement debout au milieu de ces collines désertes, le mont _Aventin_,
le _Quirinal_, le _Palatin_! Heureuse Palmyre!
Saint-Pierre excepté, rien de plus plat que l’architecture moderne, si
ce n’est la sculpture. Ce mot rappelle Canòva, seule exception. Il fait
mettre les bustes des grands artistes au Panthéon, lieu si cher aux âmes
tendres, par la tombe de Raphaël. Tôt ou tard, on lui ôtera le nom
d’église qui jadis la protégea contre le génie du christianisme. Ce sera
un musée sublime. La plupart des bustes commandés par Canòva sont bien
médiocres, un seul est de lui, on lit sur la base:
A DOMENICO CIMAROSA
ERCOLE CARDINAL GONSALVI, 1816.
Avec quelle avidité j’ai fixé les yeux sur les traits du Molière de
l’Italie! C’était un gros garçon; les muscles du visage, tous saillans
et marqués, cachent le grand homme à qui n’a pas une longue habitude de
la science de Lavater. C’est une figure ouverte et gaie. Le sentiment
est dans ce qui entoure l’œil.
Presque tous les matins, en passant devant le Panthéon, je fais arrêter
ma voiture. C’est en voyant un objet d’art, dans les momens de froideur,
que l’on finit par s’en souvenir. En France, comme les convenances
gémiraient de l’inscription de ce buste! Je ne m’étonne plus de
l’inclination secrète qui me faisait aimer le C... G***. C’est le plus
grand des ministres existans en Europe, parce que c’est le seul honnête
homme. L’on sent bien que je fais une exception formelle pour les
ministres du pays où ce voyage paraîtra.
Cet homme rare est abhorré par ses trente-trois collègues. On mutile
tous ses plans, on le force à laisser tous les détails en pâture à la
sottise: c’est pour cela que l’on m’a confisqué Montesquieu. Il ne peut
attaquer l’étable d’Augias de la seule manière sensée, en fondant une
école polytechnique.
Je compte dans mon journal plus de vingt anecdotes sur ce grand
ministre, et toutes à sa louange. Il est simple, raisonnable, obligeant;
et, pour finir par un grand trait, presque incroyable en France, _il
n’est pas hypocrite_.
_5 janvier._--Je cours les petits théâtres de Rome: c’est là souvent où
se réfugie la bonne musique. Les amateurs d’Italie sont engagés dans un
fâcheux détroit; ils ne peuvent souffrir toute musique qui a plus de
deux ans de date: tous les auteurs morts sont pour eux comme s’ils
n’existaient pas; d’un autre côté, ils sifflent la musique insignifiante
et faible, et les théâtres d’Italie comptent autant de chutes que de
nouveautés. Les entrepreneurs sont punis de la disette des génies; le
marquis C*** me montre des lettres où je vois qu’excepté à Venise,
l’opéra du Carnaval a fait _fiasco_ partout. A Turin, l’on a sifflé; à
Milan, l’on bâille encore de _l’Achille_ de Paër; en général, Paër et
Mayer commencent à ennuyer; Rossini et Mozart sont les gens à la mode.
Je trouve à Capranica madame la marquise B***. Je passe une heure dans
sa loge, sans le moindre instant de langueur. Dans la haute société, les
femmes sont charmantes et bien supérieures aux hommes. Je n’ai rien
trouvé dans aucun pays de plus poli et de plus aimable que ma dame de ce
soir; elle m’invite à un concert (_academia_) pour demain.--Quels yeux
j’ai vus à ce concert! Dans ce genre, le reste de l’Europe est un
tableau effacé. Je veux pouvoir oublier en regardant de beaux yeux, et
leur forme et leur couleur, pour ne sentir que l’âme dont ils sont les
interprètes. Les gens timides qui ont connu l’amour savent que l’on peut
suivre une conversation toute entière, sans d’autre secours que celui
des yeux. Il y a même des nuances de sentiment et non de pensée, qu’eux
seuls peuvent rendre: peut-être cela n’est-il vrai qu’en Italie.
On chante ce soir des morceaux qu’on applaudit à outrance; je demande le
nom du compositeur: personne ne le sait. La vanité française attacherait
plus d’importance au nom de l’auteur: j’aurais eu vingt jugemens sur son
compte. Le bel air de Crescentini _ombra adorata, aspettami_, remplit de
larmes tous ces beaux yeux. Aussi est-il chanté d’une manière un peu
différente de celle de madame Catalani. On me parle beaucoup de ce
miracle de la nature et de M. Sgricci, autre miracle qui improvise des
tragédies: c’est un centon des auteurs grecs qui ravit les pédans et m’a
_scié_ à fond. M. Sgricci évite adroitement les sujets modernes où l’on
ne peut pas mettre des chœurs grecs; très-inférieur à Giani.
J’apprends les grands succès de madame _Eiser_, cette excellente
chanteuse, au congrès de Vienne. Je trouve au concert trois ou quatre
dames pour lesquelles j’avais des lettres de recommandation; encouragé
par l’amabilité de la maîtresse du logis, je me présente. Là, comme
ailleurs, 1º la politique envahit toute la conversation; 2º rien de plus
opposé que la conversation et les journaux.--Gherardo dé Rossi a bien
peint les mœurs de Rome, mais il avait peur. Les comiques italiens ne
devraient publier qu’après leur mort[6].
[6] Voir _la Prima Sera dell’ Opera_, comédie.
Il y a quatre petits théâtres à Rome, outre les deux principaux, Valle
et Argentina. Les jeux de paume les plus enfumés, qui, dans quelques
petites villes de France, gardent encore le nom de salles de spectacle,
n’ont rien à envier à Rome. Sous les Français, les Romains ont entrevu
la civilisation: ces _barbares_ leur ont donné une promenade publique et
une salle assez jolie (Teatro d’Apollo).
J’ai trouvé dans un de ces taudis (Teatro del Mondo) une chose bien
étrange, une comédie qui peint juste l’état actuel des mœurs de
l’Italie. Le souverain des Marais d’Orbitello, en Toscane, visite,
déguisé, la seconde ville de ses États, qui a trois mille habitans. Le
peuple est occupé à célébrer les vertus de son premier magistrat. Ce
sous-préfet, d’accord avec l’homme le plus riche de l’endroit, condamne
et envoie aux galères tout ce qui ne l’aide pas dans ses friponneries.
Le rôle d’un cabaretier, bonhomme, qui, quand il a bu, ose dire la
vérité au prince déguisé, et qui, au retour de son bon sens, meurt de
peur de son imprudence, est excellent, parfaitement dans la nature:
c’est une idée profonde, digne de Molière. Au moment où l’on arriverait
à _l’odieux_, un dialogue plaisant distrait. Le prince, qui est un
très-jeune homme, s’amuse du cabaretier et ne s’indigne point trop.
Trait frappant en Italie! Le prince est un bonhomme, sous le règne
duquel on commet, sans qu’il s’en doute, les horreurs les plus infâmes;
telle est la comédie intitulée: _Un Giorno del Principe nelle Maremme di
Siena_.
Le prix d’entrée, à ce théâtre, était de huit bajoques (neuf sous); il
fallait voir l’attention étonnée du peuple. C’est en vain que j’y suis
retourné; je me suis toujours trouvé dans les plus sentimentales
traductions du français et de l’allemand.
_6 janvier._--J’ai rencontré un vrai talent à Rome, c’est le directeur
des marionnettes de bois, les seuls acteurs que, pour l’intérêt des
mœurs, le parti ultrà laisse paraître ici pendant dix mois de l’année.
C’est en vain que le premier ministre et le gouverneur demandent au
souverain le changement de cette résolution toute chrétienne[7].
[7] Ils viennent de l’emporter, avril 1817.
_7 janvier._--Nouvelle pièce à l’Argentina: _Quinto Fabio_. C’est ici
que la vanité romaine a éclaté dans tout son ridicule. Ces sauvages
avilis s’appliquent sans façon tout ce qu’on dit des anciens Romains,
comme nous pourrions applaudir à ce qu’on dit des armées de Turenne ou
du maréchal de Saxe.
Naturellement, je ne suis pas haineux; depuis mon premier brevet
d’officier, à dix-sept ans, je me suis fait à la vue des despotes
imbéciles et des peuples rendus scélérats par la bêtise de leurs chefs;
malgré tout cela et toutes mes résolutions, je pars de Rome en colère:
je mérite moins de confiance.
Le poëme et la musique de _Quinto Fabio_, et une Allemande qui chante
habillée en homme, ont un succès d’enthousiasme: cela serait sifflé à
Como ou à Crema[8].
[8] Villes de six mille âmes, en Lombardie.
L’ambassadeur de *** me faisait remarquer hier avec quelle fureur ce
peuple applaudit au mot de _patrie_. Ce sentiment _jacobin_ vient sans
doute d’Alfieri et des Français. Nous sommes adorés d’un bout de
l’Italie à l’autre: les peuples n’aiment que par haine.
Que dirai-je de deux matinées passées tout entières dans l’atelier du
marquis Canòva, jusqu’à avoir un mal à la tête fou? Pour le sentiment
_du beau_, dans les arts et dans la nature, en France, l’on tire le
meilleur parti possible d’un petit filet d’eau: ici, c’est un fleuve
immense; il est vrai que les arbres plantés sur ses bords ne sont pas
alignés.--_Les Adieux d’Adonis et de Vénus_: voilà enfin de la sculpture
expressive sans cesser d’être sublime de beauté.
Le soir, l’on me mène à une académie de beaux-arts: l’ennui m’assomme;
quand ces nigauds verront-ils que les beaux-arts sont le produit
charmant d’une fermentation générale et profonde dans un peuple! Imiter,
par des moyens artificiels, les signes extérieurs qui couvrent cette
fermentation, et en attendre les mêmes effets, c’est faire des
académies.
_8 janvier._--Enfin, je quitte Rome. Vallée charmante à ... tout de
suite après le tombeau des _Horaces_ et des _Curiaces_. C’est le premier
joli paysage que je trouve depuis Bologne et ma chère Lombardie:
position singulière du palais Chigi, vue de la mer, paysage sublime,
architecture grecque.
_9 janvier 1817._--A Terracine, dans l’auberge superbe bâtie par Pie VI,
l’on me propose de souper avec les voyageurs qui arrivent de Naples. Je
distingue, parmi sept à huit personnes, un très-bel homme blond, un peu
chauve, de trente à trente-deux ans. Je lui demande des nouvelles de
Naples et surtout de la musique: il me répond par des idées nettes et
brillantes. Je lui demande si j’ai l’espoir de voir encore à Naples
l’_Othello_ de _Rossini_; il répond en souriant. Je lui dis qu’à mes
yeux Rossini est l’espoir de l’école d’Italie; c’est le seul homme qui
soit né avec du génie, et il fonde ses succès, non sur la richesse des
accompagnemens, mais sur la beauté des chants. Je vois chez mon homme
une nuance d’embarras; les compagnons de voyage sourient; enfin, c’est
Rossini lui-même. Heureusement, et par un grand hasard, je n’ai pas
parlé de la paresse de ce beau génie.
Il me dit que Naples veut une autre musique que Rome; et Rome, une autre
musique que Milan. Ils sont si peu payés! Il faut courir sans cesse d’un
bout de l’Italie à l’autre, et le plus bel opéra ne leur rapporte pas
mille francs. Il me dit que son _Othello_ n’a réussi qu’à moitié, qu’il
va à Rome faire une _Cendrillon_, et de là à Milan, pour composer la
_Pie voleuse_ à la _Scala_.
Ce pauvre homme de génie m’intéresse, non qu’il ne soit très-gai et
assez heureux; mais quelle pitié qu’il ne se trouve pas dans ce
malheureux pays un souverain pour lui faire une pension de deux mille
écus, et le mettre à même d’attendre l’heure de l’inspiration pour
écrire! Comment avoir le courage de lui reprocher de faire un opéra en
quinze jours? Il écrit sur une mauvaise table d’auberge, au bruit de la
cuisine, et avec l’encre boueuse qu’on lui apporte dans un vieux pot de
pommade. C’est l’homme d’Italie auquel j’ai trouvé le plus d’esprit, et
certainement il ne s’en doute pas: car en ce pays le règne des pédans
dure encore. Je lui disais mon enthousiasme pour _l’Italiana in Algeri_,
je lui demande ce qu’il aime le mieux de _l’Italiana_ ou de _Tancredi_;
il me répond le _Matrimonio secreto_. Il y a de la grâce; car le mariage
secret est aussi oublié qu’à Paris les tragédies de Marmontel. Pourquoi
ne pas percevoir un droit sur les troupes qui jouent ses trente opéras?
Il me démontre qu’au milieu du désordre actuel, cela n’est pas même
proposable.
Nous restons à prendre du thé jusqu’à minuit passé: c’est la plus
aimable de mes soirées d’Italie, c’est la gaîté d’un homme heureux. Je
me sépare enfin de ce grand compositeur, avec un sentiment de
mélancolie. Canòva et lui, voilà pourtant, grâce aux gouvernans, tout ce
que possède aujourd’hui la terre du génie. Je me répète, avec une joie
triste, l’exclamation de Falstaff:
There live not three great men in England; and one of them is poor and
grows old.
_King Henri IV. First Part_, ac. 2, sc. 4.
CAPOUE, _10 janvier 1817_.--Je demande s’il y a spectacle; sur la
réponse affirmative, je m’arrête. J’ai bien fait; _le Nozze in
campagna_, musique pleine d’esprit du froid Guglielmi (fils du grand
compositeur), ont été jouées et chantées avec toute la chaleur et tout
l’ensemble possible, par trois ou quatre pauvres diables qui gagnent
trente francs chaque fois qu’ils jouent.
_La prima donna_, grande femme bien faite, brune piquante et
_disinvolta_, joue et chante avec tout le génie possible. J’oublie toute
ma colère contre l’avilissement romain; je redeviens heureux. Depuis
Florence et le _Barbier de Séville_, voilà la première musique qui me
fasse plaisir. C’est un seigneur amoureux d’une de ses sujettes (c’est
le mot propre ici). La jeune fille va épouser un manant qui parle
napolitain; à chaque fois que le seigneur arrive pour expliquer son
amour, il survient quelque embarras, et il faut qu’il se cache. La
jalousie tendre, véritable, désespérée du pauvre paysan intéresse. Tous
les patois sont naturels et plus près du cœur que les langues écrites:
je n’entends pas deux mots de celui-ci. Deux heures de plaisir vif, je
lie conversation avec mes voisins admirateurs outrés de *****.
L’opéra finit à minuit; je repars à une heure. Les Autrichiens ont mis
des corps-de-garde tous les quarts de lieue, et font enrager les voleurs
qui meurent de faim.
NAPLES, _11 janvier_.--Entrée grandiose; on descend une heure vers la
mer par une large route, creusée dans le roc tendre, sur lequel la ville
est bâtie.--Solidité des murs.--Albergo de’ Poveri, premier édifice.
Cela est bien autrement frappant que cette bonbonnière si vantée, qu’on
appelle à Rome la Porte du Peuple.
Nous voici au palais _dei Studj_; on tourne à gauche, c’est la rue de
Tolède. Voilà un des grands buts de mon voyage, la rue la plus peuplée
de l’univers. Je cours les auberges pendant cinq heures: il faut qu’il y
ait ici sept à huit cents Anglais; je me niche enfin au septième étage,
mais c’est vis-à-vis Saint-Charles, et je vois le Vésuve et la mer.
Saint-Charles n’est pas ouvert; je cours aux _Florentins_, c’est un
petit théâtre en forme de fer à cheval allongé, excellent pour la
musique, à peu près comme Louvois. Les billets sont numérotés ici comme
à Rome: tous les premiers rangs sont pris. On joue _Paul et Virginie_,
pièce à la mode, de Guglielmi; je paye double, et j’ai un billet de la
seconde file. Salle brillante; toutes les loges sont pleines, et de
femmes très-parées: car ici ce n’est pas comme à Milan, il y a un
lustre.
Symphonie extrêmement travaillée, trente ou quarante motifs se heurtent,
ne se laissent pas le temps d’être compris, et de toucher; travail
difficile, sec et ennuyeux. On est déjà fatigué de musique quand la
toile se lève.
Nous voyons Paul et Virginie: c’est MMlles Chabran et Canonici;
celle-ci, extrêmement minaudière, fait Paul. Les amans sont égarés comme
dans l’opéra français. Duetto, plein de grâces affectées. Arrive le bon
Domingo; c’est le fameux _Casacia_, le Brunet de Naples, qui parle le
jargon du peuple. Il est énorme, ce qui lui donne l’occasion de faire
plusieurs lazzis assez plaisans. Quand il est assis, il entreprend, pour
se donner un air d’aisance, de croiser les jambes: impossible; l’effort
qu’il fait l’entraîne sur son voisin: chute générale. Cet acteur, appelé
vulgairement _Casaciello_, est adoré du public; il a la voix nasillarde
d’un capucin. A ce théâtre, tout le monde chante du nez. Il m’a paru se
répéter souvent; à la fin il m’ennuyait; mais je ne suis pas juge
compétent. Domingo Casaciello ramène Paul et Virginie à l’habitation.
Virginie a un père: c’est l’excellente basse-taille _Pelegrini_. C’est
le _Martin_ de Naples; il a de l’acteur français l’agilité de la voix et
la froideur. Il chante exactement comme madame Festa. Il m’a toujours
fait beaucoup de plaisir dans les airs qui n’exigent pas de passion.
C’est un bel homme à l’italienne, avec un nez immense et une barbe
noire; on le dit homme à bonne fortune; ce que je sais, c’est qu’il est
fort aimable.
Le capitaine de vaisseau est un _tenore_, joli garçon, et très-froid,
provenant du pays de Venise, où il était sous-préfet ou secrétaire
général. Mlle _Chabran_ a une assez jolie voix; mais elle est encore
plus froide que la Canonici et Pelegrini. Mlle Chabran est bien
inférieure à la petite Fabre de Milan, dont la figure épuisée a
quelquefois l’air du sentiment.--Ensemble satisfaisant pour le vulgaire
du grand monde; rien de choquant, mais rien pour l’homme qui aime la
peinture de la nature passionnée.
Le théâtre des _Fiorentini_ est frais et joli. L’ouverture de
l’avant-scène est beaucoup trop étroite; les décorations sont pitoyables
comme la musique, quoique elle ait un grand succès et qu’on ait fait
beaucoup de silence. Deux ou trois fois des _chut_ multipliés ont
annoncé des morceaux favoris. Musique lamentable, toujours de la même
couleur, d’un homme froid qui vise au sentiment. Rien de plus insipide,
mais les sots ont du goût pour l’opéra semi-seria; ils comprennent le
malheur et non pas le comique. Il y a bien plus de véritable peinture du
cœur humain dans les farces napolitaines, comme celles de Capoue. On
applaudit beaucoup Guglielmi, et les bravos viennent du cœur: ce qui
n’empêche pas que cette musique ne soit irrévocablement _l’esprit
voulant faire du génie_. C’est la couleur du siècle. Que M. Guglielmi ne
vient-il à Paris, il y passerait tout d’une voix pour un grand homme?
C’est Grétry ressuscité et avec moins de petitesse dans la manière. Sa
musique est aussi un peu _perruque_, qu’on me passe ce terme de
coulisse, qui est si pittoresque. Quelquefois Guglielmi se donne un air
de fraîcheur en prenant sans façon dix où douze mesures à Rossini[9].
C’est _Natoire_ ou _de Troye_, prenant une tête au Guide.
[9] On dit que Guglielmi est mort en mars 1817.
_12 janvier 1817._--Voici enfin le grand jour, jour de l’ouverture de
Saint-Charles, folies, torrens de peuple, salle éblouissante. Il faut
donner et recevoir quelques coups de poings et de rudes poussées. Je me
suis juré de ne pas me fâcher, et j’y ai réussi. Les deux basques de mon
habit sont détachées. Ma place au parterre m’a coûté 32 carlins (14
francs), et mon dixième dans une loge au troisième, 5 sequins.
Au premier moment, je me suis cru transporté dans le palais de quelque
empereur d’Orient, les yeux sont éblouis, et l’âme ravie. Rien de plus
frais, et cependant rien de plus majestueux, deux choses qui ne sont pas
aisées à réunir. Ce premier soir est tout au plaisir. Je n’ai pas la
force de critiquer.--Ce premier jour de san Carlo, un des grands buts de
mon voyage; chose unique pour moi, il n’a pas été au-dessous de mon
attente. Mais je dois cela à quelque fermeté de caractère, je suis
harassé; à demain, les drôles de sensations qui troublaient les
spectateurs.
_13 janvier._--Même impression de respect et de joie, en entrant. Il n’y
a rien en Europe, je ne dirai pas d’approchant, mais qui puisse même, de
loin, donner une idée de ceci. Je vois dans les loges des dames
auxquelles je puis être présenté; j’aime mieux ma sensation, et je reste
au parterre. Cette salle, reconstruite en trois cents jours, est un coup
d’état. Elle attache le peuple au roi plus que la meilleure loi; tout
Naples est ivre de patriotisme. Le vrai moyen de se faire lapider serait
de trouver quelque défaut. Dès qu’on parle de Ferdinand: _Il a rebâti
Saint-Charles_, vous dit-on: tant il est aisé de se faire aimer du
peuple! Il y a une fibre adorative dans le cœur humain. Moi-même, quand
je songe à la mesquinerie et à la _pauvreté prude_ des républiques que
j’ai vues, je me trouve tout royaliste.
_20 janvier._--Encore Saint-Charles. Je suis si content de la salle, que
j’ai été charmé de la musique et des ballets. La salle est or et argent,
et les loges bleu de ciel foncé. Les ornemens de la cloison qui sert de
parapet aux loges, sont en saillie: de là la magnificence. Ce sont des
torches d’or groupées et entremêlées de grosses fleurs de lis. De temps
en temps cet ornement, qui est de la plus grande richesse, est coupé par
des bas-reliefs d’argent. J’en ai compté, je crois, trente-six.
Les loges n’ont pas de rideaux, et sont fort grandes. Je vois partout
cinq ou six personnes sur le devant.
Il y a un lustre superbe, étincelant de lumière, qui fait resplendir de
partout ces ornemens d’or et d’argent: effet qui n’aurait pas lieu s’ils
n’étaient en saillie. Rien de plus majestueux et de plus magnifique que
la grande loge du roi, au-dessus de la porte du milieu; elle repose sur
deux palmiers d’or de grandeur naturelle. La draperie est en feuilles de
métal, d’un rouge pâle. La couronne, ornement suranné, n’est pas trop
ridicule. Par contraste avec la magnificence de la grande loge, il n’y a
rien de plus frais et de plus élégant que les petites loges incognito,
placées au second, contre le théâtre. Le satin bleu, les ornemens d’or
et les glaces sont distribués avec un goût que je n’ai vu nulle part en
Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans tous les coins de la
salle permet de jouir des moindres détails.
Le plafond, peint sur toile, absolument dans le goût de l’école
française, est un des plus grands tableaux qui existent. Il en est de
même de la toile. Rien de plus froid que ces peintures. C’est notre
coloris plâtreux, notre sécheresse de contours, nos figures dures,
copiées de l’antique, notre disposition en bas-relief, l’absence de tout
clair-obscur, nos couleurs crues; en un mot, un art charmant privé de
tous ses charmes.
En revanche, la _sécheresse_ fait que l’œil comprend facilement ces
grandes _machines_. Je songe, malgré moi, au plafond du Palais
Barberini, à Rome: quel parti n’eût pas su tirer un _Pierre de Cortone_
de tableaux si grands, si bien éclairés, et si souvent regardés! Ah! il
n’y a plus de peinture! Peut-être M. Gros, de Paris, eût-il su profiter
d’une si belle occasion! Immense avantage pour les arts d’illusion, de
ne pas avoir la lumière naturelle du soleil!
Au cintre, entre les colonnes de l’avant-scène, bas-relief d’argent de
grandeur colossale. Au centre, le temps montre du doigt l’heure sur un
cadran mobile. Chose singulière avec l’acharnement du gouvernement pour
tout ce qui est Français! cette horloge est la seule de la ville qui
donne les heures à la française. Que dira le patriotisme italien?
_23 janvier._--J’ai oublié la frayeur des dames le 12 au soir. Vers la
cinquième ou sixième scène de la cantate, on commença à observer que le
théâtre se remplissait insensiblement d’une fumée noire. Cette fumée
augmente. Vers les neuf heures, je jette les yeux par hasard sur madame
la duchesse del C***, dont la loge était à côté de la nôtre; je la
trouve bien pâle; elle se penche vers moi, et me dit avec un accent de
terreur superbe: «Ah! santissima Madonna! le feu est à la salle! Les
mêmes gens qui ont manqué leur coup la première fois, recommencent:
qu’allons-nous devenir?» Elle était bien belle: les yeux surtout étaient
sublimes. «Madame, si vous n’avez rien de mieux qu’un ami de deux jours,
je vous offre mon bras.» L’incendie Schwarzenberg me vint tout de suite
à l’esprit. Tout en lui parlant, je me rappelle que je commençais à
faire des réflexions sérieuses; mais, en vérité, plus pour elle que pour
moi. Nous étions au troisième; l’escalier est extrêmement roide: on
allait s’y précipiter. Je me retournai vers mes compagnons, voyageurs
anglais; je trouvai des figures de bois qui regardaient la fumée.
Absorbé dans les moyens d’échapper, ce ne fut que deux ou trois secondes
après que je me mis à sentir l’odeur de cette fumée. «C’est du
brouillard, et ce n’est pas de la fumée, dis-je à notre belle voisine;
c’est la chaleur d’une telle foule qui fait sécher une salle si humide.»
J’ai su que cette idée, qui s’était présentée à tout le monde, n’avait
pas empêché d’avoir une belle peur, et que, sans le _qu’en dira-t-on_,
et la présence de la cour, les loges eussent été vides en un instant.
Vers minuit, je fis plusieurs visites; les dames étaient rendues de
fatigue, les yeux cernés, des nerfs; le plaisir était à mille
lieues.--Au lieu de jouir, mes Anglais disaient: Qu’est-ce que ce grand
monument? du _malheur fixé_?--Non, c’est du _travail fixé_; et de plus
le peuple n’est guère malheureux que parce qu’il ne trouve pas de
travail.
_6 février._--Je ne me lasse pas de Saint-Charles; les jouissances
d’architecture sont si rares! Pour les plaisirs de la musique, il ne
faut pas les chercher ici: l’on n’entend pas, absolument pas. Quant aux
Napolitains, c’est différent, ils prétendant qu’ils entendent fort bien.
Je cours les loges; les dames se plaignent d’être trop vues. Je me suis
fait répéter ce reproche inouï. Il est fort réel; elles sont en
continuelle représentation; ennui quadruplé par la présence d’une cour.
Madame R*** regrette sincèrement les loges à rideaux. Le lustre détruit
tout l’effet des décorations; il n’a pas grand’chose à faire, elles sont
du dernier mauvais. Il y a, entre autres, un défaut qui tue toute
illusion, elles sont toutes trop courtes de huit à dix pouces, de
manière qu’on voit sans cesse des pieds s’agiter entre les bases des
colonnes, ou sous les racines des arbres. On n’a pas d’idée du ridicule
de cette distraction. L’imagination s’attache à ces jambes que l’on voit
remuer, et veut deviner à qui elles appartiennent.
La cantate du premier jour est de la flatterie du seizième siècle: vers
et musique, tout en est assommant. En France, nous donnons à la
flatterie la plus fausse, l’air naïf du vaudeville. Je croyais à M.
Lampredi assez d’esprit pour suivre cette idée[10]. L’homme de génie, en
ce genre, est Métastase. C’est la plus grande difficulté vaincue que je
connaisse.--Je vais au cabinet littéraire. Le _Journal des Débats_ a été
arrêté comme trop libéral.
[10] C’est l’auteur du seul bon journal littéraire, depuis Baretti,
_il Poligrafo_, Milan, 1811. Sous le nom de _littérature_, les
autres donnent de lourdes dissertations qui ne passeraient pas
l’anti-chambre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
Voyez _la Bibliotheca Italiana_, de Milan.
_8 février 1817._--Je suis bien dupe, à mon âge, de m’être imaginé que
dans une entreprise publique, l’attention pût être à la fois sur deux
objets. Si la salle est superbe, la musique doit être mauvaise; si la
musique est délicieuse, la salle sera pitoyable.
Rien de plus juste. Le mérite d’avoir reconstruit cette salle est
absolument d’un M. Barbaglia; c’est un garçon de café, qui en tenant les
jeux, a gagné des millions: il a bâti la salle sur les profits futurs de
sa banque. Le vieux roi voulait madame Catalani. Bonne inspiration; il
fallait y joindre Galli, Crivelli, et Tachinardi; mais M. Bar*** protége
mademoiselle Colbran. Je ne sais qui protége _Nozari_ que nous avons vu
si bon à Paris dans le rôle de Paolino; mais il y a dix-sept ans. Davide
le fils est ce qu’il y a de mieux; on souffre des efforts que fait ce
pauvre jeune homme pour lancer sa voix grêle et brillante dans ce vase
énorme. Il a pris de Nozari l’habitude de certains trills faits avec la
voix de tête. Il a grand besoin de chanter sur un petit théâtre, et
d’avoir un bon maître: c’est le meilleur _tenor_ d’Italie après
Tachinardi.
L’orchestre m’a fait beaucoup de plaisir. Il exécute avec fermeté; les
instrumens qui _entrent_ attaquent la note avec franchise. Il est aussi
ferme que l’orchestre de l’Odéon, et a plus de légèreté que ceux de
Vienne. Par là, ses _piano_ acquièrent de la valeur.
Autant la pauvreté des décorations et des costumes met Saint-Charles
au-dessous de _la Scala_, autant les Napolitains l’emportent par le
brillant de leur orchestre. Il y avait ce soir _un bellissimo teatro_,
c’est-à-dire que tout était plein. La duchesse de C*** me fait observer
qu’au milieu de tant de surfaces brillantes, les femmes semblent avoir
des vêtemens _gris-sale_, et leurs joues des teintes plombées. Il faut
employer pour les théâtres des teintes de gris, et non des couleurs
brillantes.
Les Italiens ont une singulière passion pour les premières soirées des
théâtres (_prime sere_). Les gens les plus économes toute l’année
dépensent fort bien quarante louis pour une loge le jour de l’ouverture.
Il y avait ce soir, chez la duchesse, des amateurs qui sont venus de
Venise et qui repartent demain. Avares pour les petites choses, ces
gens-ci sont prodigues dans les grandes: c’est le contraire en France,
où il y a plus de vanité que de _passion_.
_9 février._--Je suis allé voir les tableaux du chevalier Ghigi, avec la
jeune duchesse. Situation de roman bien singulière, mais trop délicate
pour être traitée dans nos mœurs. Le prince Norvi, jaloux de ne pouvoir
troubler la tendresse de la contessina Carolina, la mère de la duchesse,
et du chevalier P***, les dénonce au mari, bonhomme qui n’en croit rien;
mais de plus, à deux filles charmantes et innocentes de quinze à seize
ans, les amies de leur mère. Ces pauvres petites complotent de se faire
religieuses; elles sont gênées avec leur mère, n’osent plus lui parler.
Enfin, l’aînée tombe à ses pieds, fondant en larmes, et là lui dévoile
toute la dénonciation du prince Norvi, et leur résolution d’aller au
couvent.--Position de cette mère qui adore son amant et qui a de
l’honneur. Elle conserve assez de présence d’esprit pour nier.
Tous les gens riches d’Italie se connaissent d’une ville à l’autre; sans
cela, je conterais trente anecdotes, et je supprimerais toutes les idées
générales sur les mœurs: tout ce qui est _vague_, en ce genre, est faux.
Le lecteur qui ne connaît que les mœurs de son pays, entend par les mots
_décence_, _vertu_, _duplicité_, des choses matériellement différentes
de celles que vous avez voulu désigner.
Par exemple, à Bologne, j’ai trouvé chez madame N*** une jeune femme,
_Ghita_, dont la vie ferait un des romans les plus intéressans et les
plus nobles; mais il faudrait n’y rien changer: cette histoire occupe
onze pages de mon journal. Quelle peinture vive des mœurs de l’Europe
actuelle et de la sensibilité italienne! Comme cela est supérieur à tous
les romans inventés! quel imprévu et quel naturel dans les événemens! Le
défaut des comédies de caractère, c’est qu’on prévoit toutes les
occurrences que le héros va rencontrer. Le héros que _Ghita_ a tant
aimé, et qu’elle aime encore, est plat; le mari jaloux, dans le même
genre; la mère, atroce; la jeune femme, seule est héroïque. Du reste, on
pilerait toutes les femmes à sentiment de Paris ou de Londres, qu’on
n’en tirerait pas un tel caractère.