BIBLIOTHÈQUES MILITAIRES.
361. Les bibliothèques militaires peuvent se répartir en deux grandes
catégories: les unes, scientifiques et littéraires, pour les officiers
de tous grades; les autres, populaires, à l'usage des sous-officiers et
soldats. Dans le premier groupe, nous trouvons:
1° La bibliothèque du Dépôt de la guerre[490];
2° Les bibliothèques des écoles militaires;
3° Les bibliothèques du service de santé;
4° Les bibliothèques régimentaires;
5° Les bibliothèques de garnison et réunions d'officiers.
Dans le second: les bibliothèques de caserne et cercles-bibliothèques;
et, comme complément, les bibliothèques des corps de garde, des
hôpitaux et des prisons militaires.
§ 1er.--Bibliothèque du Dépôt de la guerre.
362. Cette bibliothèque, qui date du XVIIe siècle, fut originairement
formée avec les livres des secrétaires d'État de la guerre et ceux du
Cabinet militaire du roi; accrue, pendant la Révolution, d'importants
prélèvements dans les dépôts littéraires, et, depuis, tenue au courant
de toutes les publications intéressant l'art militaire, elle compte
aujourd'hui plus de 80,000 volumes. Placée dans les attributions du
sous-directeur du Dépôt de la guerre, desservie par un bibliothécaire
assisté d'un comptable et de deux employés, elle est avant tout la
bibliothèque du service d'état-major, qui pourvoit d'ailleurs à son
entretien. Elle est cependant ouverte tous les jours, de 11 heures à 1
heure et demie, aux personnes munies d'une autorisation signée par le
ministre.
363. En exécution d'une décision ministérielle du 24 décembre 1881,
l'administration publie en ce moment un catalogue méthodique qui sera
terminé en 1889 et formera 7 volumes dont un de tables et de supplément
contenant les ouvrages reçus depuis 1882[491].
364. Les acquisitions et la consultation des livres se font dans
des conditions toutes spéciales. La bibliothèque du Dépôt de la
guerre possède plusieurs fournisseurs attitrés qui lui envoient en
communication les ouvrages nouveaux avec un bordereau indicatif du
prix net. Ces livres, transmis aux bureaux du service d'état-major
qu'ils intéressent, y sont examinés et reviennent à la bibliothèque
munis d'une note statuant sur l'opportunité de l'achat. S'il y a lieu,
une commande est faite au fournisseur qui, sous peine de forclusion,
la devra représenter pour en obtenir le payement à la direction de
la comptabilité, après l'avoir fait viser par le sous-directeur du
Dépôt. Les colonels, chefs des bureaux de l'état-major, ont aussi
un droit d'initiative pour demander l'acquisition d'ouvrages qui ne
leur auraient pas été soumis. D'autre part, les attachés militaires
français achètent à l'étranger les publications qu'ils jugent utiles
et les adressent au ministère: la diversité de ces voies occasionne
souvent des doubles emplois qu'il serait d'autant plus désirable
d'éviter que le budget de la bibliothèque ne dépasse pas 18,000 francs,
absorbés, pour la majeure partie, par les abonnements aux périodiques
français et étrangers et l'acquisition des guides, dont elle possède
une collection très complète, indispensable à l'état-major, en raison
des renseignements topographiques qu'ils contiennent... ou pourraient
contenir.
365. Les livres définitivement conservés pour la bibliothèque n'y
séjournent que 48 heures, le temps strictement nécessaire pour que le
bibliothécaire leur assigne un rang, les fasse timbrer, en dresse une
double fiche alphabétique et méthodique, et les inscrive au registre
d'entrée. Ce registre, établi méthodiquement, se compose de 115
volumes, dont chacun est consacré à une seule matière. Les ouvrages
ainsi catalogués sont envoyés dans les bureaux et le bibliothécaire
s'en fait délivrer un reçu. Ils y demeurent, tant que besoin est,
souvent des années entières, et le public n'en peut alors obtenir
communication. Les reçus de chaque jour sont réunis dans une chemise et
renouvelés à la fin de chaque mois, si l'ouvrage n'est pas réintégré à
la bibliothèque; lorsqu'il en doit rester longtemps absent, on ajoute
simplement au reçu la mention: _En permanence_. Les livres communiqués
aux bureaux sont inscrits sur des registres de sortie que tient le
comptable de la bibliothèque, en nombre égal aux grandes divisions du
catalogue, avec l'indication, non de l'emprunteur, car le prêt est
impersonnel, mais du bureau dépositaire. Les recueils ne sortent de la
bibliothèque qu'avec l'autorisation du sous-directeur du Dépôt. Le prêt
au dehors est absolument interdit.
§ 2.--Bibliothèques des écoles militaires.
366. Dans les grandes écoles militaires, savoir: le Prytanée,
les écoles Polytechnique et de Saint-Cyr, les écoles d'application,
l'École supérieure de guerre, l'École de médecine et de pharmacie
militaires, les bibliothèques sont confiées à la garde d'un
bibliothécaire sous le contrôle du conseil d'administration de
l'école. Le règlement du 15 décembre 1875 a, pour la première fois,
édicté à leur sujet des dispositions uniformes[492]. Il impose aux
bibliothécaires la tenue: 1° D'un livre-journal pour les entrées;
2° D'un catalogue méthodique, ouvert suivant les divisions
et subdivisions de la nomenclature spéciale à chaque école,
avec pages ou lignes en blanc proportionnées aux acquisitions
probables. Les classes sont désignées par des lettres A, B, C,
etc., AA, BB, CC, etc.; les sections de chaque classe par des
chiffres romains, I, II, III, etc., et les ouvrages dans chaque
section par des chiffres arabes, 1, 2, 3, etc. Les livres sont
étiquetés et timbrés d'une estampille portant la légende ou le
type de l'établissement;
3° D'un catalogue alphabétique par noms d'auteurs, avec
références au catalogue méthodique. Ce catalogue n'est pas tenu
pour les livres classiques, théories, etc., distribués aux
élèves en vue d'un usage journalier.
Le bibliothécaire dresse chaque mois des états des réparations, des
reliures à commander, et des pertes constatées; il indique si l'on
en doit imputer la valeur aux détenteurs temporaires; à des époques
déterminées par le conseil, il lui soumet, par l'intermédiaire du
major, ses propositions d'achats à faire. Les écoles soldent ces
dépenses sur leur budget particulier.
Les écoles d'administration, de gymnastique, de tir, de sous-officiers
et d'essai d'enfants de troupe n'ont pas de bibliothécaire; les
écritures de la bibliothèque y sont tenues par le comptable.
367. Les bibliothèques des dix-huit écoles d'artillerie placées près
des corps d'armée[493] sont administrées suivant un règlement commun,
du 2 décembre 1841 et directement rattachées au ministère de la guerre.
Elles sont alimentées soit par les ouvrages que leur envoie d'office
le ministère, soit par ceux achetés pour elles par les soins de
l'administration sur l'avis favorable du Dépôt central de l'artillerie,
auquel les inspecteurs généraux transmettent chaque année les demandes
qu'ils ont recueillies dans les écoles[494].
368. Le prêt à domicile est pratiqué dans les bibliothèques des écoles
d'artillerie, en faveur du corps enseignant, de tous les officiers de
l'arme et des autres officiers de la garnison, mais pour ces derniers,
après autorisation du général commandant l'artillerie. Les élèves sont
autorisés à travailler dans la salle de lecture, non à emprunter les
livres.
§ 3.--Bibliothèques du service de santé.
369. La plus importante est celle du comité de santé qui siège en
permanence au ministère de la guerre[495]. Les autres bibliothèques
du service de santé sont celles établies dans les hôpitaux militaires
pour l'usage du corps médical. Placées dans la salle des conférences,
elles sont sous la direction et la responsabilité du médecin-chef[496].
L'administration centrale leur fournit des abonnements aux principaux
périodiques qui les intéressent et certains ouvrages de médecins
militaires auxquels le ministère a accordé sa souscription.
370. Dans sa tournée annuelle, l'inspecteur général du service de
santé se fait remettre par le médecin-chef un état de la bibliothèque
de l'hôpital; il en vérifie l'exactitude et l'annexe à son rapport.
Il s'assure que la collection des mémoires de médecine, chirurgie et
pharmacie militaires est complète, et que la bibliothèque possède
le _Manuel des pensions_, avec les instructions spéciales qui s'y
rapportent, ainsi que le formulaire, les règlements et les diverses
décisions ou instructions sur le service de santé[497].
§ 4.--Bibliothèques régimentaires.
371. On entend sous ce nom les bibliothèques formées par les officiers
d'un même régiment et entretenues à leurs frais. Elles suivent dans
ses déplacements le corps dont elles sont la propriété. Un exemplaire
de l'_Histoire de la milice française_, portant sur l'un des plats des
armoiries avec l'inscription: _Régiment de Périgord_, est conservé à la
bibliothèque municipale de Douai. Comme il est vraisemblable que le fer
à dorer du relieur n'a pas été fait pour servir à un seul ouvrage, ce
régiment a dû posséder d'autres volumes, ce qui reporte à une date déjà
ancienne la création de bibliothèques de ce genre. La plupart de celles
encore existantes sont fort pauvres; la nécessité de les transporter
de ville en ville, à la suite du régiment, a toujours été un grave
obstacle à leur développement et même à leur conservation. Aussi le
ministère de la guerre, tout en se réservant de les subventionner
dans des cas exceptionnels, a-t-il préféré les laisser à l'entière
initiative des officiers et encourager la création de bibliothèques
sédentaires, attachées aux localités, placées sous sa dépendance et son
administration directes[498].
§ 5.--Bibliothèques de garnison.
372. Le ministre a commencé par annexer, en 1861, à certaines
bibliothèques municipales, notamment à celles de Lille, Metz, Lyon,
Besançon, Bayonne, Strasbourg et Pau, une bibliothèque militaire
composée d'ouvrages intéressant particulièrement l'armée, soit à
l'aide de dons du ministère de l'instruction publique, soit par des
répartitions du dépôt légal, soit par des souscriptions ou abonnements
du département de la guerre aux publications sur l'art ou l'histoire
militaires. Peu après, l'initiative privée fondait au camp de Châlons
une bibliothèque, surtout technique, à laquelle le ministre préposa,
en 1865, un commandant avec le titre de bibliothécaire du camp. Ces
essais ont été renouvelés sur de plus larges bases et perfectionnés par
l'institution des _bibliothèques de garnison_, destinées à devenir des
centres de réunion et d'étude pour les officiers(1872).
373. Ces bibliothèques, inscrites au budget de la guerre de 1885 pour
un crédit de 145,000 francs(150,000 fr. en 1884) relèvent immédiatement
du ministère[499]. La création en est décidée par le ministre, sur le
rapport d'une _commission centrale des bibliothèques_ instituée par
lui-même près son département et composée: du colonel sous-directeur
du Dépôt de la guerre, président; d'un chef d'escadron d'état-major;
d'un capitaine d'état-major, secrétaire; auxquels sont adjoints quatre
officiers appartenant à l'infanterie, à la cavalerie, à l'artillerie,
au génie, et un fonctionnaire de l'intendance. La demande à effet
d'obtenir une bibliothèque de garnison émane des officiers intéressés;
le général commandant le corps d'armée la transmet au ministre, avec un
projet de statuts à l'appui.
374. La fondation décidée, le général constitue une «commission de
la bibliothèque» où sont appelés un officier supérieur d'état-major
comme président, et quatre officiers pris autant que possible dans les
différentes armes, l'un d'eux en qualité de secrétaire; il fait ensuite
rechercher un local par la commission de casernement, ou s'entend
avec les autorités civiles pour en obtenir un, que la commission
de la bibliothèque devra faire approprier à cette destination. Les
locaux sont toujours choisis en dehors des casernes, où l'on installe,
au contraire, les bibliothèques des sous-officiers et soldats; ils
comprennent, comme annexes, un logement pour le gardien et une salle
ou tout au moins des tablettes où les régiments de la garnison ont
la faculté, mais non l'obligation de déposer leurs bibliothèques
particulières, ainsi que les journaux et publications auxquels les
officiers sont abonnés par cotisation.
Une première mise de fonds est allouée par le ministre pour l'achat
du mobilier, confié à la commission locale. L'ameublement consiste
en tablettes de sapin verni, en tables recouvertes de serge verte,
en trois ou quatre fauteuils de cuir, en chaises de canne, lampes à
huile ou becs de gaz, pupitres et encriers. La dépense est payée sur
mandats visés par le sous-intendant militaire. Le général commandant
la division désigne alors pour gardien un sous-officier offrant les
garanties d'intelligence et d'instruction nécessaires; celui-ci a sous
ses ordres, si besoin est, un soldat secrétaire et un soldat planton
pour les écritures, la tenue des salles et la communication des livres.
375. Les bibliothèques de garnison, présentement au nombre de 107, sont
divisées en deux classes, suivant l'importance des villes au point
de vue militaire; 37 appartiennent à la première, 70 à la seconde
classe. Celles de la seconde classe peuvent toujours être élevées à la
première et, inversement, celles de la première ramenées à la deuxième,
par décision ministérielle, selon que le nombre des officiers de la
garnison a augmenté ou diminué[500]. Le gardien, le secrétaire et
le planton reçoivent, à titre de gratifications, des suppléments de
solde[501].
376. Le ministère prend à sa charge l'alimentation des bibliothèques
de garnison. La commission de Paris qui se réunit tous les mois statue
sur le choix des ouvrages, fait les commandes aux libraires sur des
feuilles détachées d'un registre à souche, débat avec eux et règle les
prix, et les feuilles de commande arrêtées sont représentées par les
fournisseurs à l'appui des factures. Elle s'occupe aussi des reliures
dont les modèles et les tarifs sont déterminés par une convention
spéciale avec les relieurs. Ce service a nécessité la création au
ministère d'un «magasin central» dont la composition et le classement
sont calqués sur le plan des bibliothèques de garnison. Chaque
envoi effectué par le magasin central est accompagné d'un bordereau
détaché d'un registre à souche et les expéditions sont faites par les
transports de la guerre.
La commission de Paris pourvoit surtout les garnisons d'ouvrages de
fond de quelque importance, que les officiers ne pourraient facilement
trouver ailleurs. Elle attribue, sans distinction de classe, aux
bibliothèques nouvellement formées un premier fonds de livres, d'une
valeur de 2,000 francs, et, ultérieurement, leur envoie d'office les
ouvrages que, par suite d'achat ou de souscription, le magasin central
possède en nombre suffisant. Tous les ans, les commissions locales lui
adressent par la voie hiérarchique une liste de ceux qu'elles désirent,
_par ordre de préférence_; il y est donné satisfaction dans la mesure
et la proportion des crédits dont le ministère dispose. Mais celui-ci
ne fournit aucuns périodiques, ni journaux, ni revues. Les officiers
de la garnison payent, en vue des abonnements et de l'acquisition des
brochures ou livres d'un prix minime qu'ils voudraient, une cotisation
mensuelle dont la quotité, obligatoire pour tous, varie avec les grades
et même avec les lieux, car elle est fixée par les commissions locales;
elle est le plus ordinairement égale à une journée de solde par an,
versée par douzièmes.
377. Le catalogue des bibliothèques de garnison reproduit dans ses
grandes lignes la classification de la bibliothèque du Dépôt de la
guerre[502].
378. Les commissions locales veillent à la tenue des écritures,
qui doivent être toujours en concordance avec celles du magasin
central, selon les modèles réglementaires. Elles consistent en: 1° Un
registre-inventaire pour les entrées;
2° Un catalogue méthodique;
3° Un jeu de fiches alphabétiques;
4° Un registre à souche pour les envois d'une bibliothèque à un
dépôt de livres[503];
5° Un registre de prêt;
6° Un registre à souche pour des rapports trimestriels par
lesquels les commissions font connaître au ministre l'état et
le fonctionnement de leur bibliothèque, le mouvement des livres
et des lecteurs, le nombre des prêts, etc.
L'administration recommande aussi la tenue, par ordre méthodique,
d'un jeu de fiches spécial pour les articles de journaux et de revues
susceptibles d'être consultés avec fruit; travail assurément utile
mais long à exécuter puisqu'il nécessite le dépouillement régulier des
périodiques.
379. Les bibliothèques de garnison, ouvertes en permanence, sont
chauffées et éclairées par les soins de l'intendance; un membre de
la commission signe les bons[504]. Les officiers de toutes armes,
ceux de la réserve et de l'armée territoriale, les assimilés, y sont
également admis, et autorisés aussi à emprunter les livres sous leur
responsabilité personnelle et en se conformant au règlement intérieur
sur la nature et la durée des prêts. Le nombre de ces bibliothèques
s'accroît d'année en année et il n'est plus aujourd'hui de garnison un
peu importante qui n'en soit pourvue.
380. Dans un grand nombre de villes, des cercles ont été annexés aux
bibliothèques de garnison qui prennent alors le nom de _réunions
d'officiers_. L'institution de ces «réunions» est subordonnée à
l'approbation du ministre de la guerre auquel les officiers en ont
fait la demande, en lui soumettant leurs statuts. Quoique les statuts
diffèrent selon les localités, ils reposent sur les mêmes principes:
tous les officiers et assimilés de la garnison sont membres de droit
et d'obligation; ils sont astreints au versement d'une cotisation
mensuelle, dont la quotité varie avec les grades; les subventions
annuelles accordées par le département de la guerre sont exclusivement
consacrées à l'entretien de la bibliothèque qui demeure propriété de
l'État; l'administration intérieure est confiée à une commission nommée
par l'assemblée générale des membres de la réunion; quelquefois, sur la
présentation de deux membres, des étrangers peuvent être reçus à titre
de membres honoraires et ils payent aussi une cotisation[505].
381. L'instruction du 1er juin 1872 (titre V) prescrivait d'établir
pour chaque camp, dans un local désigné par le commandant du corps
d'armée, un «dépôt de livres» dépendant d'une bibliothèque de
garnison; sorte de bibliothèque temporaire ayant pour but de faire des
prêts, non à des parties prenantes isolées, mais à des bibliothèques
régimentaires. Cette disposition n'est plus applicable aux camps qui
tous, aujourd'hui, sont dotés d'une bibliothèque de garnison. Mais
il peut être créé des dépôts de livres dans les localités où trop
peu d'officiers résident pour former une «réunion». Dans ce cas, la
bibliothèque de garnison la plus proche leur envoie, par les soins
de l'intendance, au moyen des transports de la guerre et seulement
à titre de prêt sous la responsabilité des corps emprunteurs, des
exemplaires d'ouvrages qu'elle possède en double. Ces dépôts sont alors
administrés par une commission de trois officiers, que préside un
officier supérieur du régiment le plus voisin, et confiés à la garde
d'un sous-officier ou caporal du même régiment.
§ 6.--Bibliothèques de caserne et cercles-bibliothèques.
382. Les bibliothèques de garnison et les réunions ont eu pour effet
de relever le niveau de l'instruction supérieure et de développer le
goût des hautes études militaires dans le corps des officiers. Des
avantages analogues ont été mis à la portée des corps de troupe par
l'institution des bibliothèques de caserne et des cercles-bibliothèques
des sous-officiers et soldats, qui se sont développés parallèlement aux
premières et avec un égal succès. Au point de vue administratif, elles
en diffèrent absolument, car elles n'ont d'autres moyens d'existence
que l'initiative et les libéralités privées. Le ministre n'intervient
que pour en consentir la création et les autoriser à accepter les
dons[506].
L'organisation des bibliothèques de caserne ne remonte qu'à 1873. La
Société Franklin, dont nous rappellerons ailleurs les féconds efforts
pour la propagation des bibliothèques populaires, ouvrit alors, pour
en doter nos établissements militaires, une souscription spéciale
qui produisit en quelques mois une somme de 102,000 francs. En même
temps se fondait à Paris, à l'instigation et sous la présidence de M.
le comte de Madre, une «Œuvre des bibliothèques des sous-officiers
et soldats», dont le zèle s'est étendu aux casernes et aux hôpitaux
militaires.
383. Les bibliothèques de la troupe, dites cercles-bibliothèques
lorsque la salle de réunion possède, outre les tables de lecture,
des tables réservées à des jeux autorisés qui sont également offerts
par l'Œuvre des bibliothèques, doivent toujours demeurer sous la
surveillance immédiate de l'autorité militaire. Aussi ne sont-elles
jamais situées en dehors des casernes ou des bâtiments militarisés. Des
locaux y sont consacrés partout où les ressources du casernement le
permettent, sans que cette affectation puisse restreindre le logement
des hommes ni entraîner pour l'État des dépenses de construction,
d'aménagement ou d'entretien; toutefois, les locaux ainsi occupés ne
peuvent plus être détournés de leur destination[507].
Le matériel, qui consiste en bancs pour les soldats, en chaises ou
tabourets pour les sous-officiers, en tables, armoires et poêles, est
fourni par le service du génie, qui en fait le récolement annuel[508].
Le chauffage et l'éclairage sont à la charge de l'administration[509].
384. L'Œuvre des bibliothèques, indépendamment des livres qu'elle
envoie, à titre de _prêt_, distribue gratuitement du papier à lettres,
des enveloppes, des porte-plumes, plumes et crayons. Elle facilite
par là aux soldats le moyen de correspondre avec leurs familles[510].
S'il y a lieu de réparer ou de renouveler les objets donnés par
l'Œuvre, le bibliothécaire, un sous-officier désigné à cet effet par
le colonel du régiment qui a pris la bibliothèque en charge, en écrit
directement au président[511]. Quoique les sociétés donatrices n'aient
pas à s'immiscer dans l'administration des bibliothèques de caserne,
le président et le secrétaire de l'Œuvre des bibliothèques sont admis
à les visiter et à prendre communication du registre-journal qui y est
tenu, pour s'informer de leurs besoins et des améliorations dont elles
sont susceptibles.
385. Cependant, par mesure d'ordre et afin de régulariser les dons,
les bibliothèques de caserne doivent adresser leurs demandes de livres
au ministre qui les transmet aux sociétés en mesure d'y satisfaire:
celles-ci, par l'intermédiaire du ministère, font parvenir les livres
aux établissements demandeurs.
Sont admis dans les bibliothèques de troupe, sans qu'il soit besoin
d'une approbation spéciale, les ouvrages portés sur:
1° Le catalogue officiel à consulter pour la formation de ces
bibliothèques;
2° Le catalogue des bibliothèques populaires et scolaires
publié par le ministère de l'instruction publique;
3° Le catalogue de la Société Franklin;
4° Les catalogues de l'Œuvre des bibliothèques des
sous-officiers et soldats, et, en général, tous les livres
nouveaux approuvés par les officiers généraux et par les chefs
de corps, qui sont juges de l'opportunité de les mettre à la
disposition de la troupe.
Les ouvrages envoyés par les sociétés, qui ne rentrent pas dans l'une
des catégories sus-énoncées et dont la distribution n'aurait pas été
autorisée, seraient signalés au ministre.
386. Les écritures, tenues par le sous-officier bibliothécaire,
consistent en un catalogue, un registre de prêt et un livre-journal où
il relate jour par jour ce qui s'est passé dans l'intérieur du cercle.
Le catalogue est établi sur les bases du _Catalogue à consulter_,
dressé par l'administration[512].
387. Les bibliothèques de caserne sont ouvertes, depuis le matin
jusqu'à dix heures du soir, aux militaires seuls, qui ne doivent
s'y présenter qu'en tenue réglementaire. Le prêt y est généralement
admis, mais beaucoup moins pratiqué que la lecture sur place.
Le bibliothécaire est chargé d'assurer, sous sa responsabilité
personnelle, la conservation du matériel et des livres, et de mettre
les dégradations au compte de leurs auteurs; il veille à maintenir la
discipline et le bon ordre. Lui-même est placé sous la surveillance du
capitaine directeur des écoles régimentaires[513].
388. Au-dessous de ces bibliothèques et cercles de caserne, il faut
citer les petites collections de livres des corps de garde, hôpitaux
et prisons militaires. Le règlement du service de santé prescrit
l'aménagement d'une salle de lecture pour les malades, dans les
hôpitaux militaires (art. 377)[514].
389. Toutes les bibliothèques militaires, de garnison, de caserne,
etc., sont annuellement visitées par les inspecteurs généraux en
tournée. Ils s'assurent de l'exécution des prescriptions officielles
et de l'emploi régulier des subventions accordées par l'État. Ils
signalent dans leurs rapports les bibliothèques les mieux établies
et les plus fréquentées, transmettent au ministre les propositions
de nature à améliorer l'organisation des réunions d'officiers et
des bibliothèques diverses, ou à en favoriser la création dans les
localités où elles n'existent pas encore. Dans ce cas, ils consignent
leurs observations sur un registre spécial ouvert à cet effet dans
chaque place[515].
NOTES
[490] On y pourrait joindre, par analogie, les bibliothèques,
moins importantes, du Dépôt central de l'artillerie et du Dépôt
des fortifications.
[491] L'ancien catalogue, imprimé en 1860, ne formait que 2 vol.
in-8°.
La classification comporte huit grandes divisions, savoir:
A. Sciences, art et histoire militaires;--B. Marine;
--C. Sciences;--D. Sciences historiques et géographiques;
--E. Sciences philosophiques, législatives et politiques;
--F. Sciences économiques; Administration; Travaux publics;
Statistique;--G. Beaux-Arts; Arts et Métiers;--H. Littérature
et linguistique;--Des sous-lettres sont affectées aux
subdivisions de ces matières.
[492] Art. 11, 80, 96 et suiv.
[493] Il y faut joindre plusieurs bibliothèques installées dans
des villes qui, sans posséder d'école, ont cependant un dépôt
d'artillerie (les directions de Lyon et d'Alger, et la poudrerie
du Bouchet).
[494] Un crédit de 103,000 francs est inscrit au budget de la
guerre (ch. 27, § 5), en vue de ces achats, des abonnements, des
reliures, et de l'acquisition des instruments de physique.
[495] Elle compte environ 9,000 volumes, mais s'accroît peu, car
elle n'a d'autre budget qu'un crédit de 600 francs destiné à la
reliure des journaux de médecine ou de sciences qu'elle reçoit en
nombre considérable et qui forment la partie la plus intéressante
de ses collections.
[496] Règl. sur le service de santé, du 27 décembre 1883, art.
456 et suiv.
[497] Instr. pour les inspect. génér. du serv. de santé, du 4 mai
1883, art. 37.--Cf. Instr. du 26 mars 1884, art. 65.
Le classement de ces bibliothèques comporta huit divisions:
A. Anatomie et physiologie;--B. Médecine;--C. Chirurgie
et médecine opératoire--D. Pharmacie, matière médicale,
histoire naturelle;--E. Sciences physiques et mathématiques,
chimie, astronomie;--F. Dictionnaires, journaux, recueils
de mémoires, publications périodiques;--G. Philosophie,
littérature, histoire, géographie, voyages;--H. Art militaire,
administration, statistique médicale, médecine vétérinaire.
[498] Instr. provis. sur l'organis. des biblioth. de garnis., du
1er juin 1872, art. 2.
[499] Elles sont rattachées au 3me bureau du Dépôt de la guerre.
[500] L'allocation pour frais d'établissement, prélevée sur le
crédit de 115,000 francs indiqué plus haut, est de 500 ou de
250 francs, selon la classe; les allocations annuelles pour
l'entretien, la reliure, etc., également fournies en espèces,
sont de 180 ou 240 francs.
[501] De 15, de 10 et de 5 francs par mois.
[502] _Cadre de classement._
{ I. Science et art militaires.--Généralités,
{ tactique, stratégie, constitution des
{ armées, traités des armes spéciales,
A. _Sciences, art { administration, législation, règlements.
et histoire { II. Histoire militaire.--Histoire militaire,
militaires_ { biographies militaires, mémoires,
{ encyclopédies militaires, annuaires,
{ revues et journaux militaires.
{ III. Marine.
{ I. Mathématiques pures.
B. _Sciences { II. Mathématiques appliquées.--Astronomie,
mathématiques, { géodésie, topographie, annuaires.
physiques, { III. Sciences physiques, naturelles, médicales.
naturelles, { --Physique, chimie, histoire naturelle,
médicales_ { hygiène médicale, hygiène vétérinaire.
C. _Sciences { I. Sciences historiques.
historiques et { II. Sciences géographiques.--Géographie et
géographiques_ { voyages.
{ I. Philosophie et politique.--Philosophie,
D. _Sciences { morale, religion.
philosophiques, { II. Sciences économiques.--Statistique,
politiques et { commerce, finances, travaux publics,
économiques_ { industrie, télégraphie.
E. _Littérature { I. Littérature et beaux-arts
et { (revues littéraires)
Beaux-Arts_ { II. Dictionnaires et encyclopédies.
{ I. Cartes topographiques.
F. _Cartes et Atlas_ { II. Cartes générales.
{ III. Atlas géographiques et cosmographiques.
Chaque ouvrage a, dans sa subdivision, son numéro d'ordre;
les cotes inscrites sur la première page des volumes et sur
l'étiquette collée au dos sont ainsi conçues: (A. I/25), (C. II/13),
etc.
Les ouvrages en langues étrangères, d'ailleurs peu nombreux, sont
classés dans la division à laquelle ils correspondent.
[503] Voir n° 381.
[504] Les allocations pour chauffage et éclairage ont été
réduites par la circulaire ministérielle du 21 décembre 1884.
[505] Les présidents des commissions locales des bibliothèques de
garnison et des réunions d'officiers adressent, tous les trois
mois, au ministre de la guerre un rapport sur la situation des
bibliothèques: les rapports du 2e trimestre de 1885, que vous
avons pu consulter au nombre de 74, accusent une moyenne de 2,125
volumes et de 539 prêts par bibliothèque durant ce trimestre.
Les bibliothèques des garnisons d'Alger, Constantine, Lille,
Marseille, Perpignan, Lyon et Versailles ont plus de 5,500
volumes; celle de Rouen atteint 8,604. Les moins riches, celles
de Guéret et de Saint-Étienne n'en ont que 293 et 391. Celle de
Paris, que nous n'avons pas fait entrer dans l'établissement
de la moyenne, dépasse 20,000 volumes. Quant aux prêts, le
nombre en est sensiblement plus élevé pendant les trimestres
d'hiver. Diverses causes de moins grande fréquentation, telles
que l'éloignement du local, l'exiguïté des salles, le défaut de
livres nouveaux, concourent à modifier le rapport du nombre des
lecteurs avec l'importance des bibliothèques.
[506] Le ministre leur accorde du moins, à l'occasion, certaines
facilités. C'est ainsi qu'il a décidé, le 7 juin 1877, que les
feuilles des cartes de France à 1/80,000 et à 1/320,000 (report
sur pierre), exécutées par les soins du Dépôt de la guerre, leur
seraient livrées à moitié prix, ainsi qu'aux établissements
militaires d'instruction (_Journ. milit._, 1877, I, 511).--Il a
décidé en outre que les frais de cartonnage des livres fournis
brochés seraient imputés sur les fonds du budget des écoles
régimentaires (Déc. min. du 5 juillet 1882).
[507] Instr. du 18 janvier 1875, art. 7-10.--Cf. Circ. min. du 19
février 1874.
[508] Déc. min. de la guerre, du 30 août 1884.
[509] Les corps de troupe affectent une ou deux lampes de leurs
écoles régimentaires aux bibliothèques de caserne, en dehors
des heures des cours. Les frais d'entretien et de remplacement
de ces lampes sont compris dans les frais alloués pour les
dépenses annuelles d'enseignement, mais la fourniture du liquide
nécessaire et le combustible pour le chauffage sont supportés par
le chap. 6 (3e part., art. 2, § 4).--Ces lampes à pétrole brûlent
0,05 cent. par heure, soit en trois heures, les bibliothèques
fermant à dix heures du soir, O,15 cent. par jour et par lampe.
Pour le chauffage, sauf les cas exceptionnels sur lesquels le
ministre se réserve de statuer, il n'est perçu qu'un tiers de
ration collective par journée d'occupation et par foyer, pendant
la durée ordinaire du chauffage des chambres. (Déc. min. du 25
juillet 1876; _Journ. mil._, 1876, II, p. 20).
[510] Une lettre du président, du 3 juin 1884, évalue à 420,000
le nombre des feuilles de papier et d'enveloppes délivrées à
ce jour par l'Œuvre qui en a même parfois envoyé, en Afrique,
aux troupes isolées dans des forts et, depuis, au corps
expéditionnaire du Tonkin.
[511] L'Œuvre fait déposer au ministère qui se charge de
l'expédition, aux frais de l'État, les objets à destination
des cercles-bibliothèques. L'officier de casernement, après
réception, les prend en charge sur un état distinct de celui
consacré aux fournitures faites par l'intendance ou le génie
et, en cas de suppression du cercle, ces objets font retour à
l'Œuvre. A chaque changement de régiment, ils font l'objet d'un
récolement et d'une reprise en charge par le nouvel officier de
casernement.--La valeur des jeux concédés n'est pas inférieure à
300 ou 400 francs par cercle.
[512] Il comprend vingt-cinq séries:
A. Abécédaires, lecture, écriture, etc.; grammaires, étude de
la langue française, dictionnaires.
B. Morale, religion, philosophie.
C. Histoire de France.
D. Histoire générale ancienne et moderne.
E. Mélanges historiques.
F. Biographies.
G. Atlas, cartes murales.
H. Géographie de la France.
I. Géographie générale.
J. Cosmographie et descriptions partielles et générales du
globe.
K. Voyages.
L. Arithmétique.
M. Géométrie, algèbre.
N. Mathématiques appliquées, lever des plans, mécanique,
architecture, dessin linéaire.
O. Physique et chimie.
P. Histoire naturelle, botanique, géologie.
Q. Sciences médicales, hygiène, art vétérinaire.
R. Statistique, commerce, agriculture, industrie, arts et
métiers.
S. Lectures littéraires et morceaux choisis, romans
scientifiques, romans divers anciens et modernes.
T. Classiques français.
U. Classiques étrangers anciens et modernes.
V. Langues étrangères, grammaires, dictionnaires, dialogues.
W. Encyclopédies.
X. Tableaux synoptiques, modèles, instruments.
Y. Science, art et histoire militaires.
[513] Règl. du 18 avril 1875, pour le service des écoles
régimentaires, art. 4. Cf. Déc. 28 décembre 1883, art. 167.--Pour
les détails de l'organisation et du fonctionnement intérieur
d'une de ces bibliothèques, nous ne pouvons que renvoyer à un
excellent rapport de M. le capitaine Raz sur la tenue des salles
de lecture des canonniers du 30e régiment d'artillerie. Il a été
publié dans le _Journal des bibliothèques populaires_, (janvier
1883).
[514] L'Œuvre des cercles-bibliothèques a doté plus de 800 corps
de garde de France et d'Algérie, les 80 hôpitaux militaires et
25 hôpitaux mixtes de caisses-bibliothèques, petits meubles à
deux rayons, fermant à clef, pouvant s'appliquer aux murs, et
contenant de 30 à 100 volumes et quelques cartes géographiques.
Voir la _Note explicative_ de M. le comte de Madre, p. 6,
10 et suiv.--De petites bibliothèques du même genre avaient
été installées dans les postes du ministère de l'instruction
publique, en 1855, et du ministère de la guerre, en 1866 (_Bull.
du min. I. P._, 1865, II, p. 650; 1866, I, p. 455).--Dans les
hôpitaux militaires, le comptable tient, pour les ouvrages
destinés aux malades, un carnet sur lequel il inscrit le nom,
la salle, le lit du détenteur qui l'émarge, ainsi que les dates
de la délivrance et de la réintégration du volume (Règl. du
27 décembre 1883, art. 161).--Le service des bibliothèques
des prisons militaires fonctionne comme celui des autres
établissements pénitentiaires. (Voir plus loin, n{os} 418 et
suiv.)
[515] Instr. pour les Inspect. génér. des corps de troupe (disp.
comm. à toutes armes), du 17 mars 1884, art. 38; et instr. du 16
mars 1885, art. 32.