«Du sommet de Byrsa, l'oeil embrasse les ruines de Carthage qui sont
plus nombreuses qu'on ne le pense généralement: elles ressemblent à
celles de Sparte, n'ayant rien de bien conservé, mais occupant un
espace considérable. Je les vis au mois de février; les figuiers, les
oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles; de
grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure
parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin, je promenais
mes regards sur l'isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines,
sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes
azurées; je découvrais des forêts, des vaisseaux, des aqueducs, des
villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons
blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et
ressemblant à des nuages, volaient au-dessus de ma tête. Environné des
plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à
Sophonisbe, à la noble épouse d'Asdrubal; je contemplais les vastes
plaines où sont ensevelies les légions d'Annibal, de Scipion et de
César; mes yeux voulaient {p.528} reconnaître l'emplacement du palais
d'Utique. Hélas! les débris du palais de Tibère existent encore à
Caprée, et l'on cherche en vain à Utique la place de la maison de
Caton! Enfin, les terribles Vandales, les légers Maures, passaient
tour à tour devant ma mémoire, qui m'offrait, pour dernier tableau,
saint Louis expirant sur les ruines de Carthage.»
Julien achève comme moi de prendre sa dernière vue de l'Afrique à
Carthage.