«Le 7 et le 8 nous nous sommes promenés dans les ruines de Carthage où
il se trouve encore quelques fondations à rase terre, qui prouvent la
solidité des monuments de l'antiquité. Il y a aussi comme les
distributions de bains qui sont submergés par la mer. Il existe encore
de très belles citernes; on en voyait d'autres qui étaient comblées.
Le peu d'habitants qui occupent ces contrées cultivent les terres qui
leur sont nécessaires. Ils ramassent différents marbres et pierres,
ainsi que des médailles qu'ils vendent aux voyageurs comme antiques:
Monsieur en a acheté pour rapporter en France.»
Julien raconte brièvement notre traversée de Tunis à la baie de
Gibraltar; d'Algésiras, il arrive promptement à Cadix, et de Cadix à
Grenade. Indifférent à _Blanca_[409], il remarque seulement que
_l'Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d'une
hauteur {p.529} immense_. Mon _Itinéraire_ n'entre pas dans beaucoup
plus de détails sur Grenade; je me contente de dire:
«L'Alhambra me parut digne d'être remarqué, même après les temples de
Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse et ressemble beaucoup à
celle de Sparte: on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.»
[Note 409: L'héroïne du _Dernier des
Abencerages_.--Voir l'_Appendice_ nº XI: _La
comtesse de Noailles_.]
C'est dans _le Dernier des Abencerages_[410] que j'ai décrit
l'Alhambra. L'Alhambra, le Généralife, le Monte-Santo se sont gravés
dans ma tête comme ces paysages fantastiques que, souvent à l'aube du
jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l'aurore. Je me
sens encore assez de nature pour peindre la Vega; mais je n'oserais le
tenter, de peur de l'_archevêque de Grenade_. Pendant mon séjour dans
la ville des sultanes, un guitariste, chassé par un tremblement de
terre d'un village que je venais de traverser, s'était donné à moi.
Sourd comme un pot, il me suivait partout: quand je m'asseyais sur une
ruine dans le palais des Maures, il chantait debout à mes côtés, en
s'accompagnant de sa guitare. L'harmonieux mendiant n'aurait peut-être
pas composé la symphonie de _la Création_, mais sa poitrine brunie se
montrait à travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand
besoin d'écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning:
«Vénérable Éléonore, ma très chère amie, je voudrais bien être assez
heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous.»
[Note 410: Cette Nouvelle composée sous l'Empire, a
paru pour la première fois en 1827, dans le tome
XVI de la première édition des _OEuvres complètes_,
sous le titre: _Les Aventures du dernier
Abencerage_.]
{p.530} Je traversai d'un bout à l'autre cette Espagne où, seize
années plus tard, le ciel me réservait un grand rôle, en contribuant à
étouffer l'anarchie chez un noble peuple et à délivrer un Bourbon:
l'honneur de nos armes fut rétabli, et j'aurais sauvé la légitimité,
si la légitimité avait pu comprendre les conditions de sa durée.
Julien ne me lâche pas qu'il ne m'ait ramené sur la place Louis XV, le
5 juin 1807, à trois heures après midi. De Grenade, il me conduit à
Aranjuez, à Madrid, à l'Escurial, d'où il saute à Bayonne.
«Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau,
Tarbes, Baréges et Bordeaux, où nous sommes arrivés le 18, très
fatigués, avec chacun un mouvement de fièvre. Nous en sommes repartis
le 19, et nous avons passé à Angoulême et à Tours, et nous sommes
arrivés le 28 à Blois où nous avons couché. Le 31, nous avons continué
notre route jusqu'à Orléans, et ensuite nous avons fait notre dernier
coucher à Augerville[411].»
[Note 411: Augerville-la-Rivière, canton de
Puiseaux, arrondissement de Pithiviers (Loiret);
célèbre par son château, que le roi Charles VII
avait donné à Jacques Coeur, et qui devint en 1825
la propriété de Berryer.]
J'étais là, à une poste d'un château[412] dont mon long voyage ne
m'avait point fait oublier les habitants. Mais les jardins d'Armide,
où étaient-ils? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, j'ai
aperçu du {p.531} grand chemin la colonne de Méréville[413]; ainsi
que la colonne de Pompée, elle m'annonçait le désert: comme mes
fortunes de mer, tout a changé.
[Note 412: Le château de Malesherbes, situé à six
kilomètres d'Augerville. Il appartenait à Louis de
Chateaubriand, le neveu du grand écrivain. Il est
aujourd'hui la propriété de Mme la marquise de
Beaufort, née de Chateaubriand.]
[Note 413: Il a été parlé plus haut, page 468, note
4, du château de Méréville. Je lis dans une
description de Méréville et de son parc, faite en
1819: «Sur un des points les plus élevés du parc
est une colonne dont la hauteur égale celle de la
place Vendôme. Du sommet de cette colonne, la vue
embrasse tout l'ensemble du parc et une campagne
magnifique dont l'horizon s'étend à vingt lieues.»]
J'arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi: j'avais
devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que
j'écrivais, je les parcours, comme on regarde de méchants dessins qui
représentent des lieux qu'on a visités. Ces billets datés de Modon,
d'Athènes, de Zéa, de Smyrne et de Constantinople, de Jaffa, de
Jérusalem, d'Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos;
ces lignes tracées sur toutes sortes de papier, avec toutes sortes
d'encre, apportées par tous les vents, m'intéressent. Il n'y a pas
jusqu'à mes firmans que je ne me plaise à dérouler: j'en touche avec
plaisir le vélin, j'en suis l'élégante calligraphie et je m'ébahis à
la pompe du style. J'étais donc un bien grand personnage! Nous sommes
de bien pauvres diables, avec nos lettres et nos passe-ports à
quarante sous, auprès de ces seigneurs du turban!
Osman Séïd, pacha de Morée, adresse ainsi à qui de droit mon firman
pour Athènes:
«Hommes de loi des bourgs de Misitra (Sparte) et d'Argos, cadis,
nadirs, effendis, de qui puisse la sagesse s'augmenter encore; honneur
de vos pairs et de nos grands, vaïvodes, et vous par qui voit {p.532}
votre maître, qui le remplacez dans chacune de vos juridictions, gens
en place et gens d'affaires, dont le crédit ne peut que croître;
«Nous vous mandons qu'entre les nobles de France, un noble
(particulièrement) de Paris, muni de cet ordre, accompagné d'un
janissaire armé et d'un domestique pour son escorte, a sollicité la
permission et expliqué son intention de passer par quelques-uns des
lieux et positions qui sont de vos juridictions, afin de se rendre à
Athènes, qui est un isthme hors de là, séparé de vos juridictions.
«Voilà donc, effendis, vaïvodes et tous autres désignés ci-dessus,
quand le susdit personnage arrivera aux lieux de vos juridictions,
vous aurez le plus grand soin qu'on s'acquitte envers lui des égards
et de tous les détails dont l'amitié fait une loi, etc., etc.
«An 1221 de l'hégire.»
Mon passe-port de Constantinople pour Jérusalem porte:
«Au tribunal sublime de Sa Grandeur le kadi de Kouds (Jérusalem),
Schérif très excellent effendi:
«Très excellent effendi, que Votre Grandeur placée sur son tribunal
auguste agrée nos bénédictions sincères et nos salutations
affectueuses.
«Nous vous mandons qu'un personnage noble, de la cour de France, nommé
François-Auguste de Chateaubriand, se rend en ce moment vers vous,
pour accomplir le _saint_ pèlerinage (des chrétiens).»
Protégerions-nous de la sorte le voyageur inconnu près des maires et
des gendarmes qui visitent son passe-port? On peut lire également dans
ces firmans les révolutions des peuples: combien de _laissez-passer_
{p.533} a-t-il fallu que Dieu donnât aux empires, pour qu'un esclave
tartare imposât des ordres à un vaïvode de Misitra, c'est-à-dire à un
magistrat de Sparte; pour qu'un musulman recommandât un chrétien au
cadi de Kouds, c'est-à-dire de Jérusalem!
L'_Itinéraire_ est entré dans les éléments qui composent ma vie. Quand
je partis en 1806, un pèlerinage à Jérusalem paraissait une grande
entreprise. Ores que la foule m'a suivi et que tout le monde est en
diligence, le merveilleux s'est évanoui; il ne m'est guère resté en
propre que Tunis: on s'est moins dirigé de ce côté, et l'on convient
que j'ai désigné la véritable situation des ports de Carthage. Cette
honorable lettre le prouve:
«Monsieur le vicomte, je viens de recevoir un plan du sol et des
ruines de Carthage, donnant les contours exacts et les reliefs du
terrain; il a été levé trigonométriquement sur une base de 1,500
mètres, il s'appuie sur des observations barométriques faites avec des
baromètres correspondants. C'est un travail de dix ans de précision et
de patience; il confirme vos opinions sur la position des ports de
Byrsa.
«J'ai repris, avec ce plan exact, tous les textes anciens, et j'ai
déterminé, je crois, l'enceinte extérieure et les autres parties du
Cothon, de Byrsa et de Mégara, etc., etc. Je vous rends la justice qui
vous est due à tant de titres.
«Si vous ne craignez pas de me voir fondre sur votre génie avec ma
trigonométrie et ma lourde érudition, je serai chez vous au premier
signe de votre part. Si nous vous suivons, mon père et moi, {p.534}
dans la littérature, _longissimo intervallo_, au moins nous aurons
tâché de vous imiter par la noble indépendance dont vous donnez à la
France un si beau modèle.
«J'ai l'honneur d'être, et je m'en vante, votre franc admirateur.
«Dureau de La Malle[414].»
[Note 414: Adolphe-Jules-César-Auguste _Dureau de
La Malle_ (1777-1857), membre de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres. Il a écrit de
savants mémoires d'histoire et d'archéologie. Son
principal ouvrage est l'_Économie politique des
Romains_ (1840, 2 vol. in-8{o}).]
Une pareille rectification des lieux aurait suffi autrefois pour me
faire donner un nom en géographie. Dorénavant, si j'avais encore la
manie de faire parler de moi, je ne sais où je pourrais courir afin
d'attirer l'attention du public: peut-être reprendrais-je mon ancien
projet de la découverte du passage au pôle nord; peut-être
remonterais-je le Gange. Là, je verrais la longue ligne noire et
droite des bois qui défendent l'accès de l'Himalaya; lorsque, parvenu
au col qui attache les deux principaux sommets du mont Ganghour, je
découvrirais l'amphithéâtre incommensurable des neiges éternelles;
lorsque je demanderais à mes guides, comme Heber, l'évêque anglican de
Calcutta[415], le nom des autres montagnes de l'est, ils me
répondraient qu'elles bordent l'empire chinois. À la bonne heure! mais
revenir des Pyramides, c'est comme {p.535} si vous reveniez de
Montlhéry. À ce propos, je me souviens qu'un pieux antiquaire des
environs de Saint-Denis en France m'a écrit pour me demander si
Pontoise ne ressemblait pas à Jérusalem.
[Note 415: Reginald _Heber_ (1783-1826). Né à
Malpas (Cheshire), il devint en 1822 évêque de
Calcutta. Il avait publié, en 1819, un petit volume
de _Poèmes religieux_. Après sa mort, sa femme,
Amélie Heber, fit paraître son _Récit de voyage à
travers les provinces supérieures de l'Inde, de
Calcutta à Bombay_ (trois volumes in-8{o}).]
La page qui termine l'_Itinéraire_ semble être écrite en ce moment
même, tant elle reproduit mes sentiments actuels.
«Il y a vingt ans, disais-je, que je me consacre à l'étude au milieu
de tous les hasards et de tous les chagrins; _diversa exsilia et
desertas quoerere terras_: un grand nombre des feuilles de mes livres
ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots;
j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de
quelques instants mon existence... Si le ciel m'accorde un repos que
je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma
patrie; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à
mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les
premiers. Je ne suis plus jeune, je n'ai plus l'amour du bruit; je
sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est
secret, ne nous attirent au dehors que des orages. Dans tous les cas,
j'ai assez écrit si mon nom doit vivre; beaucoup trop s'il doit
mourir.»
Il est possible que mon _Itinéraire_ demeure comme un manuel à l'usage
des Juifs errants de ma sorte: j'ai marqué scrupuleusement les étapes
et tracé une carte routière. Tous les voyageurs à Jérusalem m'ont
écrit pour me féliciter et me remercier de mon exactitude; j'en
citerai un témoignage:
«Monsieur, vous m'avez fait l'honneur, il y a quelques {p.536}
semaines, de me recevoir chez vous, ainsi que mon ami M. de
Saint-Laumer; en vous apportant une lettre d'Abou-Gosch, nous venions
vous dire combien on trouvait de nouveaux mérites à votre _Itinéraire_
en le lisant sur les lieux, et comme on appréciait jusqu'à son titre
même, tout humble et tout modeste que vous l'ayez choisi, en le voyant
justifié à chaque pas par l'exactitude scrupuleuse des descriptions,
fidèles encore aujourd'hui, sauf quelques ruines de plus ou de moins,
seul changement de ces contrées, etc.
«Jules FOLENTLOT.»
Rue Caumartin, nº 23.
Mon exactitude tient à mon bon sens vulgaire; je suis de la race des
Celtes et des tortues, race pédestre; non du sang des Tartares et des
oiseaux, races pourvues de chevaux et d'ailes. La religion, il est
vrai, me ravit quelquefois dans ses bras; mais quand elle me remet à
terre, je chemine, appuyé sur mon bâton, me reposant aux bornes pour
déjeuner de mon olive et de mon pain bis. _Si je suis moult allé en
bois, comme font volontiers les François_, je n'ai, cependant, jamais
aimé le changement pour le changement; la route m'ennuie: j'aime
seulement le voyage à cause de l'indépendance qu'il me donne, comme
j'incline vers la campagne, non pour la campagne mais pour la
solitude. «Tout ciel m'est un,» dit Montaigne, «vivons entre les
nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus.»
Il me reste aussi de ces pays d'Orient quelques autres lettres
parvenues à leur adresse plusieurs mois après leur date. Des Pères de
la Terre sainte, des {p.537} consuls et des familles, me supposant
devenu puissant sous la Restauration, ont réclamé, auprès de moi, les
droits de l'hospitalité: de loin, on se trompe et l'on croit ce qui
semble juste. M. Gaspari m'écrivit, en 1816, pour solliciter ma
protection en faveur de son fils; sa lettre est adressée: _À monsieur
le vicomte de Chateaubriand, grand maître de l'Université royale, à
Paris_.
M. Caffe, ne perdant pas de vue ce qui se passe autour de lui, et
m'apprenant des nouvelles de son univers, me mande d'Alexandrie:
«Depuis votre départ, le pays n'est pas amélioré, quoique la
tranquillité règne. Quoique le chef n'ait rien à craindre de la part
des Mameluks, toujours réfugiés dans la Haute-Égypte, il faut pourtant
qu'il se tienne en garde. Abd-el-Ouald fait toujours des siennes à la
Mecque. Le canal de Manouf vient d'être fermé; Méhémet-Ali sera
mémorable en Égypte pour avoir exécuté ce projet, etc.»
Le 12 août 1816, M. Pangalo fils m'écrivait de Zéa:
«Monseigneur,
«Votre _Itinéraire de Paris à Jérusalem_ est parvenu à Zéa, et j'ai
lu, au milieu de notre famille, ce que Votre Excellence veut bien y
dire d'obligeant pour elle. Votre séjour parmi nous a été si court,
que nous ne méritons pas, à beaucoup près, les éloges que Votre
Excellence a faits de notre hospitalité, et de la manière trop
familière avec laquelle nous vous avons reçu. Nous venons d'apprendre
aussi, avec la plus grande satisfaction, que Votre Excellence se
{p.538} trouve replacée par les derniers événements, et qu'elle
occupe un rang dû à son mérite autant qu'à sa naissance. Nous l'en
félicitons, et nous espérons qu'au faîte des grandeurs, monsieur le
comte de Chateaubriand voudra bien se ressouvenir de Zéa, de la
nombreuse famille du vieux Pangalo, son hôte, de cette famille dans
laquelle le Consulat de France existe depuis le glorieux règne de
Louis le Grand, qui a signé le brevet de notre aïeul. Ce vieillard, si
souffrant, n'est plus; j'ai perdu mon père; je me trouve, avec une
fortune très médiocre, chargé de toute la famille; j'ai ma mère, six
soeurs à marier, et plusieurs veuves à ma charge avec leurs enfants.
J'ai recours aux bontés de Votre Excellence: je la prie de venir au
secours de notre famille, en obtenant que le vice-consulat de Zéa, qui
est très nécessaire pour la relâche fréquente des bâtiments du roi,
ait des appointements comme les autres vice-consulats; que d'agent,
que je suis, sans appointement, je sois vice-consul, avec le
traitement attaché à ce grade. Je crois que Votre Excellence
obtiendrait facilement cette demande en faveur des longs services de
mes aïeux, si elle daignait s'en occuper, et qu'elle excusera la
familiarité importune de vos hôtes de Zéa, qui espèrent en vos bontés.
«Je suis avec le plus profond respect,
«Monseigneur,
«De Votre Excellence
«Le très humble et très obéissant serviteur,
«M.-G. Pangalo.»
Zéa, le 3 août 1816.
{p.539} Toutes les fois qu'un peu de gaieté me vient sur les lèvres,
j'en suis puni comme d'une faute. Cette lettre me fait sentir un
remords en relisant un passage (atténué, il est vrai, par des
expressions reconnaissantes) sur l'hospitalité de nos consuls dans le
Levant: «Mesdemoiselles Pangalo, dis-je dans l'_Itinéraire_, chantent
en grec:
Ah! vous dirai-je, maman?
«M. Pangalo poussait des cris, les coqs s'égosillaient, et les
souvenirs d'Iulis, d'Aristée, de Simonide étaient complètement
effacés.»
Les demandes de protection tombaient presque toujours au milieu de mes
discrédits et de mes misères. Au commencement même de la Restauration,
le 11 octobre 1814, je reçus cette autre lettre datée de Paris:
«Monsieur l'ambassadeur,
«Mademoiselle Dupont, des îles Saint-Pierre et Miquelon, qui a eu
l'honneur de vous voir dans ces îles, désirerait obtenir de Votre
Excellence un moment d'audience. Comme elle sait que vous habitez la
campagne, elle vous prie de lui faire savoir le jour où vous viendrez
à Paris et où vous pourrez lui accorder cette audience.
«J'ai l'honneur d'être, etc.
«Dupont.»
Je ne me souvenais plus de cette demoiselle de l'époque de mon voyage
sur l'Océan, tant la mémoire est {p.540} ingrate! Cependant, j'avais
gardé un souvenir parfait de la fille inconnue qui s'assit auprès de
moi dans la triste Cyclade glacée:
«Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne,
elle avait les jambes nues quoiqu'il fît froid, et marchait parmi la
rosée.» etc.
Des circonstances indépendantes de ma volonté m'empêchèrent de voir
mademoiselle Dupont. Si, par hasard, c'était la fiancée de Guillaumy,
quel effet un quart de siècle avait-il produit sur elle? Avait-elle
été atteinte de l'hiver de Terre Neuve, ou conservait-elle le
printemps des fèves en fleurs, abritées dans le fossé du fort
Saint-Pierre?
À la tête d'une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM.
Collombet et Grégoire[416] ont voulu trouver dans leur notice, entre
ce saint et moi, à propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je
me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait
la peinture de ses combats intérieurs: je n'aurais pas rencontré les
expressions de génie de l'habitant de la grotte de Bethléem; tout au
plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron en France et
mon hôtelier au Saint-Sépulcre, ces deux cantiques en italien de
l'époque qui précède l'italien de Dante:
In foco l'amor mi mise,
In foco l'amor mi mise.
[Note 416: _Lettres de Saint Jérôme_, traduites en
français par F. Z. Collombet et J.-F. Grégoire,
cinq volumes in-8{o}.]
J'aime à recevoir des lettres d'outre-mer; ces lettres semblent
m'apporter quelque murmure des vents, {p.541} quelque rayon des
soleils, quelque émanation des destinées diverses que séparent les
flots et que lient les souvenirs de l'hospitalité.
Voudrais-je revoir ces contrées lointaines? Une ou deux, peut-être. Le
ciel de l'Attique a produit en moi un enchantement qui ne s'efface
point; mon imagination est encore parfumée des myrtes du temple de la
_Vénus au jardin_ et de l'iris du Céphise.
Fénelon, au moment de partir pour la Grèce, écrivait à Bossuet la
lettre qu'on va lire[417]. L'auteur futur de _Télémaque_ s'y révèle
avec l'ardeur du missionnaire et du poète:
«Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu'ici mon retour à
Paris; mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s'en faut que je ne
vole. À la vue de ce voyage, j'en médite un plus grand. La Grèce
entière s'ouvre à moi, le sultan effrayé recule; déjà le Péloponèse
respire en liberté, et l'Église de Corinthe va refleurir; la voix de
l'apôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces
beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec
les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je cherche
cet aréopage, où saint Paul {p.542} annonça aux sages du monde le
Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne
pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République.
Je monte au sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et
je goûte les délices du Tempé.
«Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses
sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la
religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme
leur patrie?
. . . . . . . . . . Arva, beata
Petamus arva divites et insulas.
«Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du
disciple bien-aimé; ô heureuse Pathmos, j'irai baiser sur la terre les
pas de l'Apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts. Là, je me
sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète, qui a voulu
développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant,
qui, loin de précipiter l'Église comme Babylone, enchaîne le dragon et
la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et
l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour
après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur
et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs, et revêtue d'une
nouvelle gloire; enfin les enfants d'Abraham épars sur toute la terre,
et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des
quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ {p.543} qu'ils
ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà
assez, Monseigneur, et vous serez bien aise d'apprendre que c'est ma
dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous
importuneront peut-être. Pardonnez-les à ma passion de vous entretenir
de loin, en attendant que je puisse le faire de près.
«Fr. de Fénelon.
[Note 417: Fénelon songeait aux Missions du Levant,
au moment où il fut ordonné prêtre, vers 1675. Sa
lettre, qui porte simplement comme date: Sarlat, 9
octobre, a dû être écrite entre 1675 et 1678,
époque où il fut chargé des Nouvelles Catholiques.
Le cardinal de Bausset (_Histoire de Fénelon_,
Livre I, nº 15) conjecture qu'elle fut adressée à
Bossuet; mais «le titre, ajouté par une main
étrangère sur l'original, donne lieu de penser
qu'elle fut écrite au duc de Beauvilliers, avec qui
Fénelon se lia de très bonne heure, par les soins
de M. Tronson, leur commun directeur». (_OEuvres de
Fénelon_, Édition Lefort, tome VII, p. 491.)]
C'était là le vrai nouvel Homère, seul digne de chanter la Grèce et
d'en raconter la beauté au nouveau Chrysostome.
* * * * *
Je n'ai devant les yeux, des sites de la Syrie, de l'Égypte et de la
terre punique, que les endroits en rapport avec ma nature solitaire;
ils me plaisaient indépendamment de l'antiquité, de l'art et de
l'histoire. Les Pyramides me frappaient moins par leur grandeur que
par le désert contre lequel elles étaient appliquées; la colonne de
Dioclétien arrêtait moins mes regards que les festons de la mer le
long des sables de la Libye. À l'embouchure pélusiaque du Nil, je
n'aurais pas désiré un monument pour me rappeler cette scène peinte
par Plutarque:
«L'affranchi chercha au long de la grève où il trouva quelque
demeurant du vieil bateau de pêcheur, suffisant pour brusler un pauvre
corps nu et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et
assembloit, il survint un Romain, homme d'âge qui, en ses jeunes ans,
avoit été à la guerre sous Pompée. Ah! lui dit le Romain, tu n'auras
pas tout seul cet honneur et te prie, {p.544} veuille-moi recevoir
pour compagnon en une si sainte et si dévote rencontre, afin que je
n'aie point occasion de me plaindre en tout, ayant, en récompense de
plusieurs maux que j'ai endurés, rencontré au moins cette bonne
aventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le
plus grand capitaine des Romains.»
Le rival de César n'a plus de tombeau près de la Libye, et une jeune
esclave _libyenne_ a reçu de la main d'une _Pompée_ une sépulture non
loin de cette Rome, d'où le grand Pompée était banni. À ces jeux de la
fortune, on conçoit comment les chrétiens s'allaient cacher dans la
Thébaïde:
«Née en Libye, ensevelie à la fleur de mes ans sous la poussière
ausonienne, je repose près de Rome le long de ce rivage sablonneux.
L'illustre Pompée, qui m'avait élevée avec une tendresse de mère, a
pleuré ma mort et m'a déposée dans un tombeau qui m'égale, moi pauvre
esclave, aux Romains libres. Les feux de mon bûcher ont prévenu ceux
de l'hymen. Le flambeau de Proserpine a trompé nos espérances.»
(_Anthologie_.)
Les vents ont dispersé les personnages de l'Europe, de l'Asie, de
l'Afrique, au milieu desquels j'ai paru, et dont je viens de vous
parler: l'un est tombé de l'Acropolis d'Athènes, l'autre du rivage de
Chio; celui-ci s'est précipité de la montagne de Sion, celui-là ne
sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux
aussi ont changé: de même qu'en Amérique s'élèvent des villes où j'ai
vu des forêts, de même un empire se forme dans ces arènes de l'Égypte,
où mes regards n'avaient rencontré que des {p.545} _horizons nus et
ronds comme la bosse d'un bouclier_, disent les poésies arabes, _et
des loups si maigres que leurs mâchoires sont comme un bâton fendu_.
La Grèce a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant
sous la garde d'un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale
ou n'a-t-elle fait que changer de joug?
Je suis en quelque façon le dernier visiteur de l'empire turc dans ses
vieilles moeurs. Les révolutions, qui partout ont immédiatement
précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie,
l'Égypte. Un nouvel Orient va-t-il se former? qu'en sortira-t-il?
Recevrons-nous le châtiment mérité d'avoir appris l'art moderne des
armes à des peuples dont l'état social est fondé sur l'esclavage et la
polygamie? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous
amené la barbarie dans l'intérieur de la chrétienté? Que
résultera-t-il des nouveaux intérêts, des nouvelles relations
politiques, de la création des puissances qui pourront surgir dans le
Levant? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas éblouir par
des bateaux à vapeur et des chemins de fer; par la vente du produit
des manufactures et par la fortune de quelques soldats français,
anglais, allemands, italiens, enrôlés au service d'un pacha: tout cela
n'est pas de la civilisation. On verra peut-être revenir, au moyen des
troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé
l'Europe à l'époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés
la généreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront: le
harem ne leur cachera plus ses secrets; ils n'auront point vu le vieux
soleil de l'Orient et le turban de Mahomet. Le {p.546} petit Bédouin
me criait en français, lorsque je passais dans les montagnes de la
Judée: «En avant, marche!» L'ordre était donné, et l'Orient a marché.
Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu? Il m'avait demandé, en
me remettant son manuscrit, d'être concierge dans ma maison, rue
d'Enfer: cette place était occupée par un vieux portier et sa famille
que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien
volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps; enfin, nous fûmes
obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une
petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours
copieusement remplie d'excellents billets hypothéqués sur mes châteaux
en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son désir, à l'hospice des
Vieillards: il y acheva le grand et dernier voyage. J'irai bientôt
occuper son lit vide, comme je dormis au camp d'Etnir-Capi sur la
natte d'où l'on venait d'enlever un musulman pestiféré. Ma vocation
est définitivement pour l'hôpital où gît la vieille société. Elle fait
semblant de vivre et n'en est pas moins à l'agonie. Quand elle sera
expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes
nouvelles, mais il faut d'abord qu'elle succombe; la première
nécessité pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir: «La
glace se forme au souffle de Dieu,» dit Job.
{p.547} APPENDICE
I