Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV? elle ne me

l'a jamais avoué: elle convenait pourtant qu'elle avait été fort

aimée, mais elle prétendait avoir traité le royal amant avec la

dernière rigueur. «Je l'ai vu à mes pieds, me disait-elle, il avait

des yeux charmants et son langage était séducteur. Il me proposa un

jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possédait

madame de Pompadour.--Ah! sire, m'écriai-je, ce serait donc pour me

cacher dessous!»

Par un singulier hasard j'ai retrouvé cette toilette chez la marquise

de Coningham[386], à Londres; elle l'avait reçue de George IV, et me

la montrait avec une amusante simplicité.

[Note 386: Sur la marquise de Coningham, voir au

tome I la note 2 de la page 398.]

Madame de Coislin habitait dans son hôtel une chambre s'ouvrant sous

la colonnade qui correspond à la colonnade du Garde-Meuble. Deux

marines de Vernet, que Louis _le Bien-Aimé_ avait données à la noble

dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre.

Madame de Coislin restait couchée jusqu'à deux heures après midi, dans

un grand lit à rideaux également de soie verte, assise et soutenue par

des oreillers; une espèce de coiffe de nuit mal attachée sur sa tête

laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montés à

l'ancienne {p.472} façon descendaient sur les épaulettes de son

manteau de lit semé de tabac, comme au temps des élégantes de la

Fronde. Autour d'elle, sur la couverture, gisaient éparpillées des

_adresses_ de lettres, détachées des lettres mêmes, et sur lesquelles

_adresses_ madame de Coislin écrivait en tous sens ses pensées: elle

n'achetait point de papier, c'était la poste qui la lui fournissait.

De temps en temps, une petite chienne appelée Lili mettait le nez hors

de ses draps, venait m'aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait

en grognant dans le chenil de sa maîtresse. Ainsi le temps avait

arrangé les jeunes amours de Louis XV.

Madame de Châteauroux et ses deux soeurs étaient cousines de madame de

Coislin: celle-ci n'aurait pas été d'humeur, ainsi que madame de

Mailly, repentante et chrétienne, à répondre à un homme qui

l'insultait dans l'église Saint-Roch, par un nom grossier: «Mon ami,

puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi.»

Madame de Coislin, avare de même que beaucoup de gens d'esprit,

entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute rongée d'une

vermine d'écus qui s'attachait à sa peau: ses gens la soulageaient.

Quand je la trouvais plongée dans d'inextricables chiffres, elle me

rappelait l'avare Hermocrate, qui, dictant son testament, s'était

institué son héritier[387]. Elle donnait cependant à dîner par hasard;

mais elle déblatérait contre le café que personne n'aimait, suivant

elle, et dont on n'usait que pour allonger le repas.

[Note 387: Allusion à une épigramme de

l'_Anthologie_.]

Madame de Chateaubriand fit un voyage à Vichy {p.473} avec madame de

Coislin et le marquis de Nesle[388]; le marquis courait en avant et

faisait préparer d'excellents dîners. Madame de Coislin venait à la

suite, et ne demandait qu'une demi-livre de cerises. Au départ, on lui

présentait d'énormes mémoires, alors c'était un train affreux. Elle ne

voulait entendre qu'aux cerises; l'hôte lui soutenait que, soit que

l'on mangeât, ou qu'on ne mangeât pas, l'usage, dans une auberge,

était de payer le dîner.

[Note 388: «En quittant Méréville, M. de

Chateaubriand fut passer quelque temps à

Champlâtreux, et moi, par complaisance, je partis

avec Mme de Coislin pour les eaux de Vichy. Cette

bonne dame était très aimable, mais très difficile

à vivre; son avarice surtout était insupportable.

Pendant le voyage, elle me faisait une guerre à

mort sur ce que je mangeais, bien que ce ne fût pas

à ses dépens. Elle prétendait que c'était la plus

sotte manière de dépenser son argent; aussi, dans

les auberges se contentait-elle d'une livre de

cerises qu'on lui faisait payer à raison de ce que

ses domestiques avaient mangé, et ils se faisaient

servir comme des princes; ils en étaient quittes

pour une verte réprimande, qu'ils préféraient à la

disette. Pendant la route, la conversation roulait

en général sur la dépense de l'auberge que nous

venions de quitter, ou sur la toilette de Mlle

Lambert, sa femme de chambre. La pauvre fille était

cependant fort mincement vêtue; mais elle était

propre et changeait de linge, ce qui n'avait pas le

sens commun. Mme de Coislin n'en changeait jamais;

elle prétendait que c'était comme cela de son temps

et qu'on possédait à peine deux chemises. Du reste,

elle avait assez d'esprit pour rire la première de

son avarice; elle convenait que, ne donnant pas ce

qui était nécessaire à ses gens, ils étaient

obligés de le prendre: «Mais que voulez-vous, mon

coeur, me disait-elle, j'aime mieux qu'on me prenne

que de donner. Je sais qu'au bout du mois, c'est

toujours la maîtresse qui paye: tout cela est fort

triste.»--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin s'est fait un illuminisme à sa guise[389]. Crédule

ou incrédule, le manque de foi la portait {p.474} à se moquer des

croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontré

madame de Krüdener; la mystérieuse Française n'était illuminée que

sous bénéfice d'inventaire; elle ne plut pas à la fervente Russe,

laquelle ne lui agréa pas non plus. Madame de Krüdener dit

passionnément à madame de Coislin: «Madame, quel est votre confesseur

intérieur?--Madame, répliqua madame de Coislin, je ne connais point

mon confesseur intérieur; je sais seulement que mon confesseur est

dans l'intérieur de son confessionnal.» Sur ce, les deux dames ne se

virent plus.

[Note 389: «Mme de Coislin était ce qu'on appelle

illuminée. Elle croyait à toutes les rêveries de

Saint-Martin, et ne trouvait rien au-dessus de ses

ouvrages. Il est vrai qu'elle n'en lisait guère

d'autres, excepté la Bible qu'elle commentait à sa

manière, qui était un peu celle des Juifs. Elle

était du reste d'une complète ignorance, mais avec

tant d'esprit et une si grande habitude du monde

que, dans la conversation, on ne pouvait s'en

apercevoir: elle ne savait pas un mot

d'orthographe, et cependant elle parlait sa langue

avec une pureté et un choix d'expressions

remarquables. Personne ne racontait comme elle; on

croyait voir toutes les personnes qu'elle mettait

en scène.»--_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Madame de Coislin se vantait d'avoir introduit une nouveauté à la

cour, la mode des chignons flottants, malgré la reine Marie Leczinska,

fort pieuse, qui s'opposait à cette dangereuse innovation. Elle

soutenait qu'autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais

avisée de payer son médecin. Se récriant contre l'abondance du linge

de femme: «Cela sent la parvenue, disait-elle; nous autres, femmes de

la cour, nous n'avions que deux chemises; on les renouvelait quand

elles étaient usées; nous étions vêtues de robes de soie, et nous

n'avions pas l'air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant.»

{p.475} Madame Suard[390], qui demeurait rue Royale, avait un coq dont

le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait madame de

Coislin. Elle écrivit à madame Suard: «Madame faites couper le cou à

votre coq.» Madame Suard renvoya le messager avec ce billet: «Madame,

j'ai l'honneur de vous répondre que je ne ferai pas couper le cou à

mon coq.» La correspondance en demeura là. Madame de Coislin dit à

madame de Chateaubriand: «Ah! mon coeur, dans quel temps nous vivons!

C'est pourtant cette fille de Panckouke, la femme de ce membre de

l'Académie, vous savez?»

[Note 390: Mlle _Panckoucke_, femme de

l'académicien _Suard_, née en 1750 à Lille, morte

en 1830. Elle était soeur de l'imprimeur

Panckoucke, le fondateur du _Moniteur universel_.

Sous Louis XVI, le salon de Mme Suard, l'un des

plus fréquentés de Paris, était particulièrement le

rendez-vous des encyclopédistes. Elle écrivait avec

agrément et a publié plusieurs ouvrages: _Lettres

d'un jeune lord à une religieuse italienne, imitées

de l'anglais_ (1788); _Soirées d'hiver d'une femme

retirée à la campagne_ (1789); _Mme de Maintenon

peinte par elle-même_ (1810); _Essai de Mémoires

sur M. Suard_ (1820). _Les Lettres de Mme Suard à

son mari_, imprimées en 1802, au château de

Dampierre, par _G. E. J. Montmorency Albert

Luynes_, n'ont pas été mises dans le commerce.]

M. Hennin[391], ancien commis des affaires étrangères, {p.476} et

ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un

jour à madame de Coislin une description: une amante en larmes et

abandonnée pêchait mélancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui

s'impatientait et n'aimait pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui

dit de cet air sérieux qui la rendait si comique: «Monsieur Hennin, ne

pourriez-vous faire prendre un autre poisson à cette dame?»

[Note 391: Et non _Hénin_, comme le portent toutes

les éditions des _Mémoires_. Né le 30 août 1728 à

Magny en Vexin, Pierre-Michel Hennin obtint, dès

1749, de M. de Puisieulx, ministre des Affaires

étrangères, la faveur de travailler au Dépôt alors

établi à Paris. Secrétaire d'ambassade en Pologne

en 1759, résident du roi à Varsovie en 1763,

résident à Genève en 1765, il devint en 1779

premier commis au ministère des Affaires étrangères

et rendit, à ce titre, d'éminents services jusqu'au

mois de mars 1792, époque à laquelle il fut

brutalement renvoyé par le général Dumouriez,

devenu ministre et alors l'homme des Girondins.

Réduit à la misère après quarante-deux ans de

services, il fut forcé de vendre sa bibliothèque,

ses collections de tableaux, d'estampes et de

médailles. Privé de ce qui avait été la joie et la

consolation de sa vie, le vieil Hennin travailla

jusqu'à la fin, apprenant des langues,

«barbouillant de gros romans», ébauchant un grand

poème: l'_Illusion_, dont il dut sans doute faire

subir plus d'un fragment à son amie la marquise de

Coislin. Il mourut, à près de 80 ans, le 5 juillet

1807.--Voir, pour la vie de Pierre-Michel Hennin,

la notice qui se trouve en tête de sa

correspondance avec Voltaire, notice rédigée par

son fils, et les pages que lui a consacrées M.

Frédéric Masson dans son excellent livre sur _le

Département des Affaires étrangères pendant la

Révolution_.]

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir,

car il n'y avait rien dedans; tout était dans la pantomime, l'accent

et l'air de la conteuse: jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue

entre _monsieur et madame Jacqueminot_, dont la perfection passait

tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame

Jacqueminot répliquait: «Mais, monsieur _Jacqueminot!_» ce nom était

prononcé d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait. Obligée de le

laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du

tabac.

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta ses

lunettes et dit en se mouchant: «Il y a une épizootie sur les bêtes à

couronne.»

{p.477} Au moment où elle était prête à passer, on soutenait au bord

de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que

si l'on était bien attentif et qu'on ne perdît jamais de vue l'ennemi,

on ne mourrait point: «Je le crois, dit-elle; mais j'ai peur d'avoir

une distraction.» Elle expira.

Je descendis le lendemain chez elle; je trouvai monsieur et madame

d'Avaray[392], sa soeur et son beau-frère, assis devant la cheminée,

une petite table entre eux, et comptant les louis d'un sac qu'ils

avaient tiré d'une boiserie creuse. La pauvre morte était là dans son

lit, les rideaux à demi fermés: elle n'entendait plus le bruit de l'or

qui aurait dû la réveiller, et que comptaient des mains fraternelles.

[Note 392: Claude-Antoine de _Besiade, duc

d'Avaray_ (1740-1829), était, avant la Révolution,

lieutenant-général et maître de la garde-robe de

Monsieur, comte de Provence. Député aux

États-Généraux par la noblesse du bailliage

d'Orléans, il fut emprisonné pendant la Terreur,

recouvra sa liberté après le 9 Thermidor, émigra et

ne rentra en France qu'en 1814. Louis XVIII l'éleva

à la pairie le 17 août 1815, le créa duc le 16 août

1817 et le nomma premier chambellan de la cour le

25 novembre 1820.--Ce n'est pas lui, mais son

frère, le comte d'Avaray, mort en 1811, qui fut le

compagnon d'exil et le principal agent du comte de

Provence.]

Dans les pensées écrites par la défunte sur des marges d'imprimés et

sur des adresses de lettres, il y en avait d'extrêmement belles.

Madame de Coislin m'a montré ce qui restait de la cour de Louis XV

sous Bonaparte et après Louis XVI, comme madame d'Houdetot m'avait

fait voir ce qui traînait encore, au XIXe siècle, de la société

philosophique.

* * * * *

Dans l'été de l'année 1805, j'allai rejoindre madame de Chateaubriand

à Vichy, où madame de Coislin l'avait {p.478} menée, comme je viens

de le dire. Je n'y trouvai point Jussac, Termes, Flamarens que madame

de Sévigné avait _devant et après elle_, en 1677; depuis cent vingt et

quelques années, ils dormaient. Je laissai à Paris ma soeur, madame de

Caud, qui s'y était établie depuis l'automne de 1804. Après un court

séjour à Vichy, madame de Chateaubriand me proposa de voyager, afin de

nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques.

On a recueilli dans mes oeuvres deux petits _Voyages_ que je fis alors

en Auvergne et au Mont-Blanc[393]. Après trente-quatre ans d'absence,

des hommes, étrangers à ma personne, viennent de me faire, à Clermont,

la réception qu'on fait à un vieil ami. Celui qui s'est longtemps

occupé des principes dont la race humaine jouit en communauté, a des

amis, des frères et des soeurs dans toutes les familles: car si

l'homme est ingrat, l'humanité est reconnaissante. Pour ceux qui se

sont liés avec vous par une bienveillante renommée, et qui ne vous ont

jamais vu, vous êtes toujours le même; vous avez toujours l'âge qu'ils

vous ont donné; leur attachement, qui n'est point dérangé par votre

présence, vous voit toujours jeune et beau comme les sentiments qu'ils

aiment dans vos écrits.

[Note 393: Voir, au tome VI des _OEuvres complètes,

Cinq jours à Clermont (Auvergne) 2, 3, 4, 5 et 6

août 1805_.--et _le Mont-Blanc, paysage de

montagnes, fin d'août 1805_.]

Lorsque j'étais enfant, dans ma Bretagne, et que j'entendais parler de

l'Auvergne, je me figurais que celle-ci était un pays bien loin, bien

loin, où l'on voyait des choses étranges, où l'on ne pouvait aller

qu'avec grand péril, en cheminant sous la garde de la {p.479} sainte

Vierge. Je ne rencontre point sans une sorte de curiosité attendrie

ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde

avec un petit coffret de sapin. Ils n'ont guère que l'espérance dans

leur boîte, en descendant de leurs rochers; heureux s'ils la

rapportent!

Hélas! il n'y avait pas deux ans que madame de Beaumont reposait au

bord du Tibre, lorsque je foulai sa terre natale, en 1805; je n'étais

qu'à quelques lieues de ce Mont-Dore, où elle était venue chercher la

vie qu'elle allongea un peu pour atteindre Rome. L'été dernier, en

1838, j'ai parcouru de nouveau cette même Auvergne. Entre ces dates,

1805 et 1838, je puis placer les transformations arrivées dans la

société autour de moi.

Nous quittâmes Clermont, et, en nous rendant à Lyon, nous traversâmes

Thiers et Roanne[394]. Cette route, alors peu fréquentée, suivait çà

et là les rives du Lignon. L'auteur de l'_Astrée_, qui n'est pas un

grand esprit, a pourtant inventé des lieux et des personnages qui

vivent; tant la fiction, quand elle est appropriée à l'âge où elle

paraît, a de puissance créatrice! Il y a, du reste, quelque chose

d'ingénieusement fantastique dans cette résurrection des nymphes et

des naïades qui se mêlent à des bergers, des dames {p.480} et des

chevaliers: ces mondes divers s'associent bien, et l'on s'accommode

agréablement des fables de la mythologie, unies aux mensonges du

roman: Rousseau a raconté comment il fut trompé par d'Urfé.

[Note 394: «M. de Chateaubriand vint nous rejoindre

à Vichy; je dis adieu à Mme de Coislin, et nous

partîmes pour la Suisse. Avant d'arriver à Thiers,

nous traversâmes la petite rivière de la _Dore_;

son nom donna à M. de Chateaubriand une rime qu'il

n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de

sa romance des _Petits Émigrés_.» (_Souvenirs_ de

Mme de Chateaubriand).--La romance des _Petits

Émigrés_ est devenue, dans le _Dernier Abencerage_,

la jolie pièce: _Combien j'ai douce souvenance_.]

À Lyon, nous retrouvâmes M. Ballanche: il fit avec nous la course à

Genève et au Mont-Blanc. Il allait partout où on le menait, sans qu'il

y eût la moindre affaire. À Genève, je ne fus point reçu à la porte de

la ville par Clotilde, fiancée de Clovis: M. de Barante, le père[395],

était devenu préfet du Léman. J'allai voir à Coppet madame de Staël;

je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour

attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un

moyen précieux d'indépendance et de bonheur: je la blessai. Madame de

Staël aimait le monde; elle se regardait comme la plus malheureuse des

femmes, dans un exil dont j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux

que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la

vie? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de

la paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en comparaison de

{p.481} ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans secours,

bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents

avaient péri sur l'échafaud? Il est fâcheux d'être atteint d'un mal

dont la foule n'a pas l'intelligence. Au reste, ce mal n'en est que

plus vif: on ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres

maux, on n'est pas juge de la peine d'autrui; ce qui afflige l'un fait

la joie de l'autre; les coeurs ont des secrets divers, incompréhensibles

à d'autres coeurs. Ne disputons à personnes ses souffrances; il en est

des douleurs comme des patries, chacun a la sienne.

[Note 395: Claude-Ignace _Brugière de Barante_

(1745-1814). Il se lia en 1789 avec la plupart des

membres marquants de l'Assemblée Constituante:

Lameth, Duport, Mounier, étaient ses amis. La

Terreur le jeta en prison; le 9 Thermidor le

délivra. Après le 18 brumaire, ses amis le

désignèrent au choix du Premier Consul, pour faire

partie de la nouvelle administration. Il devint

préfet de l'Aude, puis préfet du Léman. Napoléon,

qui avait fermé le salon de Mme de Staël à Paris,

sut mauvais gré à son préfet d'avoir laissé ce

salon se rouvrir à Coppet: M. de Barante fut

brutalement destitué en 1810. Il mourut au moment

où le retour des Bourbons allait lui assurer une

légitime réparation.--Il sera parlé plus loin, dans

les _Mémoires_, de son fils, le baron Prosper de

Barante, l'auteur de l'_Histoire des ducs de

Bourgogne_.]

Madame de Staël visita le lendemain madame de Chateaubriand à Genève,

et nous partîmes pour Chamouny. Mon opinion sur les paysages des

montagnes fit dire que je cherchais à me singulariser; il n'en était

rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion

m'est restée. On lit dans le _Voyage au Mont-Blanc_ un passage que je

rappellerai comme liant ensemble les événements passés de ma vie et

les événements alors futurs de cette même vie, et aujourd'hui

également passés.

«Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes

inspirent l'oubli des troubles de la terre: c'est lorsqu'on se retire

loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se

dévoue au service de l'humanité, un saint qui veut méditer les

grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur

des roches désertes; mais ce n'est point alors la tranquillité des

lieux qui passe dans l'âme de ces solitaires, c'est au contraire leur

âme qui répand sa sérénité dans {p.482} la région des orages

............... Il y a des montagnes que je visiterais encore avec un

plaisir extrême: ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J'aimerais

à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de

m'occuper chaque jour: j'irais volontiers chercher sur le Thabor et le

Taygète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir peint les

monts sans renommée et les vallées inconnues du Nouveau-Monde.» Cette

dernière phrase annonçait le voyage que j'exécutai en effet l'année

suivante, 1806.

À notre retour à Genève, sans avoir pu revoir madame de Staël à

Coppet[396], nous trouvâmes les auberges encombrées. Sans les soins de

M. de Forbin[397] {p.483} qui survint et nous procura un mauvais

dîner dans une antichambre noire, nous aurions quitté la patrie de

Rousseau sans manger. M. de Forbin était alors dans la béatitude; il

promenait dans ses regards le bonheur intérieur qui l'inondait; il ne

touchait pas terre. Porté par ses talents et ses félicités, il

descendait de la montagne comme du ciel, veste de peintre en

justaucorps, palette au pouce, pinceaux en carquois. Bonhomme

néanmoins, quoique excessivement heureux, se préparant à m'imiter un

jour, quand j'aurais fait le voyage de Syrie, voulant même aller

jusqu'à Calcutta, pour faire revenir les amours par une route

extraordinaire, lorsqu'ils manqueraient dans les sentiers battus. Ses

yeux avaient une protectrice pitié: j'étais pauvre, humble, peu sûr de

ma personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le coeur

des princesses. À Rome, j'ai eu le bonheur de rendre à M. de Forbin

son dîner du lac; j'avais le mérite d'être devenu ambassadeur. Dans ce

temps-ci on retrouve roi le soir le pauvre diable qu'on a quitté le

matin dans la rue.

[Note 396: «Je ne sais ce qui nous empêcha

d'accomplir la promesse que nous avions faite à Mme

de Staël (d'aller, à leur retour de Chamonix,

passer quelques jours à Coppet). Elle en fut très

mécontente; et d'autant plus qu'ayant compté sur

notre visite, elle écrivit d'avance, à Paris, les

conversations présumées qu'elle avait eues avec M.

de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait,

disait-elle, _converti à ses opinions politiques_.

On sut que nous n'avions point été à Coppet, et que

la noble châtelaine avait fait seulement un roman

de plus.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

[Note 397: Louis-Nicolas-Philippe-Auguste, comte de

_Forbin_ (1779-1841). Homme d'esprit et peintre

habile, il a publié des récits de voyage et produit

un grand ombre de tableaux, qui lui ouvrirent les

portes de l'Académie des Beaux-Arts. Une de ses

toiles, la _Chapelle dans le Colisée à Rome_,

figure avec honneur au Louvre. Nommé par la

Restauration directeur des Musées, il réorganisa et

agrandit celui du Louvre, créa le Musée Charles X,

consacré aux antiquités étrusques et égyptiennes,

et fonda le musée du Luxembourg, destiné

spécialement aux artistes vivants. En 1805, il

était chambellan de la princesse Pauline Borghèse.

Plus tard il composera pour la reine Hortense des

romances que la reine mettra en musique. Selon le

mot de l'auteur des _Mémoires_, «il tenait dans ses

mains puissantes le coeur des princesses». Si

Chateaubriand parle ici de M. de Forbin avec une

légère pointe d'ironie, il ne laissait pas d'avoir

autrefois rendu pleine justice aux mérites de ce

galant homme. Rendant compte, dans le

_Conservateur_ de 1819, de son _Voyage au Levant_,

il commençait ainsi son article: «M. le comte de

Forbin, dans son _Voyage_, réunit le double mérite

du peintre et de l'écrivain: l'_ut pictura poësis_

semble avoir été dit pour lui. Nous pouvons

affirmer que, dessinés ou écrits, ses tableaux

joignent la fidélité à l'élégance.»--Le comte de

Marcellus, premier secrétaire à Londres, en 1822,

pendant l'ambassade de Chateaubriand, épousa la

fille de M. de Forbin.]

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Révolution,

commençait cette génération d'artistes qui s'arrangent eux-mêmes en

croquis, en grotesques, {p.484} en caricatures. Les uns portent des

moustaches effroyables, on dirait qu'ils vont conquérir le monde;

leurs brosses sont des hallebardes, leurs grattoirs des sabres; les

autres ont d'énormes barbes, des cheveux pendants ou bouffis; ils

fument un cigare en guise de volcan. Ces _cousins de l'arc-en-ciel_,

comme parle notre vieux Régnier, ont la tête remplie de déluges, de

mers, de fleuves, de forêts, de cataractes, de tempêtes ou de

carnages, de supplices et d'échafauds. Chez eux sont des crânes

humains, des fleurets, des mandolines, des morions et des dolimans.

Hâbleurs, entreprenants, impolis, libéraux (jusqu'au portrait du tyran

qu'ils peignent), ils visent à former une espèce à part entre le singe

et le satyre; ils tiennent à faire comprendre que le secret de

l'atelier a ses dangers, et qu'il n'y a pas sûreté pour les modèles.

Mais combien ne rachètent-ils pas ces travers par une existence

exaltée, une nature souffrante et sensible, une abnégation entière

d'eux-mêmes, un dévouement sans calcul aux misères des autres, une

manière de sentir délicate, supérieure, idéalisée, une indigence

fièrement accueillie et noblement supportée; enfin, quelquefois par

des talents immortels, fils du travail, de la passion, du génie et de

la solitude!

Sortis de nuit de Genève pour retourner à Lyon, nous fûmes arrêtés au

pied du fort de l'Écluse, en attendant l'ouverture des portes. Pendant

cette station des sorcières de Macbeth sur la bruyère, il se passait

en moi des choses étranges. Mes années expirées ressuscitaient et

m'environnaient comme une bande de fantômes; mes saisons brûlantes me

revenaient dans leur flamme et leur tristesse. Ma vie, creusée par

{p.485} la mort de madame de Beaumont, était demeurée vide: des

formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient

par la main et me ramenaient au temps de la sylphide. Je n'étais plus

aux lieux que j'habitais, je rêvais d'autres bords. Quelque influence

secrète me poussait aux régions de l'Aurore, où m'entraînaient

d'ailleurs le plan de mon nouveau travail et la voix religieuse qui me

releva du voeu de la villageoise, ma nourrice. Comme toutes mes

facultés s'étaient accrues, comme je n'avais jamais abusé de la vie,

elle surabondait de la sève de mon intelligence, et l'art, triomphant

dans ma nature, ajoutait aux inspirations du poète. J'avais ce que les

Pères de la Thébaïde appelaient des _ascensions_ de coeur. Raphaël

(qu'on pardonne au blasphème de la similitude), Raphaël, devant _la

Transfiguration_ seulement ébauchée sur le chevalet, n'aurait pas été

plus électrisé par son chef-d'oeuvre que je ne l'étais par cet Eudore

et cette Cymodocée, dont je ne savais pas encore le nom et dont

j'entrevoyais l'image au travers d'une atmosphère d'amour et de

gloire.

Ainsi le génie natif qui m'a tourmenté au berceau retourne quelquefois

sur ses pas après m'avoir abandonné; ainsi se renouvellent mes

anciennes souffrances; rien ne guérit en moi; si mes blessures se

ferment instantanément, elles se rouvrent tout à coup comme celles des

crucifix du moyen âge, qui saignent à l'anniversaire de la Passion. Je

n'ai d'autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que de

donner un libre cours à la fièvre de ma pensée, de même qu'on se fait

percer les veines quand le sang afflue au coeur ou monte à la tête.

Mais de quoi parlé-je? {p.486} Ô religion, où sont donc tes

puissances, tes freins, tes baumes! Est-ce que je n'écris pas toutes

ces choses à d'innombrables années de l'heure où je donnai le jour à

René? J'avais mille raisons pour me croire mort, et je vis! C'est

grand'pitié. Ces afflictions du poète isolé, condamné à subir le

printemps malgré Saturne, sont inconnues de l'homme qui ne sort point

des lois communes; pour lui, les années sont toujours jeunes: «Or, les

jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent sur l'auteur de leur naissance;

lorsque celui-ci vient à tomber dans les filets du chasseur, ils lui

présentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie, qu'ils sont allés

cueillir au loin, et lui apportent sur le bord des lèvres une eau

fraîche, puisée dans le prochain ruisseau[398].»

[Note 398: Les _Cynégétiques_, liv. II, v. 348.]

* * * * *

De retour à Lyon, j'y trouvai des lettres de M. Joubert: elles

m'annonçaient son impossibilité d'être à Villeneuve avant le mois de

septembre. Je lui répondis:

«Votre départ de Paris est trop éloigné et me gêne; vous sentez que ma

femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve: c'est aussi

une tête que celle-là, et, depuis qu'elle est avec moi, je me trouve à

la tête de deux têtes très-difficiles à gouverner. Nous resterons à

Lyon, où l'on nous fait si prodigieusement manger que j'ai à peine le

courage de sortir de cette excellente ville. L'abbé de Bonnevie est

ici, de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai, il

prêchaille et ne pense plus à ses malheurs: il vous embrasse et va

vous {p.487} écrire. Enfin tout le monde est dans la joie, excepté

moi; il n'y a que vous qui grogniez. Dites à Fontanes que j'ai dîné

chez M. Saget.»

Ce M. Saget était la providence des chanoines; il demeurait sur le

coteau de Sainte-Foix, dans la région du bon vin. On montait chez lui

à peu près par l'endroit où Rousseau avait passé la nuit au bord de la

Saône.

«Je me souviens, dit-il, d'avoir passé une nuit délicieuse, hors de la

ville, dans un chemin qui côtoyait la Saône. Des jardins élevés en

terrasse bordaient le chemin du côté opposé: il avait fait très-chaud

ce jour-là; la soirée était charmante, la rosée humectait l'herbe

flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans

être froid; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des

vapeurs rouges, dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les

arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient

de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant

mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant

seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce

rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans

m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin: je me couchai

voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse

porte, enfoncée dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit était

formé par les têtes des arbres, un rossignol était précisément

au-dessus de moi; je m'endormis à son chant: mon sommeil fut doux; mon

réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux en {p.488}

s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.»

Le charmant itinéraire de Rousseau à la main, on arrivait chez M.

Saget. Cet antique et maigre garçon, jadis marié, portait une

casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des

bas bleus et des souliers de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et

s'était lié avec mademoiselle Devienne[399]. Elle lui écrivait des

lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très bons

conseils: il n'en tenait compte, car il ne prenait pas le monde au

sérieux, croyant apparemment, comme les Mexicains, que le monde avait

déjà usé quatre soleils, et qu'au quatrième (lequel nous éclaire

aujourd'hui) les hommes avaient été changés en magots. Il n'avait cure

du martyre de saint Pothin et de saint Irénée, ni du massacre des

protestants rangés côte à côte par ordre de Mandelot, gouverneur de

Lyon, et ayant tous la gorge coupée du même côté. Vis-à-vis le champ

des fusillades des Brotteaux, il m'en racontait les détails, tandis

qu'il se promenait parmi ces ceps, mêlant son récit de quelques vers

de Loyse Labbé: il n'aurait pas perdu un coup de dent durant les

derniers malheurs de Lyon, sous la charte-vérité.

[Note 399: Jeanne-Françoise _Thévenin_, dite Sophie

_Devienne_ (1763-1841). Engagée en 1785 à la

Comédie Française, elle fut, jusqu'à sa retraite en

1813, une des meilleures soubrettes de notre

théâtre classique. Elle excellait surtout dans les

pièces de Marivaux. Aussi estimée pour sa conduite

que goûtée pour son talent, Mlle Devienne était née

à Lyon, comme son ami M. Saget, ce bourgeois très

particulier auquel elle donnait si inutilement de

si bons conseils.]

Certains jours, à Sainte-Foix, on étalait une certaine {p.489} tête

de veau marinée pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madère et

rembourrée de choses exquises; de jeunes paysannes très-jolies

servaient à table; elles versaient l'excellent vin du cru renfermé

dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous

abattions, moi et le chapitre en soutane, sur le festin Saget: le

coteau en était tout noir[400].

[Note 400: «Il y avait à Lyon, dans ce temps-là, un

certain M. Saget, qui habitait, sur le coteau de

Fourvières, la plus jolie maison du monde. Ce vieil

original, riche comme un puits, dépensait la moitié

de son argent en bonnes oeuvres pour expier celles,

assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on,

l'autre moitié de sa fortune. Il avait, pour faire

les honneurs de sa maison, deux vieilles

demoiselles qui avaient été fort belles dans leur

temps, et, pour le servir, un essaim de jeunes

paysannes jolies, belles et très richement vêtues.

Du reste, ses dîners étaient excellents, ses vins,

les meilleurs du monde, et les convives (pour la

plupart) messieurs du chapitre de Saint-Jean de

Lyon.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

Notre _dapifer_ trouva vite la fin de ses provisions dans la ruine de

ses derniers moments, il fut recueilli par deux ou trois des vieilles

maîtresses qui avaient pillé sa vie, «espèce de femmes, dit saint

Cyprien, qui vivent comme si elles pouvaient être aimées, quæ sic

vivis ut possis adamari.»

* * * * *

Nous nous arrachâmes aux délices de Capoue pour aller voir la

Chartreuse, toujours avec M. Ballanche. Nous louâmes une calèche dont

les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivés à Voreppe,

nous nous arrêtâmes dans une auberge au haut de la ville. Le

lendemain, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et nous

partîmes, précédés d'un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de

la Grande-Chartreuse, {p.490} nous franchîmes la porte de la vallée,

et nous suivîmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au

monastère. Je vous ai parlé, à propos de Combourg, de ce que

j'éprouvai dans ce lieu. Les bâtiments abandonnés se lézardaient sous

la surveillance d'une espèce de fermier des ruines. Un frère lai était

demeuré là, pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de

mourir: la religion avait imposé à l'amitié la fidélité et

l'obéissance. Nous vîmes la fosse étroite fraîchement recouverte:

Napoléon, dans ce moment, en allait creuser une immense à Austerlitz.

On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules, accompagnées

chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de

menuisier et des rouets de tourneur: la main avait laissé tomber le

ciseau. Une galerie offrait les portraits des supérieurs de la

Chartreuse. Le palais ducal à Venise garde la suite des _ritratti_ des

doges; lieux et souvenirs divers! Plus haut, à quelque distance, on

nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Le Sueur.

Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes et nous

rencontrâmes, porté en palanquin comme un rajah, M. Chaptal[401],

jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite possesseur de Chanteloup et

inventeur du sucre de betterave, l'avide héritier des beaux roseaux

indiens de la Sicile, perfectionnés par le soleil d'Otahiti. En

descendant des forêts, j'étais occupé des anciens cénobites; pendant

des siècles, ils {p.491} portèrent, avec un peu de terre dans le pan

de leur robe, des plants de sapins, devenus des arbres sur les

rochers. Heureux, ô vous qui traversâtes le monde sans bruit, et ne

tournâtes pas même la tête en passant!

[Note 401: Jean-Antoine _Chaptal_, comte de

Chanteloup (1756-1832); membre de l'Institut dès la

fondation; ministre de l'Intérieur (1800-1805),

sénateur de l'Empire, pair de France de la

Restauration.]

Nous n'eûmes pas plutôt atteint la porte de la vallée qu'un orage

éclate; un déluge se précipite, et des torrents troublés détalent en

rugissant de toutes les ravines. Madame de Chateaubriand, devenue

intrépide à force de peur, galopait à travers les cailloux, les flots

et les éclairs. Elle avait jeté son parapluie pour mieux entendre le

tonnerre; le guide lui criait: «Recommandez votre âme à Dieu! Au nom

du Père, du Fils et du Saint-Esprit!» Nous arrivâmes à Voreppe au son

du tocsin; les restes de l'orage déchiré étaient devant nous. On

apercevait au loin dans la campagne l'incendie d'un village, et la

lune arrondissant la partie supérieure de son disque au-dessus des

nuages, comme le front pâle et chauve de saint Bruno, fondateur de

l'ordre du silence. M. Ballanche, tout dégouttant de pluie, disait

avec sa placidité inaltérable: «Je suis comme un poisson dans l'eau.»

Je viens, en cette année 1838, de revoir Voreppe; l'orage n'y était

plus; mais il m'en reste deux témoins, madame de Chateaubriand et M.

Ballanche[402]. Je le fais {p.492} observer, car j'ai eu trop

souvent, dans ces _Mémoires_, à remarquer les absents.

[Note 402: Les détails donnés par Mme de

Chateaubriand dans ses _Souvenirs_ confirment de

tous points ceux des _Mémoires_. Voici la fin de

son piquant récit: «Lorsque nous fûmes réchauffés

et que l'orage fut un peu apaisé; nous nous remîmes

en route, mais la pluie avait grossi les torrents

au point qu'en les traversant nos chevaux avaient

de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais

que le retour de l'orage, je devins vaillante

contre les autres dangers. Je mis donc ma vieille

rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était

pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais

tuer son cheval: «Monsieur, disait-il à mon mari,

votre dame a fait la guerre!»]

De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et nous allâmes à

Villeneuve. Je vous ai raconté ce que c'était que cette petite ville,

mes promenades et mes regrets aux bords de l'Yonne avec M. Joubert.

Là, vivaient trois vieilles filles, mesdemoiselles Piat; elles

rappelaient les trois amies de ma grand'mère à Plancoët, à la

différence près des positions sociales. Les vierges de Villeneuve

moururent successivement, et je me souvenais d'elles à la vue d'un

perron herbu, montant en dehors de leur maison déshabitée. Que

disaient-elles en leur temps, ces demoiselles villageoises? Elles

parlaient d'un chien, et d'un manchon que leur père leur avait acheté

jadis à la foire de Sens. Cela me charmait autant que le concile de

cette même ville, où saint Bernard fit condamner Abailard, mon

compatriote. Les vierges au manchon étaient peut-être des Héloïse;

elles aimèrent peut-être, et leurs lettres retrouvées un jour

enchanteront l'avenir. Qui sait? Elles écrivaient peut-être à leur

_seigneur, aussi leur père, aussi leur frère, aussi leur époux:

«domino suo, imo patri_, etc.», qu'elles se sentaient honorées du nom

d'amie, du nom de _maîtresse_ ou de _courtisane, concubinæ vel

scorti_. «Au milieu de son sçavoir,» dit un docteur grave, «je trouve

Abailard avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna

d'amour Héloïse, son escolière.»

{p.493} Une grande et nouvelle douleur me surprit à Villeneuve. Pour

vous la raconter, il faut retourner quelques mois en arrière de mon

voyage en Suisse. J'habitais encore la maison de la rue Miromesnil,

lorsque, dans l'automne de 1804, madame de Caud vint à Paris. La mort

de madame de Beaumont avait achevé d'altérer la raison de ma soeur;

peu s'en fallut qu'elle ne crût pas à cette mort, qu'elle ne

soupçonnât du mystère dans cette disparition, ou qu'elle ne rangeât le

ciel au nombre des ennemis qui se jouaient de ses maux. Elle n'avait

rien: je lui avais choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant

sur le prix de la location et sur les arrangements que je lui fis

prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prête à s'éteindre, son

génie jetait la plus vive lumière; elle en était tout éclairée. Elle

traçait quelques lignes qu'elle livrait au feu, ou bien elle copiait

dans des ouvrages quelques pensées en harmonie avec la disposition de

son âme. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin; elle alla demeurer

aux Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques: madame de

Navarre était supérieure du couvent. Lucile avait une petite cellule

ayant vue sur le jardin: je remarquai qu'elle suivait des yeux, avec

je ne sais quel désir sombre, les religieuses qui se promenaient dans

l'enclos autour des carrés de légumes. On devinait qu'elle enviait la

sainte, et qu'allant par delà, elle aspirait à l'ange. Je sanctifierai

ces _Mémoires_ en y déposant, comme des reliques, ces billets de

madame de Caud, écrits avant qu'elle eût pris son vol vers sa patrie

éternelle.

{p.494} 17 janvier.

«Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont, je

me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins: toute mon

occupation était de vous aimer. J'ai fait cette nuit de longues

réflexions sur ton caractère et ta manière d'être. Comme toi et moi

nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me

connaître, tant il y a diverses pensées dans ma tête! tant ma timidité

et mon espèce de faiblesse extérieure sont en opposition avec ma force

intérieure! En voilà trop sur moi. Mon illustre frère, reçois le plus

tendre remercîment de toutes les complaisances et de toutes les

marques d'amitié que tu n'as cessé de me donner. Voilà la dernière

lettre de moi que tu recevras le matin. J'ai beau te faire part de mes

idées. Elles n'en restent pas moins tout entières en moi.»

* * * * *

Sans date.

«Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence

de M. Chênedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à

continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la

dernière. Je ne veux pas gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le

livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en

consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur

les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles

idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je

me livrerai à {p.495} corps perdu à tous les événements de mon

passage dans ce monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte!

Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux,

bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé

ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour

emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent

obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de

mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est

relevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa

seule et véritable place.»

* * * * *

Ce jeudi.

«Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes idées ce matin? Pour

moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je

craignais pour la vie de madame de Farcy fut celle qui me dit:--Mais

il est dans l'ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle.

Pouvait-on frapper plus juste? Il n'est rien tel, mon ami, que l'idée

de la mort pour nous débarrasser de l'avenir. Je me hâte de te

débarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de

belles choses. Bonjour, mon pauvre frère. Tiens-toi en joie.»

* * * * *

Sans date.

«Lorsque madame de Farcy existait, toujours près d'elle, je ne m'étais

pas aperçue du besoin d'être en société de pensées avec quelqu'un. Je

possédais ce {p.496} bien sans m'en douter. Mais depuis que nous

avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant séparée de toi,

je connus le supplice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler son

esprit dans la conversation de quelqu'un; je sens que mes idées me

font mal lorsque je ne puis m'en débarrasser; cela tient sûrement à ma

mauvaise organisation. Cependant je suis assez contente, depuis hier,

de mon courage. Je ne fais nulle attention à mon chagrin, et à

l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve. Je me suis

délaissée. Continue à être toujours aimable envers moi: ce sera

humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. À tantôt, j'espère.»

* * * * *

Sans date.

«Sois tranquille, mon ami; ma santé se rétablit à vue d'oeil. Je me

demande souvent pourquoi j'apporte tant de soin à l'étayer. Je suis

comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert.

Adieu, mon pauvre frère.»

* * * * *

Sans date.

«Comme ce soir je souffre beaucoup de la tête, je viens tout

simplement, au hasard, de t'écrire quelques pensées de Fénelon pour

remplir mon engagement:

«--On est bien à l'étroit quand on se renferme au dedans de soi. Au

contraire, on est bien au large quand on sort de cette prison pour

entrer dans l'immensité de Dieu.

«--Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu. Nous en

approchons tous les jours à grands {p.497} pas. Encore un peu, et il

n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons: ce que nous

aimons vit et ne mourra point.

«--Vous vous donnez des forces trompeuses, telles que la fièvre

ardente en donne au malade. On voit en vous, depuis quelques jours, un

mouvement convulsif pour montrer du courage et de la gaieté avec un

fond d'agonie.»

«Voilà tout ce que ma tête et ma mauvaise plume me permettent de

t'écrire ce soir. Si tu veux, je recommencerai demain et t'en conterai

peut-être davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne cesserai point de te dire

que mon coeur se prosterne devant celui de Fénelon, dont la tendresse

me semble si profonde et la vertu si élevée. Bonjour, mon ami.

«Je te dis à mon réveil mille tendresses et te donne cent

bénédictions. Je me porte bien ce matin et suis inquiète si tu pourras

me lire, et si ces pensées de Fénelon te paraîtront bien choisies. Je

crains que mon coeur ne s'en soit trop mêlé.»

* * * * *

Sans date.

«Pourrais-tu penser que je m'occupe follement depuis hier à te

corriger? Les Blossac m'ont confié dans le plus grand secret une

romance de toi. Comme je ne trouve pas que dans cette romance tu aies

tiré parti de tes idées, je m'amuse à essayer de les rendre dans toute

leur valeur. Peut-on pousser l'audace plus loin? Pardonnez, grand

homme, et ressouvenez-vous que je suis ta soeur, qu'il m'est un peu

permis d'abuser de vos richesses.»

* * * * *

{p.498} Saint-Michel.

«Je ne te dirai plus: Ne viens plus me voir,--parce que n'ayant

désormais que quelques jours à passer à Paris, je sens que ta présence

m'est essentielle. Ne me viens tantôt qu'à quatre heures; je compte

être dehors jusqu'à ce moment. Mon ami, j'ai dans la tête mille idées

contradictoires de choses qui me semblent exister et n'exister pas,

qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une

glace, dont on ne pourrait, par conséquent, s'assurer, quoiqu'on les

vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela; de ce

moment-ci, je m'abandonne. Je n'ai pas comme toi la ressource de

changer de rive, mais je sens le courage de n'attacher nulle

importance aux personnes et aux choses de mon rivage et de me fixer

entièrement, irrévocablement, dans l'auteur de toute justice et de

toute vérité. Il n'y a qu'un déplaisir auquel je crains de mourir

difficilement, c'est de heurter en passant, sans le vouloir, la

destinée de quelque autre, non pas par l'intérêt qu'on pourrait

prendre à moi; je ne suis pas assez folle pour cela.»

* * * * *

Saint-Michel.

«Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a fait tant de plaisir que

lorsque je l'entendis hier dans mon escalier. Mes idées, alors,

cherchaient à surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise de te sentir

si près de moi; tu parus et tout mon intérieur rentra dans l'ordre.

J'éprouve quelquefois une grande répugnance de coeur à boire mon

calice. Comment ce {p.499} coeur, qui est un si petit espace, peut-il

renfermer tant d'existence et tant de chagrins? Je suis bien

mécontente de moi, bien mécontente. Mes affaires et mes idées

m'entraînent; je ne m'occupe presque plus que de Dieu et je me borne à

lui dire cent fois par jour:--Seigneur, hâtez-vous de m'exaucer, car

mon esprit tombe dans la défaillance.»

* * * * *

Sans date.

«Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence; pense

que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie

jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres

d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir.

Veuille, mon frère, donner un seul coup d'oeil sur les premiers

moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons été

assis sur les mêmes genoux, et pressés ensemble tous deux sur le même

sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que dès les premiers

jours de ta vie tu as protégé, défendu ma frêle existence, que nos

jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne

te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées

et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te

retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me

faire revivre davantage dans ton coeur. Lorsque tu partis pour la

seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis

promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai

tendu volontairement {p.500} mes mains aux fers et je suis entrée

dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort. Dans ces

demeures, je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort; sans cesse

j'interrogeai sur toi les pressentiments de mon coeur. Lorsque j'eus

recouvré la liberté, au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la

seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds

sans retour l'espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes

chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je

dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements;

mais quand je me serai soumise à mon sort... Et quel sort! Où sont mes

amis, mes protecteurs et mes richesses! À qui importe mon existence,

cette existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur

elle-même? Mon Dieu! n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux

présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir? Pardon, trop

cher ami, je me résignerai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur

ma destinée. Mais, pendant le peu de jours que j'ai affaire dans cette

ville, laisse-moi chercher en toi mes dernières consolations;

laisse-moi croire que ma présence t'est douce. Crois que, parmi les

coeurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincérité et de la

tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de

souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier,

lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et

sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère,

serais-je aussi pour toi un sujet d'éloignement et d'ennui? Tu sais

que ce n'est pas moi {p.501} qui t'ai proposé l'aimable distraction

d'aller te voir, que je t'ai promis de ne point en abuser; mais si tu

as changé d'avis, que ne me l'as-tu dit avec franchise? Je n'ai point

de courage contre tes politesses. Autrefois tu me distinguais un peu

plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu

comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantôt te voir à onze heures. Nous

arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je

t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul

mot de ce que contient cette lettre.»

* * * * *

Cette lettre si poignante et tout admirable est la dernière que je

reçus; elle m'alarma par le redoublement de tristesse dont elle est

empreinte. Je courus aux Dames Saint-Michel; ma soeur se promenait

dans le jardin avec madame de Navarre; elle rentra quand on lui fit

savoir que j'étais monté chez elle. Elle faisait visiblement des

efforts pour rappeler ses idées et elle avait, par intervalles, un

léger mouvement convulsif dans les lèvres. Je la suppliai de revenir à

toute sa raison, de ne plus m'écrire des choses aussi injustes et qui

me déchiraient le coeur, de ne plus penser que je pouvais jamais être

fatigué d'elle. Elle parut un peu se calmer aux paroles que je

multipliais pour la distraire et la consoler. Elle me dit qu'elle

croyait que le couvent lui faisait mal, qu'elle se trouverait mieux

dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, là où elle

pourrait voir des médecins et se promener. Je l'invitai à suivre son

goût, ajoutant qu'afin d'aider Virginie, sa femme de chambre, je lui

donnerais le vieux Saint-Germain. Cette proposition parut lui faire

{p.502} grand plaisir, en souvenir de madame de Beaumont, et elle

m'assura qu'elle allait s'occuper de son nouveau logement. Elle me

demanda ce que je comptais faire cet été: je lui dis que j'irais à

Vichy rejoindre ma femme, ensuite chez M. Joubert à Villeneuve, pour

de là rentrer à Paris. Je lui proposai de venir avec nous. Elle me

répondit qu'elle voulait passer l'été seule, et qu'elle allait

renvoyer Virginie à Fougères. Je la quittai; elle était plus

tranquille.

Madame de Chateaubriand partit pour Vichy, et je me disposai à la

suivre. Avant de quitter Paris, j'allai revoir Lucile. Elle était

affectueuse; elle me parla de ses petits ouvrages, dont on a vu les

fragments si beaux, vers le commencement de ces _Mémoires_.

J'encourageai au travail le grand poète; elle m'embrassa, me souhaita

un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit

sur le palier de l'escalier, s'appuya sur la rampe et me regarda

tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m'arrêtai, et,

levant la tête, je criai à l'infortunée qui me regardait toujours:

«Adieu, chère soeur! à bientôt! soigne-toi bien. Écris-moi à

Villeneuve. Je t'écrirai. J'espère que l'hiver prochain, tu

consentiras à vivre avec nous.»

Le soir, je vis le bonhomme Saint-Germain; je lui donnai des ordres et

de l'argent pour qu'il baissât secrètement les prix de toutes les

choses dont elle pourrait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir

au courant de tout et de ne pas manquer de me demander de revenir, en

cas qu'il eût affaire de moi. Trois mois s'écoulèrent. En arrivant à

Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la santé

de madame de Caud; mais Saint-Germain oubliait de me parler {p.503}

de la nouvelle demeure de ma soeur. J'avais commencé à écrire à

celle-ci une longue lettre, lorsque madame de Chateaubriand tomba tout

à coup dangereusement malade: j'étais au bord de son lit quand on

m'apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain; je l'ouvris: une ligne

foudroyante m'apprenait la mort subite de Lucile.

J'ai pris soin de beaucoup de tombeaux dans ma vie, il était de mon

sort et de la destinée de ma soeur que ses cendres fussent jetées au

ciel. Je n'étais point à Paris au moment de sa mort; je n'y avais

aucun parent; retenu à Villeneuve par l'état périlleux de ma femme, je

ne pus courir à des restes sacrés; des ordres transmis de loin

arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation commune. Lucile

était ignorée et n'avait pas un ami; elle n'était connue que du vieux

serviteur de madame de Beaumont, comme s'il eût été chargé de lier les

deux destinées. Il suivit seul le cercueil délaissé, et il était mort

lui-même avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me

permissent de la ramener à Paris.

Ma soeur fut enterrée parmi les pauvres: dans quel cimetière fut-elle

déposée? dans quel flot immobile d'un océan de morts fut-elle

engloutie? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté

des Dames de Saint-Michel? Quand, en faisant des recherches, quand, en

compulsant les archives des municipalités, les registres des

paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur, à quoi cela me

servirait-il[403]? {p.504} Retrouverais-je le même gardien de

l'enclos funèbre? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée

sans nom et sans étiquette? Les mains rudes qui touchèrent les

dernières une argile si pure en auraient-elles gardé le souvenir? Quel

nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? ne pourrait-il

pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile

soit à jamais perdue! Je trouve dans cette absence de lieu une

distinction d'avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière

dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rédempteur; elle le

prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes

sont confondues: ainsi repose égarée, parmi les préférés de

Jésus-Christ, la mère de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su

reconnaître ma soeur; et elle, qui tenait si peu à la terre, n'y

devait point laisser de traces. Elle m'a quitté, cette sainte de

génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à

se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon coeur: elle n'en

sortira que quand j'aurai cessé de vivre[404].

[Note 403: L'acte de décès a été découvert depuis.

Madame de Caud mourut dans le quartier du Marais,

rue d'Orléans, nº 6, le 18 brumaire an XIII (9

novembre 1804).]

[Note 404: Le 13 novembre 1804, Chateaubriand, qui

était alors chez son ami Joubert, à

Villeneneuve-sur-Yonne, écrivait à Chênedollé: «Mme

de Caud n'est plus. Elle est morte à Paris le 9.

Nous avons perdu la plus belle âme, le génie le

plus élevé qui ait jamais existé. Vous voyez que je

suis né pour toutes les douleurs. En combien peu de

jours Lucile a été rejoindre Pauline (madame de

Beaumont)! Venez, mon cher ami, pleurer avec moi,

cet hiver, au mois de janvier. Vous trouverez un

homme inconsolable, mais qui est votre ami pour la

vie.--Joubert vous dit un million de tendresses.»

Dans sa lettre à M. Molé, du 18 novembre, Joubert

rend témoignage de l'affliction de Chateaubriand et

de sa femme: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis

huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa

femme et de lui, également honorée de l'abondance

de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants,

sans compter que le garçon est un homme de

génie.»]

{p.505} Ce sont là les vrais, les seuls événements de ma vie réelle!

Que m'importaient, au moment où je perdais ma soeur, les milliers de

soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l'écroulement des

trônes et le changement de la face du monde?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme: c'était mon

enfance au milieu de ma famille, c'étaient les premiers vestiges de

mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble à ces bâtisses

fragiles, étayées dans le ciel par des arcs-boutants: ils ne

s'écroulent pas à la fois, mais se détachent successivement; ils

appuient encore quelque galerie, quand déjà ils manquent au sanctuaire

ou au berceau de l'édifice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie

encore des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu'une délivrance pour

la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous

voulons être regrettés: la hauteur du génie et les qualités

supérieures ne sont pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer

dans la consolation de madame de Chateaubriand.

* * * * *

Quand, revenant à Paris par la route de Bourgogne, j'aperçus la

coupole du Val-de-Grâce et le dôme de Sainte-Geneviève, qui domine le

Jardin des Plantes, j'eus le coeur navré: encore une compagne de ma

vie laissée sur la route! Nous rentrâmes à l'hôtel de Coislin, et,

bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Molé vinssent

passer les soirées chez moi, j'étais travaillé de tant de souvenirs et

de pensées, que je n'en pouvais plus. Demeuré seul derrière les chers

{p.506} objets qui m'avaient quitté, comme un marin étranger dont

l'engagement est expiré et qui n'a ni foyers ni patrie, je frappais du

pied la rive; je brûlais de me jeter à la nage dans un nouvel océan

pour me rafraîchir et le traverser. Nourrisson du Pinde et croisé à

Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines

d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine.

J'allai voir ma famille[405] en Bretagne, et, de retour à Paris, je

partis pour Trieste le 13 juillet 1806: madame de Chateaubriand

m'accompagna jusqu'à Venise, où M. Ballanche la vint rejoindre[406].

[Note 405: La famille de Chateaubriand comprenait,

à cette date, Mme la comtesse de Marigny, Mme la

comtesse de Chateaubourg et leurs enfants; la fille

de la comtesse Julie de Farcy; les fils du comte de

Chateaubriand.]

[Note 406: «Nous allâmes faire nos adieux à nos

parents en Bretagne, et, en juillet, M. de

Chateaubriand se mit en route pour son grand

voyage. Je partis avec lui, devant l'accompagner

jusqu'à Venise. En passant à Lyon, au moment où

nous traversions la place Bellecour, deux

pistolets, qui se trouvaient bien imprudemment

placés dans le cylindre de la voiture, partirent en

même temps et mirent le feu au cylindre dans lequel

se trouvaient une boîte de poudre et un sac de

louis. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous

faire sauter, et avec nous une foule de monde qui

entourait la voiture. M. de Chateaubriand eut la

présence d'esprit, après m'avoir jeté dans les bras

du premier venu, de retirer le sac et la boîte, et

de descendre ensuite. On répara le dommage et nous

continuâmes notre route.--En partant, je fis

promettre au bon Ballanche de venir me chercher à

Venise, où M. de Chateaubriand devait me quitter...

M. de Chateaubriand quitta Venise le vendredi 1er

août 1806, pour aller s'embarquer à Trieste. Je

restai plusieurs jours attendant Ballanche qui

n'arrivait pas. Je commençais à me désespérer,

mourant d'ennui et du désir de me retrouver en

France avec des amis auxquels je pusse confier mes

inquiétudes. Il arriva enfin, c'était le soir: je

lui fis une scène. Je lui dis que j'allais

l'emmener sur la place Saint-Marc, et que c'était

tout ce qu'il verrait de Venise, parce que nous

partirions le lendemain, à cinq heures du matin:

«Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le

veux bien. Mais alors il faudra que je revienne.»

--«Vous reviendrez sûrement, mon cher Ballanche,

mais l'année prochaine.» Il comprit cela; et le

lendemain à cinq heures, nous nous embarquâmes pour

_Fusina_.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

{p.507} Ma vie étant exposée heure par heure dans l'_Itinéraire_, je

n'aurais plus rien à dire ici, s'il ne me restait quelques lettres

inconnues écrites ou reçues pendant et après mon voyage. Julien, mon

domestique et compagnon, a, de son côté, fait son _Itinéraire_ auprès

du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal

particulier dans un voyage de découverte. Le petit manuscrit qu'il met

à ma disposition servira de contrôle à ma narration: je serai Cook, il

sera Clarke[407].

[Note 407: Le rapprochement entre _Julien_ et

_Clarke_ est un peu forcé. Edward Clarke n'était

pas le valet de chambre de Cook, mais son compagnon

et son rival de gloire. Il fit trois fois le tour

du monde. Tous deux partirent ensemble de Plymouth,

le 12 juillet 1776; le capitaine Cook commandait

_la Découverte_, le capitaine Clarke commandait _la

Résolution_. Le but de leur voyage était de

s'assurer s'il existe une communication entre

l'Europe et l'Asie par le Nord de l'Amérique. Après

la mort de Cook, tué par les naturels de l'île

d'Owhihée, une des Sandwich, le 14 février 1779,

Clarke lui succéda dans le commandement de

l'expédition et périt, à son tour, au moment où il

arrivait au Kamtchatka. La _Découverte_ et la

_Résolution_ rentrèrent en Angleterre le 4 octobre

1780.]

Afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé

dans l'ordre de la société et la hiérarchie des intelligences, je

mêlerai ma narration à celle de Julien. Je le laisserai d'abord parler

le premier, parce qu'il raconte quelques jours de voile faits sans moi

de Modon à Smyrne.

{p.508} ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«Nous nous sommes embarqués le vendredi 1er août; mais, le vent

n'étant pas favorable pour sortir du port, nous y sommes restés

jusqu'au lendemain à la pointe du jour. Alors le pilote du port est

venu nous prévenir qu'il pouvait nous en sortir. Comme je n'avais

jamais été sur mer, je m'étais fait une idée exagérée du danger, car

je n'en voyais aucun pendant deux jours. Mais le troisième, il s'éleva

une tempête; les éclairs, le tonnerre, enfin un orage terrible nous

assaillit et grossit la mer d'une façon effrayante. Notre équipage

n'était composé que de huit matelots, d'un capitaine, d'un officier,

d'un pilote et d'un cuisinier, et cinq passagers, compris Monsieur et

moi, ce qui faisait en tout dix-sept hommes. Alors nous nous mîmes

tous à aider aux matelots pour fermer les voiles, malgré la pluie dont

nous fûmes bientôt traversés, ayant ôté nos habits pour agir plus

librement. Ce travail m'occupait et me faisait oublier le danger qui,

à la vérité, est plus effrayant par l'idée qu'on s'en forme qu'il ne

l'est réellement. Pendant deux jours les orages se sont succédé, ce

qui m'a aguerri dans mes premiers jours de navigation; je n'étais

aucunement incommodé. Monsieur craignait que je ne fusse malade en

mer; lorsque le calme fut rétabli, il me dit: «Me voilà rassuré sur

votre santé; puisque vous avez bien supporté ces deux jours d'orage,

vous pouvez vous tranquilliser pour tout autre contretemps.» C'est ce

qui n'a pas eu lieu dans le reste {p.509} de notre trajet jusqu'à

Smyrne. Le 10, qui était un dimanche, Monsieur a fait aborder près

d'une ville turque nommée Modon, où il a débarqué pour aller en Grèce.

Dans les passagers qui étaient avec nous, il y avait deux Milanais,

qui allaient à Smyrne, pour faire leur état de ferblantier et fondeur

d'étain. Dans les deux, il y en avait un, nommé Joseph, qui parlait

assez bien la langue turque, à qui Monsieur proposa de venir avec lui

comme domestique interprète, et dont il fait mention dans son

_Itinéraire_. Il nous dit en nous quittant que ce voyage ne serait que

de quelques jours, qu'il rejoindrait le bâtiment à une île où nous

devions passer dans quatre ou cinq jours, et qu'il nous attendrait

dans cette île, s'il y arrivait avant nous. Comme Monsieur trouvait en

cet homme ce qui lui convenait pour ce petit voyage (_de Sparte et

d'Athènes_), il me laissa à bord pour continuer ma route jusqu'à

Smyrne et avoir soin de tous nos effets. Il m'avait remis une lettre

de recommandation près le consul français, pour le cas où il ne nous

rejoindrait pas; c'est ce qui est arrivé. Le quatrième jour, nous

sommes arrivés à l'île indiquée. Le capitaine est descendu à terre et

Monsieur n'y était pas. Nous avons passé la nuit et l'avons attendu

jusqu'à sept heures du matin. Le capitaine est retourné à terre pour

prévenir qu'il était forcé de partir ayant bon vent et obligé qu'il

était de tenir compte de son trajet. De plus, il voyait un pirate qui

cherchait à nous approcher, il était urgent de se mettre promptement

en défense. Il fit charger ses quatre pièces de canon et monter sur le

pont ses fusils, pistolets et armes blanches; mais, {p.510} comme le

vent nous était avantageux, le pirate nous abandonna. Nous sommes

arrivés un lundi 18, à sept heures du soir, dans le port de Smyrne.»

Après avoir traversé la Grèce, touché à Zéa et à Chio, je trouvai

Julien à Smyrne. Je vois aujourd'hui, dans ma mémoire, la Grèce comme

un de ces cercles éclatants qu'on aperçoit quelquefois en fermant les

yeux. Sur cette phosphorescence mystérieuse se dessinent des ruines

d'une architecture fine et admirable, le tout rendu plus

resplendissant encore par je ne sais quelle autre clarté des Muses.

Quand retrouverai-je le thym de l'Hymette, les lauriers-roses des

bords de l'Eurotas? Un des hommes que j'ai laissés avec le plus

d'envie sur des rives étrangères, c'est le douanier turc du Pirée: il

vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur

des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées. Là,

je n'entendais que le bruit des vagues dans le tombeau détruit de

Thémistocle, et le murmure des lointains souvenirs: au silence des

débris de Sparte, la gloire même était muette.

J'abandonnai, au berceau de Mélésigène, mon pauvre drogman Joseph, le

Milanais, dans sa boutique de ferblantier, et je m'acheminai vers

Constantinople. Je passai à Pergame, voulant d'abord aller à Troie,

par piété poétique; une chute de cheval m'attendait au début de ma

route; non pas que Pégase bronchât, mais je dormais. J'ai rappelé cet

accident dans mon _Itinéraire_; Julien le raconte aussi, et il fait, à

propos des routes et des chevaux, des remarques dont je certifie

l'exactitude.

{p.511} ITINÉRAIRE DE JULIEN.

«Monsieur, qui s'était endormi sur son cheval, est tombé sans se

réveiller. Aussitôt son cheval s'est arrêté, ainsi que le mien qui le

suivait. Je mis de suite pied à terre pour en savoir la cause, car il

m'était impossible de la voir à la distance d'une toise. Je vois

Monsieur à moitié endormi à côté de son cheval, et tout étonné de se

trouver à terre; il m'a assuré qu'il ne s'était pas blessé. Son cheval

n'a pas cherché à s'éloigner, ce qui aurait été dangereux, car des

précipices se trouvaient très près du lieu où nous étions.»

Au sortir de la Somma, après avoir passé Pergame, j'eus avec mon guide

la dispute qu'on lit dans l'_Itinéraire_. Voici le récit de Julien:

«Nous sommes partis de très bonne heure de ce village, après avoir

remonté notre cantine. À peu de distance du village, je fus très

étonné de voir Monsieur en colère contre notre conducteur; je lui en

demandai le motif. Alors Monsieur me dit qu'il était convenu avec le

conducteur, à Smyrne, qu'il le mènerait dans les plaines de Troie,

chemin faisant, et que, dans ce moment, il s'y refusait en disant que

ces plaines étaient infestées de brigands. Monsieur n'en voulait rien

croire et n'écoutait personne. Comme je voyais qu'il s'emportait de

plus en plus, je fis signe au conducteur de venir près de l'interprète

et du janissaire pour m'expliquer ce qu'on lui avait dit des dangers

qu'il y avait à courir dans les plaines que Monsieur voulait visiter.

Le conducteur {p.512} dit à l'interprète qu'on lui avait assuré qu'il

fallait être en très grand nombre pour ne pas être attaqué: le

janissaire me dit la même chose. Alors, j'allai trouver Monsieur et

lui répétai ce qu'ils m'avaient dit tous trois, et, de plus, que nous

trouverions à une journée de marche un petit village où il y avait un

espèce de consul qui pourrait nous instruire de la vérité. D'après ce

rapport, Monsieur se calma et nous continuâmes notre route jusqu'à cet

endroit. Aussitôt arrivé, il se rendit près du consul, qui lui dit

tous les dangers qu'il courait, s'il persistait à vouloir aller en si

petit nombre dans ces plaines de Troie. Alors Monsieur a été obligé de

renoncer à son projet, et nous continuâmes notre route pour

Constantinople.»

J'arrive à Constantinople[408].

[Note 408: Il arriva à Constantinople le 13

septembre 1806. Le jour même il adressait à sa

cousine Mme de Talaru cette jolie lettre:

«Me voilà dans le plus beau pays du monde, ma chère

cousine, et je ne suis pas plus heureux. J'ai vu la

Grèce, j'ai visité Sparte, Argos, Corinthe. Je vais

partir pour Jérusalem, et j'espère vous revoir dans

le mois de décembre. Les _Martyrs_ profiteront de

ces courses. Mais le pauvre auteur aura bien payé,

par des peines et des soucis, quelques phrases qui

encore ne plairont peut-être pas au public. Chère

cousine, je vous en supplie, trouvez-moi quelque

coin obscur auprès de vous, où je puisse enfin

vivre en repos et passer le reste de mes jours.

Vous ne sauriez croire à quel point j'ai soif de

retraite et de paix. Il faut bien se mettre dans la

tête que toute la vie consiste dans la société de

quelques amis, et l'oubli des méchants autant qu'on

peut les oublier. J'avais un besoin réel de faire

ce voyage, pour compléter le cercle de mes études.

À présent que j'aurai vu les plus beaux monuments

des hommes et ceux de la nature, je n'aurai plus

envie de sortir de mon trou. Au reste, chère

cousine, je suis toujours le même; tel vous m'avez

laissé, tel vous me trouverez. Je mourrai dans mon

péché, et je vous assure que j'irais au bout de la

terre, avant de pouvoir trouver beau ce que je

trouve laid.

«Comme nous causerons de mille choses un jour à

Charamante! Comme je travaillerai dans un certain

pavillon noir qui m'est destiné! Que n'y suis-je

déjà! Une grande mer nous sépare encore; mais

j'espère la franchir bientôt. En attendant, je vous

recommande la petite créature qui doit être à

présent chez Joubert (Mme de Chateaubriand); je lui

porte un beau schall pour la tenir chaudement cet

hiver, et pour ne point aller voir les grandes

dames, mais sa cousine, qui est bien une grande

dame aussi. Il me semble que je vous vois tous

ensemble faisant un méchant dîner à mon second

étage, et écoutant de longues histoires, que

j'aurai rapportées de Grèce. Bon Dieu! que je suis

fou d'être encore ici! Allons, patience:

j'arriverai.

«Adieu, chère cousine, je vous embrasse tendrement,

ainsi que M. de T[alaru]. Mille choses à MM. de

Court et Chavana; mille souvenirs à tous mes amis.

Priez pour moi et aimez-moi toujours.

«Si vous voyez ma femme, ne lui dites rien de mon

voyage en Syrie, de peur de l'effrayer.

«CH.»]

{p.513} MON ITINÉRAIRE.

«L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues et

les meutes de chiens sans maîtres furent les trois caractères

distinctifs qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de cette ville

extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on

n'entend point de bruit de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a

point de cloches, ni presque pas de métiers à marteau, le silence est

continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble

vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'air de se

dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un

cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre et

mourir. Les cimetières, {p.514} sans murs et placés au milieu des

rues, sont des bois magnifiques de cyprès: les colombes font leurs

nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et

là quelques monuments antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes

modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés; on

dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par

l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de

bonheur ne se montre à vos yeux; ce qu'on voit n'est pas un peuple,

mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge. Au

milieu des prisons et des bagnes, s'élève un sérail, capitole de la

servitude: c'est là qu'un gardien sacré conserve soigneusement les

germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie.»

Julien, lui, ne se perd pas ainsi dans les nues:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 39 / 96 题